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ÉCOLE
DES HAUTES ÉTUDES
COAAAAERCIALES
DE MONTRÉAL
BIBLIOTHEQUE
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COTE
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Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/lasciencesociale44soci
JUILLET 1907
38 LIVRAISON
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
Si0111I;tIRE : Nouveaux inembres. — La valeur do l'expansion allemande, par M. Paul
Descami's. — Correspondance : I. Une solution de la crise viticole, par M. J. Garas; II. La
crise viticole dans le Hordelais, par M. A. Rolmol; III. Les induenccs étrangères en Haïti,
par M. M. Mathon. — Répercussions sociales; VI. Le Patronage, par M. Edmond Demolins.
— Morale et science, par M. Jlichel Mekys. — Appréciations de la Presse. — Bulletin hililio-
graphique.
Introduction à la Science sociale : Les (ikkiines. i.a méthode et la classification, par
E. BoEcHiÉ DE Belle, Ed. Demolins, R. Pinot et P. de Rousieks. 1 vol. grand in-(S''\ (i IV,
franco. Ce volume comprend les fascicules 36, 1, 10 et 11.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SÉRIE i^Prix : 2 fr. franco]
N" 1. — La Méthode sociale, ses
procédés et ses applications, par E. Demo-
lins, Robert Pinot et Paul de Rousiers.
N° 2. — Le Conflit des races en
Macédoine, d'après une observation
monographique, par G. d'Azambuja.
N° .3. — Le Japon et son évolution
sociale, par A. de Préville.
N"' 4. — L'Organisation du travail.
Réglementation ou Liberté, d'après
l'enseignement des faits, par Edmond
Demolins.
N^ 5. — La Révolution agricole.
Nécessité de transformer les procédés de
culture, par Albert Dauprat.
N"^ 6. — Journal de TÉcole des Ro-
ches (année 1903-1904K
IN» 7. — La Russie; le peuple et
le gouvernement, par Léon Poinsard.
N° 8. — Pour développer notre
commerce ; Groupes d''expansion com-
merciale, par Edmond Demolins.
N° 9. — L'ouverture du Thibet. Le
Bouddhisme et le Lamaïsme, par A.
de Préville.
Nos 10 et 11. — La Science sociale
depuis F. Le Play. — Classification
sociale résultant des observations faites
d'après la méthode de la Science sociale,
par Edmond Demolins. (Fasc. double.)
N ' 12. — La France au Maroc, par
LÉON Poinsard.
N<^ 13. — Le commerce franco-belge
et sa signification sociale, par Ph.
Robert.
N"^ 14. — "Un type d'ouvrier anar-
chiste. Monographie d'une -famille
d'ouvriers parisiens, parle D''J. Bail-
hache.
N'' 15. — Une expérience agricole
de propriétaire résidant, par Albert
DaUI'RAT.
N ' 16. — Journal de l'École des Ro-
ches année 1904-1905).
No 17. — Un nouveau type particula-
RiSTE ÉBAUCHÉ : Le Paysan basque du
Labourd à travers les cages, par M. G.
Ûlphe-Galliard.
N" 18. — La crise coloniale en
Nouvelle-Calédonie, par Marg Le Gou-
pils, ancien Président du Conseil général
de la Nouvelle-Calédonie.
N"^ 19, 20 et 21. — Le paysan des
Fjords de Norvège, par Paul liUREAU.
(Trois Fasc.)
N'^ 22. — Les trois formes essen-
tielles de l'Éducation; leur évolution
comparée, par Paul Descamps.
N' 23. — L'Évolution agricole en
Allemagne. Le « Bauer » de la lande
du Lunebourg. par Pai i. Roux.
La suite au verso.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SÉRIE [suite].
X° 24. — Les problèmes sociaux
de rindustrie minière. Comment les
résoudre, par Edmond Demolins.
N" 25. — La civilisation de l'étain.
— Les industries de l'étain en Fran-
conie, par Louis Arqué.
N'^ 26. — Les récents troubles
agraires et la crise agricole, par
Henri Brun.
N» 27. — Journal de l'École des
Roches (année 1905-1906).
N*^' 28 et 29. — L'Histoire expliquée
PAR LA Science sociale : La Grèce an-
cienne, par G. i)"AzAMBUJA.
N" 30. — L'humanité évolue-t-elle
vers le socialisme? par Paul Descamps.
N" 31. — L'École moderne, par G.
Clerc, M"^'' Hugii Bell et A. Pernotte.
N" 32. — Comment se prépare l'unité
sociale du monde. Le Droit interna-
tional au XX<^ siècle, par Léon Poins.vrd.
N° 33. — Les exportations alle-
mandes, par Paul de Rousiers.
N" 34. — Le type savoyard, par C.
BoRLET, J. Poncier et p. Descamps.
N° 35. — Le littoral de la plaine
saxonne; le type des Marschen. par
Paul Roux.
N° 36. — Les origines de la science
sociale. Frédéric Le Play; sa mé-
thode et sa doctrine, par E. BouciiiÉ
DE Belle.
No 37. — Les populations viticoles,
par Paul Descamps.
N' 38. — Journal de TËcole des
Roches (années 1906-1907).
ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ
But de la Société. — La Société a pour
but de favoriser les travaux de Science
sociale, par des bourses de voyage ou
d"études, par des subventions à des pu-
blications ou à des cours, par des enquêtes
locales en vue d'établir la carte sociale
des divers pays. Elle crée des comités
locaux pour l'étude des questions sociales.
Il entre dans son programme de tenir des
Congrès sur tous les points de la France,
ou de l'étranger, les plus favorables pour
faire des observations sociales, ou pour
propager la méthode et les conclusions de
la science. Elle s'intéresse au mouvement
de réforme scolaire qui est sorti de la
Science sociale et dont VÉcole des Roches
a été l'application directe.
Appel au public. — Notre Société et
notre Revue s'adressent à tous les hommes
d'étude, particulièrement à ceux qui for-
ment le personnel des Sociétés historiques,
littéraires, archéologiques, géographiques,
économiques, scientifiques de province.
Ils s'intéressent à leur région; ils dépen-
sent, pour l'étudier, beaucoup de temps,
.sans que leurs travaux soient coordonnés
par une méthode commune et éprouvés
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou-
tissent à formuler des idées générales,
à rattacher les causes aux conséquences,
à dégager la loi des phénomènes. Leurs
travaux, trop souvent, ne dépassent pas
l'étroit horizon de leur localité; ils com-
pilent simplement des faits et travaillent,
pour ainsi dire, au fond d'un puits.
La Science sociale, au point où elle est
maintenant arrivée, leur fournit le moyen
de sortir de ce puits et de s'associer à un
travail d'ensemble pour une œuvre nou-
velle, qui doit livrer la connaissance déplus
en plus claire et complète de l'homme,
de la Société. Ils ont intérêt à venir à elle.
Publications de la Société. — Tous les
membres reçoivent la Revue la Science
sociale et le Bulletin de la Société.
Enseignement. — L'enseignement de
la Science sociale comprend actuellement
trois cours : le cours de M. Paul Bureau,
au siège de la Société de géographie^ à
Paris; le cours de M. Edmond Demolins,
à l'Ecole des Roches, et le cours de M. G.
Melin, à la Faculté de droit de Nancy. Le
cours d'histoire, fait par notre collabora-
teur le y^« Ch. de Calan, à la Faculté de
Rennes, s'inspire directement des méthodes
et des conclusions de la Science sociale.
Bibliothèque de la Science sociale.
— Elle comprend aujourd'hui une tren-
taine de volumes qui s'inspirent de la
même méthode. On en trouvera la liste
sur la couverture de la Revue.
Conditions d'admission. — La Société
comprend trois catégories de membres,
dont la cotisation annuelle est fixée ainsi :
lu Pour les membres titulaires .-20 francs
(25 francs pour l'étranger) ;
2° Pour les membres donateurs : 100
francs ;
3° Pour les membres fondateurs : 300 à
500 francs.
JUILLET 1907
38 LIVRAISON
BULLETIN
NOUVEAUX MEMBRES
MM.
Auguste BoYEiî, ancien magistrat, Saint-
Amand-en-Puisaye (Nièvre), présenté par
M. Edmond Demolins.
Alexandre Cortada, Paris, présenté par
le même.
A. Gasser, directeur de la Revue d'Al-
sace, Mantoche (M'i^-Saône), présenté par
M. Paul Descamps.
J. Gavanescu, professeur à l'Université
de Jassy, Roumanie, présenté par M. \.
Hulubei.
Auguste Magloire, publiciste, membre
de la chambre des comptes, Port-au-Prince,
Haïti, présenté par MM. Fleury-Féquière
et Eug. Roy.
J. MiTRU, directeur de l'École commu-
nale, Jassy, Roumanie, présenté par M. Y.
Hulubei.
Paul Raynaud, quai de Béthune, 22,
Paris, présenté par M. E. Demolins.
D'" J. de ToLEDO PiZA e Almeuia, Rio-de-
Janeiro, Brésil, présenté par MM. Arthur
Ferreira et Machedo Guimaraes.
A. Vanderpol, ingénieur des arts et
manufactures, directeur de la Société in-
dustrielle des compteurs, Lyon, présenté
par M. E. Demolins.
Nouveau membre correspondant :
M. Arnaud Roujol, professeur à Y École
de Guyenne, Château Dulamon, Blanque-
fort (Gironde).
LA VALEUR DE L'EXPANSION
ALLEMANDE
Sous ce titre, Une crtse commerciale en
Allemagne, M. G. Fleurey publie, dans
Réforme économique du 15 mars 1907,
quelques extraits d'une étude faite par le
directeur de l'une des plus grosses mai-
sons industrielles allemandes, étude qui
met en lumière les points faibles de l'Alle-
magne actuelle, au point de vue écono-
mique. L'auteur, qui signe du pseudonyme
de Induslrialis, prédit que l'essor indus-
triel de l'Allemagne sera sous peu paralysé.
Il se base, pour appuyer son opinion, sur
l'insuffisance des fonds de réserve dont
dispose l'industrie allemande ; il en résulte
que le moindre ralentissement dans la
production serait fatal :
« Le nombre des ouvriers, dit-il, a trop
augmenté. L'industrie ne peut pas les
conserver, au moment d'une période de
déclin, comme il était encore possible de
le faire autrefois. La situation deviendrait
encore plus critique, car la cherté des
vivres, qui croit sans cesse dans les cen-
tres industriels, rendrait la vie matérielle
pour ainsi dire impossible à l'ouvrier;
alors ce sera la lutte sans merci entre
patrons et ouvriers, lutte d'autant plus sans
issue que les fabriques ne pourront plus,
comme autrefois, travailler à « l'avance et
sans commandes » pour aider les ouvriers
à traverser les mauvaises périodes. Pour
faciliter de tels procédés, l'argent n'est
plus là. »
Mais un ralentissement de la produc-
tion, en Allemagne, est-il probable ?
D'après l'auteur, l'industrie allemande
a pris une extension formidable au mo-
ment du développement des moyens de
transport, il y a une trentaine d'années :
« Quiconque, en Allemagne, ne fait pas
de voyages est actuellement perdu de ré-
putation. Autrefois, les hautes classes
seules allaient aux eaux; ce besoin s'étend
de plus en plus. Cette « démocratisation »
des voyages a contribué à développer
d'une façon rapide et surprenante tout ce
qui se rattache au bâtiment. Des hôtels
278
BULLETIN DE LA SOCIETE IXTERNATIOXALE
de tous les côtés, se sont élevés à vue
d'oeil. Mobilier, chauffage central, lumière
électrique, ascenseur, linge, verrerie, por-
celaine..., autant de branches qui ont pro-
fité de ces besoins nouveaux. »
Aujourd'hui, on est arrivé à faire face à
toutes les éventualités et, suivant l'indus-
triel allemand, le point culminant est déjà
dépassé. On a pu constater que l'industrie
du bâtiment commençait à être atteinte.
Ce qui se passe dans l'industrie du fer en
est une preuve :
« he Journal de l'industrie métallurgique
allemande a communiqué dernièrement
des résultats de soumission qui ne sont
guère rassurants. Des fabriques offraient
déjà la tonne à 143 marks, alors que d'au-
tres conservaient encore le prix de 169.
Dans les tôles, la fabrique rhénane offrait
la tonne <à 154 marks, la fabrique Wltten
à 188. Baisse de prix énorme qui influe
naturellement sur toute l'industrie. »
Ce langage a d'autant plus frappé que
l'on n'est pas habitué à l'entendre.
En effet, depuis la fondation de l'Em-
pire allemand, on ne parle que de l'hégé-
monie germanique, non seulement au
point de vue militaire ou politique, mais
encore aux points de vue économique,
scientifique, pédagogique, etc. La supré-
matie de l'Allemagne est devenue un véri-
table cauchemar. Qui a tort? qui a raison"?
C'est ce que nous nous proposons d'exa-
miner. Aussi bien, ce sujet est toujours
d'actualité ; nous le retrouvons constam-
ment dans les quotidiens, dans les re\'ues,
dans les conversations.
Nous ne nous proposons pas d'étudier
ici le .sujet à fond, ni d'analyser les faits
dans tous leurs détails. Nous essaierons
seulement d'évaluer la grandeur de l'ex-
pansion germanique comparativement à
celle de ses principaux concurrents, pour
en déduire ensuite les éléments de fai-
blesse ou de prospérité qu'elle renferme.
Les stati.stiques montrent d'une façon
saisissante le développement extraordi-
naire de la production ou des exporta-
tions allemandes. Mais il faut savoir se
servir des chiffres, et surtout il faut savoir
ce qu'ils prouvent.
Or, on peut envisager les choses de plu-
sieurs façons.
Tout d'abord, et c'est ce que l'on fait
généralement, on peut comparer l'état
actuel d'un pays à son état ancien. Si l'on
applique ce procédé à l'Allemagne, on
trouve une progression énorme :
De 1875 à 1895, le nombre des établisse-
ments industriels a augmenté de plus de
10 <^ : la production des mines de fer et
des mines de houille d'environ 50 % ; celle
de l'industrie sucrière de près de 200 9é.
L'accroissement des exportations a suivi
un mouvement analogue à celui de la pro-
duction.
M. de Rousiers constatait dernièrement ^
que, de 1895 à 1905, elle avait augmenté
de 58 o/o-
La flotte marchande allemande a subi
une progression analogue; elle a doublé
son tonnage de 1850 à 1870 -, et, depuis
lors, elle a encore plus que doublé.
Il est donc indéniable que, depuis un
demi-siècle, l'Allemagne a progressé d'une
façon étonnante dans la production indus-
trielle, dans l'exportation et dans l'outil-
lage.
On peut dire que, en Europe, l'accrois-
sement n'a été nulle part aussi sensible,
et il faut aller en Amérique pour trouver
un exemple d'un développement plus
rapide, pendant la même période.
Ce serait toutefois un jugement à courte
vue que d'en déduire la supériorité indus-
trielle et commerciale de l'Allemagne sur
les autres Etats européens. En effet, il
n'est pas logique de comparer la progres-
sion réalisée par un pays qui commence
avec celle obtenue par un pays qui a
dépassé cette période, ou qui n'y est pas
encore arrivé.
En réalité, chaque contrée subit une
poussée énorme au moment de l'amélio-
ration des moyens de transports, et on
peut dire que la secousse est d'autant plus
forte que le retard a été plus prolongé,
parce que l'on bénéficie de tous les progrès
accomplis jusqu'à ce jour. L'amélioration
des moyens de transports et de production
i. Les Exportations allemandes {Se. soc. -2' pcr.,
33« lasc, p. !»).
i. Id., p. 77,
DE SCIENCE SOCIALE.
279
a, comme on le sait, commencé en An-
gleterre dans le courant du xviii^ siècle ,
avec l'invention de la machine à vapeur,
des métiers à filer et à tisser, puis des
chemins de fer. Dans la première moitié
du xix^ siècle, ce mouvement atteint la
Belgique et certaines parties delà France.
Dans la seconde moitié du même siècle,
c'e.st le tour de 1" Allemagne. Aujourd'hui
nous assistons au développement écono-
mique du nord de l'Italie, du Japon, même
de certaines parties de la Russie. Pour
faire une comparaison exacte, il faudrait
prendre chacun de ces pays au même
stade de l'évolution.
Toutefois, si l'on voit un pays dépasser
un autre, il est presque certain qu'il lui
est supérieur, car s'il a pu profiter des
progrès accomplis et s'outiller supérieu-
rement, son concurrent bénéflcie de l'a-
vance prise. Il en est ainsi (si l'on s'en
tient au seul point de vue industriel et
commercial) de l'Allemagne qui a rat-
trapé, puis dépassé la France; mais, con-
trairement à une opinion assez répandue ;
l'Allemagne n'a pas dépassé la Grande-
Bretagne; elle est même loin de l'avoir
rattrapé.
Voyons les chiffres :
En 1880, le commerce extérieur total du
Royaume-Uni s'élevait à 15 milliards de
francs environ ; en 190G, il atteint 1^5 mil-
liards.
En Allemagne, ce même commerce
était de 9 milliards en 1880 et de 18 mil-
liards en 1906.
Mais la comparaison ainsi faite n'est
même pas exacte, car, pour être juste, il
faut tenir compte de la grandeur du pays,
de sa population ; ce qu'il faut comparer,
ce sont les chiffres par tête d'habitant. Si
donc, on divise les nombres que nous ve-
nons de citer par la population absolue
des pays auxquels ils se rapportent, on
trouvera quOjI'année dernière, le commerce
extérieur du Royaume-Uni s'est élevé à
près de 600 francs par hatntant, et celui
de l'Empire allemand à 300 francs seule-
ment. A ce point de vue, et malgré l'effort
considérable fait, l'Allemagne n'arrive
qu'à la moitié du Royaume-Uni, et ne dé-
passe guère la France. Si, au lieu de
prendre le Royaume-Uni, on n'envisageait
que la seule (Irande-Bretagne, la différence
serait encore plus sensible.
On arrive au même résultat, si l'on
compare la grandeur des flottes marchan-
des. Celle de l'Angleterre compte aujour-
d'hui plus de 10 millions de tonneaux:
celle de l'Allemagne 2 millions et demi ;i
peine '. Ainsi, malgré des efforts inouïs,
la flotte allemande ne dépas.se pas, en im-
portance, le quart de la flotte britannique.
Cependant, il ne faut pas attribuer à la
valeur du commerce extérieur un crité-
rium absolu. Ainsi, par exemple, les Etats-
Unis ont un commerce extérieur plus
faible que celui de l'Allemagne ou de la
France. Cela n'indique cependant pas une
infériorité réelle, car l'Amérique n'a pas
dépassé le stade de la colonisation agri-
cole; les indu.striels américains ont donc,
dans leur propre pays, une clientèle
croissante, des débouchés s'élargissant
aussi vite que croissent les moyens de
production.
D'autre part, si l'on s'en rapporte seule-
ment au commerce extérieur, on voit
quelques petits pays dépasser le Royaume-
Uni ; ainsi la Hollande et la Belgique - : ainsi
la Nouvelle-Zélande (près de 1.000 francs
par habitant) et les autres colonies austra-
lasiennes.
Au commerce extérieur, il faudrait
ajouter le commerce intérieur, mais ce
dernier est difficile à évaluer. Ce qu'il faut
envisager, c'est donc la production totale
plutôt que le commerce extérieur, et, évi-
demment, la production par habitant.
Nous n'avons pas sous les yeux les
chiffres relatifs à la production globale de
chaque pays, mais, si l'on prend les prin-
cipaux articles, la supériorité de l'Angle-
terre re.ste indéniable.
Pour la houille, par exemple, la pro-
duction dans les principaux pays a atteint,
en 1904, les chiffres suivants :
États-Unis ■2Si millions de tonnes.
(irande-Bretagne -Xi-i —
Allemagne 170 —
1. Id.. p. ■>-.
'2. Ph. Roheit. Le. coimncrcr franco-bclçio cl sa
signification soviah- {Se soc, 2- sér., 13 l'asc).
280
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Si l'on tient compte de la population de
chacun de ces pays, on trouve que la pro-
duction par tète est la suivante :
i£tats-Unis 3 1-2 tonnes iiar habitant.
Grande-Bretagne... li —
Allemagne 3 —
En Belgique, elle est d'environ 3 1/2
tonnes.
Il en est de même dans Tindustrie co-
tonnière, dans l'industrie lainière, dans
les constructions navales.
L'infériorité de TEmpire germanique
dans ces diverses branches n"est pas com-
pensée par sa supériorité dans les indus-
tries chimiques. Quant à la production de
la fonte, si l'Allemagne a rattrapé l'An-
gleterre au point de vue absolu, cette der-
nière conserve encore sa supéinorité si l'on
envisage la production par habitant.
Voilà les faits.
Mais nous irons plus loin encore. Le
but véritable de la production n'est pas de
produire coûte que coûte, d'exporter mal-
gré tout; le but véritable, il faut bien le
dire, est de gagner de l'argent. Le travail
n'est rien s'il ne rapporte pas. On peut
vendre à perte et on peut vendre avec un
gros bénéfice ; et cela n'est pas la même
chose. L'Allemand avec ses produits à bon
marché gagne-t-il plus que l'Anglais?
Cela est douteux. Et la situation apparaît
plus grave encore, si l'on «envisage les in-
dustries protégées, ou organisées en car-
tells : là, l'exportation ne se fait qu'au
détriment du consommateur allemand. De
l'une ou de l'autre façon, l'expansion alle-
mande démontre un type inféineur.
Et les résultats sont là. Nous avons pu-
blié récemment une statistique de la ri-
chesse des principaux pays. En moyenne,
l'Anglais possède un capital de près de
7.000 francs, tandis que la richesse de
l'Allemand dépasse à peine 2.600 francs.
Sans aucun doute, ce dernier a encore
beaucoup à faire pour rattra])er le pre-
mier.
En résumé, l'Allemagne a vu son indus-
trie et son commerce croître d'une façon
extraordinaire pendant les trente derniè-
res années; mais, après l'accomplissement
de cet effort immense, sa situation, par
rapport à celle de la Grande-Bretagne,
ne dépasse pas encore les proportions sui-
vantes :
Commerce extérieur : 300 francs par
tète au lieu de 600 ;
Flotte marchande : le quart de celle de
l'Angleterre ;
Production de houille : 3 tonnes par tète
au lieu de 6;
Ricliesse moyenne : 2.600 francs au lieu
de 7.000 francs.
Voilà donc les choses remises au point;
sans doute, le taux de progression est ac-
tuellement plus élevé en Allemagne qu'en
Angleterre, mais il e.st douteux que ce
taux subsiste longtemps encore. Déjà des
difficultés se font sentir, et cela n'a rien
d'étonnant, puisque certaines industries
vivent d'une façon artificielle à l'aide de
cartells et de tarifs protecteurs, et que
les autres ne l'emportent que grâce au
bon marché de la main-d'œuvre, bon mar-
ché menacé de jour en jour parles reven-
dications ouvrières.
L'avenir seul nous dira jusqu'à quel
point s'élèvera le colosse germanique.
P. Descamps.
CORRESPONDANCE
Une solution de la crise viticole.
Mezin, le 3juillet 190".
^1 M. Edmond Demolins.
Mon cher Maitre,
Je viens de lire le dernier fascicule, où
M. Descamps analyse et classe les diffé-
rents types de vignerons. A mon avis, la
conclusion que l'auteur tire des faits qu'il
a étudiés mérite d'être approuvée par
ceux qui recherchent les moyens efficaces
de faire cesser ou d'atténuer les crises
résultant de la mévente des produits de la
vigne.
M. Descamps a bien raison quand il
dit : « Il n'y a pas de solution unique de
la crise viticole », et aussi : « Chacun doit
DE gCIENCE SOCIALE.
281
examiner les moyens qu'il a de se débrouil-
ler lui-même et agir en conséquence ».
Aucune objection possible.
Il me semble toutefois (jue, dans l'état
actuel de la Science sociale, il serait pos-
sible et utile d'apporter ([uelques éclaircis-
sements complémentaires, d'indiquer cer-
taines manières, peut-être plus efficaces
([ue d'autres, de diriger et de coordonner
les efforts qu'on sera disposé à faire.
Si plein d'initiative, si ardent au tra-
vail que l'on soit, il faut, de toute néces-
sité, agir conformément aux lois sociales.
L'homme le plus actif, s'il méconnaît
quelque vérité sociale essentielle, aboutit
à l'échec.
Dans le cas spécial des opérations qui
ont pour objet l'écoulement des vins et des
eaux-de-vie, il se produit une évolution
analogue à celle qui a modifié les condi-
tions de production, d'élaboration et de
vente de nombreux produits agricoles,
mais avec un caractère de complexité
plus marqué.
Les expériences de M. Dauprat ont
montré la nécessité de spécialiser et d'in-
dustrialiser les cultures. Bien entendu .
on doit agir avec la plus grande prudence
en adoptant telle ou telle spécialisa-
tion.
Le développement des transports permet
des relations plus faciles entre produc-
teurs et consommateurs. Il est forcé que
les ventes directes deviennent de plus en
plus nombreuses. Le commerce est ainsi
obligé de compter avec une concurrence
qui peut devenir redoutable ; il peut se
trouver en présence d'une baisse de prix
telle qu'il lui est impossible de retrouver
ses frais généraux. Le négociant intermé-
diaire est obligé, ou bien de disparaître,
ou bien de se maintenir en offrant des
prix très bas aux producteurs, à moins
toutefois (ju'il ne se plie à des combinai-
sons nouvelles, de manière à y jouer un
rôle utile.
Pour profiter des facilités nouvelles ré-
.sultant de l'extension des moyens de com-
munication, il importe aux producteurs
agricoles de savoir utiliser les avantages
de l'association. Seuls, quelques grands
propriétaires, riches par ailleurs, peuvent
se permettre les sacrifices nécessaires pour
se créer des débouchés au loin.
Pour con.stituer et faire fonctionner ces
groupements pour la vente, qu'on les ap-
pelle syndicats ou coopératives, il est né-
cessaire, si l'on veut éviter les causes d'é-
chec, de tirer parti des expériences qui
ont déjà été faites, de les interpréter d'a-
près la méthode et les résultats de la
Science sociale.
Les coopératives de production, ([ui pa-
raissent avoir donné des résultats satisfai-
sants, sont celles dont le fonctionnement
a pu être surveillé directement par les in-
téressés, et qui n'ont pas pris la forme
d'organisations administratives placées
sous l'autorité de personnes dont le con-
trôle e.st inefficace ou illusoire. C'est là
une conclusion que notre ami, M. Bures,
a très bien mise en relief dans une note
du Bulletin (13'^ fascicule, année 1905).
Les .seuls groupements coopératifs sus-
ceptibles de réussir sont donc ceux dont
les membres peuvent exercer constam-
ment une surveillance active. On pourrait
grouper ainsi les gens d'une même com-
mune, d'une même section de commune.
D'autres ententes pourraient avoir lieu
entre propriétaires grands ou moyens,
mais habitant à quelque distance les uns
des autres. Surtout en ce qui concerne les
vins et les eaux-de-vie, on doit s'attendre
à une certaine variété pour la formation
des unions de vente.
Nous pressentons une objection : De
tels groupements composés d'agriculteurs
parmi lesquels beaucoup n'ont que les
ressources et la mentalité de simples
paysans, ne seront pas capables, seuls et
sans patronage, de se livrer aux multi-
ples opérations qui sont nécessaires pour
écouler de tels produits sur des marchés
lointains. On peut croire, comme cela est
déjà arrivé, qu'ils ne sachent pas où il faut
aller présenter les marchandises avec
chances de succès ; il est même à craindre
qu'ils ne soient roulés par des négociants
ou des représentants peu scrupuleux. Ils
ne pourront agir avec assez de force au-
près des pouvoirs publics pour obtenir,
soit des mesures en vue de la suppression
des fraudes, soit des démarches afin de
282
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
modifier les tarifs de douanes et de trans-
ports. Nous croyons que ces sortes d'opé-
rations pourraient être la tâche d'un Syn-
dicat général de défense qui serait élu par
les agriculteurs d'une région naturelle,
dont les produits seraient caractéristiques
(Syndicat des vins et des eaux-de-vie de-
là Charente, de l'Armagnac, des vins du
Médoc, etc.).
Dans ces syndicats de défenses, on fe-
rait entrer les hommes les plus compé-
tents, les vraies autorités sociales, ceux
que M. Bureau appelle « les bons citoyens
de la cité moderne ».
De tels syndicats pourraient avoir,
comme l'ont demandé les délégués du
Midi, des agents assermentés ayant pou-
voir de poursuivre la fraude ; ils auraient
des bureaux permanents de renseigne-
ments; ils transmettraient aux pouvoirs
publics les réclamations utiles; ils pour-
raient accréditer des représentants sur les
places étrangères après entente avec les
coopératives désireuses d'y vendre leurs
produits, se réservant le droit de révoquer
et de poursuivre ces représentants au cas
où ils se montreraient négligents ou infi-
dèles.
Le bureau du syndicat connaîtrait les
forces productrices de l'ensemble de ses
adhérents, ainsi que les facilités d'écoule-
ment de leurs produits, il pourrait étendre
son rôle par la création d'une institution
analogue aux organes de concentration
industrielle, tels que les cartells allemands
et les comptoirs métallurgiques français
étudiés par M. de Rousiers. Une telle ins-
titution pourrait recevoir des commandes
et les répartir au mieux de l'intérêt com-
mun entre les coopératives. Toute liberté
pourrait être laissée aux adhérents d'utili-
ser leurs relations particulières. Le Bu-
reau central aurait toute qualité pour
intervenir dans la fixation des prix.
Telles sont les idées que je crois devoir
vous communiquer et dont nous allons
tenter l'application en Armagnac.
Je reste toujours votre bien dévoué
.1. Gakas.
II. — La crise viticole
dans le Bordelais
A M. Edmond Demolins.
Cher Monsieur,
... J'étudie en ce moment le type bor-
delais. Le travail dominant est la vigne .
Type de cueillette riche, favorisée par le
sous-sol, le climat, les facilités d'exporta-
tion. De là est sorti un type de grand pro-
priétaire, riche et dépensier, à double
installation rurale et urbaine . qui a pu
vivre de la simple vente de sa récolte aux
négociants étrangers.
Ceux-ci se rangent en trois groupes d'où
sortent historiquement à peu près tous les
grands négociants et armateurs bordelais :
1'^' Étrangers du Nord : Anglais. Fla-
mands, aujourd'hui Allemands. Ce sont ces
patrons étrangers qui ont créé jadis, hors
ville, le faubourg des Chartrons, aujour-
d'hui cité protestante et étrangère, maî-
tresse du haut commerce ;
2» Les Juifs, chassés d'Espagne et de Por-
tugal par Philippe II ;
3" Les Protestants français du Langue-
doc.
Cette situation est très nette dans les
temps modernes. Au xviii'' siècle, qui
marque l'apogée de la gloire et de la puis-
sance bordelaises, je ne trouve aucun
grand armateur issu du pays : Nayrac et
Bonnafé sont des protestants du Haut
Languedoc; Gradis est un Juif, Barton,
Bethmann, etc., sont des étrangers du
nord. Ces familles étrangères se main-
tiennent pendant plusieurs générations
sans se fusionner complètement.
Deux points à éclairer :
1" L'origine des patrons bordelais du
Moyen (U/e. 11 y a beaucoup d'Anglais
parmi eux. mais les chefs de la cité sem-
blent appartenir à des familles du pays.
2' De même aujourd'hui, un certain
nombre de maisons importantes appar-
tiennent à des négociants du pays. Il y a
lieu d'étudier le mécanisme de leur for-
mation.
Cet équilibre social a duré jusqu'à la
crise phylloxérique de 1875-80. Le proprié-
DE SCIENCE SOCIALE.
283
taire, qui avait des ressources, a pu re-
constituer tout de suite, croyant la crise
passagère ; mais celle-ci s"est prolongée :
maladies nouvelles, frais croissants, puis
mévente due à des causes multiples. Le
propriétaire, habitué à une vie large et
facile, a emprunté plutôt que de réduire
ses dépenses et n'a pu s'acquitter.
De là des catastrophes financières.
Finalement, nous assistons à un vaste
déplacement de la propriété. Les vieilles
familles qui possédaient le pays dispa-
raissent devant le paysan, le tonnelier et
le grand commerçant. Le paysan a pu
acheter de la terre, parce que les prix
tombaient à rien : il a pu résister quelque
temps, parce qu'il n'avait pas à payer la
main-d'œuvre ; mais il ne peut se main-
tenir parce que les frais de culture
restent élevés et que la mévente est com-
plète. Le tonnelier avait les reins plus
solides. Le métier rapporte; s'il y a sur-
production, tant mieux. A sa fabrication,
il joint, comme res.sources accessoires, le
soin du vin chez les petits propriétaires
qui n'ont pas un maître de chai, puis le
petit courtage. Il a donc de l'argent, peut
acheter, attendre, et conserver la terre.
Enfin le grand commerçant, ayant des ré-
serves importantes et le placement de sa
récolte, parait devoir mettre la main sur la
plupart des grandes propriétés....
Veuillez agréer...
A. ROUJOL.
III. — Les influences étrangères
en Ha'iti.
l'ort-au-Prince, le 18 juin l'M'.
A M. Paul Descamps.
Monsieur,
Dans la livraison du mois de mai de
la Science sociale, vous avez signalé une
nouvelle forme de l'expansion anglo-
saxonne. Vous avez illustré votre article
d'exemples tirés de la Russie, de la Bel-
gique et de la France, etc.
Je ne crois pas inutile, pour vos études
que je suis avec attention, de vous ren-
seigner sur des faits analogues à ceux que
vous avez rapportés et qui se produisent
en Haïti :
Nous avons, comme vous le savez, une
double origine. Nous tenons du nègre afri-
cain par nos a'ïeux importés à Saint-Do-
mingue, et des Français par les anciens
maîtres de l'Ile.
En 1804, nous avons secoué le joug co-
lonial, aboli l'esclavage et créé une na-
tionalité indépendante. Cependant nous
n'avons pas cessé d'être F'rançais par l'é-
ducation et les mœurs. C'est la France qui
continue à être notre modèle, et c'est l'in-
fluence française qui a longtemps prévalu
chez nous par l'instruction, la religion, le
commerce et toutes les relations économi-
ques. Mais, depuis quelques années, nous
assistons à une décroissance rapide de
cette influence. Dans toutes nos villes, les
maisons de commerce françaises ont été
remplacées par des maisons allemandes,
anglaises ou américaines. Depuis 25 ans,
les importations de la France ont diminué
dans une proportion de 50 %. (Je pourrais
ici poser des chiffres tirés de la statistique.)
C'est en vain que, depuis 1901. la France,
par une convention commerciale, a obtenu
le bénéfice d'un tarif de douane privilégié;
elle ne peut reprendre la place perdue.
Autrefois, presque tous les grands com-
merçants et banquiers de Port-au-Prince
étaient des Français. On en compte main-
tenant à peine un sur dix.
Nous avons bien, comme institution
française, une Banque nationale qui a son
siège social à Paris. Mais elle n'est française
que de nom, si on veut considérer que ses
directeurs et ses principaux employés sont
allemands, anglais, hollandais, américains,
de nationalité actuelle ou d'origine.
Quant aux grandes entreprises : che-
mins de fer, mines, exploitations agricoles
etc., elles sont aussi aux mains des Alle-
mands et des .\méricains qui y exposent
leurs capitaux, alors que les Français
emploient les leurs dans les valeurs ha'i-
tiennes bien cotées à la Bourse de Paris.
Devant ces faits, la tendancedes Ha'itiens
est maintenant bien marquée pour une
orientation nouvelle, et il est journellement
prêché par la presse, d'envoyer désormais
aux États-Unis d'Amérique les jeunes gens
284
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIOXALE
qu'on dirigeait autrefois vers les collèges
et les lycées de France.
Il y aurait beaucoup à dire sur la diffé-
rence de conduite et de vie des immi-
grants qui nous arrivent et sur les causes
d'élimination des Français. Mais je réserve
ces observations qui me conduiraient trop
loin.
Veuillez agréer, cher Monsieur, mes sa-
lutations très distinguées.
M. Mathon.
RÉPERCUSSIONS SOCIALES
(Ces répercussions restent toujours à vérifier,
ou à préciser, par de nouveUes observations.;
(Il n'y a une Science sociale que si les phéno-
mènes sociaux se répercutent les uns sur les
autres, indépendamment de la volonté hu-
maine et par le fait de la nature des choses.
VI.
Le Patronage.
Le < patronage » est un groupement
supérieur superposé aux familles ou-
vrières, qui a pour but de les diriger dans
le travail, dans la disposition de la pro-
priété et de les aider dans les phases de
l'existence.
Le Patronage prend des formes diffé-
rentes qu'indiquent les répercu.ssions sui-
vantes :
1. Les condiliona de Lieu peuvent faci-
liter le patronage, ou le rendre difficile -.
Elles le facilitent dans la mesure où. le sol
fournit une plus grande abondance de
productions spontanées à la portée de
tous. Ces productions (herbe, forêts, fruits,
etc.) constituent une sorte de patronage
naturel, automatique et gratuit. Une grande
partie de l'humanité bénéficie de ce genre
de patronage.
Mais, outre ce patronage exercé par les
choses, il y a le patronage proprement dit.
qui est exercé par des personnes.
2. Le patronage n'est pleinement efficace,
et exercé en connaissance de causes que par
le patron du travail 3. Parce que ce der-
nier dispose seul des moyens d'existence
1. Voir les cimi livraisons précédentes.
i. Sr. soc, XIV. •>%. (». K., V, (ïi.
3. Se. soc. III. -l'M a -294.
de la famille ouvrière, puisque c'est lui
qui lui fournit du travail. Tous les autres
patronages sont artificiels et plus ou moins
incomplets, ainsi que nous le verrons.
Le t;^'pe le plus simple de patron est le
patriarche, c'est-à-dire le chef de la com-
munauté patriarcale. Il est le plus simple,
parce qu'il cumule les fonctions de père
et de patron, puisqu'il dirige à la fois la
famille et le travail. C'est donc un patron
qui n'est pas encore dégagé de la famille.
Le patronage du patriarche est très sim-
plifié et très facilité, ainsi que l'indique la
répercussion suivante :
3. Les productions spontanées de la steppe
facilitent faction du patriarche et rédui-
sent son action patronale ^. Le patriarche
est aidé par les ressources naturelles, ainsi
que l'indique la répercussion n° 1. L'abon-
dance, la régularité et la spontanéité de
ces re.ssources lui permettent d'exercer
son patronage dans des conditions que ne
connaissent pas les patrons de l'Occident.
4. Le patronage patriarcal soutient l'ou-
vrier, mais ne l'élève pas ^. Il le soutient
par l'appui des productions spontanées et
de la communauté familiale. Or. cet appui
lui-même a pour effet de comprimer l'é-
nergie et l'initiative individuelle. Il ha-
bitue à être patronné et non à se patronner
soi-même. De là, l'inertie de l'Oriental.
5. Les sociétés patriarcales ne consti-
tuent pas le type du patron en dehors et au-
dessus de la famille ouvrière^. Parce que
les individus incapables, ceux qui auraient
besoin de se placer sous la direction d'un
patron, ne se détachent pas de la com-
munauté familiale. Ou bien ils restent
dans leur communauté originaire ; ou bien
ils entrent dans une communauté voisine
à laquelle les rattachent le plus souvent
des liens de parenté. Ils y trouvent ainsi
l'appui dont ils ont besoin. C'est un patro-
nage par absorption. 11 résulte de ce que
chacun considère comme le pire des mal-
heurs celui d'être détaché de la commu-
nauté patriarcale.
6. Lorsque les populations jiatriarcales
4. Se. soc. XIV. -2i.
.-i. Se. soc. XXV, 18). G. E., II, G.3, -218, .367. 0. M.,
IV, l*i.
6. Se. soc, III, S-2 à 54.
DE SCIENCE SOCIALE.
285
s'adonnent à la culture, le patronage du
patriarche est renforce par celui du conseil
de communauté ^ . Voir la cause de ce phé-
nomène aux répercussions sur le tra-
vail.
7. Les issus de patriarcaux comfn'ennent
et pratiquent le patronage, comme une sorte
de paternalisme'-. C'est une survivance du
patronage patriarcal originaire. Cette sur-
vivance se retrouve très souvent en Occi-
dent dans cette idée que le patronage doit
avoir pour but d'assister plus que d'élever
les incapables.
8. Les débuts de la culture font appa-
raître le type le plus simple du patron, l' ou-
vrier chef de métier, sous la forme de l'ar-
tisan ambulant ^. Il est ambulant à cause
de la rareté de la clientèle, dans une pé-
riode où on continue encore à fabriquer
dans les domaines tout ce dont on a besoin.
La clientèle ne venant pas à lui ; il va à
elle. C'est le type du forgeron qui se cons-
titue le premier en dehors de la famille ,
parce que le métal exige plus particuliè-
rement des spécialistes. Ce type ambulant
a persisté jusqu'à nos jours dans les cam-
pagnes éloignées des villes, avec les for-
gerons tziganes et les Bohémiens, qui, eux
aussi, travaillent surtout le fer, font l'éta-
mage, etc., pour les mêmes raisons.
9. Les premiers pjrogrès du défrichement
font apparaître le type du petit patron ^.
Celui-ci est sédentaire et, tout en travail-
lant encore de ses mains, emploie des ou-
vriers. Ce type résulte des progrès de la
culture qui crée une clientèle plus nom-
breuse et plus riche, exige des patrons
plus capables et les fait surgir.
10. Certains métiers ne produisent guère
que le type du petit patron ^. Ce sont ceux
qui exigent à la fois l'habileté de la main
et un certain goût artistique, parce qu'ils
s'opposent à la séparation du patron et de
l'ouvrier, .\insi les fabricants d'objets en
étain, les batteurs d'or, etc. Ou encore, les
métiers qui exigent des livraisons quoti-
diennes résistent plus longtemps à la
1. Se. soc, XIV, 58.
2. Se. soc.. XXXI. 3!tl, O. E. VI, 30. 0. M. IV, 103.
3. La Roule, II. "fi et suiv.
4. La Route. Il, 80 et suiv.
.'i. Se. soc, IV, 346; VIll,3i3; fasc. XXV, H, 57 et
passiiu.
constitution en grand atelier ; par exemple,
les bouchers et les boulangers.
11. Ze développement du défrichement
fait apparaître le patron de fabrique col-
lective ^. On appelle de ce nom un régime
de fabrication comprenant une collectivité
de petits ateliers disséminés, travaillant
pour un commerçant qui centralise les
produits. Lorsque le défrichement se dé-
veloppe, l'agriculture devient moins avan-
tageuse : le terrain est plus coûteux; celui
qui reste disponible est le moins fertile;
enfin les bénéfices sont moindres à cause
de l'accroissement de la production, qui
crée la concurrence des produits agricoles.
On commence donc à avoir plus d'intérêt
à fabriquer qu'à défricher.
12. La fabrique collective atténue les dif-
ficultés du patronage 7. Parce que l'ouvrier,
étant ordinairement rural, repose en partie
sur la culture , il fabrique .surtout à ses
moments perdus et il a toujours la res-
source de retomber sur la culture en cas
de chômage.
13. La fabrique collective ne développe
pas l'aptitude au patronage^. Parce que ces
patrons peuvent, sans inconvénients pour
eux, abandonner leurs ouvriers et multi-
plier les chômages. Ils ne se sentent pas
responsables des moyens d'existence de
leur personnel et ce personnel disséminé
et travaillant à domicile, manque de cohé-
sion pour réclamer du patron la régula-
rité du travail. Aussi, dès que la fabrique
collective devient urbaine, elle livre l'ou-
vrier à l'instabilité des engagements et le
laisse sans aucun patronage. Elle aboutit
parfois au sweating system.
Le type du grand patron est caractérisé
par le fait qu'il ne travaille pas de ses
mains et qu'il groupe ses ouvriers au lieu
de leur donner du travail à domicile. Voici
quelques répercussions relatives à ce type.
14. Le métayage est favorable aii patro-
nage '■>. Parce que les produits étant par-
tagés par moitié entre le métayer et le
propriétaire, ce dernier a intérêt à s'intéres
ser à la culture et à patronner le métayer.
6. Ifl., iH. et suiv.
". Lo Roule, II, 'J«.
8. Ibid.
9. Se. soc., I, tfifi à 470. Franc. d'aiij..'\iy.l\',ch. ii.
286
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
15. Le fermage est peu favorable au
jiatronage >. Parce que le fermier étant
complètement à son compte, le proprié-
taire est porté à se désintéresser de tout
rôle de patron, non seulement vis-à-vis
de son locataire, mais même vis-à-vis du
domaine.
16. Les inondations périodiques du Nil
ont produit le plus grand type de patron
de l'antiquité, le Pharaon-. Parce que la
culture n'était possible que par l'interven-
tion d'un grand patron réglant souverai-
nement tout le système compliqué des
irrigations. Aussi, sous les Turcs, inca-
pables par leur formation sociale de jouer
ce rôle difficile de patron, la culture de
l'Egypte décline. Au contraire, elle se
relève actuellement, parce que les Anglais
ont su reprendre ce rôle de grand patron
distributeur des eaux.
17. Le défrichement difficile des marais
du Latium a fait des vieux Romains une
classe remarquable de patrons ruraux, les
Patriciens ^. Aussi durs pour les autres
que pour eux-mêmes, ces patrons ont été
capables de coloniser l'Occident et de
dresser à la culture romaine des popula-
tions innombrables. Mais, avec l'esclavage,
ils ne résolurent pas le problème du relè-
vement de la population agricole, ainsi
que l'indique la répercussion suivante.
18. L'esclavage est impuissant à dresser
l'ouvrier à se patronner lui-même ^. Parce
qu'il ne le dresse pas à l'usage de la
liberté et de l'initiative nécessaire pour se
patronner; au contraire il l'atrophie. De
là, l'impuissance des esclaves affranchis à
user de leur liberté pour continuer l'oeuvre
de la colonisation.
19. La féodalité territoriale a créé le
plus grand type de patron rural du moyen
âge'^. Au lieu d'attacher l'homme à la per-
sonne, comme l'esclavage, le patron féodal
l'a attaché à la terre, en lui concédant la
jouissance exclusive d'une maison et d'un
petit domaine.
1. Franc, d'auj., liv. IV, cli. ii. 6'c. .soc, IV, 229.
0. E., VI, 107.
2. Se. soc, IX, 5G3 et suiv.
3. LaRoule. I. liv. III. ch.vi. Se. soc, fasc. XXII, 54.
4. .Se soc, III. 209 à 216.
5. .Se. soc, IV, 192; XXXI, 433; XXXII, 300. Hist.
de la Form. partie, passim.
Par les bénéfices réalisés sur ce do-
maine, le serf s'est élevé progressivement
de la corvée à la redevance en argent et
ensuite à l'état d'homme libre. C'est la
cause la plus manifeste de la supériorité
sociale de l'Occident sur l'Orient, du
moyen âge sur l'antiquité. L'Histoire de la
formation particulariste d'Henri de Tour-
ville raconte, d'après la science sociale,
cette magnifique épopée.
20. L'exploitation forestière crée le grand
patron et favorise le patronage ^. Parce que
la production du bois, nécessitant une-
longue prévoyance, exige le grand patron.
D'autre part, cette production réglée par
la nature d'une façon immuable assure aux
populations des ressources fixes, ce qui fa-
vorise la permanence des engagements.
21. L'exploitation des mines profondes
crée le grand patron collectif, sous la
forme de sociétés d'actiotinaires et rend le
patronage plus difficile '. Parce que cette
exploitation exige des frais de recherche,
d'extraction et d'exploitation qui dépas-
sent les ressources d'un patron individuel.
Le patronage est plus difficile, parce qu'il
est collectif et, dès lors, plus administratif,
et parce que les ouvriers sont très nom-
breux.
22. Le clan détermine une forme de pa-
tronage à la fois intense et inefficace^.
Parce qu'il est surtout et avant tout inté-
ressé. Le chef de clan patronne les gens
pour les utiliser en vue de la domination
de son clan.
23. Le patron à formation particulariste
tend plus à patronner l'ouvrier en l'éle-
vant qu'en l'assistant ". Parce que cette
formation développe plus l'initiative indi-
viduelle que l'assistance collective.
24. Le patron à formation instable pa-
tronne peu et livre les ouvriers à des pa-
trons artificiels *^. Parce que son instabilité
6. Se. soc, VI. 22 à 2o, 2;) à 37. 0. E.. III. 47, 94»
130.
7. Se. soc. I. 371 ; II. 398. 402; VII. 128. 320. 24^;;
fasc. XXIV, 14, 10. 2U. 36. 'M. 07, 80. 91, 93, 96, 101.
0. M., m. 149; 2» scr.. I. 39. 250.
8. .Se soc, XXIV. 37. Franc, d'auj., liv. iV, ch. i.
La Route, II, liv. IV, cli. m.
!t. 6c soc. XIX, 118; XXX, 51. 0. E.. III. 04. 315.
405: IV, 82. 0. M.. 1, 70. 383.
10. Se soc, I, 4ol ; V. 40; XXIV. 347. 0. E. et 0. M.,
les monographies de ce type.
DE SCIENCE SOCIALE.
287
l'empêclie ù la fois d'assister et d'élever:
dès lors l'ouvrier tombe sous le patronage
de patrons artificiels : commerçants ([ui
fournissent à crédit, médecins qui donnent
leurs soins gratuitement, prêtres et par-
ticuliers qui créent des œuvres cliarita-
bles, politiciens qui fomentent les grèves
et promettent la révolution sociale, insti-
tutions d'assistance, etc.
25. Le& patrons artificiels sont inajites
â patronner efficacement K Parce que
n'étant pas les patrons du travail, ils ne
peuvent donner qu'une assistance mo-
mentanée, irrégulière et toujours insuffi-
sante. Cette assistance a souvent pour effet
de détourner de l'effort et du travail et
d'endormir dans une fausse sécurité.
Conclusions. — 1. Le Lieu peut rendre
le patronage facile ou difficile (Répercus-
sions, 1. 3).
2. La nature du Travail modifie les con-
ditions du patronage (Rép. 8, 9, 10, 11.
12, 13, 14, 15, 16, 17, 20, 21).
3. Le patronage qui soutient l'ouvrier
ne résoud le problème que dans certains
cas et momentanément (Rép. 4. 5, 6, 7.
16, 18, 22, 24, 25).
4. Le patronage qui relève rouvrier,
résoud seul le problème (Rép. 17, 10, 23).
Edmond Demulins.
MORALE ET SCIENCE
La grave question des rapports de la
morale et de la science a été posée avec
une insistance particulière dans notre
Congrès de l'année dernière et dans le
Congrès de cette année, ainsi qu'on a pu
le constater dans le compte rendu que nous
avons publié dans la dernière livraison.
Dans la lettre suivante, notre collègue.
M. Michel Mérys, reprend la question. On
lira sa lettre avec intérêt. Mais je ne crois
pas que nous arrivions à élucider la ques-
tion par le procédé philosophique. Nous
ne réussirons à faire la lumière et à
mettre les esprits d'accord, qu'en cher-
1. Se. soc. XIV, ->G8: \V. -27. 0-2: XVIII. 42'., U. .M..
III, 100.
chant à déterminer, dans les faits et au
moyen de l'analyse méthodique, les réper-
cussions qui existent réellement entre la
science sociale et la morale. Ce travail doit
être fait. J'essayerai de montrer procliai-
nement les résultats auxquels je suis
arrivé.
E. D.
A M. Edmond Demolins.
Cher Monsieur,
J'ai été obligé, faute de temps, d'écourter
ma communication au dernier congrès.
Elle comportait une seconde partie sur
laquelle je désirerais revenir.
D'abord, sur la prospérité sociale placée
dans l'harmonie des organes sociaux à
leur fonction propre, et de ces fonctions
entre elles.
U est certain que la prospérité, le ca-
ractère normal, l'excellence d'un groupe-
ment, d'une combinaison, d'un rouage
social consistent à atteindre le but pour
lequel il a été combiné. La logique nous
oblige à étendre le même raisonnement
aussi bien à la Société tout entière, et à
la juger d'autant mieux faite qu'elle ré-
pond mieux à son objectif d'ensemble.
Mais quel est-il? Sa morale peut seule
nous le dire.
Et rien ne nous autorise à penser que
le but de la vie sociale soit seulement une
harmonie indifférente entre les satisfac-
tions des divers besoins de l'homme. En
réalité, il n'y a pas d'harmonie indiffé-
rente, l'harmonie n'étant produite que par
l'exacte proportion des parties à une idée
d'ensemble. Hors de là l'harmonie ne
saurait être nulle part. Elle n'est pas dans
la symétrie ou l'égalité. L'homme dont le
bras serait égal à la jambe serait mons-
trueux. Il faut une subordination, c'est-à-
dire un plan, c'est-à-dire une finalité.
Une société se compose de groupements
multiples et entrecroisés, combinés sépa-
rément et simultanément en vue de cer-
taines fins partielles distinctes et souvent
même concurrentes, mais cependant soli-
daires ; si bien que ce mélange complique
n'est, somme toute, qu'un vaste mécanisme
monté pour la réalisation d'un certain
288
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
idéal de vie et de destinée. C'est parce que
cet idéal a lui-même sa loi et ses propor-
tions qu'on en peut trouver une particu-
lièrement souhaitable entre les diverses
fonctions sociales. C'est parce que Thomme
tient plus à vivre qu'à chanter qu'on de-
mandera à la société d'être une machine
à produire avant tout des moyens d'exis-
tence, accessoirement seulement des satis-
factions artistiques. Nulle autre raison ne
permettrait de subordonner le service du
Conservatoire à celui des Halles.
On nous a objecté la médecine, qui se
passerait de morale pour qualifier de nor-
mal ou de pathologique le fonctionnement
de tel ou tel organe. Mais c'est parce que
nous croyons savoir très clairement le but
d'ensemble de l'activité physique et physio-
logique de l'individu que nous pouvons
porter de pareils jugements. Et à y re-
garder de près, la fixation de ce rôle
dévolu à la vie animale dépend aussi du
système moral qu'on adopte.
La morale ne nous enseigne pas seule-
ment le sacrifice. Elle nous enseigne aussi
un certain égoïsme légitime. Nous avons
des devoirs envers nous-mêmes, dont le
devoir de conservation. Niera-t-on que le
suicide relève de la morale ? Nous devons
nous entretenir en bon état de produc-
tivité physique et intellectuelle. Nous
avons aussi des devoirs envers notre des-
cendance, etc., etc. Quand on fait la somme
de tous ces devoirs, on trouve la somme
de toutes les aspirations idéales de la race
dans le moment donné. Et la société ne
peut être faite que pour réaliser cet idéal:
elle ne peut être prospère que dans la
mesure où elle y réussit.
C'est pourquoi je me suis permis de
définir la prospérité, qui, comme la santé,
est une notion à la fois de morale et de
science technique : « La prospérité sociale
est la réunion des conditions de groupe-
ment qui permettent de remplir le De-
ll résulte de ce qui précède qu'il est
plus d'une prospérité. C'est d'ailleurs ce
que vous nous avez admirablement dit,
cher Monsieur, ^'■ous nous en avez montré
deuxcatégoriesprincipales, dans lesquelles
vous entrevoyiez des subdivisions futures.
Pour ma part, je conclu.*;, à autant de pros-
pérités que de degrés de civilisation. La
prospérité, si elle se définit par le devoir,
varie comme lui. Il n'est pas le même
pour tous les peuples. Cela dépend de
leur développement intellectuel, de leurs
connaissances, de leur situation momen-
tanée. Un peuple primitif fortement cons-
titué dans sa formation ne peut-il être
plus prospère qu'un peuple civilisé, qui
se désagrège et se dissout par une corrup-
tion de la sienne ? Une race qui marche
vers le particularisme ne serait-elle pas.
dans certains cas, plus solidement assise,
plus riche d'avenir qu'une race particu-
lariste en régression '!
Le devoir d'un groupe arriéré n'est peut-
être pas d'adopter brusquement la vie des
Anglo-Saxons d'avant-garde. Le deman-
derions-nous aux nègres d'.\frique"? Si ce
groupe parvient à se maintenir en évoluant
vers la forme supérieure d'existence, il
mérite toutes nos louanges et il sera pros-
père.
Seulement s'il y a plusieurs espèces de
prospérité, dont chacune peut se mani-
fester à un degré plus ou moins haut, elles
ne sont pas toutes de même qualité. Il y
a un concept de la supériorité dans la
prospérité. La prospérité est supérieure,
comme la moralité elle-même, quand elle
est plus avancée dans le sens du progrès.
Ignorant ou fruste, on peut accomplir tout
son devoir, on aura fait moins beau mora-
lement parlant, que rintellectuel et le
délicat qui remplit tout le sien, parce que
ce dernier embrasse un champ plus étendu.
C'est ainsi que le devoir se complique
avec la connaissance, que la prospérité,
sans toujours être plus pleine, devient jus-
ticiable de plus de raffinements. Pour
l'individu, peu à peu les devoirs sociaux se
sont ajoutés aux devoirs égo'istes, et édifiés
sur cette base. Pour les sociétés aussi, les
devoirs s'étagent et s'épurent. Après l'é-
nergie de défense, nécessaire pour main-
tenir la conservation, on entrevoit d'autres
besoins pour les peuples. Dévorer, évincer
ses concurrents n'est pas le but suprême
d'aucun groupement humain. S'accorder
IJE SCIE.N'CE SOCIALE.
280
avec eux et avec eux se partager les rôles,
les élever avec soi dans la collaboration à
l'œuvre commune de l'Humanité vaut
mieux. Et peut-être ceux-là qui fonderont
leur politique sur ce calcul feront le meil-
leur compte. Telle est la raison pour la-
quelle l'aptitude à triompher ne me paraît
pas plui5 entre races qu'entre individus le
critère unique de la supériorité à recom-
mander.
Après cela, la question n'est pas épuisée,
mais elle me semble clarifiée. Au fond, ce
qu'il faut aujourd'hui, c'est débrouiller la
morale de la science sociale, où elle a pu
paraître emmêlée.
- Le même problème se pose aussi bien
pour toutes les sciences. Seulement il est
ici plus délicat et plus opportun que par-
tout ailleurs.
Toutes les sciences touchent à la morale,
qui seule n'est pas comme les autres, qui
seule est centrale. Ce qu'on appelle science
ne connaît que des phénomènes et de leur
enchaînement, mais n'a pas qualité pour
se prononcer sur l'excellence des fins.
L'homme tend à des fins -- données par
l'instinct — par des moyens donnés par
les sciences. La connaissance, la justifica-
tion de ces instincts d'action sont du ressort
de la philosophie morale.
Quand un médecin nous engage à ob-
server certaines règles d'hygiène, il est
sous-entendu que c'est si nous voulons
nous bien porter, ou nous porter le mieux
possible. Et la question de savoir si nous
devons nous soumettre aux mortifications,
aux jeûnes prescrits par certaines règles
religieuses, ou nous exposer, pour soigner
ou défendre autrui, à des dangers, à des
intempéries, à des contagions ne relève
pas de la médecine, mais de la morale.
Dans le cas où nous mettons notre devoir
dans ces cliarges religieuses ou sociales,
la médecine n'a plus le droit de nous en
interdire les risques. Elle doit modifier
alors ses prescriptions, pour les réduire
à ce qui sauvegardera pour le mieux notre
intégrité physique, hors du domaine où le
devoir altruiste l'emporte sur le devoir
égo'iste. La médecine ne peut que recevoir
de la conception morale le but, et y adapter
de son mieux les moyens, en ce qui con-
cerne son département technique.
De même en science sociale. Seulement
la morale des activités sociales est infini-
ment plus complexe, plus ardue, moins
avancée que celle des activités physiolo-
giques. Nous voyons notre corps comme
un ensemble puissamment lié^ nous l'ob-
servons surtout par l'extérieur : notre
pensée est capable d'en saisir aisément le
jeu, et de vérifier presque à l'instant les
conséquences physiologiques de tous nos
actes. Nous voyons au contraire la société
surtout de l'intérieur, par le fonctionne-
ment lent des groupes qui nous dominent,
et dont les plus proches nous masquent
souvent les autres.
Il n'en est pas moins vrai que la société
n'est pas un but en soi-même, mais un
moyen pour réaliser des fins ; et que ces
fins sont fort éloignées d'être admises de
même façon par tout le monde, d'être
données avec évidence par un bon sens
universellement reconnu. Le but. l'idéal
de la société anarchi.ste, celui de la société
collectiviste, celui de la société rêvée par
les économistes libéraux diffèrent évidem-
ment. Les solitaires de la Thébaïde en
eussent proposé un très particulier, que
notre temps n'admettrait guère. Il y a
cependant des anarchistes, des collecti-
vistes, des économistes également con-
vaincus. Il est des tempéraments qui pré-
féreront toujours plus de liberté, fût-ce au
prix de moins de sécurité; il en est qui
sacrifieront toujours de l'abondance à de
la justice, ou de l'espoir à de la paix. Quelle
que soit l'organisation sociale à créer, la
même science sociale donnera à ces esprits
différemment orientés des solutions tou-
jours différentes: de même que l'hygiène
nous conduit à disposer nos appartements
de façon diverse, selon que nous travail-
lons des bras ou du cerveau.
La morale se distingue donc des sciences
et, de la science sociale en particulier,
tout en leur imposant à chacune les fins
en vue desquelles elles préparent les voies
290
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
pour l'action huiaaine. Mais s'il y a dis-
tinction, il y a aussi connexité. Et c'est ici
peut-être que se retrouveront d'accord les
adversaires de nos discussions amicales.
Je vais essayer de montrer comment.
Toute science complète est double. Il y
a, d'un côté, la connaissance, le simple
examen^! l'analyse, le tableau des faits ap-
partenant aune catégorie de phénomènes :
science descriptive. Il y a, de l'autre côté,
la technique, science finaliste, qui part
d'une action humaine possible pour grou-
per en série enchaînée toutes les condi-
tions qui s'y rapportent, la favorisent nu
la contrarient. Le botaniste qui distingue
et classe les plantes fait de la science des-
criptive : il apprend à connaître la nature.
Le jardinier qui étudie les manières de
cultiver fait de la technique. De même, la
pathologie et la pliysiologie décrivent, la
médecine et l'hygiène prescrivent.
Une science, dans sa branche technique,
a donc le droit de prescrire. Mais seule-
ment au conditionnel. « Si vous voulez tel
résultat, prenez-vous-y de telle façon ».
La science sociale se divisera aussi en une
étude des faits, avec leurs répercussions,
étude ordonnée d'après l'analyse purement
objective, et une étude des méthodes d'ac-
tion, technique ordonnée d'après les syn-
thèses finalistes.
Et cela permettrait déjà à nos maîtres,
à vous tout le premier, cher Monsieur, de
continuer à prescrire, à instruire et à
guider, comme le médecin guide tous ceux
([ui, d'accord dans leur désir de santé,
errent seulement dans le choix des moyens
efficaces. La plupart de nos contemporains
mettent les mêmes biens au premier rang
de leurs souhaits. Vos ordonnances s'ap-
pliqueraient à leur cas. Et de légères pré-
cautions oratoires manjucraient suffisam-
ment le conditionnel des prescriptions.
Je suis tout à fait de l'avis de M. Bertier,
quand il s'efforce de maintenir une prédi-
cation doublement précieuse par la solidité
. scientifique de sa base et par l'élévation
de ses tendances morales. Si la remarque
précédente ne suffisait pas à l'autoriser,
on pourrait en ajouter une seconde. Ni
l'homme, ni l'écrivain, ne sauraient dé-
pouiller une part, et la plus haute, de leur
nature. Il n'y a donc pas de technique
dont les docteurs ne fassent carrément de
la morale. Cela prouve qu'ils font oeuvre à
la fois de technicien et de moraliste. Et la
chose est légitime, elle ne diminue en rien
leur autorité technique, pourvu que la dis-
tinction soit claire, ou soulignée, entre les
deux domaines. Il ne faut pas vouloir ap-
puyer Sur un échafaudage fait exclusive-
ment de preuves d'un ordre technique
déterminé des conclusions qui appartien-
nent à la morale. Mais on peut les affirmer
avec sa conscience à laquelle l'autorité du
savant donne crédit, et même les confir-
mer par des arguments techniques. C'e.st
ce que je vais m'efforcer d'élucider quand
j'aurai cité un exemple. L'exemple est
celui des hygiénistes. Ils disent aux tuber-
culeux : c Ne crachez pas dans la rue ».
Comment le diraient-ils si ce n'était au
nom delà morale? Ils forment des ligues
pour empêcher de cracher par terre, d'au-
tres pour s'opposer (au besoin par un re-
cours à la force publique) à des actes qui
dissémineraient d'autres contagions. Ils
prêchent à de certaines gens des vertus
astreignantes, ou onéreuses, souvent sans
bénéfice pour le malade. Au nom de quel
principe sinon moral? Leur science tech-
nique leur permettrait simplement un
avis : « Attention, à moins de telle précau-
tion, vous risquez de faire du mal à autrui ».
A quoi certains répondraient : i< Il n'im-
porte ».
Leur autorité scientifique n'est pas di-
minuée par ces croisades morales, où.
parfois, ils peuvent errer cependant. Bien
mieux, si leur morale, même erronée, ne
compromet pas leur technique, leur tech-
nique peut éclairer et fortifier leur morale.
Et c'est qu'il n'y a pas un savant qui, en
bâtissant sa science propre, ne travaille
aux fondations de la morale.
Toutes les sciences se touchent en effet,
et la morale s'appuie sur toutes. La morale
a aussi sa base dans la connaissance, sa
pointe, pourrait-on dire, vers la finalité :
elle a une partie descriptive et une partie
technique. La connaissance la fonde, et
tous les ordres de connaissances. La bio-
logie qui nous apprend ce qu'est la vie,
l'astronomie ce qu'est l'univers lointain.
DE SCIE.\CE SOCIALE.
:>91
etc.,etc..nou.sen.seignent en commun notre
sort et nous font, par suite, comprendre et
admettre le Devoir. La science sociale
fournira, elle aussi, des faits à la science
morale pour se constituer, des faits de la
plus haute signification. Le savant sera
donc apte à y préparer efficacement l'œu-
vre intellectuelle des moralistes; il devien-
dra aisément lui-même un moraliste in-
formé sur certains points de façon nouvelle.
A mieux savoir comment vivent les hom-
mes en société, on devinera mieux à quoi
sert, où va leur vie.
D'autre part, la technique morale fixe
des buts; mais elle a besoin des techni-
ques scientifiques pour les préciser. Si
bien qu'elle empiète sur elles à tout ins-
tant. La morale nous interdit de faire
souffrir autrui. Elle va plus loin en ajou-
tant : € Tu ne frapperas point ». Si l'on
voulait savoir dans quelle mesure et avec
(luelle force il faut s'abstenir de frapper,
on devrait mesurer la résistance physique
et la sensibilité de l'être soumis aux coups,
et cela suivant son âge, le point visé, et
on serait en plein dans la technique phy-
siologique, neurologique, etc..
C'est ainsi qu'une chose a paru bien,
dans certains temps et dans certains pays.
mal dans d'autres. La loi morale n'avait
pas changé, mais la prescription morale
positive, étroite, la technique morale avait
changé, par le changement de la tech-
nique scientifique correspondante. Ce
qu'on croyait ici dangereux pour autrui
avait été, par exemple, reconnu ailleurs
pour plutôt innocent.
Et donc ce sont souvent les techniciens
qui sont qualifiés pour rectifier, par la
lumière de leur compétence spéciale, la
technique morale basée jusque-là sur une
erreur scientifique. A cet égard, la science
sociale peut singulièrement perfectionner
la morale. C'est son rôle de dire : « Vous,
morali-stes, avez jusqu'ici recommandé la
stabilité patriarcale : non pas qu'elle soit
directement en elle-même un desideratum
de la morale, mais parce qu'elle semblait
favoriser sans inconvénients beaucoup de
vertus. Elle les favorise en effet; mais une
autre formation, qui ne peut coexister
avec elle, les développe autant ou plus.
tout en en faisant naître d'autres, qui de
votre aveu sont précieuses. La conclusion, «
c'est à vous de la tirer. Mais pour la tirer,
en ce cas trop évident, tout le monde peut
se faire moraliste, et, sachant ce que je
sais, ce que j'enseigne et démontre , con-
damner la formation communautaire.
Quitte à vous, utilisant ces nouvelles na-
tions, à rectifier au besoin, par des consi-
dérations de votre compétence, les con-
clusions que j'en tire ».
A le prendre de la .sorte, il peut être
souvent légitime d'opposer à une règle
pratique de la morale admise l'informa-
tion de la science sociale. Il semblerait
que cette dernière soit alors la maîtresse
de la morale, bien loin de reposer sur un
postulat moral. Mais, dans ces cas, c'est au
nom de la loi morale qu'on rectifie la règle
morale, comme un tribunal peut interpré-
ter la pensée d'un testateur contre ses pa-
roles. C'est seulement au nom de la loi
inorale que la science sociale peut corriger
un préjugé moral. Lors donc que les hom-
mes disputent simplement sur la vraie ap-
plication de mêmes principes communs
à tous les camps, la science sociale e.st
juge entre eux. C'est alors qu'elle prête
main forte à la morale et collabore avec
elle. Là où les principes sont en opposi-
tion, la science .sociale n'a plus voix au
chapitre, elle ne peut plus prescrire qu'au
conditionnel.
J'espère avoir été clair. Je crains d'avoir
été long. Excusez-m'en, cher Monsieur, et
croyez que je vous serais d'autant plus
reconnaissant, si vous ouvrez à ces expli-
cations les colonnes de notre Revue.
Agréez, je vous prie, avec mes remer-
ciements anticipés — et un peu confus —
l'expression de mes sentiments les plus
distingués.
Michel Mi':i:v-.
Pour les reliures destinées à classer les
fascicules, voir la couverture 12*-' page).
292
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
APPRÉCIATION DE LA PRESSE
La Science sociale entreprend de donner
l'explication de l'histoire par la science so-
ciale. Le premier essai, publié dans la li-
vraison de septembre-octobre, porte sur la
Grèce ancienne, par M. G. d'Azambuja.
L'histoire de la Grèce ancienne est bien
connue, ou du moins devrait l'être, puis-
que c'est un des fondements de l'ensei-
gnement classique, comme l'histoire sainte
de l'enseignement religieux. Mais, si on
connaît plus ou moins bien les faits, on
ignore les rapports qui existent entre eux,
pourquoi et comment ils se répercutent
les uns sur les autres ; comment ces ré-
percussions expliquent la société grecque
et la différencient des autres sociétés an-
ciennes et modernes.
C'est cette explication que veut donner
la Science sociale. M. d'Azambuja était
d'autant mieux indiqué pour remplir cette
tâche qu'aux qualités d'un lettré accompli
il joint celles d'un historien consommé,
ayant publié une série d'études très re-
marquables et très remarquées sur la
Grèce ancienne, telles que : les Ancêtres
de Socrate; Socrate et son groupe: Aris-
tote ; Aristophane ; le portique de Zenon
et les jardins d'Epicure, etc. Cet ouvrage
inaugure la Collecion des classiques de l'É-
cole des Moches, où l'on s'efforce de régé-
nérer la pédagogie et, par conséquent,
l'histoire.
— Le fascicule de novembre de la
même Bévue n'est pas moins intéressant.
M. Paul Descamps y traite la question sui-
vante : L'humanité e'volue-t-elle vers le so-
ci(disme ?
Pour tous les observateurs superficiels,
qui jugent des choses par les apparences
et qui s'imaginent que les lois humaines
ont une efficacité souveraine, l'affirmative
n'est pas douteuse. "V'oyez, diront-ils, le
nombre des socialistes augmenter en tous
pays, leurs chefs accéder de plus en plus
aux sièges de conseillers municipaux, à
la députation, aux ministères même. Le
triomphe définitif n'est plus qu'une affaire
de jours.
M. Descamps ne voit pas les choses de
cette façon. Au-dessus de ces lois humai-
nes, fétiches des civilisés, il voit le torrent
de lois naturelles qui les emporte comme
des brins de paille. Le dévoloppement des
moyens de communication, la multiplica-
tion des échanges matériels et intellec-
tuels qui s'en suit, sont des forces bien
autrement puissantes que les décrets des
assemblées législatives, qui ne sont pres-
que jamais appliqués, puisque, sitôt ren-
dus, on ne cesse plus de les retoucher, de
les réformer.
Comme le dit M. Demolins dans' la pré-
face de cette étude, n'importe qui, à un
moment donné, peut s'emparer du pou-
voir; mais personne jusqu'ici n'a pu y
rester, en gouvernant contre la force des
choses.
« Pour réaliser le rêve des théoriciens
du socialisme, il faudrait ramener l'hu-
manité au travail extensif, au travail ser-
vile de l'antiquité et de l'Orient, au des-
potisme des pouvoirs publics, à l'interdic-
tion totale de toute concurrence par la
suppression des chemins de fer et de la
liberté du commerce, à l'étouffement de
toute initiative individuelle. »
Pour que la réalisation du socialisme
devint possible, il faudrait que l'initiative
individuelle fût étouffée, même parmi les
législateurs; il faudrait que les hommes
fussent tous fous de la même manière, ce
qui ne s'est jamais vu. Nous avons donc
du temps devant nous.
{Journal des Économistes.)
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
L'Avenir de l'Église russe, par Joseph
WiLBois. — Un vol. in-12; Blond.
Après le livre classique de M. Anatole
Leroy-Beaulieu, r Empire des Tsars et les
Russes, après l'Histoire de la Russie, de
M. Alfred Rambaud, on peut lire et on
doit lire les notes de voyages de M. Joseph
W'ilbois. Elles ont une grande intensité de
vraisemblance et de saveur.
M. Wilbois n'a pas écrit son livre dans
une bibliothèque et s'il n'ignore rien de
ce qui a été publié de sérieux sur la Rus-
sie, il dédaigne [de faire un vain étalage
d'érudition. Mais, Latin et Slave à la fois
par son origine, il a appris en Occident, à
l'école de Le Play, de Tourville et de De-
molins, les procédés d'investigation d'une
science sociale intelligente ; puis, armé de
ces procédés, il est parti à travers la
steppe et il a essayé de saisir et de com-
prendre rame de ses pères. Il Ta com-
prise, il la fait comprendre. Son livre ne
ressemble à rien; sans connaître la Russie,
on a l'impression qu'il est Russe. Cette
sensation indéfinissable que laisse en nous
un roman de Tolstoï, même parcouru dans
une mauvaise traduction, on la retrouve
en lisant M. Wilbois. Aussi les Russes et
les Occidentaux qui ont vécu longtemps
en Russie, ont apprécié comme il convient
la saveur russe de ce livre.
M. Wilbois a étudié surtout l'Eglise
russe. Mais comment comprendre l'Église
russe sans avoir étudié le milieu social,
s'il est vrai que partout — et en Russie
plus que partout ailleurs — l'Église et la
société sont étroitement unies et exercent
l'une sur l'autre une action réciproque?
Aussi M. Wilbois a étudié la constitution
sociale de la Russie (la terre russe, l'exis-
tence du paysan russe, l'existence de la
noblesse russe), puis l'àme russe comme
produit de la vie russe (les faits moraux,
les faits intellectuels, le déséquilibre, les
conséquences religieuses) avant d'aborder
le problème de l'Église.
Grâce à cette méthode lumineuse, le
culte russe et l'organisation ecclésiastique
apparaissent comme un produit du milieu ;
les différences qui séparent les Russes des
catholiques apparaissent accompagnées de
leurs raisons sociales et historiques et ex-
pliquées par elles. Non seulement nous
comprenons mieux l'état actuel de l'Eglise
■ russe, mais nous arrivons jusqu'à entre-
' voir son avenir.
! Voici les sept chapitres qui forment ce
I livre : 1° Sur la constitution sociale de la
' Russie ; 2" L'àme russe comme produit de
la vie russe; 3'^ Petit abrégé de l'histoire
; de l'Église russe ; 4'' Le culte ; 5'^ L'organi-
sation ecclésiastique ; 6° Le Raskol et les
sectes ; 7^ L'avenir de l'orthodoxie.
Le Rachat des Chemins de fer, par
Georges Price. — 1 vol., Dunod et Pinot.
Les personnes qui désirent s'assimiler
la question du Radiât des Chemins de fer
trouveront dans ce volume un exposé clair
et complet du problème et de ses consé-
quences. C'est une œuvre de vulgarisa-
tion, grâce à laquelle tout le monde peut
s'éclairer sur cette question des transports,
qui est d'un intérêt universel et qu'on con-
naît trop peu.
Sur le travail, par la comtesse Za-
MuYSK.v. — 1 vol. in-12, Lethielleux.
Ce petit livre est adressé aux femmes
de Pologne par une grande dame polo-
naise, qui a consacré sa vie au relèvement
de la Pologne par le travail, et par le tra-
vail de la femme. Elle montre que toute
femme peut et doit faire une part dans sa
vie au travail manuel, au travail intellec-
tuel, au travail spirituel. Elle entre dans
des détails fort minutieux, et parfois très
piquants, qui feront sourire plus d'une
lectrice, mais qui ne manqueront pas de
leur ouvrir les yeux sur mille petites né-
gligences ou fâcheux travers.
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ECOLE DES ROCHES
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N° 13.
SOMMAIRE
I. — La Vie générale et le Personnel de l'École. 1'. 311.
L'annoo scolaire 190<i-19<J7. par M. Edmond Demolins. — Le personnel de
l'École. — Liste des élèves. — Les stages à l'étranger, par 31. Henri Troc-mk. —
Les soirées du dimanche au Vallon, par M"" Valentine Sai.nte-Marie. — Exa-
mens du Baccalauréat.
II. — Le Travail classique. P. 334.
Les études en lyOG-lUMT, par 31. Georges Bektiek. — La « Huitième » ; la phy-
sionomie de la classe, par M'" Valentine .Sainte-Marie, 31. P.«:heco, S. Naon,
V. DE Paillette, M. Albry, Jules Latif, R. E. de Fkeitas, R. Réqlédat. — La partie
d'échec, par J. Lauer. — L'enseignement de l'allemand, par 3L F. Grlnder. —
Der deulsche Unlerricht, pai- Eud. Grigorovitza. — Cours sur l'histoire de l'Art,
l)ar Pierre jMonmer. — Le dessin libre, par 3L ilaurice Storez. — L' « Espé-
ranto » à l'École, par 31. II. Thocmé. — Debating Society.
III. — La Section spéciale, P, 37(i.
Nos excursions agricoles, par 31. Paul .Iénakt. — Conférences d'agriculture,
par les Élèves. — La ferme du Coteau, par .l.-B. W. — L'Enseignement de la ■
science sociale, par 31. E. D. — Note sur « l'Avenue » et ses habitants, par
31. Georges Ferrand. — Un stage en Allemagne, par 31. Louis Glaenzer. —
Comment un élève de la « Section spéciale » se tire d'affaire. Lettre de 31. Al-
bert SXVERS.
IV. — Les Sports, les Travaux manuels, les Excursions. P, 385.
L'éducation physique, par 31. G.-B. — ■• Games », par 31. B. Belij. — Les
travaux pratiques et l'e.xposition du 30 juin, par 31. G. B. — Exposition an-
nuelle. — Pour le laboratoire d'Histoire naturelle. — Atelier du fer, par
3L E. Olixet. — La planisculpture par Ch. Siou et J. Thiercelin. — Les excur-
sions. — Une excursion du demi-terme, par E. de Bary.
V. — Les Séances littéraires et musicales. Nos œuvres. P, 111.
Nos séances, par 31. A.-B. — La Revue de la « Guiche », de 31. Joseph VVilbois.
— La musique, par M. Armand Parent. — Principaux morceaux exécutés
pendant l'année. — Les lundis musicaux des Roches, par 31. A. Raugel. — Nos
colonies de vacances, par 31. H. Troc.mé. — Pour les aveugles, par 3L F. M. —
Tontre l'alcoolisme. — Visite des pauvres, par P.
VI. — Nos anciens Élèves. P. 434,
La Soei('i<' di's anciens ('lèves. — Extraits de la Correspondance. — Nécrologie.
Nos gravures.
Projet de diplôme, p! 310. — Excursion de la Guichardière à 3Iaintenon,
p. 310. — Les mendiants, par 31. Croniei;, p. 322. — La nouvelle classe de mo-
delage. — Le patinage, p. 32<S. — La classe île « Huitième ». — Enfants de nos
professeurs, p. 352. — Cours d'Histoire de l'Art, p. ',^S. — De.ssins d'élèves,
p. 361, 302, 363, 365, 366. — Équipe de foot-ball, p. 387. — Moteur de M. de
Tlrckiielm, p. 394. — Dessins d'élèves, p. 307, 3î)0, 400, 401. — Objets faits par
les élèves à la menuiserie, p. 402. — Quelques illustrations de la Revue de la
Guiche, p. 418, 41'.», 421, 422, 423, 421, 426.
310 bi^.
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i*Jl'J
I
I. V \ lE GK\ÉR ALE ET I,E FERSOWEE DE I,*É( OEE
L'ANNÉE SCOLAIRE 1906-1907
Cette année a vu s'accentuer et s'affermir le succès de l'École.
Nos cinq maisons sont pleines et nous pensons qu'au lieu d'en
augmenter le nombre, il est préférable de sélectionner de plus
en plus nos élèves. Depuis l'origine de l'Ecole, nous pratiquons
cette sélection, mais, cette année, nous l'avons appliquée d'une
façon toute spéciale. Il est entendu que les nouveaux élèves ne
seront admis cju'après une période d'essai de trois mois et qu en-
suite ils ne resteront que si leur conduite est tout à fait satis-
faisante. La porte d'entrée sera étroite et la porte de sortie
largement ouverte. Cette mesure, appliquée dès cette année, a
donné d'excellents résultats.
Nous avons à faire un autre progrès. Ceci s'adresse à nos ca-
pitaines. Nous leur sommes très reconnaissants du concours
qu'ils nous donnent et qui a beaucoup contribué au succès de
l'École. Leur tâche n'est pas facile, d'autant plus que leur expé-
rience n'est pas toujours à la hauteur de leur bonne volonté, ce
qui est assez naturel.
xMais, à mesure que notre « École nouvelle » devient une
vieille École, nous devons tous bénéficier de l'expérience accu-
mulée. Il faut donc que nos capitaines comprennent et remplis-
sent (le mieux en mieux leur rùle. Jusqu'ici, quelques-uns ont
été plus portés à accepter les avantages que les charges de cette
fonction. Les capitaines ne sont pas simplement des garçons qui
ont un bureau à eux et un titre honorifique. Us doivent être
."{12 LE JOURNAL
les conducteurs et les entraîneurs de leurs camarades; ils doivent
exercer une autorité et, pour cela, ils doivent travailler à acqué-
rir de l'autorité. Cette fonction, il ne faut pas l'oublier, est la
meilleure préparation à la vie. Un bon capitaine saura plus tard
diriger des employés et des ouvriers, avec justice et fermeté.
Nous soutirons surtout aujourd'hui d'un manque d'hommes et
d'un manque de chefs, dans toutes les professions. Ce ne sont
pas les situations qui manquent aux hommes, ce sont les hommes
qui manquent aux situations. Les peuples qui fabriquent des
hommes supplantent les autres et les évincent, car la loi de sé-
lection, qui existe pour les plantes et les animaux, fonctionne
également pour les sociétés humaines. Et elle fonctionne aujour-
d'hui plus impitoyablement qu'autrefois, à cause du dévelop-
pement inouï des transports, qui rend la concurrence de plus en
plus acharnée.
Pour triompher dans cette concurrence, il faut être un homme
de volonté et être capable de l'etfort; il faut aimer l'effort pour
lui-même et s'y entraîner comme à un sport. Voilà ce que tous nos
garçons doivent comprendre et nos capitaines plus que les autres.
.l'ai inauguré, cette année, des conférences du dimanche, qui
s'adressent à nos grands élèves. J'espère que ces conférences
contribueront à établir une communauté d'idées sur un certain
nombre de questions fondamentales et directrices. Ces idées se
répandront ensuite, de proche en proche, parmi les élèves plus
jeunes. Il est nécessaire d'établir dans l'École l'unité d'esprit et
de vues, sur les graves problèmes qui se posent et qui s'im-
posent aujourd'hui.
Je suis heureux de pouvoir donner de bonnes nouvelles de
V École de Guijenne, qui a été fondée sur le modèle de celle des
Roches, par deux de nos anciens professeurs, iMM. Picard et
Roujol. Cette école avait d'abord été installée dans le château
de Bourran, situé dans la banlieue de Bordeaux. La proximité
d'une grande ville n'était pas favorable à une école de ce genre,
où l'on ,se préoccupe, non seulement de l'instruction, mais en-
core de l'éducation. Nos amis l'ont compris et ils viennent de se
transporter à Blanquefort, ce qui met une distance plus res-
DI-: I.'ÉCOLE DES ROCHES. '.W'i
pectable entre l'école et Bordeaux. xM. Roiijol me fait part des
progrès réalisés, qui sont très satisfaisants. Il ajoute : « Notre
cadre est très homogène. Tout le monde se convertit peu à peu
à la méthode de la science sociale, maîtres et garçons, et, d'ici
un an, nous aurons une belle unité intellectuelle. » Nos meil-
leurs vœux pour cette filiale de ï Ecole des Boches.
Je ne puis malheureusement pas donner les mêmes nouvelles
de VÉcole du Sud-Est, fondée par M. Bachelet, avec le concours
de quelques parents de nos élèves. On a dû la fermer, après un
essai de quatre années. Il est regrettable que les fondateurs
n'aient pas su persévérer plus longtemps, car la population
lyonnaise, naturellement peu portée vers les nouveautés, ne s'y
décide que lentement. Mais, une fois décidée, elle persévère.
C'est la persévérance qui a manqué aux promoteurs de l'entre-
prise, et cependant on ne fait rien sans cela.
Pour obtenir le succès, il faut, en outre, se mettre dans les
conditions qui le facilitent et qui l'imposent.
D'abord, au début d'une création de ce genre, il ne faut ac-
cepter que des élèves jeunes et n'ouvrir que les classes infé-
rieures, jusqu'à la quatrième seulement. C'est ainsi que nous
avons procédé, et cela me paraît une condition indispensable,
pour réduire les difficultés au minimum et constituer solide-
ment l'esprit et le cadre de l'École. Dans des Ecoles d'un type
aussi nouveau, l'introduction, au début, de grands élèves,
formés dans des milieux différents et par des méthodes dif-
férentes, est presque toujours une difficulté^ souvent un danger.
Ces élèves ne peuvent être assimilés que s'ils trouvent un
cadre solidement établi. Même dans ces conditions, il faut
compter sur un fort déchet. Et alors il ne faut pas hésiter à
rendre ces garçons à leur famille. L'Ecole nouvelle peut faire
des prodiges, elle ne fait pas des miracles.
Une autre condition essentielle me parait être de développer
le plus possible, chez ses collaborateurs, l'esprit d'initiative et
le respect des autonomies, il est d'autant plus nécessaire d'in-
sister sur ce point que cela est directement opposé à la tendance
naturelle de l'esprit français. Nous sommes essentiellement des
314 LE JOURNAL
centralisateurs et des empêcheurs d'initiative. Tout Français a
une tendance à jouer les Louis XIV et les Napoléon et nous arri-
vons ainsi à créer des œuvres qui sont aussi peu solides que
celles de ces faux grands hommes, des œuvres qui ne vous sur-
vivent pas et qui, même, périssent de votre vivant. Ce genre
de grands hommes est une plaie de l'humanité.
Pour créer une œuvre vivante et prospère, il faut maintenir
énergiquement les deux conditions suivantes, indiquées par
l'observation sociale :
i° Confier chaque service à un chef désigné spécialement et
ayant à la fois une large initiative et une entière responsabilité
vis-à-vis de l'autorité supérieure.
2° Maintenir énergiquement chaque chef de service dans le
cercle de ses attributions et l'empêcher d'intervenir dans les
services confiés à ses collègues.
Cette dernière condition est aussi indispensable que difficile à
réaliser en France, parce que nous sommes naturellement
portés, par notre formation sociale, à négliger ce dont nous
sommes chargés et à nous immiscer étourdiment. pour les cri-
tiquer, dans les services qui ne nous sont pas confiés. C'est ainsi
que tant d'entreprises, créées par des Français, périclitent et
finalement passent entre les mains d'entrepreneurs étrangers,
plus respectueux, à la fois, de l'autorité et de la libre initiative.
Je poursuis en ce moment une enquête, qui sera publiée dans
la Science sociale, pour montrer comment et pourquoi tant
d'industries françaises passent actuellement entre les mains de
patrons étrangers, anglais, allemands, belges, etc.. C'est là le
grand péril social à l'heure actuelle. C'est le commencement de
la colonisation de la France par l'étranger. Il n'est que temps de
jeter le cri d'alarme, pour essayer, si cela est encore possible,
de sauver notre nationalité menacée. Ce n'est pas impunément
qu'un peuple a traversé trois siècles de centralisa lion et de
bureaucratie, aussi bien sous l'étiquette monarchique que sous
l'étiquette républicaine.
Il importe que les écoles nouvelles modifient cet état d'esprit
et cet état de choses, d'abord dans leur organisation même, ce
m: l/KCdLK DES ROCHES. ■"Îl-J
qui leur assurera le succès; ensuite, on imprimant à leurs élèves
une autre formation, afin de créer ainsi une nouvelle race de
patrons, capables de réussir dans leurs affaires et de tenir tête
à la concurrence étrangère envahissante.
Le nouveau volume de M. G. d'Azambuja, sur la Gi-èce an-
cienne, étudiée d'après la Science sociale, a servi de guide,
cette année, pour renseignement de Thistoire dans les classes
de huitième et de quatrième, ainsi que l'indiquent plus loin,
M. Bertier et M'" Sainte-Marie. M. Ernest Picard m'écrit à ce
propos : « Tous mes compliments pour le nouveau fascicule de
la Science sociale sur la Grèce ancienne do M. d'Azambuja, c'est
un excellent manuel d'histoire grecque, que nous allons adopter
kV École de Gm/enne . » 11 exprime ensuite le vœu que l'ouvrage
soit illustré par des gravures et des cartes.
Je ne puis résister, malgré une certaine gêne, d'ailleurs bien
faible, à terminer cet article par une petite réclame en faveur de
l'École. D'abord, on est toujours mieux servi en so faisant sa
réclame à soi-même ; ensuite, pour réussir dans ses entreprises,
il ne faut pas avoir une modestie exagérée (Retenez cela, mes
chers enfants ; enfin, il faut bien, de temps en temps, répondre
à ses détracteurs.
Il s'agit des deux lettres suivantes adressées àM^'^Demolins. Ces
deux lettres se confirment et se complètent l'une par l'autre :
la première a été écrite par une mère de famille dont le fils était
à l'École depuis six mois ; l'autre, par une mère do famille dont
le fils, après un séjour de six années, est sorti de l'École l'année
dernière, après avoir passé brillamment ses deux baccalauréats.
" Chère .Madame, je suis en possession de mon fils depuis liier. .Nous som-
mes si iieureux de l'état physique et moral de cet enfant, et, au point de vue
de la santé, vous nous rendez un enfant tellement dilférent de celui que nous
vous avons confié, il y a six mois, que je ne puis mempècher de venir vous
remercier, vous et M. Demolins, d'avoir fondé une école aussi bienfaisante. J'en
causais avec une autre maman, hier, sur le quai de la gare, et nous disions
lyriquement que si quelque chose, en ce monde, approche de la perfection,
c'est l'Eco/p des Roches (C'est ce passage qui gène le plus ma modestie). Vous
voyez que nous n'y allions pas par quatre chemins ! Je vois avec plaisir que,
si Gilbert est ravi de tous ses maîtres, ses maîtres ont l'air d'être aussi bien
contents de lui. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et c'est
.■J16 LE JOURNAL
grâce à vous, chère Madame, qui nous avez tire de l'ornière où nous étions
enfoncés cet hiver... »
L'intérêt de cette lettre s'augmente de ce double fait que le
père est un des médecins les plus en vue de Paris et que, à la
rentrée suivante, on nous a confié un second fils. Et c'est ainsi,
que, quoi qu'on en dise, la vertu est toujours récompensée.
« Chère Madame, Je ne veux pas tarder un jour de plus à vous dire la sa-
lisfacUon que nous a causée, à mon mari et à moi, l'heureuse fin de l'éduca-
tion de Georges aux Roches et ses succès à son baccalauréat. Vraiment le
régime scolaire si ingénieusement institué par M. Demolins et ses amis a
produit là une merveille, car j'avais longtemps désespéré que Georges, si déli-
cat, put travailler assez pour obtenir un résultat tangible. Il a fallu, pour le
fortifier, le système excellent de grand air et l'absence de compression morale.
« Je suis tout particulièrement satisfaite des goûts de travail qui ont été
nspirés à Georges; il n'a même pas l'idée qu'il puisse, comme hélas! tant de
ses amis et voisins, rester un membre improductif de la société, vivre sa vie
sans rien faire ; — vous lui avez inspiré cette bonne et saine ambition qui
consiste à travailler tant à son propre progrès intellectuel qu'à l'avancement
de la science. Tout cela me plaîl fort, Madame, et je vous prie de le dire aussi
bien de la part de mon mari que de la mienne à M. Demolins et à vos excel-
lents collaborateurs... ■
N'affaiblissons, par aucun commentaire , l'effet de ces deux lettres .
En terminant, je dois signaler un dos résultats très intéres-
sants de la formation donnée à nos élèves de la Section spé-
ciale : dès leur sortie de l'École, ils débutent immédiatement
dans la vie pratique, gagnant ainsi plusieurs années d'avance
sur leurs camarades. Nous en avons déjà donné des exemples. Je
signale aujourd'hui le cas de Georges Ferrand, de Louis Glaenzer
et d'Albert Snyers, dont on lira les communications dans le
journal. Ce dernier nous adresse de Londres une lettre très inté-
ressante que l'on trouvera plus loin aux articles relatifs à la Sec-
tion spéciale. Non seulement ce garçon débrouillard a réussi à
trouver une situation par sa propre initiative, mais il vient de
créer un club belge à Londres pour le placement de ses com-
patriotes! Il faut lire le récit de cette création, faite en pays
étranger, par un garçon de dix-huit ans complètement livré à
lui-même. Il est vrai qu'il sortait de YÉcole des Roches! Gela
explique tout.
Edmond Demolins.
nr: lecof.e des roches. 31'
LE PERSONNEL DE L'ÉCOLE
Fondateur : M. Edmond Demolixs.
Conseil crAdminislration.
MM.
Edmond Demoli.xs, président,
Maurice Bouts, avocat, administrateur délégué.
Le V^'" Cii. DE Calax, chargé de cours à la Faculté des lettres
de Rennes.
Alexandre Axdré, industriel.
A. Desplaxches, magistrat.
Louis MoxxiER, banquier.
Emile Pierret, publiciste.
Auguste Thurxevssex, administrateur de la Compagnie des
chemins de fer du Midi.
Professeurs.
MM.
Georges Bertier, directeur, licencié es lettres, chef de la Jfaison
du Coteau.
Henri Trocmé, licencié es lettres, chef de la Maison des Sablon^.
Bernard Bell, gradué (B.-A.) de l'Université de Cambridge,
chef de Ja Maison des Pins.
R,-C. CoiLTHARo, gradué (M. A.) de iLniversité d'Oxford, chef
(le la Maison de la Guichardière.
Paul Jexart, ingénieur-agronome, ancien élève de V Institut
agronomique, chef de la Maison du Vallon.
Edmond Cuxv, ancien élève de l'Institut philologique de St-
Pétersbourg.
Jules Demolixs, licencié es sciences.
René Des Graxcies, licencié es lettres.
318 I.E JOURNAL
Georges Dupire, ancien élève de l'Ecole des Arts décoratifs.
A. Fraysse, docteur es sciences, professeur et lauréat de l'Uni-
versité.
F. Grunder, gradué de l'Université de Genève.
M. JuNGNÉ, licencié es sciences, professeur de l'Université.
Gustave Laxge, licencié es sciences, ancien professeur de l'II-
niversité.
A, Massoutié, licencié es sciences.
F. Mextré, licencié es lettres, professeur de l'Université.
(i. Moulins, licencié es sciences, ingénieur chimiste.
.1. Oddes, licencié es leltres et philosophie.
M. Ouixet, professeur de l'Université, diplômé du brevet, supé-
rieur et du certificat d'aptitude pédagogique.
0. Saenger-Kerstner, ancien élève du Pedagogium de (iodesberg.
Maurice Storez, architecte diplômé par le Gouvernement.
Paul Thiry, licencié ès lettres.
Joseph WiLBOis, licencié ès sciences, ancien élève de VEcole
normale supérieure.
Armand Parext, chef du « Quatuor Parent ».
Octave Corbusier, 1*" prix du Conservatoire royal de Liège et de
l'Ecole de musique de Yerviers.
Louis BoNJKAX, 1" prix du Conservatoire royal de Bruxelles et
de l'Ecole de musique de Yerviers.
Albert Raugel, ancien élève de la Schola cantormn.
Edmond Demolixs, maîtresse de maison de la Guichardière.
Georges Bertier, maîtresse de maison du Coteau.
B. Bell, maîtresse de maison des Pins.
Henri Trocmé, maîtresse de maison des Sablons. /,
Paul Jénart, maîtresse de maison du Vallon.
Valentine Saixte-Marie, diplômée du brevet et du certificat
d'aptitude pédagogique.
Thérèse Saixte-Marie, diplômée du brevet supérieur.
Berthe Derousseau, l^' prix du Conservatoire royal de Bruxelles
et de l'École de musique de Yerviers.
DE l'École des roches. .'UO
Aumônier : M. labljé Gamble.
Pasteur : M. Jean Monmer, professeur à la Faculté de théolog'ie
protestante de Paris.
Médecin : M. le D"" Carcopixo.
Professeur de gymnastique : M. Victor Perret.
Économe : M. Justin Champenois.
Infirmier : M. Henri Mimer.
Capitaine général : Jacques Musmer.
LISTE DES ÉLÈVES
I. — Maison du Vallon.
1. Maurice ÂUBRY, a passé un an en Angleterre.
2. Lucien Berthet, n'a pas encore fait de stage.
3. Jean Biesikierski, parle allemand.
4. Maurice Bitoi zÉ. n'a j^as encore fait de stage.
5. André Bourgeois, id.
6. Pierre Bouthillier, a passé six mois en Angleterre.
7. Roger Bovet. parle allemand.
8. Jacques Castan, a passé trois mois en Angleterre.
9. Jean Castan, a passé six mois en Angleterre, trois mois en Alle-
magne.
10. André Charpentier, a passé trois mois en Angleterre.
11. Jean Colin, a passé cinq mois en Angleterre.
12. Guy DE CoiBERTiN, parle allemand, six mois en Angleterre.
13. Raymond Decalville, a passé six mois en Angleterre.
14. Jean Desplanches, trois mois en Angleterre, trois mois en Alle-
magne.
15. Edouard Echalié, n'a j>as encore fait de stage.
16. Jean Fabra, id.
17. Louis Fabra, id.
18. Marcel Ferrand. parle russe, fait son stage en Angleterre.
19. Léon Gardères-Roux, n'a pas encore fait de stage.
20. Adam de Gizycki, a passé un an en Angleterre.
21. Henri Goetz, parle allemand.
22. Raymond Herr, n'a pas encore fait de stage.
23. Marcel Japv, parle allemand.
24. Henri de La Bruyère, a passé six mois en Angleterre.
25. Jules Latiu. parle anglais.
320 LE JOURNAL
26. Pierre Latik, parle anglais.
27. Paul Lebouteux, n'a pas encore fait de stage.
28. Jean de Mareuil, id.
20. Pierre Marteau, six mois en Allemagne, fait son stage en Angle-
terre.
30. Frédéric Masox, cinq mois en Allemagne, parle anglais.
31. Pierre Matras, a passé trois mois en Angleterre.
32. André Mémlx, fait son stage en Angleterre.
33. Pierre Mofroy, n'a pas encore fait de stage.
34. Pierre Muscat, |)arle allemand.
35. Alfredo Pacdeco, parle anglais.
36. René Scaplm. n"a pas encore fait de stage.
37. Robert de Séréville, six mois en Angleterre, six mois en Alle-
magne.
38. Jean Stelxer, a passé six mois en Angleterre.
39. Alfredo de Valenzuela, n'a pas encore fait de stage.
40. Raoul Vandenreuvel, a ])assé six semaines en Angleterre.
41. Jacques Vincent, n"a pas encore fait de stage.
II. — Maison des Pins.
1. Jean Bertrand, a passé cinq mois en Angleterre.
2. Guy Carron de la Carrière, n'a pas encore fait de stage,
3. Louis Cqakonnat, fait son stage en Angleterre.
4. Antoine Cortada, n'a pas encore fait de stage.
5. Paul Derihon, id.
6. Jacques Dupas, a passé six mois en Allemagne.
7. Dudley Ellis, parle anglais.
8. Henri Ferrand, a passé six mois en Angleterre, parle russe,
i). Washington de Figueiredo, a passé deux mois en Angleterre.
10. Gabriel P^illeul-Broiiy, parle allemand, fait son stage en Angle-
terre.
11. Jacques Filleul-Brory, n'a pas encore fait de stage.
12. Raoul de Freitas, id.
13. René Gerson, parle allemand.
14. Edouard Giraud, parle allemand et russe.
15. Bernard Kablé, parle anglais.
16. Pierre Leplat, six mois en Angleterre, six mois en Allemagne.
17. Jacques de Montuel, parle anglais.
18. Sébastien Naon, n'a pas encore fait de stage.
10. Louis NozAL, parle allemand, trois mois en Angleterre.
20. Jules DE Paillette, n"a pas encore fait de stage.
DE l'École des hocoes. 321
21. Maurice de Paillette, n'a pas encoi-i! fail de stage.
22. Vincent de Paillette, id.
23. Yves Pilox-Fleury, parle anglais, six semaines en Allemagne.
24. Henri Plngusson, a passé quatre mois en Allemagne, fait son
stage en Angleterre.
25. Jean Pingi sson, fait son stage en Angleterre.
26. Paul Plisson, n'a pas encore fait de stage.
27. Jean de Polrtalès, a passé neuf mois en Allemagne, parle
anglais.
28. Pierre Plslnelli, n'a pas encore fait de stage.
29. Raymond Schlimbergeh, parle anglais.
30. André de Silveira-Clmha, a passé huit mois en Angleterre, un
mois en Allemagne.
31. Félix de Silveira'-Cintra, id.
32. Maurice Tailiiades, parle anglais.
33. Albert Tiiiébaut, a passé six mois en Allemagne.
3i. Gilbert Triboulet, n'a pas encore fait de stage.
35. Francis Triboulet, id.
36. Georges Watel, a passé neuf mois en Angleterre.
37. François de Yturbe, parle anglais.
III. — Maison de la Guicuardière.
1. Louis BÉLiÈRES, six mois en Angleterre, deux mois en Allemagne.
2. Robert Benoit, a passé trois mois en Angleterre.
3. Gian Luigi Cavazza, n'a pas encore fait de stage.
4. Armand Davel, six mois en Angleterre, trois mois en Allemagne.
5. Léon Despret, un an en Angleterre, trois mois en Allemagne.
6. xVndré Ferrand, parle allemand et russe, fait son stage en An-
gleterre.
7. Robert Firmin-Didot, un an en Angleterre, un mois en Allemagne.
8. Léon Forestier, a passé six mois en Angleterre.
9. Robert Gillet, a passé trois mois en Allemagne.
10. Georges Gomy, a passé un an en Angleterre.
11. Alexandre Kryzanowski, parle allemand.
12. Jacques Lacrapelle, n'a pas encore fait de stage.
13. Jean Lauer, parle anglais et allemand.
14. René Loubet, a passé six mois en Angleterre.
15. Ivan DE Maigret, n'a pas encore fait de stage.
16. Olivier Pillet, trois mois en Angleterre, trois mois en Allemagne.
17. Lucien Rio.m, parle anglais.
3:22 LE JOURNAL DE l'ÉCOLE DES HOCHES.
18. Roger Riom, trois mois en Angleterre, fait son stage en Alle-
magne.
19. Edouard Sahler, n'a pas encore fait de stage.
20. Christian Schlumberger, parle anglais et allemand.
21. Pierre Suleau, fait son stage en Angleterre.
22. Maxime Tassu. n*a pas encore fait de stage.
23. Maurice Vacher, n'a pas encore fait de stage.
IV. — Maison du Coteau.
1. Charles Brueder, a passé un an en Angleterre.
2. Jean Brueder, a passé trois mois en Angleterre.
3. Adrien Charlier, n'a pas encore fait de stage.
4. Joseph Comaléras, a passé deux mois en Angleterre.
o. Maurice Cromer, parle anglais.
0. Eugène Dauprat, fait son stage en Angleterre.
7, Félix Durandy, a passé un mois en Angleterre.
5. Pierre Foissey, a passé six mois en Angleterre.
9. Ernest Fraxzom, n'a pas encore fait de stage.
10. Pierre Garreau, trois mois en Allemagne, fait son stage en An-
gleterre.
11. Paul Giraud-Jordan, fait son stage en Angleterre.
12. Robert Glaenzer, a passé trois mois en Angleterre, parle allemand.
13. Eudoxe Grigorovitza, a passé un mois en Angleterre, parle
allemand.
14. Jacques Hervey, trois mois en Angleterre, trois mois en Alle-
magne.
15. Jacques de la Bruyère, a passé trois mois en Angleterre.
16.. Hervé de la Motterouge, a passé trois mois en Allemagne.
17. René Lorillon, six mois en Angleterre, trois mois en Allemagne.
18. Pierre Lyautey, parle allemand.
19. Octave Mextré, a passé un mois en Angleterre.
20. Jacques Mus.xier, trois mois en Angleterre, trois mois en Alle-
magne.
21. André Prieur, n'a pas encore fait de stage.
22. Raymond Prieur, un mois en Angleterre, six mois en Allemagne.
23. Jean de Saint-Maur, n'a pas encore fait de stage.
24. Paul Sauvaire-Jo: rdax, a passé six mois en Angleterre.
25. Louis Sprauel, a passé trois mois en Angleterre.
26. Hans Spyker, id.
27. Guy Thurxeyssen, id.
28. Henry de Turckheim, parle anglais et allemand.
322 bis.
3-2-2 ter
I.A NULVF.I.I.E CLASSE HE MODELAGE.
LE JOURXAL DK l'kCOLK DES HOCIIKS. 323
29. Maurice de Tihckiieim, pai-lc anglais et allein;iiid.
30. John WaddiN(;ton, id.
Y. — Maison des Sablons.
1. Edouard Adler, neuf mois en Angleterre, un an et demi en Al-
lemagne.
2. Maurice de Barrau, a passé trois mois en Angleterre, parle alle-
mand.
3. Etienne de Bary, a passé six mois en Angleterre, parle allemand.
4. Robert de Bary, a passé trois mois en Angleterre, parle alhmiand.
5. Constantin Candeira, a passé six mois en Allemagne.
(). Robert Delmas, trois mois en Angleterre, trois mois en Allemagne.
7. Pierre Guiravd, a passé six mois en Angleterre.
8. Ernest Hartlaos, fait son stage en Angleterre.
9. Henri Jéoiier, a passé six mois en Angleterre.
10. Hervé Labussière, cinq mois en Allemagne, parle anglais.
11. René Lagier, quatre mois en Allemagne.
12. Gontran de la Marque, parle anglais.
13. Jean Langer, a passé quatre mois en Angleterre.
14. Marcel Langer, parle allemand.
lo. Edouard Latune, a passé six mois en Angleterre.
10. Pierre Monnier, a passé trois mois en Angleterre, trois mois
en Allemagne.
17. Jean Moussy, a passé trois mois en Allemagne, parle russe.
18. Pierre Moussy, parle allemand et russe, fait son stage en An-
gleterre.
19. Manuel Paciieco, parle anglais.
20. Marcel Planquette, six mois en Angleterre, six semaines en Al-
lemagne.
21. Robert Requédat, n'a pas encore fait de stage.
22. Louis Rocher, a passé six mois en Angleterre.
23. Marcel Rougeault, a passé six mois en Angleterre.
24. Jean Salathé, n'a pas encore fait de stage.
23. Charles Siou, a passé trois mois en xVngleterre, pai-le russe.
26. Ludomir de Smorczewski, parle anglais et allemand.
27. Jean Thiercelln, a passé six mois en Angleterre.
28. Jean Thureï, a passé trois mois en Angleterre.
29. Jean Verdet, a passé six mois en Allemagne.
VI. — ËLi:vES A l'étranger,
1. Louis CiiARONNAT, à Bromlcy.
:iU
LE JOURNAL
"2. Eugène Daipkat, à Brighton.
3. André Ferrand, à Londres.
4. Marcel Ferrand, à Dulwich.
5. Gabriel Filleul-Broiiy, ù Watford.
6. Pierre Carreau, à Eastbourne.
7. Paul GiHAun-JoRDAN, à Fastbourne.
8. Ernest Harilaos, à Winchfield.
0. Paul Lambert, à Holt.
10. Pierre Marteau, à Brii^hton.
11. André Mémin, à Hampstead.
12. Pierre Moussy, à lîastbourne.
13. Maxime Oberlé, à Cochem-sur-Moselle.
14. Jean Pingusson, à Caterham Valley.
iri. Henri Pingusson, à Rhyl. .
10. Germain de Reyles, à Godesberg-sur-le-Rhin.
17. José de Vigo, à St-Leonard's-on-Sea.
LES STAGES A L'ETRANGER
Nous avons continué à placer à tour de rôle nos petits élèves
dans des écoles ou des familles d'Angleterre et d'Allemagne.
J'ai exposé les conditions de ces stages dans les deux derniers
numéros du Journal de l'École. On se rappelle que la princi-
pale est l'isolement rigoureux de chacun de nos garçons à
l'égard de tout élément français.
Nous avons eu ainsi, pendant la d^'uière année scolaire (et
indépendamment de 3i stages de vacances, variant de 4 à
8 semaines) :
En Angleterre ....
En Allemagne ....
TERiME
d'automne
TEUME
d'hiver
TERME
DE PRIiNTEMPS
i 3 garçons.
9 garçons.
4 —
13 garçons.
3 —
soit en tout 49 trimestres.
Ces chiffres marquent, avec une progression sensible de
DE L ECOLE DES ROCHES. 325
stages d'Angleterre (37, au lieu de 20 l'an dernier), un fléchis-
sement de ceux d'Allemagne. Nous y sommes attentifs, et nous
comptons bien y porter remède. Il faut que nos garçons et leurs
familles se rappellent tout ce qu'il y a aujourd'hui de précieux
à apprendre chez les Allemands, et combien il est nécessaire,
pour des hommes de science, d'industrie, ou de commerce,
d'aller là-bas chercher les armes pacifiques qui leur permet-
tront de lutter contre de si redoutables rivaux.
Henri Trocmé.
On a bien voulu me communiquer les lettres écrites d'Alle-
magne, l'an dernier, par un de nos élèves âgés de 12 ans. J'en
reproduis quelques extraits ci-dessous. On y trouvera, ce me
semble, un bon raccourci de ce que sont nos stages; ou v pourra
suivre de semaine eu semaine les expériences de l'enfant, sou
impression sincère sur ses progrès en allemand, et peut-être
itiême y relèvera-t-on quelques indices de ce qu'un jeune
caractère peut gagner là-bas d'indépendance et de virilité.
Mai 1906. « Jai fait un très bon voyage: j'ai dormi presque toute la nuit.
En arrivant à Cologne (Kôln en allemand), le professeur ma fait déjeuner et
en attendant l'heure du train pour Herchen, nous sommes sortis de la gare.
Nous avons vu la cathédrale, dont je t'ai envoyé la carte postale. Nous avons
passé aussi sur le pont du Rhin (il faut payer deux pfennigs!. Sur ce pont, passent
les trains, les tramways, les voitures, les piétons, les conduites d'eau, de gaz
et d'électricité; je t'en ai envoyé aussi la carte postale. Ensuite nous sommes
revenus à la gare pour prendre le train pour Herchen.
" Dès notre arrivée, M. le Recteur Lindemann a été charmant; il était venu
à la gare avec le petit Cintra, qui repartait le soir même pour la France. Après
déjeuner, j'ai causé un peu avec Cintra en français. Ensuite nous avons pris
le thé avant son départ. La nourriture n'est pas comme chez nous; elle est
préparée à l'allemande, mais elle est très bonne quand même ».
Mai. « Ici on dort très bien parce que l'on est au grand air jour et nuit.
Mes nouveaux camarades ont été très gentils avec moi ; ils sont tous allemands,
mais il y en a un qui sait quelques mots de français.
'■ Figure-toi qu'au moment d'ou\rir ma malle je n'ai jamais pu retrouver
les clefs; j"ai dû les oublier à la douane allemande. Alors M. Lindemann m'a
envoyé chercher un serrurier. Je me suis trompé de maison et il a fallu que
je me débrouille (tout cela en allemand naturellement)...
« Tout le monde me parle allemand et j'ai déjà appris quelques mots. Il v
a des moments durs et quand je pense à ce que je suis séparé de vous, si
23
326 LE JOURNAL
loin ! j'ai envie de pleurer, mais je pense à ce'que tu m'as dit, je me raidis un
peu et ça passe. »
Mai. « Je commence bien à m'habituer ici. On dort bien, on mange bien,
on s'amuse bien. Malgré mon appréhension, mes petits camarades et mes pro-
fesseurs sont très gentils avec moi et je sens déjà que je fais des progrès en
allemand.
« Hier, cï-tait la fête de M. Lindemann. Le matin pour le déjeuner on a mis
sur la table un gâteau monstre comme je n'en avais jamais vu. Il avait au
moins 50 centimètres de diamètre. Il était très bien décoré et les courbes du
dessin étaient des plus gracieuses. Après déjeuner je me suis acheté une canne
ferrée, qui ra"a coûté bO pfennigs. Nous avons fait une grande promenade.
« M. Lindemann avait loué un grand char-à-bancs où nous pouvions tenir
tous, et qui nous a conduits dans un petit village. De là nous avons fait l'as-
cension de la montagne. Nous avons pris le café dans une auberge où tous les
garçons étaient réunis et nous sommes redescendus. Nous avons fait environ
12 kilomètres. Le soir, à la fin du dîner, tous les petits garçons ont défilé avec
des lanternes vénitiennes pour venir lire un compliment à M. Lindemann, et la
fête a duré jusqu'au coucher. »
Mai. « Je suis très bien installé ici. La maison ressemble un peu au chalet
Kerdor que nous avons occupé à Lancieu.x, mais elle est beaucoup plus grande
et plus haute. Elle s'appelle <> Siegeck ». Derrière la maison, il y a un petit
jardin, deux assez grandes pelouses de gazon et cinq gros arbres qui donnent
beaucoup d'ombre. Devant la maison, mais de l'autre côté de la route, il y a
un jardin potager.
« Il n'y a pas de grands dortoirs, mais des chan^.bres de quatre lits. La
mienne est au premier étage et a deux fenêtres sur la route, ayant vue sur la
Sieg. Le Pedagogium où se font les classes est de l'autre côté de la rivière sur
une hauteur.
« Mes professeurs et mes camarades sont très bons pour moi. Nous sommes
dix garçons.
« Il y a deux églises à Herchen : l'église catholique est la plus rapprochée
de Siegeck. M. le curé ne comprend pas le français. Il a un air sévère et
grave, mais il paraît qu'il est bon tout de même. »
Mai. « Voici l'horaire de chaque jour. Le matin, M. le Recteur vient nous
réveiller à 6 heures et il faut s'habiller vivement; en une demi-heure il faut
faire une toilette complète; de 6 h. 1/2 à 7 heures, nous repassons les leçons.
Nous prenons un peu de café (presque toujours sans sucre), et à 7 h. 1/4 nous
montons à pied jusqu'au Pedagogium où la classe commence à 7 h. 1/2; à
10 heures, on sonne le petit déjeuner (ou frithstiick), qui se compose généra-
lement de deux ou trois tartines de beurre avec saucisson ou charcuterie et
d'un verre de cacao. Ensuite, récréation d'un quart d'heure occupée à la
gymnastique, jeux, etc.. La situation du Pedagogium est admirable; elle est
sur une hauteur, qui domine la vallée de la Sieg, et la vue sur la forêt est su-
perbe. Nous rentrons ensuite en classe où nous travaillons jusqu'au moment
de redescendre à Siegeck.
DE l/ÉCOLE DES ROCHES. 327
N'ous déjeunons de 1 h. 1/4 ou 1 h. 1/2 à 2 heures. Nous avons par
exemple : potage; — viande et pommes de terre ; — macaroni; — compote.
A 2 h. 1/4, étude pour faire les devoirs;
A 4 h. 1/2, clochette du goûter (sandwichs et cacao);
De i) à 7 heures, temps libre (jeux, bicyclette, dessin, etc.);
A 7 heures, dîner, oiî on nous sert par exemple : jambon; — œufs; —
pommes de terre ; — salade.
On boit peu ou pas aux grands lepas, mais plutôt aux [)etits repas. »
Juin. « Hier et avant-hier, nous avons eu vacances et nous avons fait un
grand voyage. Nous sommes partis d'Herchen à 5 heures du matin par chemin
de fer jusqu'à Rudesheim. De là nous avons pris un bateau pour descendre
le Rhin jusqu'à Coblentz où nous avons déjeuné. Ensuite nous avons visité
le château de Stolzenfels qui est très beau; je crois qu'il appartient à l'Em-
pereur. Sur toutes les montagnes qui dominent les rives du Rhin il y a des
châteaux; quelques-uns sont très beaux, d'autres sont en ruines, mais l'en-
semble est magnifique. Le Rhin coule entre deux versants de montagnes cou-
verts de vignes presque partout...
" En classe, ça marche bien; je continue ma .j"^ et je suis assez facilement
les questions. Je ré'ponds à mon tour et même quelquefois si je sais une ré-
ponse que les autres ne savent pas.
«Tu me demandes pour lesg: ici onleprononcetantôt dur comme dansgiebt,
tantôt mouillé comme dans « guten morgen » qui s'entend « gouten moryen > .
« J'ai eu quelques petits ennuis, mais je me dis qu'il faut bien savoir sup-
porter quelques petites misères pour apprendre une langue. Ça fait peut-être
partie du programme. En tous cas je parle maintenant à peu prés couram-
ment. J'ai bien encore parfois quelques hésitations, mais je ne suis jamais
embarrassé pour causer et je me tire très bien d'affaire en tous les cas qui
peuvent se présenter.
Juillet. « De temps en temps, le dimanche, nous faisons en promenade la
petite guerre ■■ Felddienst ». Les garçons sont divisés en deux camps et on
part pour la forêt avec tous les ustensiles. Un camp plante son drapeau sur
une colline déboisée et l'autre camp se disperse dans la forêt. Le premier
camp, muni de lorgnettes, ne doit pas se laisser approcher à plus d'une dis-
tance convenue, sans avoir découvert, signalé et combattu l'ennemi. S'il se
laisse cerner par un nombre suffisant d'ennemis, avant d'avoir pris des me-
sures de défense, il est prisonnier. Alors tout le monde se réunit et on appelle
au goûter
«... Maintenant, je parle l'allemand aussi facilement que le français. »
Juillet. " Je serais bien heureux si vous vous décidiez, maman et toi, à
venir me voir à Herchcn comme vous me l'avez presque promis. Si vous vous
décidez, prenez à Clermont le train qui arrive vers 6 heures du soir à Paris.
Il y a un autre train qui part à 10 heures de la gare du iNord directement
pour Cologne. A la douane belge il n'y a pas de difficultés; à la douane alle-
mande, attention! Il faut savoir quelques mots d'allemand.
328
LE JOURNAL
« En passant à Aachen (Aix-la-Chapelle), il faudrait voir la cathédrale.
A Cologne (Koln en allemand), on a le temps de voir la cathédrale et le pont
avant le départ pour Herchen.
« Quand vous serez arrivés à Herchen, vous n'aurez plus à vous inquiéter
de rien. Je serai là •. »
Henri Pingusson.
LE PATINAGE \\j VALLON
LES SOIRÉES DU DIMANCHE
AU VALLON
Nous menons au Vallon une vie très douce quoique très
active, d'où la gaité est loin d'être exclue.
L'affabilité dévouée et inlassable des maîtres de maison,
l'union des professeurs dans un même élan vers un but com-
1. Ce « Je serai là », est admirable. « Moi seul et cest assez. » La voilà bien,
l'éducation des Roches; non seulement elle prépare nosgarronsàse x tirer d'affaire »
cux-mt'mes; mais elle les prépare aussi à tirer d'affaire... leurs parents.
DE l.'ÉCOLE DES ROCHES. 329
mun, la confiante et docile affection des élèves grands ot petits
contribuent à y faire régner une atmosphère de franche et
cordiale intimité dont la vie se montre parfois si avare, que
nous ne saurions trop en apprécier le charme et la valeur.
Pendant la semaine, les occupations très nombreuses de
chacun empêchent les réunions prolongées; mais le dimanche,
la bonne vie de famille reprend ses droits et chacun s'efforce,
selon la mesure de ses moyens, de la rendre plus chaude et
plus gaie.
Presque toutes les soirées du dimanche ont commencé par
une audition musicale, véritable petit régal dû au talent et à
la complaisance de M. Corbusier. Quelquefois, M. Bonjean a
exécuté avec lui des trios très appréciés; celui tiré de Manon a
surtout valu aux exécutants un véritable succès; iM. Jenart a
aussi contribué à varier le programme musical de nos petites
soirées en chantant de temps en temps quelque ravissante
romance de Botrel; M. Grunder nous a souvent amusés par ses
chansonnettes allemandes, et la bonne volonté de M^'° Th.
Sainte-Marie a été bien des fois requise pour accompagner au
piano instruments ou chants.
Pierre Bouthillier, Fun des organisateurs infatigables de nos
petites fêtes, a souvent interprété avec intelligence et goût de
jolies poésies ou d'amusants monologues; Guy de Coubertin,
Pierre Muscat et Alfred Pacheco en ont aussi récité quelques
uns, toujours très applaudis, et M. Dupire a bien voulu nous
dire, à plusieurs reprises, de petites pièces que tout le monde
a beaucoup appréciées.
Une comédie en un acte, Rosalie, jouée avec beaucoup d'en-
train au début de l'année par Arthur Bosch, Jean Desplanches
et Guy de Coubertin, a ouvert la série des comédies ou cha-
rades improvisées qui, à plusieurs reprises, ont terminé joyeu-
sement nos soirées.
Plusieurs conférences avec projections lumineuses ont été
faites par les professeurs ou de grands élèves de la maison.
Les sujets étaient bien choisis pour captiver l'attention des gar-
çons : la pêche à la sardine et les cotes de Bretagne; les côtes,
330 LE JOURNAL
de Brest à Saint-Sébastien; les côtes de la Méditerranée; enfin
deux conférences consacrées à « la marine ancienne » et « la
marine moderne » ont permis aux garçons de suivre, dans ses
différentes phases, l'évolution de notre flotte. Je ne terminerai
paâ rénumération des projections, sans parler de la soirée où
l'on vit défiler successivement, sur l'écran blanc, les silhouettes
de professeurs de l'Ecole, très joliment dessinées par Robert
de Séréville. Chaque apparition nouvelle provoquait, de la part
des élèves, des exclamations, même quelques interpellations
extrêmement amusantes.
Souvent, les grands ont cédé aux plus petits les honneurs
de la soirée, en en consacrant plusieurs à des représentations
de Guignol que Pierre Bouthillier et Pierre Matras ont su rendre
très amusantes pour tout le monde.
Nos soirées n'exigent pas tout lo temps la tranquillité que
nécessitent les auditions musicales ou les représentations; la
danse a toujours eu sa bonne part dans nos programmes, et
nous avons constaté à maintes reprises la bonne tenue et l'en-
train des grands à nos sauteries du dimanche : espérons que
l'an prochain le nombre des danseurs sera doublé, et que les
plus jeunes suivront l'exemple de leurs aines; mais les danses
modernes, et même très modernes, ne sont pas seules en faveur
ici; le menuet, la gavotte et la pavane ont été exécutés avec
beaucoup de grâce et d'aisance, le Mardi gras, par Jean Des-
planches, Pierre Bouthillier, Jean Fabra, Jean de Mareuil, Guy
de Coubertin, Pierre Marteau, Alfred Pacheco et Joseph de Vigo,
costumés en marquis et marquises Louis XV. Ih avaient, avec
beaucoup de bonne volonté, sacrifié Ineii des temps libres,
après le diner, pour venir aux répétitions, très facilitées par la
docilité et la bonne humeur qu'ils y apportaient tous.
Je viens de parler du Mardi gras! Avec quel entrain il fut
préparé au Vallon! Dix jours avant la fête, il fut décidé que
tout le monde se déguiserait. Aussi chacun contribua à la fabri-
cation de son costume; mon bureau et ma chambre furent
vite transformés en ateliers, et pendant tous les temps libres,
rien n'était gentil comme le tableau de ces garçons assis sur
DE l'École des rocqes. 331
les tables, sur les chaises, par terre, au milieu d'étoffes de
toutes couleurs, de rubans, de dentelles, de papiers, découpant,
collant, taillant, essayant, dessinant, et même tirant maladroi-
tement l'aiguille enfilée d'une longueur démesurée; mais le
succès couronna les efforts et, le Mardi gras, la matinée de
l'Ecole fut ouverte, au Vallon, par l'entrée d'un cortège très
original et très gai, qui traversa le hall et le salon pour arriver
à la salle à manger, entièrement ornée de guirlandes de houx,
dues au travail patient de M"*" Jenart et des garçons de la
maison.
Parmi les plus jolis costumes confectionnés avec le concours
des enfants, l'on remarquait un groupe de Normandes portant
le;s coiffes de chaque grande ville du pays; mais l'énumération
serait trop longue, et l'ensemble des costumes était si heureux,
qu'il serait difficile de donner la préférence à l'un deux.
La préparation de toutes ces petites fêtes, auxquelles chacun
de nous contribue, est un excellent moyen de rapprochement
entre professeurs et élèves, et fortifie de plus en plus la vie de
famille saine et forte dont nous nous etforçons tous d'entourer
nos garçons. Puissent ces chers enfants le comprendre et con-
server l'impression, à la fois virile et tondre, des heures d'inti-
mité où ils auront compris que nous les aimons; puisse la fran-
che cordialité de nos rapports leur faciliter la période de
développement et de transformation intellectuelle et morale
vers laquelle tout converge, dans l'Éducation nouvelle.
En terminant, qu'il me soit permis d'être ici l'interprète de
tous les habitants du Vallon en exprimant notre gratitude à
M. Jenart, toujours soucieux de rendre à tous la vie de devoir
douce et facile, et à M'^' Jenart qui, non seulement contribue
par sa bonne g-râce à la gaîté et à l'entrain de nos petites fêtes,
mais les termine toujours par la distribution de friandises et
de rafraîchissements, à laquelle les garçons sont loin d'être
insensibles.
Que bien longtemps encore continuent au Vallon les traditions
de confiance, d'affection réciproque et de franche gaité, qui
règlent et fortifient tous ceux qui, professeurs et enfants, pour-
332 LE JOURNAL
suivent le même but : La prospérité et le développement de
notre chère maison, et de FÉcole tout entière.
Valentine Saime-Marie.
BACCALAURÉAT
Session 1906.
Classe de Philosophie.
Un candidat, reçu : René Saquet.
Classes de Mathématiques.
5 candidats, i reçus :
1. Maurice Bosquet, reçu, avec mention assez bien, à
riustitut électrotechnique de Nancy, et reçu au
baccalauréat es sciences ;
2. Georges Lecoixtre, mention bien;
3. Pierre de Rousiers, mention assez bien;
4. Guy Thurxeyssex.
Un 5* candidat s'est présenté, en juillet seulement,
après une maladie. 11 a été ajourné.
Classe de 1'\
V B. — 7 candidats, 7 reçus :
1. Louis Bélières;
2. Jean Desplanches, mention assez bien;
3. Robert Firmix-Didot ;
4. Jacques Musxier, mention assez bien;
5. Marcel Plaxquette;
6. Olivier Pillet (se présentait seul, sans avoir suivi tous
les cours de la classe de l'^j ;
7. André Pusixelli.
V C. — 4 candidats, 4 reçus :
1. Octave Mextré, mention assez bien ;
2. Jaccpies Muxier;
DE L ÉCOLE DES ROCHES. 3:}.'}
3. Marcel Planchette, mention assez bien;
k. René Lorillox.
D. — 2 candidats, 2 reçus :
1. Jacques Musnier, mention bien.
2, Armand Davel (se présentait seul».
Total : Candidats présentés 17
— reçus. . 16 11 en juillet, .'I eo novembre.
Diplômes obtenus . 1 9 dont 8 avec mention.
II
L<E TRAV.4IL. CliAiiiS^IQUE
LES ÉTUDES EN 1906-1907
Les baccalauréats. — Dans un intéressant article du Journal
de Genève, M. Perrière notait les succès des Écoles nouvelles
aux examens d'État. Faites pour un tout autre but, elles font
encore recevoir leurs élèves au baccalauréat, comme par sur-
croit. En France, c'est fort heureux. On sait que cet « intéres-
sant » examen reste la pierre de touche de toute éducation
intellectuelle.
Nous avons eu, à la fm de l'année dernière et au commen-
cement de cette année, des résultats inespérés. Oserai-je dire
que je les aurais aimés moins complets? Il est un peu pénible
de voir derrière soi son plus beau succès, de se dire que jamais
plus on n'atteindra ce maximum. Il est possible, d'ailleurs, que
je ne sois pas assez optimiste, et que les résultats futurs me
démentent. Voilà un démenti que je souhaite de tout cœur.
Les inspections. — Une des principales innovations de cette
année fut la création d'inspections régulières. Elles nous furent
extrêmement utiles, à cause du stimulant constant qu'elles nous
ont donné et des conseils précieux que nous apportèrent des
spécialistes de valeur indiscutée. On ne nous accusera pas d'avoir
peur de la lumière : nous ouvrons les portes toutes grandes
à nos collègues universitaires et nous sollicitons leurs avis. En
général, ils furent satisfaits de nos élèves. Un des inspecteurs
littéraires m'écrit : « J'ai été fort intéressé par tout ce que j'ai
vu aux Roches et j'ai admiré l'intelligence et le succès avec
LE JOURNAL DE LÉCOLE DES ROCHES. 335
lequel vous innovez en pcdag-ogie ». Et il voulut i)ien trouver
nos élèves « très attrayants et très vivants ».
Et un inspecteur scientifique : « Certains parlent de l'Ecole
des Roches comme d'une maison « où l'on ne travaille pas ».
Je souiiaiterais à la moyenne de nos lycéens de travailler aussi
bien, et aussi intelligemment, que la moyenne de vos élèves
interrogés par moi. »
Nos inspecteurs pour les lettres furent M. Albert Petit, pro-
fesseur au lycée Janson; M. Monet, professeur au lycée Con-
'dorcet et ancien directeur des Roches; M. Le Ooz, professeur de
première au lycée d'Évreux; M. l'abbé Baudin et M. Fcyel,
professeurs au collège Stanislas.
Pour les sciences, nous eûmes M. Maluski, professeur de ma-
thématiques spéciales au lycée de Versailles; M. Laisant, exa-
minateur d'enlréc à l'Ecole Polytechnique; M. Bourlet, profes-
seur au Conservatoire des Arts et Métiers. Les livres de M. Lai-
sant et de M. Bourlet sont célèbres et font autorité.
Il est difticile de raconter par le menu ces inspections, dont
chacune eut son utilité et son intérêt particuliers.
M. Laisant et iM. Bourlet voulurent bien nous faire de capti-
vantes causeries sur l'enseignement mathématique. Le premier
insista sur la nécessité du réalisme et du concret; le second
nous exposa la raison d'être et le plan de la géométrie nouvelle
et nous donna des conseils très pratiques sur la manière de l'en-
seigner.
M. iMakiski résuma ses impressions et ses conseils en quelques
maximes précises que nous n'avons cessé de redire pendant
l'année et qui contribueront au succès de nos candidats et à la
bonne éducation de tous.
M. Baudin a interrogé les élèves de Philosophie et de Mathé-
matiques. Il a trouvé ces classes en progrès sur celles des années
précédentes. Les réponses des mathématiciens l'ont particuliè-
rement satisfait.
M. Albert Petit, content des élèves de seconde, a eu à cons-
tater la paresse en histoire et géographie de quelques élèves de
première comme aussi quelques grosses fautes en latin de ces
;i36 LE JOURNAL
mêmes indifférents. Il donna, dans ces deux classes, les plus
utiles conseils sur la précision nécessaire du devoir français,
la nécessité du cadre dans une narration historique... Il enthou-
siasma professeurs et élèves en expliquant avec beaucoup de
vie et d'esprit une version latine.
M. Feyel eut sur les élèves de première le même sentiment
que M. Albert Petit. Deux ou trois d'entre eux négligent l'his-
toire. La troisième et la cinquième lui donnèrent une tout autre
impression. Mais comment nos élèves, même les meilleurs, ne
sembleraient-ils pas tout petits auprès de ce savant qui se
rappelle tout, qui ne donne pas une idée générale sans l'ap-
puyer d'une armée de faits, qui se plaît aux synchronismes
les plus inattendus et les plus certains cependant?
Les Probestùnden. — La seconde innovation importante fut
celle des leçons d'essai, des Prohestunden. C'est de Bieberstcin
que je l'ai rapportée; je ne sais si on doit au D' Lietz l'inven-
tion de ces classes d'épreuve; toujours est-il que je ne les ai
vues que là et qu'elles fonctionnent avec succès dans les Lander-
ziehiingslieime d'Allemagne. A tour de rôle, chacun d'entre
nous fait sa classe devant ceux de ses collègues qui veulent y
assister. La classe faite, on parle des méthodes d'enseignement,
non abstraitement et en l'air, mais ou partant de ce qu'on vient
de voir. Le directeur résume les opinions et donne la sienne.
Nous jugeons très importante cette institution ; nous la per-
fectionnerons encore. Elle nous semble indispensable pour la
formation pédagogique des jeunes professeurs et pour l'unité
des méthodes d'enseignement à l'École. Faisons notre examen
de conscience : nous y avons déjà tous gagné.
L'histoire a eu sa part royale dans les autres « nouveautés »
de cette année. Le grand jour de la semaine fut le lundi. Nous
avons eu nos « lundis ».
L'histoire de l'art. — De 3 à 4, dans la salle à manger du Co-
teau, toute décorée de photographies, de gravures, de tableaux,
voire même de statues, et à certains jours transformée en déli-
cieux bazar exotique, tour à tour M. Desgranges et M. Storez
nous ont raconté la vie et l'œuvre des grands maîtres de l'art.
DE l/ÉCOLE DES ROCUES, 337
Pierre Monnier résume — autant qu'on peut les résumer —
ces conférences qui furent de vrais régals. Je m'en voudrais de
ne pas dire, au nom de tous, un très reconnaissant merci aux
deux conférenciers.
L'histoire de la musique. — Nous devons pareil hommage de
gratitude à M. Raugel qui nous a donné douze causeries musi-
cales d'un vif intérêt. Nous avons enfin compris, par cet exposé
détaillé de révolution de la musique, la contexture et le sens
des œuvres actuelles. M. Raugel choisit et exécuta, avec le
concours de ses collègues, les morceaux les plus significatifs des
grands auteurs. Ce fut le second agrément de ces soirées. Le
troisième et non le moindre vint de l'esprit du conférencier :
ses adjectifs étaient de vraies trouvailles : qui de nous oubliera
le « titanique » Beethoven? Et que d'autres mots aussi inat-
tendus qu'expressifs !
Voilà les grandes nouveautés; il y a eu, à côté de cela, un
grand nombre de petits progrès.
L'enseignement primaire. — On trouvera plus loin un compte
rendu aussi vivant que sincère des travaux delà 8". Je deman-
dais, l'an dernier, que notre enseignement primaire fût un peu
moins déductif et un peu moins abstrait. Voilà qui est fait. On re-
marquera, en 8% l'intérêt des leçons de choses. J'ai tenu à ce
qu'elles fussent très soignées dans toutes les petites classes, et de
plus en plus poussées et précises, au fur et à mesure qu'on se
rapproche delà i°. M. Fraysse a fait en 6^ et en 5*^ d'excellentes
leçons de botanique; M. Jules Demolins, de physique et de chi-
mie en 5"; M. iMoulins, de chimie dans la même classe. M. Ouinet,
dont l'enseignement est si consciencieux et si solide, a tracé la
courbe de travail de tous ses élèves de 6'' et 5^ Je signale à tous
ce moyen de contrôle si expressif et si utile.
L'enseignement secondaire ; histoire et géographie. — iM. Des
(iranges a enfin une salle pour l'histoire et la géographie, une
salle pour lui tout seul. Et je vous assure qu'elle est sienne, cette
salle, et qu'il sait la défendre. C'est un musée : cartes, gravures,
cartes postales, journaux et revues illustrées, plans de villes mo-
dernes ou antiques, il n'est pas un pouce du mur qui ne parle
338 LE JOUR.VAL
aux yeux. Musée Advifié par le choix des images et leur ordon-
nance, mais surtout par la parole du maitre.
Nous faisons de plus en plus usage de cartes en relief : celles
de la librairie Belin nous ont rendu de grands ser\ices.
En +% nous avons mis. pour la première fois, entre les mains
des élèses le cours dhistoire grecque de M. d'Azambuja, en
même temps que le livre de M. Malet. L'un donne les causes
et les idées générales, l'autre les faits. En 8% M"* Sainte-Marie a
résumé pour ses petits élèves ce même livre de M. d'Azambuja. La
parole du maitre interveuant et aussi ses multiples inventions
(mise en action, par ses élèves, de tous les grands drames de la
vie grecque, constructions de maisons grecques, récits abon-
dants et dramatiques), les résultats ont été surprenants. Qui donc
a prétendu que les petits ne pouvaient s'intéresser à Tbistoiro
ancienne, trop éloignée deux? Mais c'est deuxquelle est la plus
proche; elle est faite pour eux.
Le<> langues. — Voilà pour l'histoire : les langues ont aussi
progressé et par l'organisation plus soignée et plus étendue des
stai:es. et par l'arrivée d'un nouveau professeur d'allemand^
M. Grunder. Grigorovitza dit plus loin la caractéristique de son
enseignement. Chacune de ses classes forme un tout qui part du
dessin au tableau noir pour aboutir au chant, en passant par la
conversation, la lecture, la leçon de grammaire, la traduction
d'une poésie apprise ensuite par cœur. Tout cela en une heure,
et tout cela très vivant.
M. Trocmé enseigne l'espéranto et à ses élèves de seconde et à
certains élèves de 3^ et de i*" modernes. Comaléras a bien
voulu faire des cours d'espagnol à bon nombre d'élèves de ces
deux dernières classes. Je lui en exprime ici ma sincère gratitude.
>'ous avons eu. au concours de l'Enseignement libre, les
mêmes résultats que l'an dernier : le 1" ex aequo en anglais,
Pilon-Fleury, le 1" ex cequo en allemand, Grigorovitza.
Les sciences. — Pour les sciences, Bouthillier fut classé V.
Monnier aurait eu au moins la même place si le correcteur n'avait,
par inadvertance, négligé d'additionner les points attribués à un
problème. .Nous avons adopté en i% et dans les seconds cours
DE l'École des roches. 330
de 3" et de 2% les nouveaux livres de M. Bourlet (Hachette). Nous
en sommes très satisfaits. La géométrie ainsi enseignée est beau-
coup plus vivante et plus intéressante.
En ce troisième trimestre, Fliistoirc naturelle a fait de très
réels progrès, grâce à M. Fraysse. Non seulement les travaux
praticjues furent plus actifs, mais les classes, plus concrètes,
furent suivies avec beaucoup plus d'intérêt.
Le dessin. — Le dessin y joua un grand rôle; j'ai déjà dit,
Tan dernier ou il y a deux ans, que je voudrais le voir intro-
duire dans toutes les classes. M. Grunder, on se le rappelle, en
tire grand profit pour l'allemand.
M. Dupire et M. Storez, ennemis parfois, mnis toujours frères,
sont assez près de s'entendre, quoiqu'ils ne l'avouent pas. M. Du-
pire reconnaît qu'étant donné le peu de temps dont nous dis-
posons et la rareté des vrais talents, le dessin libre est bien la
méthode nécessaire pour le plus grand nombre.
M, Storez, de son côté, consentirait à adopter la méthode clas-
sique pour former des « professionnels ». Voilà bien un terrain
d'entente. Ajoutez à cela que le dessin d'après nature, et en
particulier la décoration d'après les fleurs sont prônés par l'une
et l'autre école, et que vous auriez pu confondre plus d'une
fois le travail d'une maison avec celui de la « maison d'en face ».
Peu importe la marque : l'émulation subsiste, et tous les élèves
en profitent.
Un outsider apparaît; M. Grunder s'en mêle ; il fait du dessin
dans toutes ses classes, il expose au salon, il fait une leçon de
perspective tout à fait remarquable. Sera-ce l'origine d'une
3° école? ou la synthèse des deux premières?
Le salon de 1907 . — Et ce Journal ne donnera pas un article
sur notre « Salon » ! Personne n'a voulu marcher; — les auteurs se
sont etfacés, sous prétexte de modestie ; les visiteurs, modestes
aussi, ont crié bien haut leur incompétence. Ils ne veulent
juger qu'à voix basse et dans les petits coins — pour n'être pas
jugés à leur tour, sans doute.
Ce salon fut inauguré par une improvisation toute pétillante
d'esprit de M. Demolins. En voici à peu près le sens : « Mes amis,
3/tO LE JOURNAL
mon discours aura trois points : le premier est que ce salon
est une œuvre d'initiative et de décentralisation ; le second est
qu'il contient de remarquables chefs-d'œuvre — j'en parle sans
parti pris, car je ne l'ai pas encore vu; — le troisième... Storez,
soufflez-moi le troisième ; — le troisième, c'est qu'il faut l'inau-
gurer tout de suite ». Il y avait bien aussi un coup de patte pour
Nancy — nous sommes à l'école de trop nombreux Lorrains —
mais il n'était pas trop méchant. On inaugura donc le salon, qui,
toute plaisanterie à part, était fort intéressant. D'abord les
mai très — maitres incontestés : M. Dupire, aussi expert en dé-
cors qu'en peinture à l'huile (les bords de rAvre) et en aqua-
relle [une vierge) ; M. Storez avec de charmantes aquarelles de
son voyage en Espagne; M. Grunder avec quelques toiles pleines
de soleil et d'éclatantes couleurs, souvenirs très fidèles de son
séjour au pays d'azur. Puis les disciples : Cronier (vous trou-
verez un peu plus loin la liste de ses travaux) ; on remarque
surtout le portrait d'après nature de Freitas, très ressemblant et
plein d'expression, l'enterrement d'un pauvre, la pose de deux
bons vieux devant le peintre ; Sauvaire, avec d'amusantes cari-
catures : Marius dans les marais de Minturne, la course de vi-
tesse entre auto et cul-de-jatte, etc. ; Valenzuela et Mason avec
des menus très doux de couleurs et très gracieux de forme,
Thiercelin, Spyker. Jean Brueder; — des anciens, G. Ferrand.
Tripet; — de très artistiques photographies de M. Deslandres et
(le ses élèves; Despret surtout est remarqué, j'en oublie certaine-
ment. Pourquoi aussi m'a-t-on laissé le soin de rendre compte
du salon?
Enseignement supérieur. — Ce salon prouve que nous avons à
l'École un enseignement supérieur du dessin : il est un enseigne-
ment supérieur auquel nous tenons encore plus : celui de l'a-
griculture, que M. Jenart a organisé pour A. Charpentier, celui
des mathématiques dirigé par M. Lange et qu'a suivi cette année
Thurneyssen. Notre classe d'élémentaires supérieures prépare
au certificat de mathématiques générales de la Sorbonne ; elle
sert de 1'' année pour les instituts électrotechniques. On y fait
d'aussi bonne besogne que dans n'importe quel lycée, aussi
DE l'École des roches. ."iU
comptons-nous bien chaque année garder un certain nombre de
nos grands élèves. Leur formation scientifique n'y perd rien; on
doit tenir compte aussi de ce qu'y gagne leur formation phy-
sique et morale.
Deviendrons-nous un jour une Université au petit pied?
Pourquoi pas?
G. Bertier.
La « Huitième ».
PHYSIONOMIE DE LA CLASSE
DONNÉE PAR LE PROFESSEUR ET I.E$ ÉLÈVES
Ici, régnent à la fois, malgré une discipline assez rigoureuse,
peut-être grâce à elle, beaucoup de bonne humeur, d'entrain
et de gaité. Sur les petites mines ouvertes et attentives qui
m'entourent, je lis la confiance et l'affection qui nous unit,
mes chers petits élèves et moi. Chaque matin, nous échangeons
un bonjour joyeux, qui dit à la fois et la satisfaction de nous
retrouver, et le plaisir de commencer une nouvelle et labo-
rieuse journée.
Les enfants savent que je crois à leur parole, que je res-
pecte leur témoignage, que je compte sur leurs promesses. Eux
me confient le secret de leurs difficultés, de leurs peines; par-
fois l'aveu de leurs petites sottises et de leurs fautes, me don-
nant ainsi la joie très douce de les aider, de les consoler, ou
de les encourager.
Les enfants n'ont jamais abusé de la confiance que je leur té-
moigne. Gomme ils n'ont chaque matin qu'une demi-heure d'é-
tude, ils ont de temps en temps dos devoirs à faire en classe,
bien que j'en aie restreint le nombre le plus possible. Pendant
la rédaction de ces devoirs, je tâche d'avoir un prétexte pour
m'absenter de temps en temps ou j'ai l'air de m'absorber dans
un travail, afin que les enfants n'aient jamais l'impression d'être
surveillés. Le mercredi, ils passent régulièrement une heure
342
LE JOURNAL
seuls dans une classe pendant que je vais à l'orchestre ; ils
marquent eux-mêmes leur note de conduite dans leur petit
carnet, et sont envers eux-mêmes plus sévères que je ne le serais
parfois. Une fois, ma confiance a été trompée ; mais la cause du
LA CLASSE DE « IIIITIEME
désordre qui s'était produit en mon absence, venait de la pré-
sence d'un élève nouveau qui ne comprenait pas encore nos
habitudes.
La confiance en nous. — La plu? belle chose de notre classe, c'est la con-
fiance que notre professeur a en nous. Il nous pèse comme un emblème
d'honneur, quand M"'= Sainte-Marie nous laisse travailler seuls. Lorsque nous
n'avons que des devoirs à faire, M"'' Sainte-Marie s'en va, car elle trouve
honteux de nous surveiller; quand elle est malade, nous la renvoyons se re-
poser, et quand elle n'est pas là, nous sommes encore plus saj^es que quand
elle y est. Quelquefois des professeurs sont venus pendant que nous travail-
lions seuls, et ils ont cru que quelqu'un nous surveillait, car nous étions très
sages; et le meilleur surveillant est notre conscience. Mademoiselle nous
laisse aussi souvent marquer nos notes tout seuls; cela nous apprend: à
bien nous juger nous-mêmes. — M. Pacheco.
Pour confirmer cette affirmation, voici un fait qui m'est
arrivé ce soir même.
Retenue malgré moi, je ne suis entrée' en classe que dix mi-
nutes après l'heure. J'ai trouvé tous les enfants dans un ordre
DE l'École des hoches. 343
ctuii silence parfaits, écoutant loxplication française très intéres-
sante que leur donnait Vincent de Paillette installé à ma place.
La leçon a continué devant moi, et je ne saurais dire le plaisir
que j'en ai éprouvé.
Nos classes sont très animées. Tout le monde y prend part,
et je m'efforce de restreindre le plus possible le rôle du pro-
fesseur. Voici, dune manière générale, comment j'interroge.
Les tables étant bien nettes, serviettes au dossier des bancs,
mains au repos, yeux sur moi, je pose une question. Tous ceux
qui peuvent y répondre lèvent le doigt ; d'un signe je désigne
l'un d'eux ; je fais répéter la réponse par un de ceux qui n'a-
vaient pas demandé à être interrogés, et je m'assure qu'il a
bien compris. Parfois, s'il s'agit d'une opinion ou d'une pré-
férence à émettre, si j'obtiens deux réponses indiquant des ten-
dances ditlérentes, je les fais discuter par les deux enfants qui,
du reste, le font volontiers et sérieusement. Ceci me permet
souvent de redresser leur jugement, et leur apprend surtout à
se baser sur le raisonnement, non sur l'impression, avant de
formuler une opinion quelconque. Et je suis étonnée des pro-
grès que j'ai constatés en ces quelques mois, sous ce rapport.
Mais, ces lignes générales étant posées, les enfants vont eux-
mêmes faire le récit de quelques-unes de leurs classes, et en
indiquer les détails.
Récit d'une classe de dictée. — Nous faisons tous les jours une dictée en
huitième, voici comment nous la préparons.
D'abord nous syllabons la dictée tous ensemble, pour bien regarder nos
mots; après, on la lit avec toutes les ponctuations; pour .s'arrêter autant
qu'il le faut à chaque signe, nous comptons tout haut, tous ensemble un,
pour la virgule, deux, pour point et virgule, deux points, points d'interroga-
tion, d'exclamation ; et trois pour le point. Ensuite nous lisons chacun tout
seuls une partie de la dictée et on nous donne notre note de lecture. Quel-
quefois, on fait la dictée oralement; chacun à son tour écrit quelques mots
au tableau, et tous ceux qui voient une faute lèvent le doigt. On enlève deux
points par faute, un point par accent, et celui qui a dix fautes a un zéro et
recopie sa dictée entière.
On explique toujours les mots. Quelquefois, quand la dictée parle de choses,
on les dessine au tableau pour mieux les expliquer. Une fois, il y avait une
dictée sur la locomotive ; Jules Latif en a des.ssiné une et nous l'a expliquée
très bien ; c'était très intéressant. Une autre fois des élèves ont ausvsi dessiné
344 LE JOURNAL
une machine à coudre, une bicyclette, toutes .sortes d'outils et d'instruments.
Nous aimons beaucoup cela.
Nous faison-; aussi des compositions, qui résument ce que nous avons ap-
pris. Le premier en compositions ce terme-ci a été Decauville avec 17 points.
Oq corrige nos dictées de trois manières : t" quelquefois, Mademoiselle
épelle doucement les mots, et celui qui a une faute lève le doigt. Alors
Mademoiselle répète pour qu'il corrige et lui explique sa faute. 2 " Nous cor-
rigeons quelquefois seuls chacun avec son livre, et Mademoiselle relit nos
cahiers après. De temps en temps, nous donnons nos cahiers à Mademoiselle
quand la dictée est finie ; elle souligne les fautes et chacun de nous les cor-
rige après avec son livre. C'est comme cela que l'on (ait le plus souvent ;
quand on a une faute, on écrit deux lignes du même mot pour ne plus avoir
la prochaine fois la même faute. — Sébastien Naon. •
Tout en faisant un récit très exact de nos classes de français,
Sébastien oublie de signaler le rapport qui existe toujours
entre la dictée et la leçon de grammaire. Les règles appliquées
dans la dictée sont remarquées, expliquées et nous ne faisons
jamais de devoirs de grammaire proprement dits, en dehors
des nombreux exercices au tableau et de ceux que nous four-
nit la dictée; et ils sont si nombreux! Associations d'idées, fa-
milles de mots, recherches dadjectifs ou de verbes convenant
aux substantifs, etc., etc. Je dois ajouter que cette méthode
m'a semblé donner de bons résultats et je suis très contente des
progrès constatés.
Mais voici une autre classe qui revient également chaque
jour : celle d'arithmétique, dont Vincent de Paillette va nous
parler.
Classes d'arithmétique: — Les classes d'arithmétique sont très intéres-
santes. Quand Mademoiselle est arrivée, nous avons appris une manière qui
nous fait bien comprendre Tarithmétique. Nous avons commencé par les
plus faciles problèmes; ensuite Mademoiselle nous en faisait faire de plus
difficiles et toujours en progressant ; souvent, nous inventions nous-mêmes
des problèmes qui ressemblaient à ceux que nous avions faits au tableau, et
nos camarades les cherchaient. C'était amusant.
Maintenant, Mademoiselle nous a appris à faire du système métrique avec
un moyen bien facile et qui s'apprend très vite. Quand nous avons bien
compris les mesures, nous faisons toujours un tableau avant les exercices, et
comme cela on se trompe très peu en calculant. Voici l'un de ces tableaux.
Souvent quand la classe n'est pas finie et que nous avons récité, si on a
de bonnes notes, Mademoiselle nous fait des devinettes de calcul très amu-
DE l'École des roches. :5'io
santés; nous tâchons de ne pas nous faire attraper. Par exemple. Mademoiselle
demande combien pèsent des litres, des hectolitres ou des volumes d'eau et
il faut répondre très vite; ou liien, ce qui est encore plus amusant, c'est
quand Mademoiselle dit : Qu'est-ce que vous aimez mieux, avoir trois quarts
ou trois cinquièmes de gâteau? On dessine au tableau deux gâteaux pareils,
on fait cinq parts à l'un, quatre à l'autre, et on choisit les trois quarts qui
sont plus gros. — Deux fois, Mademoiselle a été attrapée. Un jour elle avait
demandé à Charonnat ce qu'il choisirait d'une moitié ou de deux quarts de
gâteau. Charonnat a répondu : Une moitié. Mademoiselle a demandé ce qui
était le plus gros; il a encore dit une moitié parce qu'il y a moins de miettes.
Une autre fois, un garçon a choisi trois huitièmes de tarte aux fraises au
lieu de cinq. Tout le monde levait le doigt pour corriger sa faute, et Made-
moiselle prenait l'air fâché. Alors il a dit qu'il avait choisi trois huitièmes
parce qu'il n'aimait pas cette tarte-là, mais qu'il savait bien que c'était plus
petit.
Quelquefois c'est un élève qui interroge les autres, et il est toujours juste
pour donner les notes.
Nous n'aimons pas tous autant l'arithmétique que l'histoire, mais nous l'ai-
mons tout de même, surtout les exercices oraux. — Vincent de P.\illette.
Puisque l'amour de mes enfants pour l'histoire vient d'être
signalé, je ne puis résister plus longtemps au désir d'en parler.
Contrairement au programme ordinaire de la 8% nous avons
dû, cette année, aborder l'étude de l'histoire ancienne et de l'his-
toire grecque, car tous les enfants avaient déjà appris ime ou
plusieurs fois l'histoire de France, et, ne pouvant encore, à cause
de leur âge, aborder l'étude détaillée d'une époque, je craignais
de n'obtenir d'eux qu'un travail sans intérêt en recommençant
encore. Nous avons vu très sommairement l'histoire ancienne,
de la rentrée d'octobre au mois de janvier. Cela avait déjà
beaucoup intéressé mes petits garçons; mais lorsque nous
avons abordé l'histoire grecque, l'intérêt s'est transformé en
enthousiasme, et cet enthousiasme est parfois un peu trop vive-
ment manifesté.
On sera peut-être un peu surpris de savoir que le seul livre
dont nous nous soyons servi pendant les cjuatre premiers mois
ait été le remarquable ouvrage de M. d'Azambiija.
Mais les enfants n'ont jamais entre les mains cet ouvrage un
peu savant pour eux. Leur professeur, seul, s'en inspire large-
ment et y trouve le moyen de simpHfier beaucoup son ensei-
346 LE JOURNAL
gnement, par renchainement si naturel et si facile à saisir, de
révolution des races, expliquée d'après la méthode de la
Science sociale.
Je cède la parole à Maurice Aubry, un des enthousiastes du
cours d'histoire.
Récit de nos classes d'histoire. — Nos classes d'histoire grecque sont tou-
jours très intéressantes, car on ne les explique jamais de la même manière.
D'abord, nous récitons, puis Mademoiselle nous raconte la prochaine leçon
que nous écoutons très bien; après, nous faisons un résumé, puis nous repré-
sentons ce que Mademoiselle nous a appris, suivant les temps qu'on étudie.
Nous ne nous contentons pas d'y penser aux heures de classe; mais pendant
le cartonnage nous fabriquons des maisons d'Athéniens, des meubles et des
vêtements grecs en papier.
Dernièrement, nous avons fait on classe les jeux olympiques. Le matin,
concours de force et d'adresse; tous les garçons de 8*^^ pouvaient concourir
comme athlètes pour les courses, luttes à main plate, sauts, pugilats, pan-
crace, etc. Le jury, composé de M"--' Sainte-Marie, M. Jenart et M. Corbusier,
a décidé les prix et chaque vainqueur a reçu une couronne de laurier; puis
quatre de ses camarades le portaient en triomphe pendant que les autres
l'acclamaient en agitant des palmes sur son passage. Les vainqueurs ont
été : Jules Latif pour la lutte, Manuel Pacheco pour le pancrace, Vincent de
Paillette pour le pugilat, Raoul de Freitas pour la course et A. de Gizycki
pour le saut.
Le soir, nous avons eu concours d'éloquence, de peinture, de sculpture
et de musique. Nous nous y étions bien préparés. Pendant une heure, nous
avions pu écrire nos discours, faire nos dessins, sculpter nos colonnes grec-
ques dans de la craie, avec une plume ou une pointe d'épingle.
Yincent de Paillette avait fait le discours d'un Athénien avant la bataille;
moi d'un Spartiate avant un combat; Manuel, l'hymne d'un Grec après la
victoire ; Requédat et de Gizycki le discours d'un prêtre, l'un avant le sacri-
fice, l'autre avant la bataille. C'est Vincent de Paillette qui a gagné le prix
d'éloquence; de Freitas a remporté celui de dessin pour un beau général
athénien; Pacheco, celui de sculpture pour sa colonne à Zeus ornée de
20 petits dessins, tirés de l'histoire grecque, et Naon celui de musique; il
fallait trouver un air pour les paroles : Courage, Athéniens, courage, Athé-
niens, vous remporterez la victoire!
M. Bertier et d'autres professeurs sont venus y assister. On a remporté
les mêmes prix et les mêmes honneurs que le matin.
Encore aujourd'hui nous avons représenté, pour mieux la comprendre, la
bataille de Marathon. Un de mes camarades était Darius; un autre Hippias ;
les autres faisaient les soldats et les marins mèdes ou athéniens, et la cor-
beille à papiers faisait le bateau de Darius. L'armée de Darius était plus
nombreuse; elle attendait à 7 kilomètres d'Athènes; alors on alla cher-
cher les Spartiates, mais ils avaient une fête religieuse. Alors les Athéniens
DE l'École des roches. 'Ml
se sont battus tout seuls; ils ont cerné les Mèdes; Darius s'est sauvé sur une
table de la classe qui faisait la montagne, et est revenu à sa place par les
tables pour montrer son chemin long et difficile par les montagnes pour re-
tourner dans son pays. Nous avons tous très bien compris, et c'était très
amusant, comme toutes les classes d'histoire que nous aimons bien. — Maurice
ACBRY.
Elles sont très animées en effet, nos classes d'histoire; et
préparées toujours avec l'aide de la carte en relief, il est très
facile aux enfants de reproduire entre eux les épisodes étudiés.
Que de scènes extrêmement amusantes dans leur naïve convic-
tion, les enfants m'ont très sérieusement représentées 1 Jupiter
chassé de l'Olympe et dégringolant de la hauteur d'un édifice
fragile, édifié g-ràce à la superposition de tables et de chaises!
Une scène de cueillette interrompue par le bannissement d'un
membre de la Société, qui allait se réfugier tristement et péni-
blement sur une table isolée simulant la montagne. Dernière-
ment, le passage des Thermopyles a été représenté au bord de
la mare du Vallon. Pendant toute la récréation de 10 heures,
on avait activement travaillé à réaliser une reproduction peut-
être un peu fantaisiste du fameux défilé, et l'heure de la classe
venue, très sérieusement partagés en deux camps, les enfants
ont été occuper leurs positions respectives. Seulement, après
avoir fait rouler dans l'herbe quekpies ennemis, Léonidas, cerné
à son tour, n'a pas eu l'héroïsme de se laisser tuer, comme il
devait le faire, et, plus grand que ses camarades, il les a préci-
pités successivement dans l'eau où ils ont été mouillés jus-
qu'aux genoux. J'ai eu bien du mal à faire comprendre à l'iras-
cible Spartiate que son rôle consistait à reproduire le récit
historique, non à le modifier.
La plus grande récompense que je puisse accorder aux en-
fants est de donner un quart d'heure d'histoire supplémentaire
à la place d'une autre leçon que l'on sait mieux ce jour-là et
que Ton a récitée plus vite que les autres jours. Enfin, derniè-
rement, en sortant d'une classe qui les avait transportés plus
encore que d'habitnde, mes douze petits bonshommes se sont
rendus en cortège imposant chez M. Demolins, pour lui porter
.3i8 LE JOURNAL
une pétition signée par eux tous, et demandant la permission
de partir pour la Grèce afin de mieux étudier « notre cher his-
toire que nous aimons telman ». Je ne sais si M. Demolins
ajoutera aux stages en Angleterre et en Allemagne, un séjour
en Grèce, favorisant les études historiques des Messieurs de
neuf et dix ans.
Bien qu'étudiant la géographie de l'Asie et de la Grèce avec
leur histoire, les enfants ont dû reprendre l'étude de la géo-
graphie de la France, et je me suis surtout efforcée cette
année de leur donner une connaissance approfondie de la carte
avant de faire appel dans nue plus large mesure à leur mé-
moire. Toutes les leçons sont récitées à l'aide des cartes murales;
voici du reste comment se font les leçons.
jRéci7 (Vune classe de géographie. — J'aime beaucoup la géographie, et nos
classes .sont très amusantes. Au commencement de l'année, nos classes se
sont passées à la sablière des Sablons; on faisait, avec du sable, des monta-
gnes, des vallées, des plateaux, des détroits, des isthmes, etc.
Comme cela, on comprenait, on apprenait et on s'amusait en même temps.
Maintenant nos classes se font autrement; Mademoiselle y assiste, mais
c'est toujours un garçon qui interroge. (Je me réserve cependant l'explication
des leçons.)
Nous allons à la carte chacun à notre tour, en ordre, et on récite sans
crier.
En ce moment, nous apprenons les départements; à chaque leçon, on en
apprend trois nouveaux. Nous sommes interrogés chacun quatre fois, et si on
ne se trompe pas, on peut gagner Ij points par tour; mais les hésitations
enlèvent un point et les fautes deux points, aussi c'est très difficile; pourtant
nous avons presque toujours de bonnes notes. Au premier tour, on demande
un des nouveaux départements; au deuxième tour, un de la dernière leçon;
au troisième tour, on interroge sur toute la France, et au quatrième il faut
très vite montrer cinq villes sur la carte. Celui qui a su toutes les questions
peut gagner vingt points; cela arrive encore assez souvent.
M. Bortier nous a fait cadeau d'un jeu de géographie et, après qu'on a
récité, on y joue. Ce jeu se compose de cartes de France en carton et de petits
départements en bois. .Mademoiselle nomme un département et celui qui
répond le chef-lieu et les sous-préfectures sans faute, met un département
en bois sur sa carte.
Celui qui a su le plus de départements gagne un bonbon à la fin. C'est
très difficile de gagner Requédat, qui les sait presque tous par cœur.
Nous aimons bien nos classes de géographie; bientôt nous apprendrons les
chemins de fer, alors nous ferons beaucoup de voyages sur la carte et ce
sera encore plus amusant. — Sébastien Naon.
DE l"i';colf. des roches. 3i9
Ri'cit d'une leçon de choses. — La classe de leçons de choses est celle que
je préfère. Nous en avons deux fois par semaine. Elles ont rté diffi'Tentes à
chaque terme. Du mois d'octobre au mois de janvier, nous avons a|ipris les
animaux domestiques et sauvages, nuisibles et utiles; c'était très amusant.
Au second terme, nous avons appris la fabrication de beaucoup de choses :
le verre, le pain, le soulier, le crayon, les allumettes, le charbon de bois, etc.
Nous avons fait beaucoup d'expériences qui nous ont bien intéressés. Voilà
comment nous avons appris, par exemple, la fabrication du crayon. On nous
a expliqué comment il est fait et de quoi il se compose.
1° On a vu que le crayon était fait en deux parties : la mine et les deux
parties de bois. jNous avons vu que ce qu'on appelle mine dé plomb n'est pas
du plomb, mais du charbon. Pour faire cette expérience, nous avons un
morceau de mine de plomb, nous lavons chauffé à la flamme d'une bou.ûie.
La mine de plomb est devenue un peu rouge. Nous avons pris un morceau
de plomb, de la même manière nous l'avons chauffé. Le plomb s'est fondu.
Si la mine du crayon était en plomb, quand on l'appuierait la pointe se plie-
rait, et on ne pourrait pas écrire, tandis que le charbon du crayon peut se
casser, jamais se plier.
2'^ Pour montrer que le crayon était fait de deux parties de bois, on a pris
un petit bout de crayon, et nous l'avons mis dans l'eau tiède. Après quelque
temps on l'a retiré et on a pu facilement séparer les deux parties. Alors nous
voyons que le crayon est fait de deux morceaux de bois contenant le
charbon.
Après l'expérience, nous avons appris la fabrication du crayon. On met les
morceaux de bois préparés sur une table, puis un homme les badigeonne
avec de la colle, puis on y met la mine de plomb, ensuite on réunit les deux
parties, puis on les laisse sécher. On met les crayons en paquets de 6 ou de
12 pour les expédier et pour les vendre.
Depuis Pâques, nous étudions les plantes. A la leçon, nous apprenons les
noms des différentes parties de la plante ; les espèces de racines, de tiges, de
feuilles, de fleurs; puis nous analysons nous-mêmes des plantes et nous fai-
sons chacun un herbier auquel nous travaillons deux par deux en classe et
pendant nos temps libres, ce qui nous amuse beaucoup et nous intéresse en
même temps. — Jules L.vni<\
A côté de toutes ces classes dont les enfants viennent de
reproduire la méthode et la physionomie, se place encore le
petit cours de cartonnage qui occupe deux heures de travau.x
pratiques par semaine. Là, non seulement les petits doigts de-
viennent habiles, et l'imagination industrieuse de quelques-uns
crée de petits chefs-d'œuvre, mais jy trouve encore l'occasion
de compléter ou de préciser certains points de l'enseignement,
spécialement de l'histoire et de la botanique. Un petit cours
d'histoire de l'art très embryonnaire y a trouvé son application
350 LE JOURNAL
en complétant notre étude de lliistoire grecque. Surtout, les
enfants ont là la possibilité de pouvoir penser aux autres et de le
leur prouver en leur ofiFrant le fruit d'un patient labeur; je tiens
à signaler la bonne volonté et l'ardeur avec lesquelles ils ont
fabriqué mille petits travaux pour les rapporter à leurs parents.
Récit d'une clause de cartonnage. — Au cartonnage on s'amuse beaucoup,
parce que nous fabriquons toutes sortes d'ouvrages amusants et même utiles.
D'abord nous avons appris à faire des fleurs en papier : des violettes, des
œillets, des chrysanthèmes, des liserons, des boules de neige, etc.; après on
parfumait les bouquets.
Nous avons fait des étagères en verre avec des jolis rubans de couleur, en
soie, et nous avons fait des petits bibelots pour les mettre sur les étagères.
Quand nous avons été chez nous au moment des vacances, nous avions
quelque chose à donner à nos parents. Nous avions fait des porte-journaux
avec des cartons cousus ensemble, recouverts de mousseline peinte et de
rubans, et des porte-brosses avec une pelote, une case pour un peigne, deux
cases pour deux brosses, une case pour ks épingles à cheveux.
J'ai donné mon porte-brosses à ma tante qui a été très contente, mais une
fois, elle avait mis les brosses de mon oncle dans le porte-brosses que je lui
avais donné; alors mon oncle a cherché après pendant une heure sans les
trouver, il a dû attendre que ma tante arrive pour qu'elle lui montre où
c'était, et mon oncle a trouvé que mon porte-brosses n'était pas très commode
pour les Messieurs.
Nous avons fait aussi pour nos mamans des boîtes à mouchoirs recouvertes
de jolies étoffes et parfumées avec de la poudre d'iris. Puis, des paniers à
gâteaux, des porte-bouquets faits avec du papier plissé et des boîtes vides.
Mais je crois que ce qui nous a le plus amusé, c'est de fabriquer des maisons
grecques en carton [de boîtes de chocolat] et des meubles en cartes de visite;
des Grecs en carton et des vêtements grecs en papier de couleur. Quand on
a fini les maisons grecques, on a fait une maison moderne avec des meubles
moderne-style, inventés et découpés par nous.
Le cartonnage est un des plus amusants des travaux pratiques de l'après
midi. — Sébastien Naon.
Voici enfin l'impression d'un petit étranger, arrivé du Portu-
gal au mois d'octobre sans savoir un mot de français. Travail-
leur et intelligent, il s'est mis avec ardeur à létude, et les
moyens de récompenses en usage dans notre classe, semblent
ne pas lui avoir été absolument indifférents.
Ma classe, la S'\ — Je suis dans cette classe depuis le mois d'octobre.
Quand je suis arrivé, je ne savais pas le français et maintenant je le sais.
J'aime beaucoup cette classe; elle est très amusante. La classe que j'aime le
DE l'école des roches. .'iol
mieux est Ihistoire de la Grèce et aussi la classe de leçons de choses; cette
classe est très amusante, car on lait des expériences. Si j'aime beaucoup la8<^,
c'est parce quelle est une famille. Nous défendons toujours notre classe si
ceux des autres classes l'attaquent.
Les élèves sont très gentils ; notre professeur est très gentille et aussi un
peu sévère, mais elle rrconipense les compositions; pour les t-lèves qui sont
premiers, la récompense est un marteau en réglisse ou en sucre d'orge, ou
une pipe en sucre et pour le second, une cigarette en chocolat.
Je suis très gourmand, j'aime beaucoup si c'est moi le premier pour gagner
un marteau et aussi le second pour gagner une cigarette; et j"aime être le
premier pour la récompense et aussi pour mes progrès.
Je peux être premier en géographie et en arithmétique; le français est en-
core un peu difficile pour moi. — Raoul E. di; Freitas.
Enfin la solidarité qui existe dans cette classe n'a pas été sté-
rile; les enfants se sont unis pour la charité, comme ils l'avaient
fait pour le travail. Se privant volontairement de quelques peti-
tites douceurs et de friandises, ils ont recueilli chaque semaine
une somme suffisante pour pouvoir faire des aumônes assez
larges à une famille nécessiteuse bien intéressante. Ce contact
avec la misère m'a semblé excellent pour ces enfants qui ne
soupçonnent pas la privation et le besoin, et j'ai été souvent
touchée de la faç-on dont ils se sont imposés de réels sacrifices
pour venir en aide à leurs petits protégés.
yos visites de ckaritè. — Les dimanches, pas très régulièrement, nous
allons voir des pauvres qui habitent à Yerneuil. Tout de suite après la messe,
nous nous réunissons, bien entendu rien que la 8% et nous allons dans le
bureau de M"« Sainte-Marie qui fait un paquet de vêtements pour chacun de
nous; puis nous partons à Yerneuil, sachant bien que ce n'est pas pour s'a-
muser, mais nous comprenons parfaitement que nous accomplissons un de-
voir; aussi en route nous marchons raisonnablement sans courir, en cau-
sant avec Mademoiselle. Jules Latif qui est le caissier des pauvres, emporte
de l'argent.
Un jour de fêle, nous avions été faire une visite à nos pauvres, et en ar-
rivant à Vcrneuil, nous avons été leur acheter une galette de 1 franc pour
qu'ils aient aussi un peu de fête.
En arrivant chez eux, il y a quelque chose que l'on remarque en entrant,
c'est la propreté. La famille se compose de la mère, d'un garçon de ~ ans, de
trois petites filles de 5 ans I 2, 4 ans et 2 ans 1/2 et d'un petit bébé d'un an.
Quand nous allons les voir, la pauvre femme est dans une grande joie,
nous sommes aussi très heureux de la soulager, et en voyant comme les pau-
vres sont à plaindre, nous comprenons mieux que nous sommes heureux, et
nous y pensons même dans nos plaisirs en nous privant un peu pour eux.
332
LE JOURNAI.
.Nous sommes moins gourmands en classe depuis que nous gardons nos sous
pour les pauvres au lieu d'acheter des gourmandises. — Robert Reouédat.
Non seulement la g-ourmandise est un peu battue en brèche,
chez mes petits bonshommes, mais j'ai pu constater au jour le
jour les progrès que certains ont réalisés comme docilité, géné-
rosité à vaincre leurs défauts, droiture et facilité à reconnaître
leurs torts lorsqu'ils sont pris en faute. Aussi est-ce avec une
douceur très grande et des consolations que je ne sais exprimer
que j'aurai partagé cette année la vie de ces chers petits, aux-
quels j'ai eu la joie de donner un peu de savoir et beaucoup
d'affection.
Valentine Saixte-Marie.
SÎa^mÀ-
QLF.I.nrF.S F,>"KANTS DE X(J> l'ilOFF^SElIlS
DE l'École des hocjies. .'{o."{
La Partie d'échecs.
Dans une grande salle, au dallage froid et aux murs de pierre
grise, depuis douze ans, riiérilier légitime des rois de Grenade était
enfermé.
C'était un homme de haute taille, au visage basané avec de grands
yeux indolents qui paraissaient toujours comme humides de larmes.
Souvent, on le voyait assis devant sa fenêtre grillée, plongeant son
regard fixe dans la vallée poudreuse du (îuadalquivir. Il restait là,
parfois des heures, à contempler ce qui aurait pu être son domaine,
puis il allait se promener sous les arcades qui entouraient un jar-
dinet plein de fleurs odoriférantes, au milieu desquelles un jet d'eau
se jouait dans un bassin de marbre blanc.
Ce soir-là, après avoir fait ses ablutions avec l'eau claire du jet
d'eau, Yousouf s'assit sur un tapis précieux, au milieu des lauriers
roses. Il était heureux, car la nouvelle était venue jusqu'à ses
oreilles que Mohamed le tyran, son frère, était fort malade et, pour
célébrer sa joie, il avait revêtu ce qu'il avait de plus beau parmi les
restes de sa splendeur passée.
Or Yousouf aimait les échecs et l'alcaïde qui, avec les années,
était devenu son ami, partageait cet amour. Ils étaient là, tous deux,
grignotant quelques dattes et des pâtes d'orange, lorsqu'un homme
écartant une lourde tapisserie entra, portant dans sa main droite
un pli cacheté aux armes du roi.
L'alcaïde brisa les cachets et lut : à mesure qu'il lisait, les larmes
lui coulaient des yeux. Yousouf comprit alors, mais sans laisser
tomber une rose qu'il serrait de ses lèvres humides, il demanda par
grâce que le noir messager lui laissât finir sa partie, et, riant, il re--
prit : u Allons jouer, alcaïde! C'est à ton tour de jouer. » La partie
continua et le prince souriant relevait avec bonté les fautes du ser-
viteur...
La partie prenait fin et déjà le l)ourreau, sur une pierre à cou-
teau, affûtait son estoc et la lame brillait à la clarté naissante de la
lune.
« Je vais perdre, » disait le jeune prince en riant. — Mais la ten-
ture s'écarte et, tout droits sur leurs mules, paraissent deux cava-
liers baignés de sueur et de poussière i[ui s'écrient : « Par Allah!
Oui, tu perds aux échecs, mais tu gagnes Grenade », et tous deux, à
genoux, baisent les mains de leur roi.
« J. Laier,
« Elève de troisicmc. »
3oi LE JOURNAL
L'ENSEIGNEMENT DE L'ALLEMAND
Eine Lehrstunde von vollen 60 Minuten ist etwas lang,
besonders fïii' die jungsten, 9-10 jiihrigen Knirpse. Doch ist
es natilrlicherweise der Initiative jedes Lehrers i'iberlassen,
die Stunden nach seinem Belieben einzuteilen, uni môglichst
viel Abwechslung hineinzubringen. Von einem Knaben von
13-li Jahren, und sogar von alteren. kônnen wir kaum envarten,
dass er mit ungeteilter Aufmerksamkeit einem mûndlichen
Unterricht von dieser Dauer folge, wenn nicht innerhalb des
Fâches fur Abwechselung gesorgt \vird. Dies gilt besonders
fiir àen fremclsprachlichen Unterricht, der an und fïir sich nicht
die natïirliche Anziehungskraft z. B. der Naturwissenschaften
hat. Hier miissen deshalb kurze miindliche mit schriftlichen
Cebungen, ^Yiederholungen mit der Vermittelung des Neuen,
Aufsagen mit Gesang oder tlïichtigen Skizzen von allerlei Sa-
clien und Tieren an der Wandtafel, abwechsehi. Skizzen des
Lelirers oder eines begabten Mitschûlers interessieren die
Knaben mehr als fertige Bilder, regen iiberdies das Zeichenta-
lent an und ersparen den Gebrauch der muttersprachhchen
Benennung. Doch betrachten wir es nicht \vie das haiifig
geschiehtj als ein Yerbrechen, im Anfang noch hie und da die
Muttersprache zu benûtzen, statt unsere kostbare Zeit mit
endlosen deutsciien Definitionen zu verlieren, die die schwà-
cheren Schiller doch nicht verstehen.
Bei dieser Mannigfaltigkeit erhàlt jede Phase der Lehrstunde
dienôtige Aufmerksamkeit, die sonst unrettbar verloren geht,
und \vir kônnen ja immer wieder auf etwas Angefangenes
zuriickkommen. uni es aufzubauen. " Wer Vicies bringt, wird
Mancheni etwas bringen ", das gilt auch hier, und oft kônnen
auf dièse Weise Schuler sich an einer Sprache interessieren,
fiir die sie sonst sclion aus Patriotismus eine gewisse Abneigung
haben.
Anftïngern besonders sollen Schwierigkeiten, die sie leicht
entmutigen, aus dem Wege geraiimt werden. Zu diesen zâhlt
DE l'École des roches. 3oo
ein methodischer Unterricht der langweiligeii Grammatik mit
allen Ausnahmen, iiber denen die Regeln vergessen werden,
and iiberdies die Einfiihrung der " deutschen " (d. li. go-
thisclien) Buchstaben, deren Gebraucb glûcklieherweise sogar
in Deutschland immer mebr verschwindet — und — Lhoffenjwir
es wenigstensbald], g^anz. Warum sollten ^vir unsern annen
A.B.C.-Sciiutzen gleich vier Alphabete an den Kopfarmen
schleudem, wenn zwei schon zu viel sind? Konnen \\ir denn
iinsere Zeit nicht besser beniïizen?
Das Einpragen von Substantiven durch Vorzeigen von Sachen
und mit Hïdfe von Skizzen an der Wandtafelist fiir den Anfangs-
unterricht jeder Fremdsprache die glûcklichste Beschâftigung-
und entspricht iibrig-ens auch dem normalen Gange, mit dem
ein Kind seine Mutterspracbe lernt. Die Notwendigkeit, die
gebraiichlichsten Adjektive und Verben hinzuzufugen, macht
si eh erst spater bemerkbar, und mit Freuden konnten wir
feststellen, dass uns die Schiller nach einiger Zeit von selbst
darauf aufmerksam machten, worauf wir vorbereitet waren.
Was das Vokabularium anbetrifft, so lassen wir uns durch die
Umgebung und den Wunsch der Schiller leiten. In der Stadt
wird der Unterricht notwendigerweise anders beginnen, als
auf dem Lande, im Sommer anders als im Winter. Auch die
auswendig zu lernenden Gedichte und Gesange werden sich
darnach richten.
Haben wir den Schiilern die Freude am Fâche nicht verdor-
ben, so werden sie dann spater die Sch\\ierigkeiten, die die
Grammatik mit sich bringt, leicht ûberkommen, in der frohen
Aussicht, bald jede Lektiire in der fremden Sprache ohne
Worterbuch mehr oder weniger verstehen zu konnen, was
zusammen mit der Fâhigkeit, sich ohne zu grosse iMiilie mùnd-
lich und schriftlich auszudrûcken, unser Ziel ist, Fiihlen die
Schiller selbst, dass sie sich diesem Ziele nahern, dann haben
wir gewonnenes Spiel : sie werden das Fach selbst lieben und
nicht nur die intéressante Art, auf die es ihnen beigebracht
wird, — dann ist eine Lehrstunde von 60 Minuteu nicht mehr
zu lang.
3.j6 J.e journal
^Yi^ Lehrei' mit unserer gereiften psychischen Enhvickeluiig
versetzen uns im allgemeinen zu \venig in den Seelenzustand
des Kindes zurûck. Weil wir stunden-und sogar jahrelang mit
Interesse die gleiche Arbeit verfolgen konnen, ohne uns dabei
zu iangweilen, so denken wir nur mit Miihe daran, was fïir
eine geistige Disziplin es in eineni Kinde voraussetzt, nur eine
Stunde lang mit vollem Interresse einem abwechslungslosen
Unterricht zu folgen. Das Kind verlangt gliicklicherweise
vielseitige, geistige Nahrung luid assimiliert mir das, ivas ihm
Interesse bereitet. Dièses rnuss aber durch einen lebendigen
Unterricht erzwungen Averden. Mangel an Aufmerksamkeit
bei den Schûlern fàllt gewohnlich zu Lasten des Lehrers, was
sich jeder aufrichtige Padagoge gestehen muss, der bei Misser-
folgen ernsthafte Selbstkritik ïibt. Interesse der Schiller fiir
ein gewisses Fach ist im allgemeinen das Kriterium eines guten
Unterrichts, wenn wir nicht ganz verdorbene Schûler vor uns
haben, was hOchst selten der ïvill sein wird. Deshalb suchen
wir zuerst Freude am Fach zu erwecken, um nachher hie und
da Knackniisse aufwarten zu konnen; unser Prinzip fur den
Deutschunterricht ist also nicht " Per aspera ad astra ", sondern
— sagen wir es getrost : — " Per astra ad aspera ".
F. Grunder.
Der deutsche Unterricht in der
Ecole des Roches.
Lieber Léser, erinnerst Du Dich vielleicht noch meines letztjjàli-
rigen Artikels liber den deutschen Unterricht in der Ecole des Roches?
Derselbe hat seitdem bedeutende Fortschritte gemacht und desshalb
halte ich es der Mtihe wert Dir auch dièses Jahr einen Bericht dariiber
zu erstatten.
Einer der drei Lehrer, Herr Hoeflich, hat uns leider zu Neujahr
verlassen, an seiner Stelle ist Herr Otto Saengeraus Frankfurt-a.-M.
getreten. In der Absicht das Erlernen der deutschen Sprache noch
mehr zu foerdern, hat die Direction fiir dièses Fach noch einen dritten
Lehrer angestellt; derselbe istHerrGrunderausSt-Gallen. Angesichts
dieser vorziiglichen Massregel konnen wir dièses Jahr im Gegensatz
DE i.'kcoi.e des ROCUES. 3o7
zum letzteren erhehiiche Fortschritte feststellen. Der Rulim dafiir
gehiihrt selbstverstàndlich der unermiidlichen Taetigkeit der Herrn
Professoren Thiry, SaengeruiidGrunder. Letzterer hat zum Erlernen
der Sprache eine ganz eigenartige und in hiesiger Schule bisher un-
gewohnte Unterrichlsmethode angewandt. Ânstatt der Grammatik
und des Lesebuchs namlich. bedient sich Herr Professor Grunder des
Zeichnens und erleichterl dadurch den Schiilern ihre Arbeit. Er
zeichnet irgend eine tigur, — zum Beispiel eine Pflanze — an die
Tafel und die Schiller versuchen sodann die Bennenungen der
verschiedenen Bestandteile der Pflanze auf Deutsch zusammenzu-
bringen. Die Folge davon ist dass die Schiller ihren Wortschatz ganz
erheblich erweitert haben. Bei schtinem Wetter fiihrt derselbe seine
Zôjlinge manchmal in den Wald.
Hefte Bïicher und dergleichen bleiben zu Haus, nur Herr Grunder
nimmt ein Liederbuch mit. Sobald man eine schattige Stelle ge-
fiinden hat, wird gelagert. Herr Grunder schlàgt sein Buch auf
und sucht ein kurzes Lied aus. Dièses liest er sodann vor und die
Schiller mïissen jede Strophe Môrtlich libersetzen. Sowie jeder
den Sinn verstanden hat, musser das Lied auswendig lernen, was
etwa eine halbe Stunde Zeit in Ânspruch nimmt. Sobald es
« knappt » gibt Herr Grunder die Mélodie an und ailes muss mit-
singen. Nach einiger Uebung geht das Lied tadellos und es ist
eine wahre Freude es anzuhoren: man môchte fast glauben, die
Sânger wàren deutsche Studenten. Das jetzige Modelied ist das
weit und breit bekannte :
Der Mai ist gekommen.
Die Baume schlagen aus.
Da bleibe wer Lust hat
Mit Sorgen zu Haus.
Dank dieser ausgezeichneten Méthode des Herrn Professor
Grunder sind die Schiller mit dem Deutschen viel vertrauter ge-
worden und die Worte kommen nich mehr so aengstig heraus wie
frïiher. Herr Professor Siinger hat sich ebenfalls als ein aus-
gezeichneter und sehr eifriger Lehrer erwiesen ; er hat viel zum
Fortschchritte des Deutschen beigetragen; ihm verdanken wir es im
grossen Masstabe, dass die Sprachlehre und besonders die un-
regelmàssigen Verba. die doch so schwierig sind, viel besser sitzen
als frïiher. Was Herrn Professor Thiry anbetrifft, so kennt wohl
jeder seine rastlose Tiitigkeit, die er der Ecole des Roches seit Jahren
Nvidmet ; jeder weiss auch was er fiir sie getan. und es wàre tiber-
fliissig es hier noch einmal ruerwàhuen.
25
358 LE JOURNAL DE l'ÉCOLE DES ROCHES.
Dank dieser Hingebung von seiten der Herrn Professoren Thiry,
Sànger iind Grunder konnten, wie ich schon sagte, die Erfolge
nicht ausl)leiben. AVahrend dieAnslalt im vergangenen Jahre nur
zwei deutschsprechende Schiller zaehlte, so gibt es jelzt deren
mehrere. Die besten unter diesen sind John Waddington, Goelz und
Krijanowski, dann kommen Pierre Monnier, Pierre Bouthillier,
Pierre Garreau, Raymond Prieur nnd Smorszewski. Was die
Fortschritte anbelangt, so sind, nach den Erkundigungen, die ich
eingezogen habe, besonders hervorzuhel)en : Robert Delmas, Pilon-
Fleury, René Loubet, Ernest Franzoni, Robert Gillet, Pierre Guiraud,
Guy Carron de la Carrière, Maurice Tailhades, Jean Collin, Louis
Nozal, Francis Triboulet, Gilbert Trihoulet und G. Filleul Brohy.
Zum Schluss sei noch erwàlit, das die « Ecole des Roclies » in
dem diesjâhrigen Konkurs fiir deutsche Sprache, an dem sâmtliche
Privatschulen Frankreichs teil nahmen, wieder den ersten Preis da-
vongetragen hat.
End. Grigorovitza.
Cours sur l'Histoire de l'Art.
MM. des Granges et Storez ont fait, cette année, une innovation
très heureuse, et qui eut un véritable succès : un cours sur l'Histoire
de l'art. Tour à tour, ils nous ont exposé leurs théories, et nous ont
expliqué les difTérentes écoles, sans toutefois enchaîner le jugement
de chacun. Lun, plus savant en technique, l'autre, plus lettré, se
sont maintes fois querellés sur des questions d'art, et nous ont ainsi
offert l'amusant spectacle de rivalités... professionnelles. Nous
avons constaté également avec plaisir que la méthode de la Science
sociale, prônée à si juste titre par M. Demolins, a trouvé son appli-
cation dans ces cours qui ont éclairé l'art des différents peuples par
l'étude du lieu, du climat et du travail. Celte inlluence de la nature
sur le développement artistique d'un peuple a été immense, et a
ouvert à nos esprits des perspectives nouvelles de goût et de com-
préhension,
M. Storez définit la beauté : l'exaltation de la fonction. Cette idée
est particulièrement opportune dans un temps où Edouard Détaille
nous donne : « lEnvolée vers la gloire », coupée par deux colonnes
du Panthéon, œuvre mal placée s'il en fut. Partant de ce principe,
M. Storez nous a montré la beauté toute moderne d'un cuirassé,
d'une auto, ou d'une locomotive. Ainsi, tout le long du chemin, nous
avons pu admirer et goûter des idées neuves et vraies qui ont allumé
DisPûsiTiijN DE Lv SAi-LE l'oLA LF. cuLT.s DiiisTdinF. DE i.'akt (L'art Cil Extrêmc-Orient).
Di5i><i<nioN DE I ^ -^U-ir. l'dii; i.E (Oins D'iii>iOii;E Di; l'ai;t I/arl au mv*^ î^iccle).
360 I.E JOUHNAI,
dans notre nuit des (lambeaux. Les conférenciers nous ont enseigné
le mépris de l'art moderne, du truquage artistique et l'amour de la
beauté véritable, qui ne se rencontre plus que trop rarement à l'é-
poque actuelle.
Je ne veux pas entreprendre de résumer en détail toute cette série
de conférences; je voudrais simplement en dégager l'orientation
générale.
Tout d'abord, M. des Granges nous a exposé les premières mani-
festations artistiques connues, les grafitti trouvés dans la vallée de
la Dordogne; puis nous avons vu défder sous nos veux, tour à tour,
l'Egypte, ses pyramides gigantesques et ses- sculptures étonnantes
de vie et de réalité; l'Assyrie et la Chaldée aux palais prestigieux;
la Perse, dont les taureaux et les frises ornent le musée du Louvre;
la Phénicie et la Judée. Puis M. Storez essaya de nous initier aux
arcanes de l'architecture grecque et de ses styles variés. Il nous
montra l'exaltation de la fonction dans ces temples proportionnés
aux dieux qu'ils doivent abriter. Reprenant, dans une autre confé-
rence, la (Irèce comme sujet, M. des Granges nous a fait connaître
les principaux sculpteurs, les Polyclète, les Phidias et les Praxitèle,
puis il nous a entretenus de la peinture et delà céramique grecques.
De là, passant à Rome, nous avons apprécié la grosse influence de
la Cloaca Maxima sur le moyen âge français, puis nous avons admiré
les descriptions du Colisée et des Thermes de Caracalla.
La conférence suivante était consacrée à l'art byzantin et à son
intluence sur l'art russe, au moyen âge. et à l'art musulman. Puis
nous avons suivi la comparaison de l'art roman et de l'art gothique.
M. des Granges a mis à profit un cour.s sur l'Italie au xvi^ siècle pour
nous faire part de ses réserves contre la Renaissance, et en parti-
culier contre Cellini et Bramante. Léonard et Raphaël ont trouvé
grâce à ses yeux et il nous fait d'eux un tableau exquis et enthou-
siaste; mais ce qu'il admire le plus chez Raphaël ce sont les Vierges
douceâtres et grasses que celui-ci peignit à Florence. Enfin, il nous
explique comment la chapelle Sixtine est un contresens, car elle
force le visiteur à se donner le torticolis en regardant son plafond.
Ainsi, à peu près seuls de l'immense production de la Renaissance
italienne, ces trois noms sont à retenir, encore sont-ils gâtés par des
fautes incompréhensibles. Heureusement nos maîtres ne nous ont
pas habitués à les croire sur parole !
Dans le cours consacré à l'École flamande, M. Storez a su nous
faire comprendre quel profond mépris il avait pour nous, pauvres
ignorants, incapables de comprendre Rembrandt. Mais il a expliqué
l'œuvre de ce génie avec une justesse incomparable, et nous a
DE L LCOI.E DES ROCHES.
■Mil
rendus plus aptes à saisir l'art du maître. Parlant rapidement du
xviii^ siècle, il a fait défiler devant nous l'œuvre charmante et mièvre
de cette époque, en nous montrant tour à tour la statuaire, la pein-
ture, l'ameublement et toutes les formes de l'art décoratif.
Enfin, dans une dernière conférence qui fut l'apothéose finale,
M. des Granges nous a parlé du siècle de David, de Delacroix, d'In-
gres et de Corot, de Millet et de Rude. 11 nous a montré la froideur
compassée du chef de l'École néo-classique, l'éclatant coloris de son
rival, puis l'originalité des Gros, des Meissonier, des Géricault, des
Delaroche, des Bouguereau, des Bonnat, des Rotlin et de tant d'au-
tres qui ont illustré ce siècle. Il a terminé par une touchante péro-
raison morale, en nous faisant remarquer que, dans la vie, il y a
autre chose que l'art.
Ce qui a encore augmenté le charme de ces causeries, ce sont les
illustrations abondantes disposées dans la salle. Les conférenciers
ont pu placer sous nos yeux les œuvres les plus remarquables des
époques et des artistes dont ils parlaient, et sont ainsi parvenus à
rendre ce cours extrêmement vivant et pittoresque.
Bref, chaque séance fut pour nous un véritable régal, et nous ne
saurions trop remercier MM. des Granges et Storez du brio et de
l'entrain avec lesquels ils ont mené une tâche aussi délicate.
Pierre Moxmer.
LE « DESSIN LIBRE »
Nous ne reviendrons pas,
cette année, sur la défini-
tion du « dessin libre » ;
cette définition, nous avons
essayé de la donner dans le
Journal de l'École de l'an
dernier. D'ailleurs, ce titre
importe peu; ce qui nous
tient au cœur, c'est la chose,
et, de cela, il nous plait tou-
jours de parler. Nos tenta-
tives de Tannée dernière se
sont précisées; les élèves, un peu surpris d'abord de la liberté
donnée, n'ont pas osé s'en servir; il reste encore bien ;\ faire
COMHAT DEV\NT INF. VILLE HOMAINE
(J. lir.LEDr.n).
362 LE JoruxAL de i/école kes kocues.
en ce sens et la question « Monsieur, qu'est-ce qu'il faut faire? »
n'est pas encore près de disparaître du langage courant.
Cependant, et notons cette tendance, il nous a été possible
d'exposer cette année des panneaux attribués à l'œuvre d'un
seul élève, et ce résultat n'est pas sans nous apporter un certain
réconfort. L'initiative artistique semble naître et nous tenons à
remercier ceux de nos élèves qui nous en ont donné les marques
les plus apparentes comme Jean Brueder, Lyautey, Tassu, Lou-
bet, Jappy et Henri Ferrand. L'exposition nous a permis de voir
nous-mêmes les caractères propres à chacun de ces élèves, qui
sont un peu leurs maitres. J. Brueder, dans des tonalités fort
délicates, jamais heurtées, nous a donné quelques scènes d'his-
toire assez bien composées. De nombreux défauts seraient à
signaler, mais il est entendu que nous avons aflaire à de jeunes
garçons qui consacrent au dessin tout au plus deux heures par
semaine. Betenons donc les qualités; quant aux défauts, nous
essayerons de les corriger ensemble. Ce qu'il faut noter, c'est
l'amour de Jean Brueder pour les scènes de l'histoire romaine,
poussées peut-être trop à la caricature. Il semble que les dessins
humoristiques de Sauvaire l'aient trop impressionné, mais je ne
pense pas que ce soit là la véritable nature de J. Brueder. Ses
études de Heurs, cerlains détails même de ses grandes compo-
sitions dénotent chez lui un certain souci de l'ensemble, du
cadre, éléments que Sauvaire néglige plus volontiers. Et puis,
ce qui distingue ces deux élèves, et qui est tout à l'honneur de
J. Brueder, c'est le choix des couleurs et leur juxtaposition
toujours harmonieuses. Les valeurs, chères à 31. Dupire^ sont
aussi mieux observées. Espérons que. l'an prochain, J. Brueder
nous apportera des études poussées d'après nature, son ima-
gination n'y perdra rien, au contraire, et ses compositions ne
feront qu'y gagner, appuyées quelles seront sur une documen-
tation plus précise.
Lyautey, moins adroit peut-être que J. Brueder, est plus vigou-
reux dans ses procédés d'expression, son dessin manque d'a-
dresse, mais ses couleurs brillantes en font un chgne émule de
J. Brueder. Très hésitant au commencement de l'année, Lyautey
362 bis.
^^^JSSyK
/f
CI
S
l<*--'î>^î
DESSINS niar.vES de m. stouez.
36^2 ter
KTLIiE DE CONTRE-.IOrU (Cliclu' ilc FuANV.OM ).
TltAVAlX I>E |•I!IMEMI•^ (ClicllC clO PiciTe LaTIF).
.E JOL'HNAL DE L'ÉCOLE DES HOCHES.
363
NTCKE DE CICEUON A ROME J. BnUEDEI'.}.
s'est de plus en plus affirmé, d'abord dans une composition qui
décore actuellement l'armoire de notre salle de dessin, puis,
dans une étude d'après un jouet d'enfant qu'il a foi t bien inter-
prété et dont les jolies har-
monies en jaune étaient
pour l'œil une vraie joie.
Les essais de composition,
vers la fin de l'année, fu-
rent peut-être moins heu-
reux ; il s'est heurté à
des difficultés qu'il ne
manquera pas de vaincre
l'an prochain. Il n'en est
pas moins vrai que cette
audace de représenter une foule au pesage, contemplant le
cheval vainqueur tenu eu main par un jockey, cette audace il
ne l'aurait pas eue au début de l'année, et c'est de cela surtout
qu'il faut le féliciter. Ce qu'il nous plait de développer avant tout
chez nos élèves, c'est le désir de représenter ce qui les inté-
resse; une fois que ce désir est né, les procédés pour le satisfaire
sont laciles à trouver, ils varieront avec les tempéraments pro-
pres à chacun d'eux. Il est parfaitement inutile que Lyautey
emploie les procédés de J. Brueder et que celui-ci essaie de
ressembler à Sauvaire-Jourdan.
Jappy, bien qu'àté de treize ans et demi, nous a donné une
série d'aquarelles dénotant beaucoup d'inexpérience certes, mais
où les qualités de composition et de coloration ne sont pas sans
nous faire penser aux bonshommes, aux fleurs naïves qui déco-
rent si agréablement les faïences bretonnes. Quelques-uns des
dessins de Jappy nous rappelaient des objets polonais ou russes,
et c'est pourquoi nous nous plûmes à les rapprocher dans notre
exposition de cette aimée. A côté do Jappy, nous tenons à signaler
quelques dessins d'un enfant de cinq ans. H. Rigault. De cet
enfant, un merle et des pastels de fleurs tout à fait remarqua-
bles. H. Rigault n'est pas élève à l'École, bien entendu, mais
ses croquis, rapprochés de ceux de Jappy, nous font croire qu il
3Ôi LE JOURNAL
pourrait souvent remporter la victoire sur beaucoup de nos gar-
çons plus âgés.
Tassu et Loubet ont des aptitudes très différentes. Tassu
préfère les couleurs froides; le tempérament plus méridional
de Loubet le porte vers de plus vives couleurs. Mais l'un et
l'autre se découragent très vite. Tassu, moins adroit que Loubet,
peut cependant, quand il est bien disposé, manier fort agréable-
ment le pinceau et certaine branche de pin très rapidement
exécutée dénote chez lui des dispositions qui ne manqueraient
pas de se développer rapidement avec un peu de persévérance
et de travail.
Loubet, livré tout à fait à lui-même, représenterait plus volon-
tiers d'élégantes silhouettes féminines; son envoi au Salon de
cette année, nous est une garantie que cette insinuation n'a
rien de téméraire, les chapeaux cloches ou à la Gainsborough
font son bonheur. Loubet a le souci de l'élégance, mais il sait
aussi, quand il le veut, étudier sérieusement une fleuret en tirer
un parti décoratif. Un jour même, piqué au jeu, il fit, en quel-
ques coups de pinceaux et absolument de mémoire, un fort beau
perroquet qui n'avait rien de factice. Il ne descendait pas d'un
chapeau, mais bien d'un perchoir et il me semble avoir vu autre-
fois son frère au Jardin d'Acclimatation.
Henri Ferrand : il nous coûte de ne pouvoir dire de ce garçon
si admirablement doué tout ce que nous pensons. H, Ferrand
n'a jamais donné sa mesure. Ce joli chandelier que nous
avons exposé, et qui était certainement, bien qu'inachevé, une
des œuvres les plus « distinguées » de notre petite Exposition,
ne peut nous donner une idée de ce qu'Henri Ferrand pourrait
faire s'il voulait se donner un peu de peine. Plus doué peut-être
que son frère Georges, Henri possède, à un degré beaucoup plus
intense, cette belle indifférence pour tout effort un peu pro-
longé. Je ne veux pas dire par là qu'Henri Ferrand soit pares-
seux, aucun de nos élèves ne travaille davantage et ne produit
plus, mais en l'espace d'une séance, Ferrand fera quatre ou cinq
dessins très habiles, mais qui ne le satisfont jamais, et ceux de
ces dessins que vous avez pu voir à notre Exposition sont ceux
DE L ECOLE DES ROCDES.
305
DlCdHATION D LN
PANNEAU d'armoire
(.1. Brieder].
que j'ai pu enlever rapidement avant qu'il ne les ait déchirés,
ou malheureusement bariolés d'un trait de plume ou d'un
coup de pinceau. Il faut savoir vaincre cette première impression
qui nous pousse à détruire aussitôt nos tentatives de représen-
tation de la nature, quand nous trouvons ces
productions inférieures.
Sans doute cette première impression prouve
un sentiment très vif d'admiration pour la na-
ture; mais c'est un aveu d'impuissance, et ce
dernier sentiment est inférieur au premier. Il
ne faut pas désespérer devant l'obstacle, il faut
acquérir l'énergie de le surmonter; renoncer à
la lutte est un signe de lâcheté. Un dessin com-
mencé doit être fini ; TefTort que nous faisons
alors pour le terminer, ne transformera pas
notre oeuvre en chef-d'œuvre, mais il nous
permettra de surmonter beaucoup plus aisément les difficultés
de l'œuvre suivante, et c'est par une série d'efforts que l'on
parvient à la victoire finale.
Je ne voudrais pas terminer cette revue rapide de mes élèves,
sans parler de garçons comme Valenzuela, Latif, Bouthillier,
Sauvaire, Giraud. etc., mais outre que cette nomenclature
risquerait d'être monotone, j'ai voulu surtout insister sur ceux
qui m'ont apporté un ensemble dénotant des qualités d'initia-
tive, ou dont il n'a pas été parlé à propos du Salon de l'École.
Remercions en passant l'initiative prise par M. et M'"' Jenart.
Les menus qu'ils ont demandés à leurs élèves pour la première
communion ont mis en lumière les qualités d'étude et de com-
position de Valenzuela. .Je ne cite que celui-lîi, car il fut un de
ceux qui apportèrent aux chefs de maison du Vallon la plus
jolie récolte de fleurs. Il est à noter en effet qu'auparavant,
Valenzuela ne travaillait pas beaucoup en classe; il a suffi de
cette demande de réalisation pratique pour immédiatement
développer chez lui des qualités latentes. N'en est-il pas de
même des hommes? L'art pour l'art ne convient à personne,
grands et petits aiment voir la réalisation pratique de leurs
3(50
LE JOURNAL
efforts, et c'est pourquoi nous ne saurions trop encourager les
chefs de maison à suivre l'exemple de M. et 31"" Jenart. Que
les dames de l'École nous demandent des motifs de dentelles,
de tapisseries, avec des mesures bien déterminées et en nous
indiquant les impossibilités provenant du travail ; que les profes-
seurs de littérature, d'histoire, de géographie autorisent nos
élèves, exigent même que les cahiers soient illustrés, ainsi que
les devoirs qui impliquent des descriptions naturelles. Les
Américains nous ont dès longtemps précédé
dans cette voie; ne soyons pas perpétuelle-
ment à la remorque des autres nations; que le
dessin devienne vivant, prenne place partout à
l'égal de l'écriture. Le dessin ne précède-t-il
pas, en effet, l'écriture chez ienfant comme
chez les peuples primitifs. Pourquoi le reléguer
dans une classe spéciale, généralement décorée
de froides représentations en plâtre qui ne par-
lent pas à l'esprit de l'enfant? Pourquoi s'obs-
tiner à considérer le dessin comme une mani-
festation réservée à quelques initiés et qui
demande avant tout une impeccable perfection
et une imitation servile de chefs-d'œuvre con-
sacrés? L'École des Roches doit se distinguer des Écoles d'art
proprement dit, qui n'ont souvent d'art que le nom, en ceci
qu'elle nous donnera peut-être des industriels capables de re-
nouveler le stock de nos modèles qui nous classent bien après
des nations comme la Suède ou le Danemark, des artistes
capables de rivaliser avec les Anglais ou les Allemands. Dans
ces pays, il y a longtemps que les procédés d'éducation artis-
tique que nous conservons jalousement sont abandonnés. Il y a
bel âge que la couleur est employée par les enfants et combien
adroitement ; il y a longtemps que l'initiative artistique est
rendue aux élèves et c'est ce qui explique le succès croissant des
industries d'art étrangères. Promenez-vous avenue de l'Opéra,
vous ne rencontrez que maisons d'art étranger. Liberty, les
délicieuses faïences de Copenhague; comme éditions d'art, Bren-
ETUDE DE KOKCE
(J. Briedeh).
DE l/ÉCOLE DES ROCHES. 307
tano's avec ses jolies reliures; en mobilier, Waring and Gillow,
Mapple: les Hollandais même viennent souligner notre infé-
riorité; Amstelhock voit ses meubles si simples et si originaux,
dans le bon sens du mot, achetés très chers par les amateurs
qui ne peuvent plus soufTrir les meubles perpétuellement
Henri II, Louis XV, ou Louis XVI, que fournit le faubourg Saint-
Antoine, ou l'abominable modem-style, qui n'a de moderne
que le nom.
Il est temps, grand temps, de développer l'initiative artistique
chez nos enfants, il le faut sous peine de disparaître du mar-
ché, et c'est exprès que j'insiste sur ce côté mercantile de l'art.
Nos maisons s'encombrent d'objets achetés à l'étranger ; il est
temps de rendre à notre j^ays cette liberté féconde qui nous a
donné autrefois un prestige sans égal et que nous perdrions sans
retour si nous nous laissions séduire par les théories officielles. 11
faut attaquer le mal à la racine, il faut développer dès l'enfance
le sentiment artistique qui existe chez presque tous les enfants,
mais pas trop de grammaire, plus d'idées. Les compositions de
prix de Rome sont fort bien dessinées, mais elles sont vides de
pensées, elles ne vaudront jamais le sentiment d'art intense
qui se dégage des tableaux moins corrects peut-être du moyen
âge. Attachons-nous moins à la forme, attachons-nous au fond.
Victor Hugo faisait des fautes d'orthographe, ce fut pourtant un
grand poète ; l'impeccabilité de la forme ne fera jamais un chef-
d'œuvre. Sans doute il faut l'un et l'autre, mais le fond im-
porte encore davantage, et c'est cela que nous voulons, dans notre
petite mesure, développer chez nos élèves.
Maurice Storez.
L* (c ESPERANTO A LECOLE
L' « espéranto » avait été prêché et enseigné à l'École, il y a
deux ans, par notre collègue M. J. Durand; mais seuls quelques
professeurs s'y étaient alors initiés. L'un d'eux, défmitivement
gagné depuis lors à la cause de la « langue auxiliaire interna-
368 LE JOURNAL
tionale » par rexpérience saisissante du Congrès de Boidogne-
sur-Mer (1905), où des hommes de tous les pays se sont en-
tretenus couramment et compris comme si la Tour de Babel
n'avait jamais existé, a tenté cette année de convertir quelques
garçons.
Chargé en seconde de lensei.enement du latin, il abordait
Virgile vers le milieu de février; et ses petits élèves semblaient
un peu déconcertés par ce premier contact avec la poésie la-
tine. Or, il existe de YÉnéide une traduction en espéranto,
exacte au point de suivre l'original vers par vers '. Le profes-
seur autorisa l'emploi de cette traduction, et proposa aux gar-
çoDS de leur enseigner Fesperanto en dehors des classes. Ils
acceptèrent; et jusqu'à la fin du terme, chaque samedi soir, le
salon des Sablons réunit, de 8 à 9 heures, un petit groupe de
10 étudiants attentifs et amusés. Il y eut cinq ou six séances :
cela suffit à ces enfants pour acquérir les principes de cette
langue logique et harmonieuse, à laquelle d'ailleurs leur édu-
cation latine les préparait singulièrement.
Les réunions furent interrompues par les vacances de Pâques,
et n'ont pas repris depuis lors. Cependant, l'espéranto n'est
pas abandonné. Plusieurs des jeunes adeptes persévéreront,
j'en suis convaincu. Que l'occasion vienne (et les occasions se mul-
plieront, avec la diffusion grandissante de l'espéranto dans le
monde scientifique et commerciali, et ils retrouveront sans
peine l'initiation une fois acquise. Déjà l'un d'eux a commencé
à correspondre en espéranto avec un de ses oncles, et c'est
pour son plaisir qu'il lisait l'autre joiu^ dans le texte original
les pages émouvantes où le D' Zanienhof raconte l'histoire de
son invention : la première idée, conçue dès l'enfance, et dès
lors perpétuellement obsédante, les railleries subies, les tâton-
nements, le travail obstiné dans le silence et dans l'isolement,
et enfin la publication, il y a aujourd'hui 20 ans, du petit livre,
modèle définitif, Fundamento intangible.
Mais Fesperanto a été tout récemment enseigné à toute
1. Encldo, tradukita de D"' Vallienne, Hachette Kaj K».
DE l'École des rocues. 309
FÉcole réunie dans la grande salle du Bâtiment des classes, par
une parole exceptionnellement autorisée. M. Carlo Bourlet, pro-
fesseur de mathématiques à lEcole des Beaux-Arts et au Con-
servatoire national des Arts et Métiers, et fervent adepte de
l'espéranto, venu pour inspecter nos classes de sciences, a bien
voulu exposer à nos élèves, avec une clarté persuasive et par-
fois plaisante, l'utilité de la langue auxiliaire et ses ingénieux
principes. Cette brillante leçon, très écoutée et très applaudie,
a préparé le terrain pour le travail de l'an prochain.
Dici là, nous l'espérons, quelques-uns des auditeurs retrou-
veront M. Bourletau prochain Congrès de Cambridge, et ce sera
la leçon des faits qui là-bas les instruira.
H. T.
Debating Society.
Séance d'ouverture le 6 décembre. — M. Bertier définit le l)ut de la
Société : initier les aînés aux grandes questions actuelles, leur ap-
prendre le respect des opinions différentes des leurs et la tolérance,
les former à la parole.
Le bureau est formé d'un président et d'un trésorier nommés au
vote : Jacques Musnier et Marcel Planquette, et d'un secrétaire de
séance.
/'■*' séance. — M. Bertier : Rôle social de la pauvreté.
M. Massoutié : Rôle social de la richesse.
2'^ séance. — Oct. Menïré ; Pour les éludes latines.
Jacques Hervey : Contre le latin.
3'^ séance. — René Lorillox : Pour la guerre.
Eudoxe Grigorovitza : Pour l'arbitrage.
4" séance. — Robert Delmas : Pour l'allemand.
H. Jéqi'ier : Pour l'espagnol.
5* séance. — M. Trocmé : Pour l'espéranto.
* Guy TiiURNEYSSEN : Contre l'espéranto.
6^ séance. — J. Despi^ngues : Pour la centralisation.
M. Planolette : Contre la centralisation.
7* séance. — Faut-il coloniser?
M. Jenart : La colonisation en Afrique du Sud.
J. Hervey : L'émigration au Canada, aux États-Unis.
II. Jéquier : Pour l'Argentine.
III
liA SECTIO.X fî»PEClAL.E:
NOS EXCURSIONS AGRICOLES
Nous avons suffisamment insisté, dans les deux derniers nu-
méros du Journal, sur la façon dont nous comprenions l'ensei-
gnement de ragriculture, pour ne pas y revenir à nouveau.
De nombreuses visites d'exploitations agricoles et d'usines
nous ont permis de varier les travaux suivis à la ferme et
d'éviter ainsi la monotonie, tout en étendant le cycle des con-
naissances agricoles de nos garçons.
Nous avons trouvé partout le meilleur accueil chez les agri-
culteurs et industriels de la région, et nous sommes heureux
de leur rendre ici témoignage.
Voici un extrait du carnet de route du terme d'automne.
Vendredi l'-} octobre. — Ferme du Bois-Josse. Récolte des
betteraves. Rendement.
Lundi 15. — Ferme des Marnières. Battage du blé. Machine
à battre avec plan incliné. Parc à volailles. Incubation.
Jeudi 18. — Boissij-le-Sec. Labour à la brabant double : exé-
cution des planches. Conditions d'un bon labour.
Vendredi 19. — Ferme de la Haute-Equerre. Broyage des
pommes, cuvage, extraction du jus et rémiage. Semoirs en
lignes : réglage de l'écartement des tubes. Distributeur d'engrais
à hérisson.
LE JOURNAL DE L"ÉC0LE DES HOCHES. '411
Lundi '^^2. — Ferme de la Noé, près Rugles. Vaches Ijretonnes.
Élevage. Biberons pour rallaitement artificiel. Enfouissement
et action des engrais verts.
Vendredi 26. — Ferme de la Mancelière de M. Coyot. Beaux
percherons de robe noire. Cheval race anglaise de pur sang.
Examen du cheval. Dindons blancs, oies de Toulouse, pintades,
canards du Labrador, pigeons divers : bisets, paons, culbu-
tants.
Lundi 30. — Moulins à cylindres de Poelay. Boue hydrau-
lique, plansiclîter, graine d'acacia utilisée pour le dégommage
des tamis de soie.
Mercredi ,>/. — Matériel agricole de M. Deslandres, mois-
sonneuse-javeleuse, moissonneuse-lieuse. Faucheuse. Bateau à
cheval. Cultivateur canadien. Semoirs, etc.
Vendredi 2 novembre. — Moidins de Chàteau-Thierrij . Moteur
à gaz pauvre : le Fram. Blutage. Comparaison entre les meules
et les cylindres.
Lundi .5. — Domaine de Montuel. Écuries. Basse-cour. Ins-
tallations électriques.
Vendredi 9. — Forges de la Madeleine, près Breteuil, reprises
par une société du Nord. Causes de son installation à Bre-
teuil : achat de ferrailles à bon compte. Clientèle étendue
vers l'ouest. Main-d'œuvre plus économique. Concurrence
moindre. Fabrication : fers pour l'industrie, la maréchalerie.
Examen des machines-outils. Laminage.
Lundi 12. — Ferme de la Feuilleuse., près Piseux. Bétail
d'engraissement : maniements. Moutons dishley-mérinos. Dé-
termination de l'âge.
Vendredi 16. — Ferme de M. Patard, près Courleilles. Aller
par la route de Tillières, retour par la vallée de l'Avre. Établis-
sement d'un silo pour betteraves. Sulfatage des semences. Se-
mailles. Réglage du débit.
Lundi 19. — Foire Sainte-Cécile., à Verneuil. Le matin, à
9 heures, vente de 15 génisses importées du Cotentin par M. de
(ilatigny. Choix des vaches laitières. A 2 heures, foire aux pou-
lains. Aplombs. Robes et signalement. Allures. Parties externes
372 I.E JOURNAL
du pied. Tares. Détermination de l'âge. Examen du cheval en
vente.
Jeudi '^"2. — Ferme de la Taillerie, près Mandres. Bergeries :
crèches et râteliers. Soins à donner aux agneaux.
Vendredi "23. — i'sine à gaz de Verneuil. Foyer, cornues,
collecteur, épurateur chimique, gazomètre.
Mercredi 28. — Ahatloirs de Verneuil. Différentes qualités
de la viande.
Vendredi SO. — Exploitation du Bois-Josse. Alimentation du
bétail. Bergeries. Labours : profondeur de la raie. Conditions
d'un bon labour.
Vendredi 7 décembre. — Chavrigny. Moutons dishley-mérinos.
Hygiène de la bergerie. Maladies.
Lundi W. — Fabrique de produits réfractaires de Breteuil.
Tuyaux de drainage.
Vendredi 14. — Etablissement d'horticulture de M. Marchand.
Bouturage. Plantation, Confection des châssis.
Paul Jexart.
CONFERENCES D'AGRICULTURE
Ces conférences sont faites à tour de rôle par les élèves de
quatrième moderne. Elles durent une heure. Voici les sujets
qui ont été traités :
Guy de Coubertin. — La Production chevaline en France.
Léon Forestier. — La Production bovine en France.
Jacques Castan. — La Production ovine en France.
Lucien Riom. — Lu Production porcine; élevage de la chèvre en
France.
Jolin Waddi.ngton. — La Basse-cour.
Guy de Coubertin. — Les Chiens.
Léon Forestier. — Une Ferme bien tenue.
La Ferme du Coteau.
Les personnes qui ont assisté à la fête de l'École ont pu voir, dans
la salle d'histoire naturelle, un avis portant à la connaissance du
DE L ÉCOLE DES ROCHES. ;}73
public qu'une grande ferme venait de se créer près du Coteau grâce
à l'initiative de quelques élèves de cette maison. L'Avis disait aussi
que les bâtiments de cette ferme étaient visibles tous les jours, sauf
le dimanche. iNous avons le repos hebdomadaire.) Je vais donc
lâcher d'en passer en revue les difTérentes parties pour satisfaire la
curiosité de ceux qui ont été privés de la visiter.
A son origine, notre ferme ne comptait qu'un bâtiment servant tant
bien que mal de poulailler; nous avons changé tout cela, et créé
autant de bâtiments que nous avons d'élevages.
D'abord, par une large fenêtre servant à bien aérer, nous aperce-
vons, sur des perchoirs propres et sur le plancher sablé, des poules
de races très pures : des campines, quelcfues Br^ekeles qui ainsi que
les Bresses, fournissent des œufs frais aux élèves. Nos volumineuses
Faverolles saumonées et herminées conduisent en ce moment les
plus beaux et gros poussins imaginables; ils promettent de faire de
forts poulets. Et que dire de nos jolies petites poules naines argen-
tées et dorées qui, au grand désespoir de M. Trocmé, grattent par-
tout dans son jardin. A côté du poulailler, dans une petite cour
sablée, des boites rustiques entourées de panneaux grillagés ser-
vent pour nos poules couveuses.
Montons le talus, nous traversons un petit pré, nous sommes près
de la porcherie. Ne vous imaginez pas c^ue nous avons fait venir
M. Storez pour nous en faire le plan et la faire construire ; cela aurait
coûté trop cher. Plus malins, nous arrivons avec des pelles et des
pioches et nous creusons nos fondations nous-mêmes. Nous allons à
Verneuil, achetons des briques, de la chaux, façonnons des piquets à
la menuiserie et nous voilà au travail. La maison s'élève et quand
elle est d'une hauteur raisonnable, nous formons le toit avec des
planches et de la toile goudronnée. La porte est accrochée, l'auge en
chêne cimentée, le plancher sec, et voilà messieurs les porcs installés.
Nous étions au mois de novembre dans ce temps-là et deux termes
allaient nous suffire pour engraisser nos élèves. Ils étaient cependant
bien petits, car, de la Lorraine, leur pays d'origine, jusqu'ici, ils ont
pu voyager dans une petite cai.sse sur le toit d'une automobile.
Voici leur régime : trois repas par jour, des eaux grasses et des restes
de toutes sortes, de la farine d'orge et des pommes de terre que nous
cuisions nous-mêmes. A Pâques, nous les avons vendus avec un joli
bénéfice au charcutier de Verneuil.
Pendant la période des examens, il vaut mieux ne pas avoir trop
d'ouvrages; aussi remettons-nous à l'année prochaine l'achat dune
nouvelle paire.
En attendant, messieurs les habillés de soie sont remplacés par un
26
liTi LE JOURNAL
magnifique lot de canards de Rouen que nous engraissons; derrière
leur habitation nous avons creusé une mare pour qu'ils puissent
prendre leurs ébats.
Ce n'est pas tout ; comme les établissements d'élevage qui se res-
pectent, nous avons un grand couvoir modèle, nous pouvons le dire
sans crainte. Il comprend 5 couveuses, entre autres une de 200 œufs,
et 2 couveuses inventées par l'un de nous. Toutes fonctionnent
parfaitement, et nous possédons en outre 2 sécheuses-éleveuses
permettant de soigner facilement tous nos poussins et canetons.
Ne va-t-on pas s'imaginer, en lisant ceci, que nous avons bien du
mal, que toutes ces belles races nous coûtent très cher? Point du
tout; rien au contraire ne garnit mieux notre porte-monnaie.
J.-P. W.
L'ENSEIGNEMENT DE LA SCIENCE SOCIALE
Cette année, cet enseignement a été divisé en deux parties :
le cours ordinaire et les conférences du dimanche.
Dans le cours ordinaire, nous avons continué l'exposé de la
science et les élèves ont fait des travaux personnels sur la si-
tuation économique et sociale de divers pays, notamment de
l'Italie, de l'Espagne et du Portugal. Nous nous attachons à
déterminer et à mettre en ordre les répercussions cjui expli-
quent l'évolution des phénomènes.
Les conférences du dimanche s'adressent à nos grands élèves
des classes de première, philosophie, mathématiques élémen-
taires et section spéciale. Elles groupent une trentaine d'élèves.
Le but de ces conférences est d'étudier les questions inscrites
au programme des examens qui peuvent être éclairées par la
science sociale. Nous avons abordé plus particulièrement des
questions de géographie, de littérature, d'histoire et de mo-
rale, en essayant de déterminer l'influence du milieu social sur
ces divers ordres de phénomènes. Nous aurons l'occasion de
revenir, soit dans le Journal, soit dans la Science sociale^ sur
les questions traitées dans ces conférences.
Nous donnons maintenant la parole à trois anciens élèves
DE l'École des roches. 375
de la section spéciale qui, depuis leur sortie de l'École, ont
continué à s'intéresser à nos études sociales.
E. D.
NOTE SUR « L'AVENUE » ET SES HABITANTS
L'auteur de ces lignes, qui est sorti de l'École et de la Sec-
tion spéciale depuis un an, a d'abord fait un stage dans une
maison de construction d'automobile, comme ouvrier, puis
comme employé aux écritures. Ayant ainsi acquis les connais-
sances techniques et pratiques indispensables, il vient d'entrer
dans une maison de commission pour la vente de voitures au-
tomobiles et il travaille « pour le million », comme disent
les Américains. En attendant de lavoir réalisé, il nous adresse
une note amusante sur le monde de l'automobile au milieu
duquel il vit.
E. D.
L'Avenue de la Grande-Armée est peuplée d'un monde à
part qui a ses mœurs et ses habitudes et jusqu'à son langage
spécial.
Tout d'abord, l'Avenue de la Grande-Armée ne s'est jamais
appelée Avenue de la Grande-Armée; c'est tout simplement
« l'Avenue ». Un chauffeur vous dira toujours : « Je vais à l'A-
venue ». Il ne vous dira jamais qu'il va à l'Avenue de la Grande-
Armée; laissons cette appellation aux profanes, encore peu ini-
tiés aux mystères de l'automobile.
Il ne faudrait pas croire que tous les habitants de « l'Ave-
nue » sont étroitement unis par un même lien d'enthousiasme
pour la locomotion nouvelle : oh non! loin de là! Le régime
du clan règne en maître absolu; il divise l'Avenue eu plusieurs
grands partis et en une infinité de petits; chacun de ces clans
possède à sa tête un chef autoritaire. Un des clans des plus re-
doutés est celui des « laveurs de bagnoles » (pour les profanes :
voitures; synonyme de chignole, tacot, clou, etc.). Les « la-
veurs » ne se livrent malheureusement pas à cette opération
370 LE JOURNAL
avec de l'eau : « laver », c'est « voler ». Cette « bande noire »
opère un peu partout et elle revend les voitures volées à des
intermédiaires de bas étage que l'on rencontre dans les petites
rues adjacentes à « l'Avenue ».
Je m'empresse de dire, en passant, que le garage ne subit pas
ordinairement le régime du clan.
Une autre habitude des habitants de l'Avenue est de se la-
menter du matin au soir sur la dureté de la saison : évidem-
ment nous ne sommes plus au temps où une 18 H. se vendait
75.000 francs. On « colle » bien de temps en temps un « tacot »
à « une bonne poire », mais c'est rare, très rare. Il y a ac-
tuellement tellement de 26/i-2 et de 39/78 qu'il faut faire des
prodiges de valeur pour arriver à en vendre. Et puis on a
affaire à des connaisseurs. Le client d'aujourd'hui sait ce que
c'est qu'un cylindre, et il connaît l'existence de la magnéto. 11
ose même vous demander la consommation d'essence. Détail
curieux : le Monsieur qui dépensera 35.000 francs de voiture et
10.000 francs d'accessoires, vous demandera toujours la con-
sommation d'essence; c'est même un signe infaillible pour dé-
couvrir le client sérieux.
De plus, la panne s'en mêle : pas la vulgaire panne sur
route où rien ne vous presse, mais la panne en ville quand
on vous attend au rendez-vous. Six cents personnes se pressent
autour de la malheureuse voiture; les conseils divers pleuvent
autour de vous. Au bout de deux heures de travail, la figure
rouge, les mains noires, vous faites furieusement sauter les
coussins et vous jetez un coup d'œil avide dans le réservoir
à essence : plus une goutte! et c'est pour cela que vous vous
êtes exténués à démonter la magnéto! Comment voulez-vous
qu'on vende des autos dans ces conditions !
Ce n'est pas tout; il y a encore une chose terrible : on ne vend
plus d'accessoires! On a beau faire 62 o/o au chauffeur, on ne
vend plus d'accessoires. Vous demandez la raison aux « mé-
canos ». Avec des clignements d'yeux mystérieux, et un geste
circulaire du bras, ils vous soufflent à l'oreille : « D'ia blague
tout ça; j'connais une bien meilleure marque; c'est la marque
Di; l'écoli: i>f.s rociif.s. .'577
« l'étoiiflé » ! Et vous convenez, d'un air navré, qu'en efl'et la
marque « l'étoufFé » est bien moins chère que les autres!
Vous me direz que, pour vendre des autos, il y a encore la
réclame : les concours de tourisme par exemple. En effet, vous
lisez avec étonnemcnt dans les feuilles sportives que la 15 H.
X... a fait du 115 de moyenne sur le parcours. Ne vous étonnez
pas, cette 15 II. est truquée jusqu'à la " gauche » et, en fait
de 115, elle en fait 90.
Règ'le générale : Il ne faut s'étomicr do rieo; du reste, quand
on est initié aux mystères de la livraison mars, et du modèle
1906 sorti en 1907, et inversement, on (^st anéanti!
Morale : Ne croyez pas que tout ce que j'écris là, c'est pour
me faire de la réclame.
Georges Ferram»,
Ancien élève de la Section spéciale.
UN STAGE EN ALLEMAGNE
Un stage fait à l'étranger, dans une industrie ou une maison
de commerce, donne à nos études un complément pratique in-
dispensable. Mais il n'est vraiment utile que s'il est assez long
et que si l'on possède couramment la langue du pays. Enfin le
jeune Français qui s'expatrie doit avoir déjà des habitudes
d'initiative, sinon il tombe dans le premier piège qu'on lui
tend et borne son enquête à une vue superficielle et distraite du
milieu mondain.
En ce qui me concerne, j'ai fait un assez long séjour en Alle-
magne, divisé en deux périodes : une de six mois près de
Francfort, consacrée à me perfectionner dans la connaissance
de la langue et à acquérir quelques notions de commerce;
l'autre, de môme durée, dans une grande ville industrielle de
la Saxe, où je me suis mis au courant des affaires.
.l'ai peu de choses à dire sur mon premier séjour, sinon (|ue
j'ai beaucoup profité des cours de commerce, grâce à la méthode
remarquable de cet enseignement.
Je me trouvais dans une école qui était censée représenter,
:|78 LE JOURNAL
en même temps, une maison de commission et un comptoir de
fabrique de machines-outils. Les élèves, dans. cette combinaison,
se trouvaient les employés fictifs de ces « firms ».
Cet institut était relié avec une vingtaine d'établissements
similaires, situés à Dantzig, Berlin, Stuttgart, Bonn, Strassburg-,
Brème, etc., qui entretenaient avec nous une correspondance
d'afïaires faisant la base de notre enseig-nement.
Par exemple, une maison d'exportation de Dantzig nous com-
mandait, par lettre, une machine-outil et nous envoyait en
acompte un chèque de Mks 2.000'.
Au reçu de cette lettre, nous faisions les opérations suivantes :
{" L'entrée du chèque était portée au livre brouillard et au livre
de copie. 2° Cette maison nous étant inconnue, nous écrivions une
lettre pour demander des renseignements. 3" Nous accusions
réception de l'argent et de la commande, et offrions de livrer
la machine dans un court délai, à condition d'obtenir le reste
du montant par traite, ou recouvrement.
Tous les services, caisse, correspondance, expédition, étaient
entrés en mouvement, nous enseignant la comptabilité, la cor-
respondance, l'exécution des commandes. De même, pour toutes
les autres transactions.
Muni (le ces connaissances, parlant assez couramment la lan-
gue, j'entrais, en janvier, dans une grande usine fabriquant
des bicyclettes, des machines-outils, des machines à écrire. Le
capital était de 2 millions de francs, le nombre d'ouvriers em-
ployés de 1.000; la production variait entre ï et 5 millions de
francs, les dividendes depuis onze ans ont varié de 16 à 21 %.
Cette fabrique avait des représentants :
1° En Europe : Russie, Autriche, Italie, Espagne, France,
Belgique, Norvège; v
2° En Amérique : Chili, Argentine, Paraguay;
3" En Asie : Kiao Tcheou, Canton, Java, Bombay;
1. Celte lettre était rédigée dans le style purement commercial et la forme était
celle des lettres d'affaires. Le chèque était ordinairement tiré sur une banque de
Bonn, de Brème ou de Hamburg [laquelle banque était en réalité une école comme
la nolrel.
DE L ÉCOLE DES HOCHES. lilU
i° En Afrique : Cap, Zanzibar, Mombasa (Afrique or. anglaise).
Le Caire.
J'ai trouvé, clans cette maison, un accueil excellent, une très
grande amabilité qui m'a facilité beaucoup les choses. J'ai passé
par différenls services, tels que : correspondance, expédition,
comptabilité de la fabrique (salaire, calculs des prix de re-
vient, etc.), comptabilité proprement dite.
Enfin, vers le 30 juin, j'avais terminé un cycle complet d'études
et je quittais l'usine muni d'un certificat, mentionnant la durée
de mon séjour, les connaissances que j'avais acquises, et la va-
leur de mon travail.
Je suppose que si, maintenant, je me présentais à un directeur
d'entreprise et lui donnais à choisir entre un diplôme de ba-
chelier et ce certificat, il opterait sans hésitation pour ce der-
nier.
Il y a donc, dans la vie, des certificats plus utiles qu'un di-
plôme de bachot!
L. G.,
Ancien élève de la Section spéciale.
COMMENT UN ÉLÈVE DE LA SECTION SPÉCIALE
SE TIRE D'AFFAIRE
A M. Edmond Denwlhis.
Londres, le T' juillet inOT.
« Cher Monsieur,
« Je commence à devenir un ancien à Londres, car voilà près
d'un an et demi que j'y habite et environ huit mois que je suis
dans les affaires. J'ai eu assez de chance dans le choix d'une place.
J'avais reçu des quantités de lettres d'introduction et de recom-
mandation et tout cela ne m'avait rien procuré du tout. Après
deux mois de recherches infructueuses, je fis la connaissance
d'un jeune compatriote belge, employé dans une grande maison
de grains, il me donne la liste des maisons qui se trouvent dans
380. LE JOURNAL
le même bâtiment que son bureau (car, à Londres^ un seul
bâtiment, building comme on dit ici, contient dix, vingt, trente
offices).
K J'écris à une douzaine de maisons (firmes), et, à la douzième,
lettre, je reçois une réponse ; on me demandait de me présen-
ter. Je me présente, sans savoir quel était le genre d'alTaires de la
maison, et, après cinq minutes de conversation avec lemanagei-,
j'étais accepté comme volontaire. J'arrive au bureau le lende-
main pour commencer et j'apprends que j'étais dans un shipping
office (affaires maritimes). Cela ne me disait pas grand'chose
alors, j'étais surtout content d'être casé. Mon bureau se trouve
an cinquième étage d'un énorme bâtiment. Ce bâtiment contient
50 bureaux, et 300 personnes environ sont employées par les
ditrérentes firmes. Au rez-de-chaussée, se trouve un immense
hall, une sorte de bourse, où les armateurs et les courtiers mari-
times se rencontrent. Dans le sous-sol, il y a aussi un vaste hall,
pour les marchands de grains. Il y a trois ascenseurs et tout est
construit d'une façon moderne et pratique.
« Mon bureau se trouve dans le centre de la Cité et notre mai-
son fait les affaires en grand. Je n'ai pas l'intention de me desti-
ner aux affaires maritimes, mais je suis content d'avoir débuté
par là.
« Jai d'abord bien appris l'anglais et le General Office Tl'o?'/-.
Ensuite, comme nous ne sommes pas nombreux, je peux suivre
assez facilement la marche des affaires et la façon dont elles sont
traitées. J'ai acquis, de la sorte, une connaissance des affaires
maritimes et de la géographie maritime. Jusqu'ici, je n'ai fait
que la besogne d'un employé : Téléphone à tenir, livres à mettre
à jour, recevoir les visiteurs et clients, etc. Mais, comme je lis
tous les jours les lettres que nous recevons et que nous envoyons,
je me suis vite mis au courant. Et cela m'a profité.
« Le directeur m'appelle l'autre jour et me tend une lettre
venant d'un commerçant de Bruxelles. Celui-ci nous demandait
de lui trouver un steamer pouvant charger, à Rouen, des
pierres à plâtre pour Lisbonne. « C'est une petite affaire et je ne
la prends que pour rester en relations avec ce Monsieur, me
DE l'École des kiilhes. 381
dit le directeur. Vous allez vous en occupei' et tâcher de mi^
trouver un bateau. » El nie voilà monté eu grade. J'abandonne
mon ancien travail et je suis à une J»esogne qui est beaucoup
plus personnelle et intéressante. Trouver un bateau de ce £:eure
n'est pas du tout facile. J'ai dû aller voir des courtiers maritimes
dans la Cité, et écrire à des armateurs, tant en Angleterre qu'à
l'étranger. 11 m'a fallu, en outre, me tenir en correspondance
quotidienne avec mon marchand de Bruxelles et ne lui laisser
voir que le bon côté de lallaire, pour qu'il ne s'impatientât pas
et n'allât pas cbercher ailleurs. On m'avait offert trois bateaux:
pouvant prendre la cargaison a 8 shellings par tonne. Mal-
heureusement pour moi. un concurrent plus habile en offrit
un à 7 G. Naturellement mon Bruxellois a préféré ne payer que
7/6 au lieu de 8 par tonne. Mais j'espère que mon directeur
me donnera d'autres affaires similaires à traiter. Je ne demande
pas mieux, car je complète avantag'eusement mon éducation com-
merciale en travaillant de la sorte.
« Je ne m'ennuie pas beaucoup à Londres, quoique les di-
manches ne soient pas très amusants. J'habite à Balham. quar-
tier de Londres très agréable et près de la campagne. Mon
bureau m'intéresse, je suis membre d'un club de course à pied,
et secrétaire du Club belge; je n'ai donc pas beaucoup de
temps pour m'ennuyer.
« Il faut que je vous parle aussi de ce Club belge que je viens
de créer à Londres. A l'époque où je cherchais une place, je
ne connaissais presque pas de Belges ici et j'avais eu l'idée
suivante : S'il y avait à Londres un groupement ayant pour
but de faciliter l'arrivée et l'installation de Belges, de les aider
à trouver une place, cela me serait bien utile. J'ai travaillé
l'idée, et j'ai élaboré un projet. Mais le tout était de constituer
ce groupement, pouvant fonctionner le plus tôt possible.
Comme je ne connaissais pas trois Belges à Londres, ce n'était
pas très engageant. J'écrivis à un Belge, occupant une situation
très en vue, et je lui demandai s'il ne connaissait pas des Belges
avec qui je pourrais me mettre en relation pour fonder un club.
« Il remet ma carte au Secrétaire de la Chambre de Commerce
LE JOURNAL
anglo-belge, et, peu après, je reçois une lettre de ce Monsieur
m'invitant à aller le voir. J'y vais, je lui soumets mes idées,
et, à la fm de l'entrevue, il était gagné à la cause et nous étions
bons amis. Nous travaillons l'idée et, peu après, ce Monsieur con-
voque une douzaine de Belges qu'il connaissait, pour leur pro-
poser la chose, la discuter et voir les meilleurs moyens pour la
mettre en pratique. A notre première réunion, nous étions
douze : des vieux, des jeunes, tous dans les aOfaires.
« Mon projet de constituer un clul> est admis. On forme le
clujj, un comité provisoire, et nous avons eu depuis des séances
d'élaboration. A chaque réunion, les membres amenaient leurs
amis, si bien que nous sommes à présent une soixantaine. Nous
avons établi des statuts, dont je vous adresse le texte imprimé.
Vous verrez que nous avons deux buts : un but utilitaire et un
but d'agrément. Comme je suis l'auteur du projet utilitaire, je
suis devenu le secrétaire de la section, et j'ai un travail très in-
téressant à faire. En ce moment, j'étudie la question des mem-
bres correspondants. Nous en aurons dans les principales villes
de Belgique, et ils seront à la disposition de toute persoiine dé-
sirant avoir des renseignements sur Londres, ou y venir. Grâce
à nous, le Belge n'aura plus de difficultés pour venir en Angle-
terre. De plus, nous ferons de la réclame, pour l'engager à y
venir, ainsi il sera à même d'acquérir ici les qualités qu'il n'a
pas, à cause de sa formation sociale.
« Notre club est déjà connu en Belgique. Nous avons l'appui
de personnes et de sociétés puissantes. J'espère ([ue, dans la
suite, nous aurons, à Londres, un groupement belge sérieux et
actif, pour créer et défendre les intérêts belges en Angleterre.
(i Nous sommes très difficiles pour les admissions, et nous
n'avons que des membres de premier ordre. Le consul géné-
ral de Belgique, d'autres du corps consulaire, etc., sont mem-
bres; pour un Club qui n'a que (juatre mois d'existence, ce
n'est pas mal'.
1. Club belge a Londres. — J'xlrail des statuts:
Art. 2. — But de In'Société. — Ce but est double, d'agrément et utilitaire.
a) Comme club d'agrément, la Société cherchera, dans la mesure de ses moyens, à
DE l'École des rocqes. 'iH'.i
" Et voilà. Le temps passe, le bon vieux temps de rÉcole
s'éloig'ne toujours. Je donnerais beaucoup pour être encore en
octobre 1902, élève de troisième à TÉcole des Roches. Mais tout
cela est impossible et il faut regarder en avant et non en ar-
rière. N'empêche que si Toccasion se présente d'aller jusqu'à
Verneuil, ce sera avec le plus grand plaisir que j'irai vous re-
voir, ainsi que les quelques vieux camarades qui y sont
encore.
« Veuillez, cher Monsieur, me rappeler au bon souvenir de
Madame Demolins et des professeurs et élèves que j'ai connus
et croyez-moi votre ancien élève bien dévoué.
« Albert Snvers
• Ancien élève de la Section spéciale. »
Cette lettre met en lumière plusieurs points intéressants :
1" L'aptitude à trouver une situation par soi-même^ ce qui est
un bon exemple d'initiative ;
donner à ses membres les avantages ordinaires dont on bénélicie dans les clubs an-
glais. Elle cLerchera à obtenir la jouissance permanente de locaux particuliers, avec
salle de restaurant, café, salle de billard, salons de lecture et de réception, etc. Pro-
visoirement, le Club belge se réunira à certains jours fixes dans un local temporaire.
Le Club organisera aussi des parties musicales, des conférences littéraires et scien-
tiliques. des dîners, etc., et aussi, en été, des excursions. Une cotisation spéciale
pourra être perçue pour couvrir les frais de ces soirées et fêtes, de la part de tous
ci'ux qui y participeront. Les membres pourront y inviter des personnes ctranj;eres
au club, en respectant strictement les art. 6 et 7 des statuts relatifs aux visiteurs.
b) Comme cercle ulilitaire, le Club belge offre à ses membres les avantages
suivants :
l'J Aux membres habitant la Belgique et désirant venir habiter ou visiter Londres,
il facilitera, par tous les moyens en son pouvoir, leur installation en celte ville; il
leur fournira tous renseignemenis utiles sur la vie de Londres, etc.; de plus, à ceux
venant s'y établir, il donnera les renseignements nécessaires, leur facilitant la re-
cherche en Angleterre de la position (ju'ils désirent;
■J" .\ux membres anglais désirant voyager, ou se fixer en Belgique, le Club donnera
toutes indications utiles pour leur voyage, ou leur installation, et notamment les met-
tra en rapport avec les membres correspondants de Belgique dont il sera parlé plus loin
(art. 3 D.)
Art. 8. — Disposilions générales. — Toute discussion publique sur des ques-
tions politiques ou religieuses est formellement interdite dans le Club. Chacun se fera
un devoir dobserver toujours la plus grande courtoisie, au cours des discussions
dans les réunions d'un comité, ou en assemblée générale. Les séances seront tenues
en fran( ais; toutefois, en cas de nécessité, la langue anglaise pourra être utilisée.
384 LE JOURNAL DE l'ÉCOLE DES ROCHES.
2 ' L'acceptation de la première situation qui se présente, afin
de débuter le plus tôt possible et sans perdre de temps, car
la vie est courte. Le plus difficile est toujours de commencer
et on peut ensuite s'élever plus facilement à une situation meil-
leure, grâce aux relations qu'on s'est créées et à l'expérience
acquise. Retenez bien cela, jeunes gens; c'est un grand élément
de succès dans la vie ;
3" La préparation aux affaires par la pratique, ce qui cons-
titue la meilleure des écoles. Parents, retenez bien cela;
4" La préoccupation de créer, en même temps que sa situa-
tion personnelle, une œuvre (T intérêt public : ce Club belge
conçu et réalisé si nettement, si rapidement, si heureusement^
d'une façon que je qualifierais d' « épatante », si ce terme ap-
partenait au style noble ;
5 Et tout cela accompli, au sortir de l'École, par un jeune
homme de dix-huit ans, livré à lui-même, sans aucune rela-
tion et en pays étranger !
Sans être prophète, on peut prédire que ce jeune homme re-
tombera toujours sur ses pieds et saura triompher des difficul-
tés de la vie.
Les deux notes précédentes, rédigées par Georges Ferrand et
Louis Glaenzer, donnent la même impression.
Tout cela permet d'apprécier, dès maintenant, l'orientation
nouvelle donnée par la Section spéciale, comme préparation à
la vie.
E. D.
IV
L.ES «PORTS, L.ES TRAVALX llAilLi:L.i>,
LiES i:XCLRSIO.\i»
L'ÉDUCATION PHYSIQUE
On sait à quelles discussions passionnées donne prise le pro-
blème de l'éducation physique : le jeu libre suffît-il? La gym-
nastique suédoise doit-elle le remplacer ou seulement le
seconder? Faut-il bannir absolument la vieille gymnastique
d'appareils? Ces diseussions nous laissent froids. Nous sommes
délibérément éclectiques.
La vie de plein air — aidée parfois d'une gymnastique respi-
ratoire rationnelle — fait, aux Roches, le fond de l'éducation
physique. Dans leurs heures de liberté — plus rares que ne le
croient les profanes — nos élèves, comme tous les enfants,
courent, jouent, et surtout bicyclettent. Le Touring-Cluh nous
connaît, mais pas encore assez. S'il voyait comme est indiscutée
parmi nous la royauté de la petite fée, il se pâmerait d'aise.
Promenades du dimanche, excursions de demi-terme, courses
improvisées des beaux soirs d'été, jongleries endiablées de nos
gracieux clowns, nous lui devons tout cela, et que de menus ser-
vices encore, que de courses utiles! Voyez-vous, par exemple,
un élève de la Guiche sans bécane?
Le tennisaaussi des adeptes fervents : c'est notre jeu « sélect ».
M. Bell citera sans doute les meilleurs champions. Il les citera,
pour faire les choses honnêtement. xMais M. Bell se plaint, à
juste titre, que nos boys délaissent le cricket pour le tennis
386 LE JOURMAI,
Le cricket est plus éducatif; il exige autant d'adresse, et il
exerce plus de muscles en variant les mouvements et les rôles
des joueurs. Il est plus formateur, surtout en ce qu'il apprend, à
nos jeunes Français à respecter sans mot dire les décisions de
l'arbitre , et à faire tout simplement ceci qui est énorme :
rester, quand il le faut, tranquilles en plein soleil. Si quelqu'un
connaît une meilleure leçon de maîtrise de soi, qu'il me le
dise.
Le cricket est une leçon de solidarité, mais moins forte que
le foot-ball. On nous accuse de snobisme : « Vous prenez, nous
dit-on, des jeux anglais, par aveugle imitation, parce que c'est
la mode ». Voilà qui est archi-faux. Nous avons des jeux anglais
parce qu'ils font de vigoureux biceps, et surtout parce qu'ils ren-
dent les joueurs solidaires les uns des autres, qu'ils combattent
notre individualisme inné, qu'ils nous habituent à tenir compte
du voisin, à lutter pour notre camp, et, dans les matchs, pour
notre École.
Dans la natation, les courses, les sauts, etc.. la formation in-
dividuelle et lamour-propre reprennent leurs droits.
Nous continuons à prendre nos bains dansl'Iton; M. Carnegie
ne nous a pas encore donné de piscine. M. Carnegie nous oublie.
Pourquoi ne pourrions-nous pas l'attendre d'un généreux Fran-
çais? Est-ce que M. André ne nous a pas donné un beau hangar
de gymnastique. Il y a dans ce hangar — horreur! quelques
appareils simples. De grâce, pardonnez-nous, hygiénistes mo-
dernes; accordez-nous du moins les circonstances atténuantes:
toute notre gymnastique française se fait en plein air. La gym-
nastique suédoise fait d'ailleurs le fond de l'enseignement de
M. Perret; tous nos élèves, grands et petits, lui devront plus de
souplesse et de vigueur.
L'escrime a d'assez nomljreux amis, la boxe beaucoup plus
encore, la canne commence à l'aire des adeptes.
Et nul ne s'étonnera que, sur le plateau des Roches balayé
par le vent de mer tueur de microbes, nos boys ne deviennent,
grâce à tous ces sports, des hommes adroits, solides, énergi-
ques.
DE L ECOLE DES KOC.UES.
:ibi
Cela les aide à réussir au bachot, et, ce qui est beaucoup
mieux, à réussir dans la vie.
Nous ne donnerons guère de clients aux spécialistes de la
neurasthénie.
G. B.
6AMES
COMMITTEE
Bélières (captain), Despret, Comaléras, de Séréville, Plan-
quette, M. Bell, M. Coulthard.
Football
Out of eight matches which we hâve played this year, \ve
KUiiPE DE KOOT-iiALL (CHché df LatiO-
liave won six which is very satisfactory. Oiir half backs
were the chief strcngth of thc team, ail thrcc of them being"
388 LE JOURNAL
hard workers, especially Bélières. Our forvvards too played
well together and it was very unfortunate that both de Séré-
ville and Despret were hurt, and so could not play at the end
of the season. The strong- point of the team \vas certainly the
defence. With Davel in g-oal and [>ommey and Delmas back
and our three half backs, it was diftlcult for our opponents to
score. This year we entered for the Championship « inter-
scolaire ». We were defeated by Caen on our ground, by
.3 goals to 1 . The match being played in April, the third day of
the summer terni, many boys \vere absent; only one of our first
eleven boys was playing. The Championship \vas very badly
arranged. Once we travelled to Le Mans a journey of seven
hours) to play against Bretagne and when we arrived, there
were no opponents. Naturally we were given the match but it
would bave been much more satisfactory to bave played.
Next year we shall again try for the Championship, and it is
to be hoped that we shall bave more liick.
In the housc compétitions, the Guichardière beat the rest of
the school, Les Pins being the Champions of the other four
bouses.
Vallon V. Coteau Coteau
Pins V. Sablons won Pins
Coteau V. Sablons Sablons
Pins V. Vallon Pins
Vallon V. Sablons draw
Pins V. Coteau Coteau
MATCHES 1'' XI
A. C. du premier arrondissement de Paris won 11-0
Le 101^ de ligne à Dreux won 6-2
L'U. S. D. à Dreux lost 1--2
L'U. S. D. à Verneuil lost 2-3
L'U. S. D. à Dreux won 2-1
DE L KCOLI-: DES HOCHES.
:im
MATCHHS 2"' XI
Clollège Rotrou à Dreux
Collège Rotrou à Verneuil
won .'î-2
won 11-1
CRICKET
The bad weather lias vcry inueh interfered with the cricket
this year; for days at the begiouing of the term the boys had
to go for runs, as it was impossible to play. The cricket ground
is fairly good, and the team is on the whole the best we hâve
ever had. The batting is our weak point ; most of the boys
are too anxious to score and they begin by hitting at every bail.
BéUères lias played several good innhigs, and in the match
against the Standard, the only one we hâve as yet plajed, Castan
and Ferrand bowled extremely well.
iMuch of the success of the games this year is due to the
energy of Belières as captain. Ile is himself a thoroughly good
sportsman, and lie bas donc his best to encourage his comrades
throughout the whole year. The sports, which were arranged
for the « fête de TÉcole )>, did not take place on account of the
bad weather.
In the house compétition « Les Pins » is the (champion of
the school.
1"^ Rorxi)
Pins
V. Sablons
won Pins
Coteau
V, Guichardière
won Guichardière
Vallon
bye
2"' ROUND
Pins
bye
Vallon
V. Guichardière
EINAL
won Guichardière
Pins
V. Guichardière
won Pins
27
390
LE JOURNAL
School V. Standard.
ScJiool.
J. Démoli ns
et Tomalin b Tomalin
3
b Jefferson
1
Hervey
et Ribal b Jefferson
0
b Jefferson
Ferrand
et Cocks b Tomalin
i)
et Tomalin b Jeagge
14
Pommey
b Tomalin
7
b Jefferson
3
M. Bell'
b Jefferson
0
b Jeagge
3
Belières
et Tomalin b Edward^
; 1-2
cl Shaw b Jeagge
11
Comaléras
b Edwards
1
et Jeagge b Tomalin
7
A\ ashington
b Edwards
3
b Edwards
3
de Poiirlalès
b Edwards
{)
Not out
2
Castan
el and b JefTerson
-)
et Jeagge b Tomalin
4
Thuret
not ont
7
b Jefferson
1
Extras
8
F.xtras
5
Total
43
Total
ai
Standard.
Tomalin
h Belières
15
et Demolins b Bell
't
Jefferson
run out
6
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a
Edwards
b Castan
-2
et AVashington b Castan
0
Jeagge
et Pommey b Belières
0
et Washington b Bell
0
Tomalin Jun.
et Bell b Ferrand
2
cl Demolins
10
Shaw
run out
-2
b Castan
0
Ribal
et Ferrand b Castan
4
b Ferrand
2,
King
cl Bell b Ferrand
0
b Bell
1
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b Castan
1
run out
0
Çocks
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0
et Castan Ferrand
0
Uussell
nol oui
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not out
1
Extras
2
Extras
2
Total
3/«
Total
25
Pins V. Sablons.
J*ins.
Pilon Fleury cl Labussière b Rougeault 8
de PourI
aies
bld Labussière 0
Ferraud
b Rougeault 13
DE L ECOLE DES ROCUE;
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A\'ashingtoii
A. Cintra
Dupas
Nozal
Schiumberger
M. de Paillette
Leplat
F. Cintra
Extras
Adler
Langer
Labussière
Candeira
Thuret
Siou
Rougeault
Jéquier
Smorczewski
Latune
Lagier
Extras
nol out
26
et Adler Labussière
1
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:{
et Sioii b Thuret
4
et Adler b Thuret
1
b Labussière
2
b Labussière
0
run out
0
4
Total
62
m s.
h de Pourtalès
0
run out
3
b Ferrand
;j
et Cintra b de Pourtalès
0
run out
()
b de Pourtalès
0
et and b de Pourtalès
0
b Ferrand
0
b de Pourtalès
0
b Ferrand
s
not out
0
0
Total
Ï4
Coteau V. Guichardière.
Benoit
Tassu
Schiumberger
Pommey
Pillet
L. Riom
Gillet
Lachapelle
R. Riuni
Forestier
Dantas
Extras
Guiritiirdit're.
et Hervey b Foissey
3
b Foissey
0
b Foissey
16
et Foissey et Comaléras
0
b Comaléras
0
b Comaléras
6
et Sauvaii'e b Comaléras
8
b Foissey
-)
b Foissey
(">
run out
i
not oui
0
i
Total
52
392
LE JOURNAL
Coteau.
Lorillon
Foissey
Hervey
Comaléras
Thurneysen
Sauvaire
Spyker
Musnier
Al va r ado
Glaenzer
M. (le Turckheim
Ext ras
i> Pillet 0
rnn out 7
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b L. Riom 10
1) L. Riom 0
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Total.
W
Pins V. Guichardière fFinal).
Guichardière.
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1
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1
Pommey
1> de Pourtalès
1
Despret
et Dupas b Ferrand
0
Didot
et Washington b de Pourtalès
0
Pillet
1) de Pourtalès
3
Gillet
et Dupas b Ferrand
0
Forestier
et Le])lat 1) Ferrand
0
Riom
not out
0
Laehapelle
b Ferrand
0
Extras
;î
Total
10
Pins.
Pilon
De Pourtalès
Ferrand
Washington
Dupas
b Pillet 2
et Gillet b Pommey 10
et Riom b Despret 0
b Despret 0
run out 0
DE l'École des rocues. 303
A. Cinli-a b Desprel I
Nozal cl Didot h Despret 0
Sehluinljeryer et Gillel Poinmey 2
M. de Paillette et Pommey b Despret 7
Leplat et and bld Despret 1
F. Cintra not out 2
Extras fi
Total 31
B. Bell.
LES TRAVAUX PRATIQUES ET L'EXPOSITION DU 30 JUIN
Un de nos visiteurs, qui est devenu un de nos amis. M. Ad.
Perrière, se plaignait l'année dernière de voir aux travaux pra-
tiques quelques élèves en faux-cols. Et il avait grandement
raison.
Un des progrès principaux de cette année a été l'adoption,
pour tous les travaux pratiques, du costume de jeux. Sur toute
la ligne, le mot d'ordre fut : Guerre aux faux-cols; et le faux-col
a timidement disparu peu à peu, se réfugiant parfois dans le
.sanctuaire de quelque Muse : celle de la Musique, ou celle du
Dessin.
Nous avons eu de nouveaux travaux : la planisculpture, grâce
au dévouement inépuisable de M'""" Labussière; la photogra-
phie, dont M. Deslandres fait un art, — nous n'en voulons pour
preuves que sa belle exposition à la fête de l'École, son '( salon »
dejuin, et les gravures de ce journal. — Despret, Franzoni, Latif,
ont, eux aussi, exposé de fort beaux agrandissements et se sont
donnés avec cœur à cet art qui demande à la fois de la science et
du bon goût.
Nous avons mieux outillé notre forge ; nous avons donné au
modelage une salle plus confortable, nous avons enfin, grâce à
de généreux amis, ouvert un beau laboratoire de physique,
où sous les ordres de M. Wilbois et de Jules Demolins, avec
l'aide constante de Thurneyssen, on a fait beaucoup de bonne
besogne.
394 LE JOURNAL
Nous avons reçu pour cette salle de physique et l'achat des
appareils :
de M. Giraud Jordan 1 .000 fr.
M. AVaddinglon oOO fr.
M. Thurneyssen 300 fr.
M. Boulhillier 200 fr.
M. Lorillon 50 fr.
xM. le Ijaron A. de Turckheini, administrateur des usines de
Lunéville, qui ont répandu aux quatre coins du monde de triom-
phantes Croix de Lorraine, nous a donné un splendide moteur
16-20 H. P. 1907. Dans un temps et dans un pays où l'auto n'est
pas seulement une
niiliij iiiiiii tiMiftHiiMi— Il iwiia ■! I * '
mode . mais surtout
'is***îB^B^»a=4L— ir-^Œ imc aide indispensable
^^^I^H^^hIk^^P^^^^Q^^^^^I ^^ l'olDJet d'une indus-
trie prospère, il est
excellent que nos élè-
ves soient initiés à ses
secrets.
Nous tenons à expri-
mer ici et à M. de
Turckheim, et à tous
ceux qui ont contri-
MOTF.lTx DONNÉ P\R M. A. DE TLIICKIIF.IM. DUé à la foUdatioU dc
notre cabinet de phy-
sique, notre très vive reconnaissance.
Nos autres travaux ont continué avec beaucoup d'entrain.
L'exposition du 30 juin, tout à fait réussie, montrait l'inlassable
patience des professeurs et la très grande bonne volonté de
beaucoup d'élèves.
Jamais la menuiserie et la chimie ne furent si riches.
Nous nous réjouissions de mettre en concurrence et en pa-
rallèle notre jeune atelier de la Guichardière et notre vieille
menuiserie de l'École. Mais l'ainée seule exposait. Elle se
chargea d'ailleurs de remplir tout une salle. Je ne sais à qui
seront décernés les prix de menuiserie, mais ce sont les travaux
DE l'École des roches. 395
de G. de la Marque et de Verdet qui m'ont paru les plus soignés.
Remarqué un intéressant essai de Lauer : une boite aux lettres
pyrogravée. Ce qui me permet de réparer un oubli : les élèves de
M. Storez ont fait pendant plusieurs mois quelques essais de pyro-
gravure. Il parait môme qu'ils ont gravé toutes les brosses des
Sablons. Que de beaux elfets pourrait tirer de là une imagination
en veine : sur les applications industrielles des arts — sur la
sagesse des classiques qui prescrivaient de mêler « utile dulci ».
La chimie fit appel au concours du modelage pour construire
une usine d'acide chlor hydrique. Près de cette usine en minia-
ture étaient exposés, dans des tubes à essai, un grand nombre
de produits, tous faits dans notre laboratoire sous la direction
de M. Moulins. Certains noms revenaient souvent, en particulier
celui de Candeira. A ceux qui, s'émerveillant outre mesure,
soupçonnaient un peu notre bonne foi, j'affirme à nouveau que
tout cela fut préparé entièrement chez nous, et presc[ue unicjue-
ment dans ce 3^ trimestre.
Nous n'osons parler des « chefs-d'œuvre » de nos jeunes
dessinateurs, et ils seraient les premiers à rire de notre emphase,
mais que de progrès ils ont faits !
Cronier, Spyker, Thiercelin, chez M. Dupire, Brueder,
Lyautey, Tassu chez M. Storez, commencent àdonnerdes dessins
et des aquerelles très présentables.
Les modelages étaient plus nombreux, plus soignés cjue les
années précédentes. Certains étaient de libres compositions, et
prouvaient beaucoup de bon goût.
M. Fraysse exposait de très belles dissections faites par ses
élèves, leurs collections de minéraux, de coléoptères, etc.. Les
plantes artificielles de M. Leduc furent très remarquées.
La pluie, — une pluie d'une constance et d'une abondance
insolites autant qu'insolentes — empêcha les jardiniers de mon-
trer tous leurs produits.
Nous devons une mention spéciale à John Waddington qui coo-
pérait aux expositions d'agriculture et d'histoire naturelle, après
avoir obtenu au concours agricole de la Ferté-Vidame un
l^"" prix et une médaille d'argent. M'^" Sainte-Marie et M. Ouinet
396 LE JOIR.NAI.
exposaient de jolis travaux de cartonnages, certains travaux
d'adresse et de goût, étaient des objets utiles : porte-brosses,
vide-poches, etc. Pais venaient des tressages de papier utiles à
l'éducation de l'œil et vraies leçons de physique sur les couleurs
complémentaires .
Enfin des applications pratiques — et toujours gracieuses —
du cours de géométrie.
La forge donnait cette année ses premières œuvres utilisa-
bles : la juxtaposition des brillants objets de fer poli et de grilles
noires en fer forgé formait un intéressant contraste.
Nous remarquons encore, dans la même salle, de fort belles
cartes de Berthet, et des cahiers soignés et perlés d'élèves de
M. Ouinet.
J'ai conscience d'avoir oublié bien des choses; j'écris cela
de souvenir et je n'ai pris aucune note.
Ce n'est d'ailleurs pas un palmarès que je fais, pas même
une description de l'exposition en elle-même.
Je n'ai voulu que donner l'impression nette du succès de nos
travaux pratiques cette année.
De ce succès, je félicite et remercie chaudement mes collabo-
rateurs.
G. B.
EXPOSITION ANNUELLE
(Cette exposition a eu lieu le jour de la fête de l'Ecole.)
I. — Exposition d'agriculture.
André Charpextier : Collection de laines : 1" mérinos, 2 " communes, 3° mé-
tis. — Provenance : France, Australie, La Plata. Laines peignées. Fils,
Mèches, Mélanges de laines, Croisé n" 3. — Plan d'écurie simple.
Henri Jehiier : Plan d'une écurie double avec couloir au milieu.
José Co.MALEKAs : DïsposiUon d'une écurie en Argentine.
J. Cande[ra : Aménagement d'une écurie double avec couloirs latéraux.
John W.VDDiNGTox : Collection de graines. Coupe d'un silo de betteraves.
Coupe d'une batteuse en travers. Dispositifs de drainage. Mode d'attaclie
des chevaux. Irrigation par planches en ados (plan).
Guy DE CoLBEUTiN ct Léou Forestier : Plan d'irrigation par rigoles de ni-
veau, exécuté en plastilinc et coloré.
DE L ECOLE DES ROCUES.
:}9i
Louis Faura: Dispositif d'un jardin potager. Coupe d'une batteuse en travers
à double nettoyage.
Jacques Castan : Modes d'exécution des déversoirs dirrigalion : t" Digue
pourvue de deux déversoirs. 2" Coupe d'un déversoir en pierres. 3" Coupe
poniBAiT DK I lu.iTAs, d'après nature (Dessin lie :\l. C.ronier).
d'un déversoir en bois. 4'^ Protection du canal de fuite.
Lucien Rio.m : Plan d'une machine à battre.
II. — Exposition de Sciences naturelles.
1^ Dotauique.
II. DE TuKCKiiEiM : Lcs grauds embranchements du règne végétal.
(i. Siou, F. Latune, m. Vacher : Collection de fruits.
•L Waddington : Collection de graines.
Professeur et Élèves : Évolution d'une plante phanérogame.
Germinations : r^) Monocolylédone, blé. h) Dicotylédone à cotylédons hy-
pogés, lentilles, haricots.
Nodosités des Légumineuses. Les micro organismes tixateurs d'azote.
Quelques plantes parasites.
398 LE JOURNAL
Les cécidies : zoocécidies et pliytocécidies récoltées aux environs de
l'Ecole des Roches.
I\. PiiiEiR : Collection de fleurs.
P. Muscat : Diagrammes de quelques fleurs étudiées pendant le terme d'été.
G. DE CouBERTLN : CoIlcction de feuilles.
A. Charpentier : Herbier de la région.
Professeur et élèves : Les plantes artificielles de St. Leduc.
C. Candeira : Appareil destiné à montrer la respiration des plantes.
2'- Zoologie.
.1. Waddinoton et Valenzuela : Le cœur du mouton.
Maso.n : Anatomie de l'escargot.
— : Anatomie du ver de terre.
— : Anatomie du hanneton.
Valenzuela : Encéphale du mouton.
Foissey, Bourgeois; Mofroy : Anatomie de la poule.
De t*AiLLETTE : Anatomie du rat.
ScHLUMRERGER, BOURGEOIS, MoEROY : Auatomie du chat.
Bourgeois et Moeroy : Collection d'insectes.
Langer, Adler et Sauvaire : Coléoptères.
Sauvaire et DE La Motte-Rouge : Aquarium.
Vandenheuvel : Insectes.
.1. DE Mareuil : Araignée el ses nMifs.
Taiuhades : Crâne de rongeur.
3° Minéralof/ii' cl Paléontolotjie.
i. Waddlxgton : Collection de minéralogie et conchyliologie.
Vandenheuvel : Collection de minéralogie.
G. de Courertix : Minéraux.
Leplat : Histoire des mammifères. Évolution des solipèdes et des rumi-
nants.
4° Jardinage.
J. DE Salnt-^Lvur, Cortada, Clntra, !Mupr,AT, Prieur : Radis. Laitu'fs. Épinards.
Chicorée.
III. — Exposition de chimie.
.]. Langer : Sels de manganèse. Sels de nickel.
E. EcHALiÉ : Sels de mercure.
C. Candeira : Sels de cuivre, de chrome, de cobalt.
— Essais de teinture sur colon.
\\. Sahler : Sels de zinc. Sels de plomb.
R. Gerson : Sels d'étain. Sels de fer.
H. Lariçsikiie : Sels d"étain, de fer, de chrome et de plomb.
DE L ECOLE DES ROCHES.
399
R. Vandenheuvel : Sels de fer. Chlorure d'ammonium.
— Nitrate de potassium. Chlorure de baryum.
. Bruedek : Alun de potasse. Alun de chrome. lodurc de |)lomb.
Boi'BGEois : Sels de chrome.
CiiARLiER : Eau céleste; Alun de chrome.
Cintra : Sels de chrome.
Ch
A.
A.
F.
R.
L.
A.
F.
G.
Benoit :
Sprauel
Thiebaiit
Tribovlet
Triboulet
SmORCZEWïKI
Desplanches :
id.
Alun de chrome.
Bioxyde de plomb.
IV. — Exposition de dessin.
Spyker : Tète de lion, buste du Dante, combat de lézards, ornement renais-
sance, nature morte (d'après le plâtre), vase de fleurs (d'après nature).
Thiercelin : Tète de tigre, tète de lion
(d'après le plâtre), vase de fleurs
(d'après nature) , plusieui^s orne-
ments (d'après le plâtre), croquis
(d'après nature).
Lachapelle : Console gothique (figure
d'après le plâtre), étude de main,
élude de pied, ornement renais-
sance, tète d'enfant, chimère bas-
relief (d'après le plâtre).
Tailhades : Feuille de nénuphar, feuille
de trèfle (d'après le plâtre), plu-
sieurs petits ornements et croquis
d'objets divers.
Valenzuela, Mason, Muscat : Étude sur
la fleur (d'après nature), composi
tions décoratives de bordures et de
menus.
Tassiî, Pusinelli, Laier : Composition
décorative, bordure de pensées,
d'iris, de bluets, d'anémones, etc.
Etienne de Bary : Composition de
lettres ornées, guirlandes, tête de
cheval (d'après le plâtre).
Cronier : Portraits de Freitas et de
Lachapelle, têtes du Dante et de Brutus (plâtres). — Compositions au pastel :
campement de bohémiens, les musiciens ambulants, <' séance de pose »,
mendiant à la porte d'une église, le nouveau professeur. — Xnture morte
au Conté : tête de mort, pipe, pot à tabac.
VASE DK. FLEins (Uessiii (le Tliierceiliu)
'(00
LE JOURNAL
J. Bkueder : Entrée de Cicéron à Rome, combats d(>vant une ville romaine,
panneau darmoire, le lapin et la torlue, une branche de ronces.
Tassi : Branche de pin, pipe chinoise, décoration de panneau, jouet d'enfant.
I.YAiTEv : Un pantin, jouet d"enfant, le pesage, amiral sous Louis XIV.
Jappy : Une lettre ornée, un vase, un merle, décoration d'un bouclier, déco-
ration d'un dossier de chaise.
LouBET : Une lettre ornée, un perroquet, décoration d'une console avec des
fleurs de capucine, un vase arabe.
Sauvaiue : Petites poules d'après des jouets japonais, un pantin.
FF.iir.iES, par II. de Kaisy.
Pu.on-Fleitw : Un pantin.
Giraud : Flacon en porcelaine.
Valenzl'ela : Une tleur.
Latu^ : Une fleur.
H. Fekkand : Un chandelier décoré, études de poissons, un jouet d'enfant,
décoration d'un dossier de chaise.
BouTHiLLiER : Un vase arabe.
Ch. Bosf.H : Décoration d'un cadran de pendule.
DE ViGo : Un pantin.
DESPLA^•cHEs : Un panneau de fleurs pyrogravé.
MoxMER : Critique de l'œuvre du décorateur Meheut, d'après le journal «Art
et décoration ->.
DE L KCOLE DES nOCUES.
m
V. — Exposition de modelage.
I" Etisfiynt'mcnl pri'paratoire.
R. DE Haisy : Ornemenls et feuilles.
Stei.ner : Feuilles de lierre, console, ft^uilles de platane.
V. DE Paillette : Feuilles de platane.
TiLAENZEu : Enfant au flambeau, guirlande, lézard, tète de tigre
.Mason : Tète de tigre, lézard, tète de chien, soleil, tète de mouton.
2'^ Enseignement i^ccondaire.
Et. DE Baky : Composition de deux vases, une console, une frise.
GuiRATD : Encrier, cendrier, dauphin.
Gdmy : Feuilles de lierre, console, vase, encrier, cendrier.
DiPAs : Tète de cheval.
Tassu : Chimère, encrier, jardinière, guirlande, tête de cheval, tète de chien.
PrsixEi.u : Console, tète de cheval, feuilles de chêne, chien.
F.xcRiF.i!, par 1'. Giihaid.
"VI. — Exposition de cartonnage.
S. Naon : Porte-journaux, porle-brosses, baguier en carton, porte-photogra-
phies, pelotes en tapisserie, boîte à mouchoirs, une étagère en verre, un
sachet, tleurs diverses, panier à gâteaux, petits objets en craie taillée et
peinte, personnages et meubles découpés et collés.
M. Pacheco : Une maison grecque avec meubles, une maison moderne, per-
sonnages et meubles, panier à gâteaux, fleurs diverses, un cache-pot, une
étagère en verre, bibelot en craie.
Wi LE JOURNAL DE LÉCOLE DES ROCHES.
U. DE Freitas : Maison et meubles, personnages (terre à modeler et carton),
une étagère, une boîte à mouchoirs, bibelot en craie, fleurs diverses.
P. Pussox : Une étagère, personnages découpés, bibelots en craie peinte et
découpée, fleurs diverses.
A. DE Gyzyckl : Une maison grecque avec meubles et personnages, fleurs di-
verses.
E. Réquéd.vt : Étagère, fleurs diverses.
M. AuBRY : Bibelot en craie.
VII. — Exposition de menuiserie.
G. DE LA Marque : Table à ouvrage Henri II, chaise, galerie à colonnettes et
pieds tournés avec tiroir.
G. Gandeira : Pupitre à musique double tournant sur pied.
L. Smorczewski : Meuble à collection en chêne à sept tiroirs et une sellette
découpée.
E. GiRAUD : Bureau avec tiroirs et ponton.
J. MrsNiER : Étagère à trois étages à colonnettes tournées.
H. Jéquier : Étagère d'encognure chêne à trois étages, colonnettes tournées,
un classeur.
E. DE Bary : Tabouret de pieds en chêne à barrettes.
J. Thuret : Table à ouvrage Louis XV, un porte-potiche, table pliante.
L. Berthet : Tabouret de pieds, étagère rectangulaire découpée.
J. Waddington : Table avec tiroir, chaise de jardin.
E. EcHALiÉ : Porte-potiche dessus tourné à trois pieds découpés.
E. Franzom : Escabeau quatre pieds.
J. ViNXENT : Escabeau à quatre pieds, une étagère à deux supports et une à un
support.
H. Ferrand : Table pliante en X.
M. Japy : Cadre mouluré, tabouret pieds chêne.
J. CoLLx : Caisse à fleurs carrée, étagère h support.
M. Tau.h.\des : Caisse à fleurs rectangulaire.
E. BiTovzÉ : Tabouret de pieds.
H. DE TuRCKHEiM : Boîles à épices avec tiroirs.
G. de Coubertix : Sellette.
J. Laier : Boîte à lettres pyrogravée.
J. de St-Maur : Étagère à deux consoles.
M. Plisson ; Caisse à fleurs carrée, un liseur, une étagère à deux supports.
P. Musc.\T : Coffret à deux compartiments.
M. Oberlé : Niveau de maçon triangulaire.
J. Verdet : Bibliothèque à quatre étages, à quatre montants, une équerre, un
cadre.
J. DE PoLRTALÈs : Liscur en chêne découpé.
J. Castan : Marchepied, sept marches.
M. DE Paillette : Échelle simple à huit barreaux.
J. DE Paillette : Caisse à fleurs.
404 I-E JOURNAL
E. Latune : Équerre onglée, un liseur.
R. Vandenheuvel : Échelle simple, à huit barreaux.
A. CoRTADA : Boîte à ouvrage à compartiment?.
A. Charpentier : Poulaillers et pigeonniers, table à X.
J. Hervey : Niche à canards.
.J. Mot ssY : Étagère clécou()ée à deux étages, un vide-poche.
0. Mentré : Classeur.
P. Carreau : Tabouret de pieds.
J. DE LA Bruyère : Étagère ronde à support.
M. RouGEALi.T : id.
W. FiGUEREDo : Bibliothèque avec support et tablette.
POUR LE LABORATOIRE D'HISTOIRE NATURELLE
Le journal de 1906 faisait, pour le laboratoire de physique,
un appel à nos amis. Je dis plus haut comme cet appel fut
entendu.
Un de nos anciens, voulant nous prouver sa reconnaissance
— que nous savions déjà très vive — eut l'idée de lancer parmi
ses camarades une souscription pour le fulur laboratoire d'his-
toire naturelle.
Nos anciens aiment à montrer leur amour pour les Roches,
non seulement en écrivant à leurs maîtres, à leurs vieux amis
devrais-je dire, non seulement en venant les voir le plus souvent
possible, mais surtout en coopérant de leur mieux aux progrès
de rÉcole. Avec une franchise toute enveloppée d'affection déli-
cate, ils nous disent sur quels points nous devons porter notre
effort, et quelles améliorations leur semblent utiles. N'est-ce pas
charmant?
11 nous manque un beau laboratoire d'histoire naturelle. C'est
très vrai. Une grande salle, divisée comme notre laboratoire
de chimie en deux parties : d'un côté les bancs, de l'autre les
tables de dissection. Quelques salles pour le travail des collec-
tionneurs et des anatomistes. Alentour, un jardin d'essai, une
volière, quelques cages pour des lapins et des cobayes, voire
des rats et des souris... Je n'insiste pas sur l'importance de
l'histoire naturelle, surtout aux Roches. C'est la science la plus
DE l'École des roches. 40.'j
vivante, la plus concrète, celle qui forme le mieux l'observa-
teur, celle cjui est le plus à la portée de reniant.
Or, nous avons un laboratoire de chimie, un laboratoire de
physique et qu'avons-nous pour l'histoire naturelle?
Une simple salle du bâtiment des classes, qui ne peut même
pas contenir toutes nos collections.
Nos anciens contribueront pour une bonne part à ce labo-
ratoire nouveau qui sera fait, il faut qu'il soit fait en 1907.
Nous sommes persuadés cjue nos amis les aideront et auront
à cœur d'encourager cette initiative, en ajoutant une obole à
l'obole précieuse de nos « Anciens ».
ATELIER DU FER
Notre atelier du fer a sul)i cette année de sérieuses transfor-
mations. Nous étions heureux l'an dernier en procédant à son
installation; mais ce bonheur ne devait pas être de longue
durée ; on s'habitue vite surtout aux bonnes choses. Une année
ne s'était pas écoulée que notre atelier ne satisfaisait plus du
tout nos exigences. Il a été débarrassé d'une installation ancienne
qui devenait encombrante, il a été repeint et nous sommes
maintenant presque luxueusement installés. Un moteur à essence,
dû à la générosité de M. de Turckheim, nous laisse espérer que,
dans un avenir plus ou moins prochain, de nouvelles transfor-
mations pourraient être apportées. Ce moteur ne pourrait-il pas
en effet actionner quelques machines-outils, ajoutées à notre ins-
tallation? Mais, pour le moment, sachons-nous contenter.
L'atelier a été fréquenté, cette année, par un plus grand
nombre de garçons, mais cjuelques-uns seulement y sont restés
fidèles durant toute l'année. La plupart de nos garçons ne pa-
raissent pas avoir la volonté nécessaire pour vaincre les diffi-
cultés du début; la persévérance n'est pas la vertu dominante.
Beaucoup trop d'entre eux, en butte avec les difficultés, trouvent
un prétexte pour abandonner l'atelier, c'est regrettable. L'exem-
ple de quelques-uns de leurs camarades est cependant bien fait
28
406 LE JOURNAL
pour les encourager. Contran de la Marque, entré au cours du
second terme, a été dun entrain admirable ; aussi les progrès
réalisés ont-ils été étonnants à l'ajustage et à la forge. Son der-
nier travail à la lime, une fausse équerre, est d'un fini presque
parfait. Franzoni est aussi un actif ouvrier à qui il ne manque
plus qu'un peu d'expérience pour donner d'aussi bons résul-
tats que son camarade Contran. Maurice et Jules de Paillette,
derniers venus à l'atelier, sont capables de réussir très bien, je
les engage fort à ne pas l'abandonner l'an prochain. Je pour-
rais dire beaucoup de bien de Jean.de Mareuil, mais il est trop
inconstant. Jean Brueder est un peu plus appliqué que l'an der-
nier, mais ne l'est jias encore suffisamment. Schlumberger et
Sahler sont deux débutants à l'atelier.
Dans l'ensemble, étant donné le nombre d'heures consacrées
à ce travail, nous devons nous montrer satisfaits. Quelques-uns
de nos garçons sont capables de faire maintenant preuve d'ini-
tiative et d'entreprendre le travail complet qui leur conviendra,
en étabUssant toutefois une progression dans la difficulté ;
l'apprentissage touche à sa fin, le reste sera vite acquis par la
pratique.
L'an prochain, nous adjoindrons à Tatelier un établi de menui-
sier et nous pourrons aborder la construction d'appareils com-
plets qui, presque tous, nécessitent le travail du bois et du fer.
ATELIER 1)E CARTONAGE
Classes de 6" et 7\ — Nous avons continué, cette année, le
programme de travaux préparatoires inaugurés l'an dernier.
Nos travaux n'ont pas été nombreux, mais nous n'avions qu'un
petit nombre d'ouvriers.
Ces travaux, comme l'an dernier, nous ont aidé pour rendre
plus sensible le calcul des surfaces en géométrie. Quelques tra-
vaux ont laissé libre cours à l'imagination des élèves. Berthet
et Colin nous ont donné le plus de satisfaction. Le travail de la
plupart de leurs camarades atteste encore une grande inex-
périence.
DE l/ÉCOLE DES ROCHES. U)7
Classe de o''. — Dans cette classe, l'entrain a été plus géné-
ral, les maladroits sont plus rares, il en reste encore cependant.
Robert de Bary a fait do sérieux progrès en collaboration
avec Caron de la Carrière et Rougeault ; ils ont produit une série
de solides géométriques convenablement exécutés. Mason ,
Smorczewski, Glaenzer se sont plus spécialement consacrés aux
travaux de fil de fer. L'emploi de fil de fer assez résistant pour
conserver la forme donnée a été la pierre d'achoppernent ; les
mains semblent n'avoir pas la force nécessaire pour courber le
métal.
Néanmoins, à leur entrée à l'atelier, ces garçons seront supé-
rieurs à leurs camarades et j'esi>ère que nous constaterons dans
le travail de l'avenir des progrès plus rapides qui justifieront
l'emploi de notre méthode.
E. Oc INET.
La Planisculpture.
Un nouveau travail pratique vient de s'ajouter, cette année, à notre
liste déjà longue des travaux de l'après-midi : la planisculpture. C'est
grâce à la bienveillance de M™^ Labussière, la mère de notre cama-
rade Hervé, que nous avons appris cette occupation très amusante
en même temps qu'artistique.
La planisculpture nous vient de la Russie, oîi elle est encore bien en
honneur; mais les pajsans russes se servent du couteau, et c'est leur
unique outil.
-Nous nous servons, nous, de petits ciseaux, l'un droit, l'autre en bi-
seau, destinés à pénétrer au fond des entailles les plus étroites. La
chose essentielle dans la planisculpture est le dessin qui est en gé-
néral arabe, ou que l'on compose avec des rosaces agrémentées.
Dès nos premiers débuts, nous étions encouragés par la méthode
si facile qui permet, avec un peu de soin et un peu d'habitude, d'en-
treprendre au bout de quelques leçons un travail plus sérieux. C'est
sur de petites planchettes de marronnier que nous faisions nos
premiers pas dans l'art de « planisculpter », car ce bois est très
tendre. MaisbientiH nous pûmes commencer à décorer des objets tels
que de petits coffrets, ou bien d'autres bibelots.
L'exposition étant venue, M™^ Labussière a eu le plaisir de pouvoir
exposer différents petits objets que nous avions faits pendant cette
5r08 LE JOURNAL
année. Ils n'ont pas été nombreux, mais nous aimons à croire qu'ils
ont été appréciés du pii])lic.
Nous pensons que, l'année prochaine, l'exposition de planisculp-
ture sera plus importante, grâce aux progrès des anciens travail-
leurs, et à de nouvelles recrues.
Ch. Siou et Jean Thiercelin.
LES EXCURSIONS
Nous n'avons eu cjuc deux excursions du demi-terme : l'une,
due à l'initiative des Sablons, a bien voulu recevoir quelques
émigrés du Coteau et des Pins; l'autre, presque exclusivement
vallonienne, a évolué sur les bords delà Sarthe.
Ces excursions étaient réservées aux élèves dont le travail et
la conduite n'avaient pas faibli dans l'année. Les candidats aux
examens en étaient exclus, non que leur mérite fût moindre,
mais parce que l'approche de la session de juillet ne leur per-
mettait pas trois jours de liberté. Cette innocente promenade
eût semblé alors une couplable folie. iMaudit bachot!
La Guichardière s'est donné un dimanche de voyage, à Char-
tres et Maint enon.
Un groupe d'excursionnistes est allé, lui aussi, commenter
quelques pages de Huysmans sous les voûtes delà « Cathédrale ».
D'autres ont visité Évreux, la Grande-Trappe de Soligny;
d'autres sont allés voir les merveilleux vitraux de Couches, le
château de Saint-Simon à la Ferté-Vidame, le haras du Pin;
M. Trocmé a emmené quelques-uns de ses élèves à Versailles et
leur a expliqué — j'allais dire château en main — un cours d'his-
toire de l'année.
Nous avons excursionné aussi, — mais simplement à Yer-
neuil — dont M. Deslandres nous a raconté la vie, en y mettant
toute son âme d'archéologue passionné.
Et je ne compte ni les excursions agricoles, ni les visites d'usines.
Tout cela en bécane, naturellement.
0 Touring-Club, notre dévoué protecteur, sommes-nous pas
<le fidèles enfants I
DE l'École des roches. 409
Une excursion du demi-terme.
Le départ est fixé à 11 heures, le li juin. Nous jetons notre ba-
luchon sur notre dos, et nous partons à bicyclettes pour rejoindre
.M. Storez à la gare de Verneuil; nous y arrivons bien en avance,
mais pas tous, car le train apparaît déjà et nous attendons encore
nos deux camarades des Pins. Enfin les voilà et nous partons. Nouk
sommes trois des Sablons, Thiercelin, (luiraud et moi; deux des Pms,
Kablé et Leplat, et Lyauteydu Coteau; M. des (îranges nous rejoindra
aux Andelys.
Nous descendons à Évreux, puis nous enfourchons nos bicyclettes
et nous roulons sur la route de Gaillon.
La route, unie et facile, traverse les vastes champs de céréales
et, comme nous sommes nombreux, nous rions de tout cœur des
facéties de Leplat, lorsque des grincements inquiétants se font
entendre dans le pédalier de Guiraud; on graisse fortement et nous
nous croyons quittes de ce bruit désagréable, mais il recommence
au bout de quelques mètres; c'est décidément grave; nous nous
mettons à Tœuvre à lombre des arbres, mais la réparation de-
meure impossible et nous restons perplexes au milieu de la route.
Une auto vient heureusement nous tirer d'embarras et notre ca-
marade y entre triomphant avec sa bicyclette. Triomphant, il l'est
pour l'instant, car nous sommes en côte ; mais nous n'avons pas
fait cent mètres qu'une magnifique descente commence jusqu'à
Gaillon. Là-bas, nous retrouvons Guiraud surveillant le marchand
de bicyclettes, qui a enfin découvert la source du mal; dès qu'il a
fini, nous partons pour les Andelys et les 10 kilomètres qui restent
sont vite franchis malgré la beauté du paysage.
Nous retrouvons M. des Granges et nous gravissons avec lui la
falaise qui est surmontée du Château-Gaillard ; construit en un an
par Richard Cœur de Lion, il était presque imprenable, et ses ruines
sont encore imposantes. Du donjon, nous avons une vue admirable
sur le cours de la Seine, semée d'ilôts boisés.
Après le dîner, nous allons faire un petit tour jusqu'aux Grands-
Andelys pour acheter des cartes postales; en revenant, nous voyons
parfois passer, à travers la nuit sombre, des groupes de fantômes
blancs qui nous apparaissent comme des soldats ou des capitaines
de Richard en train de ravager les environs.
Le lendemain matin, ragaillardis, nous nous mettons en route
pour Rouen; cette fois, le chemin est accidenté et commence par
une rude montée; mais avec 3.'i kilomètres dans les jambes nous en-
AU) LE JOURNAL DE l'ÉCOLE DES ROCHES.
Irons en vitesse à Rouen, que nous visiterons demain, et sans perdre
de temps, nous prenons le chemin de Caudebec.
Le vent a tourné, mais il est très faible et ne nous aurait pas gêné
si nous n'avions pas rencontré une nouvelle cùte très longue ; n'en
voyant pas encore la fin à 4 kilomètres de Rouen, nous nous sommes
arrêtés et couchés sur un talus ; de là, nous avons une magnifique vue
sur la ville et les environs; la Seine serpente à travers les cheminées
fumantes des usines.
Puis vient une descente à pic; nous traversons la vallée de l'Ai-
relle, et nous arrivons, après un voyage très accidenté, à Duclair,
à 15 kilomètres de Rouen.
Nous nous apprêtons à en partir, lorsque la pluie se met à tomber;
quand elle s'arrête, il est trop tard pour aller à Caudebec et nous nous
résignons à n'aller que jusqu'à Jumièges; mais à peine sommes-nous
partis que l'averse recommence de plus belle, et nous sommes obli-
gés de la laisser passer, abrités sous le toit de planches dune mai-
son en contruction. Lorsque nous repartons, nous, nous lançons en
vitesse afin de ne plus être surpris, et nous arrivons juste au mo-
ment oîi la pluie réapparaît encore, torrentielle.
Nous visitons l'abbaye en ruines; elle fut construite du ix'' au
xv*' siècle, et malgré la pluie, l'élégance de ses hgnes lui donne une
grandiose beauté.
Après avoir tout bien vu. nous venons diner à Duclair et nous y
prenons le train pour Rouen. Lorsque nous y arrivons, il fait très
sombre, et, nous trompant de chemin, nous nous trouvons tout à
coup en pleine campagne; alors, quoique aucun de nous n'ait de
lanterne, nous dévalons la pente à toute vitesse.
A l'hôtel nous retrouvons M. des Granges, et Kablé, tout joyeux
d'avoir tiré cent sous d'une réclamation qu'il avait faite à la compa-
gnie de l'Ouest.
Le dimanche, nous avons jusqu'à 4 heures pour voir la ville;
tandis que M. des Granges visite la maison de Corneille à Petit-Cou-
ronne, nous admirons l'église Saint-Maclou, la cathédrale, le Palais de
justice et Saint-Ouen, avec M. Storez, qui en profite pour nous faire
un cours d'architecture sur l'art gothique et la Renaissance.
A 4 heures, nous nous acheminons vers la gare de la rive gauche,
et nous y prenons le train qui nous emmène à Verneuil; le voyage,
très réjoui d'ailleurs par la compagnie de deux ivrognes et l'inlas-
sable gaieté de Leplat, se termine au milieu des illuminations de la
fête de Verneuil, qui semblent faites exprès pour nous accueillir
chaleureusement avant que nous nous remettions au travail.
Etienne de Bary (élève de 4"*'.
liEii J$EA\CES E.1TTERAIREK ET lILiSI€AL.E^
MOS ŒUVRES
NOS SÉANCES
Les années se suivent et ne se ressemblent pas. Autrefois, dans
les premiers temps, nous n'avions guère que des séances forme
poudingue, comme disent les géologues, où tout était mêlé sans
ordre : morceaux d'orchestre, pièces de vers, chansons, chœurs,
petits bouts de scènes détachés d'une comédie ou d'un drame.
Il y en avait beaucoup, beaucoup, presque chaque semaine,
pendant les deux premiers trimestres; c'était intéressantpar l'ex-
trême variété et par le grand nombre des initiatives excitées;
mais, peu à peu, cet éparpillement de l'attention lassa et l'on
demanda quelques morceaux de résistance.
Alors on eut recours aux conférenciers ; en une seule année
nous en écoutâmes, sans nous plaindre, douze. Mais c'est qu'ils
se nommaient Lacour-Gayet, Abbé Klein, D' Triboulet, Capi-
taine Bertrand, Abbé Pierre Vignot , Vincent d'Indy, Paul de
Rousiers, Edmond Demolins.
On essaya aussi des comédies : Labiche et Courteline firent
les premiers frais, naturellement. Mais même Courteline et La-
biche deviennent monotones à la longue. Et le dernier mot du
tant regretté M. Roujol, avant de nous quitter, fut pour nous en-
gager à élever le ton.
Cher ami, soyez satisfait. L'an dernier déjà nous eûmes
Athalie ; cette année, ce fut mieux encore : moins do séances,
412 LE JOURNAL
mais des séances de première qualité. Ainsi se marque notre
progrès. Ainsi évolue jusquà présent le genre : Séances des
Roches.
Mais procédons par ordre : sans cela iM. Dupire, le grand
ordonnateur, ne serait j^as content.
Hormis la conférence du curé de Verderonne. sur son orphe-
linat, et celle de M. Carlo Bourlet, sur l'espéranto, dont il sera
parlé plus loin, l'École n'a entendu cette année que trois confé-
rences, une de M. ^yilbois sur la Russie, une de M. Moulins sur
les pétroles, une de M. des Granges" sur l'Espagne, au retour de
son voyage de Pâques. Les conférenciers ont appelé à leur aide
projections et photographies pour fixer les souvenirs dans les
yeux. Quel aimable complément de l'enseignement de la classe!
Nous regrettons de ne pouvoir écrire ici un compte rendu dé-
taillé de ces charmantes causeries, que l'on pourrait donner
comme des modèles. Au milieu des mille agréments de l'esprit le
plus affiné et d'un style tout en couleurs, c'était plaisir de voir
tout à coup jaillir une saillie sérieuse et tout notre jeune audi-
toire, gens risibilis ^ ramené brusquement aux fortes réalités
de la vie.
Nous souhaitons que l'an prochain les conférences, faites par
les professeurs de l'École ou par des étrangers, soient plus nom-
breuses.
Même souhait pour la participation de la nmsique à nos séan-
ces. Une fois seulement M"'' Derousseau, M. Bonjean et M. Corbu-
sier, nous ont donné un trio, fantaisie sur Manon. Pourquoi ne
leur en a-t-on pas demandé davantage ? Trois fois seulement
l'orchestre a paru devant la scène, à la Pastorale de Noël, le Mardi
gras, en habits rouges, et le jour de la fête de l'École. Il est
vrai qu'il a fait merveille deux autres fois, sur la scène. Il nous
a donné, écoutez bien, je ne plaisante pas, il nous a donné deux
symphonies de Beethoven, la 2 et la 5'\ Vous entendez? Nos
deux pianos, notre harmonium, nos sept premiers violons, nos
quatre seconds violons, nos six violoncelles et notre flûte nous
ont joué deux symphonies! Pour la mesure, pour le sentiment
musical, pour les nuances, pour les attaques, le résultat obtenu
itE l'École des roches. il.'{
fut tout à fait extraordinaire. Nos oreilles à tous furent char-
mées, ce qui ne serait rien, mais celles de M. Parent lui-même,
qui dirigeait, furent satisfaites : il l'a dit. Il est vrai qu'il se
démenait un peu plus que quand il conduit son quatuor. Mais il
ne le regrette pas, je le sais. Quekju'un même m'a demandé mys-
térieusement si je ne croyais pas qu'il av^ait moins de tendresse
pour son quatuor que pour son orchestre des Roches, .le n'ai
pas répondu.
Et, puisque je parle de musique, quïl me soit permis en pas-
sant de dire un mot des séances auxquelles nous avons assisté
le samedi soir à la Guichardière. Les programmes ne sont pas
loin. Il en est de la musique comme des pièces de théâtre. On y
trouve tantôt un délassement, tantôt une élévation de l'esprit.
A la Guichardière. on nous a toujours fait entendre de la mu-
sique qui élève.
Venons maintenant aux comédies.
A la fin d'octobre, Poor Pillicoddi/ ^ de J. M. Morton, l;i
pièce anglaise, traditionnelle maintenant. (L'an prochain,
M. Grunder nous donnera la pièce allemande.) C'est une jolie
farce, où l'on voit un mort qui ressuscite, une veuve qui ne l'est
pas, une femme qui croit son mari veuf, un mari qui veut s'em-
poisonner avec des graines de pavot et un petit singe qui remet
toutes choses en place. A entendre les acteurs, André Cintra,
de Pourtalès, Guiraud, Desplanches et de Coubertin , on se se-
rait cru, non aux Pioches, mais au Lyceuin Theatei\ et M. Bell
tout le premier.
A la mi-carême, la maison du Vallon nous donna l'Extra^
boutibnnerie de P. Weber, avec la collaboration des professeurs
et des élèves. M. .lenart. M"'" Sainte-Marie, M. Grunder, M. Harrault
donnaient la réplique à Echalié, à Desplanches, à Bouthillier et à
de Séré ville. Echalié fut un Justin d'un réalisme achevé et Des-
planches s'y montra passé maître à danser... la crampette; il
nous apprit aussi l'art de se débarrasser de ses rivaux à coups
d'arrosage à l'eau de seltz.
Le Mardi uras, M. des Granges avait monté VAiniraL la jolie
414 LE JOURNAL
pièce en vers de Jacques Normand, avec l.achapelle, Spyker,
André Cintra, de Barrau, Echalier, Latune et Guiraud. Joie de
l'esprit et joie des yeux. Le plaisir de voir Latune en belle-mère
n'était rien pourtant auprès de l'exquise impression d'intérieur
hollandais que nous donnèrent le décor et les costumes. A voir
l'action se dérouler, on eût dit un Pieter de Hooch, en vingt
épreuves différentes.
Ces trois pièces nous ont donné une distraction très agréable.
D'autres nous réservaient de meilleures leçons, de plus réconfor-
tants exemples.
A la fin de novembre, un jeune prêtre de l'Oise, l'abbé Sois-
bault, curé de Verderonne, était venu nous raconter avec com-
bien de peine et combien de joie il avait fondé dans sa paroisse,
où les enfants sont rares, une petite colonie dorphelins de
Paris. Son dessein est de les élever là pour les rendre à la
terre. Avec quelle tendresse il nous parla de ses vingt petits
enfants I Comme il sut nous émouvoir en nous racontant sa dé-
tresse, un jour où il n'avait plus de quoi les nourrir et où un
mauvais riche de Paris le mit à la porte, quand il lui tendait la
main pour eux ! Nul n'y résista et la collecte du lendemain fut
abondante. Mais, lorsque peu de jours après, on parla d'un Arbre
de Noël et d'une Tombola, l'idée vint à plusieurs de lui en-
voyer une partie des bénéfices : ce qui fut fait.
Il fut superbe cet Arbre de Noël : quand on ouvrit la porte
du salon sur la grande salle à manger du Vallon, toute pleine
de monde, il y eut un ah ! universel et prolongé; mais ce qu'on
ne sait pas, c'est qu'il avait été entièrement monté, garni de ses
lumières et de ses guirlandes, par nos jeunes capitaines seuls et
qu'eux seuls s'occupèrent du tirage de la Tombola. Merci à eux
et à tous ceux qui ont gracieusement envoyé des lots.
Auparavant, sur la scène du bâtiment des classes, nous
avions assisté, par une belle nuit d'Orient, en Bethléem, à la
^•isite de l'ange Gabriel aux bergers gardant leurs troupeaux et
à l'adoration de l'Enfant Jésus dans sa crèche. Ohl mes amis,
quel délicieux décor! Et pendant ce temps les chœurs et l'or-
i)K l'École des roches. 4ir>
chestre avaient fait entendre les plus frais de nos vieux noëls.
Amour de Dieu, amour du prochain, c'est tout un, dit l'É-
vangile.
M. et M"<^ Troemé, avec M. Jenart, M"^ Th. Sainte-Marie et
Maurice de Barrau se chargèrent du patriotisme et montèrent,
au mois de février le drame si court, mais si poignant, d'Alban
de Polhes, le Petit. C'est pendant la guerre. Le Petit est un
enfant de dix-sept ans, qui, malgré ses parents, s'engage comme
franc-tireur. Fait prisonnier par les Prussiens, il doit être fusillé.
L'officier lui permet de courir embrasser son père et sa mère, et il
arrive; mais il a donné sa parole qu'il reviendra avant le jour.
Un vieux domestique, qui la vu naître, l'apprend et fait tout ce
qu'il peut pour le retenir, le décider à fuir. Il résiste et part.
Au moment où il vient de s'échapper de la maison paternelle
pour courir à la mort, sa mère rentre en scène et envoie un
baiser vers la chambre où elle le croit endormi. Il est impos-
sible de produire en moins de mots une émotion aussi forte ;
le succès fut grand et le jeu des acteurs admirable.
Mais que dire de la Revue de la Guiche? Elle défie toute ana-
lyse, et il est impossible de citer des noms puisque toute la
maison était sur la scène ou au pied de la scène. Sachez seule-
ment que, pendant plus d'une heure, nous fûmes en butte aux
traits de l'esprit le plus vif, le plus divers, le plus piquant, le
plus constant, le plus imprévu qu'on puisse imaginer et que tous
les assistants en furent percés, sans qu'aucun se plaignit de sa
blessure. On ne peut pas faire de citations : il faudrait tout citer.
Lisez-la plutôt, car elle est imprimée. Vous y trouverez des gens
du monde, comme il y en a plus qu'on ne pense, un pion de
collège, comme il n'en faut plus; vous y verrez un ballon qui
chante, une machine élévatoire qui grandit à vue d'œil et un
garçon dont le poids augmente de 20 kilos en cinq minutes ;
vous y entendrez un cours de science sociale et des chansons
en toutes les langues; Napoléon y fait une harangue et Homère
y compose un vingt-cinquième chant pour V Iliade. Mais sous ce
feu d'artifice que rien ne peut éteindre, sous cette fusillade ron-
flante et crépitante, vous sentirez courir un souflle ému de
416 tE JOURNAL
poésie, et, tout au fond, un tel amour de l'Ecole, une telle con-
fiance en ses méthodes, un si vif désir de la voir prospérer, que
tous en étaient remués et entraînés à se donner plus complète-
ment à elle.
D'un mot quelqu'un a dit tout ce qu'il y a dire : « La Revt(e
delà Guiche, c'est un petit chef-d'œuvre. » Que son auteur me
pardonne de répéter ici ces paroles ailées. Elles sont sorties de la
bouche d'un de ces vieillards au cœur intrépide, mais aiïaiblis
par l'âge, dont l'armée eût été vaincue par Réquédas, tueur
d'hommes, si Athénè aux yeux clairs n'était venue à leur secours,
sous la figure du Bœuf divin.
La dernière séance, celle de la fête de l'Ecole, fut d'un ton
plus grave ; d'aucuns ont même dit un peu triste. On nous donna
Alkeslis, d'Euripide. La mort d'Alkestis sur la scène, son enter-
rement : c est vrai que nous fûmes portés plus souvent à pleurer
qu'à rire. Mais nos yeux ne furent-ils pas ravis de voir ces jeunes
Hellènes, groupés aux pieds du couple royal, devant le portique
du palais, avec, dans le lointain, la mer Egée et ses iles? Nos
oreilles n'étaient-elles pas délicieusement bercées par les nobles
harmonies de Gluck? Et quelle moisson pour nos âmes! Quelle
grâce et quelle pureté dans les strophes du chœur pleurant sa
reine? Quel fortifiant spectacle que celui de cette femme qui
donne sa vie pour son mari et de ce jeune époux qui, malgré
les instances trompeuses d'Héraclès, le puissant héros, reste
fidèle au souvenir de sa chère morte! M. des Granges le disait
avant le lever du rideau. La tragédie antique est toujours ac-
tuelle et le vieil Euripide est plus jeune peut-être que nos
tragiques français du xvii^ siècle.
Mille compliments à nos jeunes acteurs. Matras fut une Alkestis
d'une tendresse exquise, Spyker un Admètos ferme et passionné.
Candeira détailla bien le rôle de l'égoïste Phérès , mais sous la
figure de Thanatos, avec ses vêtements couleur de la nuit, il
nous lit peur à tous, lorsqu'il entra dans le palais, comme un
voleur. Lauer en Apollon rayonnait comme un soleil. Lyautey et
iMaurioe de Turckheim remplirent bien leur rôle difficile de co-
ryphées; Guiraud et de Coubertin furent de gentils esclaves.
m: l'école des roches. 417
Enfin M. Oddcs donna au rùle du vorace Héraclès une tenue digne
du jeune dieu, qui, dit Musset :
... promenait réternelle justice
Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion.
Jamais la déclamation ne fut aussi bien scandée et nuancée :
nous n'avons rien perdu des beaux vers de Georges RivoUet.
Gluck non plus ne perdit rien. M. Parent peut être fier de
sou orchestre. L'ouverture, l'entr'acte et l'accompagnement des
strophes du chœur atteignirent une perfection discrète, qui
porta le comble à notre plaisir.
Grâce à tant d'efforts réunis, succès complet, émotion pro-
fonde. Jamais je n'ai vu nos garçons écouter en un pareil silence.
Impressions douces et fortes, gaies et sérieuses à la fois, voilà
ce que nous avons remporté de ces dernières séances. L'amour
des pauvres et l'amour de Dieu, l'amour de la Patrie, l'amour de
l'École, l'amour conjugal : quels plus nobles sentiments à éveiller
dans les cœurs? Ces séances marquent un grand progrès sur
celles de l'an dernier. Ainsi menées, elles contribuent puissam-
ment à développer l'esprit de l'École et à élever nos garçons
dans le vrai sens du mot. La coopération des professeurs y est
pour quelque chose et l'on ne saurait trop les remercier d'avoir
pratiqué une fois de plus cette famiharité de bon aloi, qui est
une des caractéristiques de l'École et dont les résultats sont si
précieux. Ce serait pourtant une erreur, à notre avis, de leur
laisser la part principale : monter sur les planches est pour les
élèves une trop bonne occasion de faire preuve de hardiesse et
d'aplomb, devant le public le plus moqueur qui soit au monde.
Pour de petits Français, c'est aussi très éducatif, parce que cela
peut être très méritoire.
A. B.
/il8
LE JOURNAL
La Revue de la Guîche
Livret de Joseph WILBOIS
Orchestration d'Octave CORBUSIER
DÉCOR DE Georges DUPIRE
Représentée pour la première fois, sur le théâtre de VÉcole des T{o-
ches, par toute la Guîche et rien que !a Guîche, le 2) mars 1907.
VUE DE I.A GlU'.llAllDIF.r.F.
DISTRIBUTION
iM"« Ghitha Demollns. La Guîche (Commère).
Camille Demoliins La Comtesse de Castellrbalx.
HÉLÈNE Démolies La Scienxe sociale.
MM. René Loubet L'Esprit de l'École (Compère).
Jean Lauer Le comte de Castelurbain.
Pierre Suleau Gaétan de Castelurbain.
Olivier Pillet Le Prologue. Tripion.
Gian Luigi Cavazza Alphonse, domestique du téléphone.
Caruso.
Georges Gomy Napoléon.
.luSEPH WiLBois Homère.
Uobeht Benoit L'Eolienne.
, , ., (Le ballon de foot-ball. Un ouvrier
Léon l'UllESTIER \ 17 * t ^r
J DE \ ERNEUIL. FORÊT. Le VALLON.
Robert Firmin-Didot Le Capitaine. Un Ar.^be.
Armand Davel Un Chinois.
1>E L ECOLE DES ROCHES.
419
Louis Bélièrep DuKinn Nachtigall.
Eduardo Lastra L'n Turc.
Maxime Tassu L'n Camelot.
Tony Snyers Tony de Liège.
Roger Riom Le Coteau. Un gar<;.on.
Lucien Riom Les Sablons.
Ivan de Maigret Les Pins. Un ami des bêtes.
Jacoues Lachapei.i.e Un garçon.
ORCHESTRE ROUGE
Piano.
Violoncelle.
MM. Octave Corbusier
Georges Moulins
Louis Bonjean
Jules Demollns
Léon Despret
André Ferrand
Robert Gillet
Christian Schlumberger
Ivan ni: Makiret Bouteillophone.
Violons.
TOUTE I.A GllCUK
La Revue de la Guiche a été le grand succès de rannée et,
à la demande générale, on a dû en donner deu.v représenta-
tions. Elle a élé imprimée en un petit volume illustré, qui a été
enlevé par les professeurs et les élèves « comme des petits
pâtés ».
420 LE JOURNAL
Il n'en reste plus qu'un petit nombre d'exeuiplaires. Qu'on se
le (lise I Ils sont vendus 2 francs, à FÉconomat et aux Bureaux
de la Science sociale, à Paris. Il faudrait ne pas avoir 2 francs
dans sa poche pour ne pas acheter la Revue de la Giiiche.
D'ailleurs ce petit volume acquerra dans l'avenir un prix fabu-
leux. C'est une fortune, un placement de père de famille et de
tout repos. De quoi doter vos enfants, Mesdames et Messieurs.
Qui n'a pas la Revue de la Guiche! Demandez la Revue de la
Gnichel C'est pour 2 francs; c'est absolument pour rien!
Pour donner une faible idée de cette œuvre géniale (sans
exagération) et désormais classique, nous reproduisons trois
des chansons. Voici d'abord le prologue :
PROLOGUE
UN (;ar(;.on de la guiche
(ÂiK du Pellt Chaperon ronge.)
Pour faire la Revue de la Guiche,
Monsieur Demolins nous a dit :
« Si vous voulez tenir l'affiche
Y a des couplets interdits :
Passez toutes vos plaisanteries au crible;
Ménagez les gens qui sont susceptibles;
Mais malgré cela vous allez juger
Qu'il vous reste encor pas mal de sujets.
Respectez les fonctionnaires :
Finiraient par regimber ;
Blaguez pas Monsieur Fallières,
Encor moins Monsieur Loubet.
Rien de la Sorbonne : collerait nos élèves;
Rien des fournisseurs : se mettraient en grève;
Mais malgré cela vous pouvez juger
Qu'il vous reste encor pas mal de sujets.
Ignorez les catholiques,
A cause des protestants;
Soyez pas patriotiques :
Les Anglais seraient pas contents.
Je veux pas de debatings, ni d'espéranto,
Je veux pas d'ironie touchant mon auto;
DE L i:COLE DES ROCHES.
421
Mais malgn'' cela vous pouvez juger
Qu'il vous reste encore pas mal de sujets.
LE i'KOi.oGLF. (Olivier l'illel).
Parlez pas des capitaines,
Parlez pas des professeurs,
Ni de Jules, ni d'Hélène,
Ni de vos frères, ni de vos sœurs;
Parlez pas du dehors, parlez pas du dedans;
Parlez pas de la pluie et pas du beau temps;
Mais malgré cela vous pouvez juger
Qu'il vous reste encor des foules de sujets.
Et quand vous aurez fini
Ce petit acte moqueur.
Enlevez un peu d'esprit.
Ajoutez un peu de cœur :
•29
422
LE JOURNAL
Que cette soirée harmonieuse ou drôle
Donne à chacun de nous plus d'esprit d'école,
Afin qu'on sache dans TUniversité
" A quoi tient notre supériorité. )>
[Le rideau s'ouvre sur le décor de M. Dupire : la façade ensoleillée de la Guichar-
dière, aperçue entre la réserve et le vieux noyer."
Ûtiftr^i
LA COMMÈRE (M"' cliitlia Dcmolins;. — le compère (René Loubet;.
LE B.tLLON DE FooT-i!.\i.L (llené Foresticr .
LÀ PRÉSENTATION DES GARÇONS DE LA GUICHE
L ESPRIT DE I. ECOLE
Ce sont les garçons de la Guiche,
Les garçons de Monsieur Coulthard,
Forts et souples comme des English,
Ce sont les garçons de la Guiche,
Détestant masques et postiches,
Mais tout de même un peu vantards;
Ce sont les garçons de la Guiche,
Les garçons de Monsieur Coulthard.
Du canotage à la matchiche
Sont épatants dans les quat'z-arts;
L'esprit de Pillet les aguiche,
Du canotage à la matchiche.
DE LliCOLL DES ROCHES. 423
Tassu modèle des potiches.
Maigret compose comme Mozart;
Du canotage à la matchiche
Sont épatants dans les quatz-arts.
Au soleil fort et dans l'air riche,
Benoit grandira tôt ou tard;
Gorav (''lève, Lastra défriche,
Au soleil fort et dans Tair riche.
Forestier des bêtes s'entiche,
Et Lucien Riom se fait du lard ;
Au soleil fort et dans l'air riche,
Benoit grandira tôt ou tard.
M. K. Coir.THARD,
clief (le la maison de la (iuicliardiêre.
Ils ont des saints à mettre en niche :
Même Cavazza n'est plus en retard ;
Suleau est doux comme un caniche.
Ils ont des saints à mettre en niche,
A Lachapelle on ne fait plus de niches,
Tony n'est jamais rouspétard;
Ils ont des saints à mettre en niche :
Même Cavazza n'est plus en retard.
Iton-CoUege, c'est comme Cambridge :
On est reçu sans être bachotard;
Ils mettent des faits sociaux sur fiches,
Iton-College, c'est comme Cambridge,
Mais ils écrivent comme des pouliches
Et bouquinent comme des lézards;
LE JOURNAL
Iton-College, c'est comme Cambridge :
On est reçu sans être bachotard.
Quand à Bélières l'on dit : Chiche 1
Ils battent Racing et Standard :
Davel au goal n'a rien à fiche,
Quand à Bélières l'on dit : Chiche !
Despret, Didot courent comme des biches
Et Gillet shoots comme un pétard :
Quand à Bélières l'on dit : Chiche!
Ils battent Racing et Standard.
i.A COMTESSE (M'''- Camille Demolins,
LA SCIENCE SOCIALE ;M"« Hélène DeiH'jliDs;
Souvenez-vous des vieux de la Guiche,
Terreur des moules et des cafards;
Conquérant le succès sans triche.
Souvenez-vous des vieux de la Guiche,
Sont plus honnêtes que les godiches
Et plus malins que les roublards :
Souvenez-vous des vieux de la Guiche,
Terreur des moules et des cafards.
DE l'École des roches. 42.'>
LAVEMR DE L ÉCOLE
LE COMPÈBE
(Air du Repos liebdoinodaire, de Paul Marinier.)
Dans vingt ou trente ans révolus,
Si vous faites un tour de France,
Vous ne vous reconnaîtrez plus
Dans l'École de votre enfance.
[,e Bâtiment est achevé.
Les Pins ont un paratonnerre ',
D'autres maisons sont l'Ievées.
Le moteur Turckheim fait de la lumière.
^os laboratoires empilés
Forment comme une tour qui penche.
Et peut-être, dans nos allées,
Que nos arbres auront des branches.
Les bébés de nos professeurs
Auront des moustaches de taille.
Pendant que leurs petites sœurs
Célébreront leurs fiançailles.
De monsieur Mentré nous parlerons
Comme de Lanson et de Brunetière,
Et ses livres continueront
A chauffer la classe de première.
Et les professeurs à chahut.
A qui l'histoire doit des revanches.
Dans nos bois auront des statues,
Quand nos arbres auront des branches.
A monsieur Lange et monsieur Wilbois
On laissera ses vieilles bi'canes,
Et les garçons monteront au chois
Trente-six façons d'aréoplanes.
Y aura [dus de trains omnibus
Sur cette compagnie phénomène.
Et Dion aura des autobus
Dirigés par des Avattwomen.
Le rapide de dix heures trente-six
Fera halte à la Guiche le dimanche.
Et vous y viendrez voir vos fils
Quand les arbres auront des branches.
^■ous ne vous trouverez pas trop changés,
1. Ce paratonnerre a été posé entre la représentation et l'impression de la Jtcruc.
merveilleux etYet d'une simple chanson.
426
LE JOURNAL
Bien que vous soyez montés en grade :
<i Bonjour, Maxime. — Bonjour, Roger.
— Que sais-tu sur les camarades?
— Davel est en train de chasser
Toutes les maladies d'Amérique,
Maigret commande un cuirassé,
Lachapelle sauve la République.
— Et toi, Suleau, que que t'es devenu?
T'as mal tourné, m'a petite pervenche?
— Oui, je suis membre de l'Institut, »
Quand les arbres auront de.^ branches.
Fini le visiteur banal
Qui vient à l'heure du potage;
Ce sera comme à Port-Royal :
On fera de vrais pèlerinages.
On verra des ambassadeurs
Fonder chez eux nos succursales;
La licence aura moins de valeur
Que le diplôme de Section spéciale.
Un seul alors échappera
A ce qui fait \os têtes blanches :
L'Esprit de l'École rajeunira
(»uand les arbres auront des branches.
iioMKiiE (Joseph AVilbois, l'Auteur, lui-même,
mais un peu vieilli).
DE L ECOLE DES ROCHES.
LA MUSIQUE
On verra, dans la liste des œuvres que nous avons exécutées
cette année, que noire temps a été bien employé.
Parmi toutes ces œuvres, dont plusieurs offrent des réelles dif-
ficultés techniques, je tiens à dire toute ma satisfaction pour
l'exécution de la Symphonie en ut mineur de Beethoven.
Nous avons fait là un petit tour de force, dont le mérite re-
vient uniquement à l'attention et au travail sérieux de mes jeunes
musiciens. Les nuances ont été bien observées et il n'y a pas eu
un seul accroc!
Les œuvres vocales ont été choisies dans le répertoire si riche
du xviii* siècle. Cinq chœurs à quatre voix figuraient à la céré-
monie de la première Communion.
.le ne pense pas qu'il y ait, en France, un collège qui serait en
mesure avecsespropres moyens, défaire entendre de tellesœuvres.
Qu'on ne croie pas cependant que le temps réservé aux études
musicales soit plus grand que dans les autres institutions — ce
serait une erreur, — Seulement, chez nous, le bon résultat est ob-
tenu d'abord par le dévouement de nos professeurs, M"* Derous-
seau, MM. Corbusier, Bonjean et Raugel, mais aussi par la mé-
thode que nous mettons en pratique.
Je l'ai dit souvent et le redirai toujours : Il ne faut faire en-
tendre aux enfants que des œuvres saines et fortes; — ceux-ci ne
comprendront pas toujours du premier coup, naturellement,
mais il importe qu'ils vivent dans une atmosphère d'art. A la
longue, ils feront vite la différence avec les compositions dont ils
saisiront de suite la signification.
Laissons à d'autres écoles le monopole de la mauvaise mu-
sique — Aux Roches, les élèves bien doués ne perdront pas leur
temps et pourront, une fois leurs études terminées, s'intéresser
aux belles o'uvres et, au besoin, seront capables de les interpré-
ter, comme Jules Demolins, Corbin de Mangoux, Marcel Aube,
André Bessand, Nizerolle, Watel.
Armand Parent.
428 LE JOIRNAL
PRINCIPAUX MORCEAIX EXECRES PE.\nA.\T I. ANNEE
l°Orchestre et Chœur.
Andante de la o' Symphonie Beethoven.
Larghetto (par M. Parent' Haendel.
Ave verum Mozart.
Adagio (par M. Parent) J.-S. Bach.
Andante du 1" Trio Mendéi.ssohx.
Andante du quatuor en mi b Schumann.
0 Jesu dulci ; Vittoria.
Ave Mario Arcadelt.
Tantum err/u Palestrina.
Allegro final de la ft Symphonie Beethoven.
L'orchestre de l'École a donm- l'audition intégrale de la 2' Sym-
phonie Beethoven.
et de la ^^ Symphonie (ut mineur) Beethoven.
La symphonie burlesque Haydn.
2" Samedis de la Guichardière.
{Musique de cliambre.)
17 Novembre 1906. — V'' Trio Schumann.
Cantate J.-S. Bach.
Marguerite au rouet Schubert.
i""" quatuor à cordes Beethoven.
8 Décembre. — Trio en ut mineur J. Brahms.
Air de Figaro Moz.vrt.
Invitation au voyage • H. Diparc.
7'' Sonate (piano et violon) en ut mineur Beethoven.
2 Février 1907. — 3^ Trio en ut mineur Beethoven.
5« Sonate (piano et violon) en fn majfw Beethoven.
!<*'■ Quarluor à cordes (2*^ audition) Beethoven.
2 Mars. — 2" Trio Schumann.
Sonate (piano et violon; C. Franck.
18 Mai. — 3<= Trio E. Lalo.
Divertimento. Trio à corde? Mozart.
.^uin. - L'amour et la vie d'une femme Schumann.
2'' Sonate (piano et violon i en rc mineur. Schum.^nn.
La Procession C. Franck.
Marguerite au rouet Schubert.
Invitation au voyage H. Duparc.
f>9 Juin. — Séance donnée par M. Armand Parent et M"« Marthe
Dron
nE l'écoli: des roches. 120
Sonate (piano et violon) , V. d'Indv.
Frélude-Choral et Fugue C. Franck.
i '■« Sonate ( piano et violon) Schumann.
30 Juin. — Deuxième srance donnée par M. Parent et .M"*' Dron.
Sonate (piano et violon) G. Lekeu.
Prélude Aria et Final C. Franck.
Sonate (piano et violon) Vkeui.s.
Ces deux séances, données à la Guichardière par M. Armand Parent et
M"« Dron, ont été un vrai régal pour les auditeurs, heureux d'entendre et
d'applaudir ces deux grands artistes qui « font courir » tout Paris. Nous leur
adressons nos plus vifs remerciements.
LES LUNDIS MUSICAUX DES ROCHES
En douze causeries musicales, on s'est proposé d'étudier Tévo
lution de la musique, dégagée de tout lien avec la littérature ou
un autre art. Dans cette musique, qui devient instrumentale à
partir du xvii" siècle, on s'est attaché à la Fugue, à la Suite et à
la Sonate; et, dans ces formes elles-mêmes, ne font le sujet
d'une séance que les maîtres qui ont apporté dans le genre
quelque chose de neuf, tels Beethoven et Franck, — ou qui le font
voir sous un jour particulier et original, tels Grieg et les Scandi-
naves. Dans un programme aussi restreint, il était impossible de
faire une histoire, même abrégée, de la musique, ni de faire
connaître les maîtres qu'on ne doit pas ignorer. La tâche en-
treprise est à la fois plus modeste et plus élevée : aider à com-
prendre et à écouter la musique pure.
C'est avec beaucoup d'entrain que ces séances ont été orga-
nisées et suivies. Elles m'ont été une merveilleuse occasion d'ap-
précier l'esprit éveillé et curieux des élèves, et d'éprouver l'iné-
puisable bonne volonté des professeurs, tant amateurs que
professionnels, qui ont bien voulu me seconder. Aussi me fais- je
un devoir dexprimer ici toute ma gratitude à M. l'abbé Gamble,
à M™^" Th. Sainte-Marie et Trocmé, à MM. Bell et Grunder pour la
partie vocale; à M"' B. Derousseau, à MM. Bonjean, Corbusier,
Moulins et Thiry pour la partie instrumentale.
A. Raugel.
■i30 LE JOURNAL
NOS COLONIES DE VACANCES
Pour les écoliers des Roches, les écoliers du grand air, les
Colonies de Vacances étaient bien, semble-t-il, Y « œuvre »
prédestinée, qu ils auraient dû inventer, si elle n'avait pas
existé. Aussi ont-ils volontiers répondu aux appels qui, depuis
cinq ans, leur ont été régulièrement adressés'.
La souscription de Tété dernier s'est montée à la somme de
730 francs, qui a été versée aux « Colonies » de Versailles, re-
présentant plus du cjuartde leurs frais. Nous pouvons donc con-
sidérer cette œuvre comme nôtre en grande partie, et il sera
naturel de reproduire dans le Journal de l'École des Roches les
lignes suivantes, extraites du rapport annuel de ï Association
pour le dévelojypement des Colonies de vacances- :
« Les colonies de Versailles, organisées en 1905 grâce à la générosité des
élèves de l'École des Roches, ont pris cette année un large essor... ;>9 enfants
et une mère y ont participé.
<^ Le départ ne s'est pas effectué sans peine, mais nous avons été large-
ment payés de nos tribulations en voyant la joie de nos petits colons, dont
l'imposante caravane intrigua, le 22 août, les voyageurs de la gare Rive gau-
che, et en recevant les remerciements des mamans toutes reconnaissantes du
bien qu'on faisait à leurs petits.
« Quarante enfants ont été envoyés dans le Loiret, confiés à l'œuvre de
la Chaussée-du-Maine de Paris, et nous trouvons un écho du genre de vie
qu'ils ont mené dans les lettres d'un de nos petits Versaillais :
(c Chère mère,
'< Je t'écris pour te dire que la personne chez qui je suis est très gentille
« pour moi. Hier, quand on est arrivé à la gare, la dame nous attendait avec
« sa voiture. Je suis parti de la gare avec un Parisien qui est à peu près de
« mon âge, La dame en avait déjà 3^ avec nous deux cela faisait 5. Je vais en
« même temps te dire que la dame en nous appelant se trompe, car il y a
« 2 Georges et 2 Louis. Alors la dame m'a demandé si j'avais pas un autre
« nom, alors j'y ai dit que je m'appelais Georges et Auguste. Maintenant elle
« m'appelle Gu-Gust.
1, V. Journal de l'École des iîoc/^es, juillet 1906, p. 297.
2. Siège social : 6, rue Dufétel. Versailles. Présidente : M"'« Raoul de Félice. —
Œuvre neutre au point de vue confessionnel. Sur les 59 colons versaillais, .50 envi-
ron sont catholiques, 3 protestants ; pour quelques-uns, le renseignement me manque.
itH l'kcole pes hoches. • i31
« Toujours je ne m'ennuie pas. La dame a 3 vaches, 4 veaux. 200 poules
« et poulets, M cochons, 20 dindes, 2 chiens, 3 chats, 8 canes, 1 canard, 1 che-
<< val, 1 àne, puis enfin une voilure; pense en voyant tous ces animaux si je
« m'amuse... Dimanche on va manger du lapin, il y en a 7 à manger...
« Je suis très content de rester deux mois, car c'est le moment des ven-
c< danges et de la semence du blé, et tout cela va être amusant pour moi,
1' car je ne l'ai encore jamais vu faire... Jeudi, j'ai rencontr^• le petit B., et
« quand j'y ;ii dit que je restais deux mois, il m'a dit que j'étais chanceux et
" qu'il voudrait bien être comme moi.
« Ton fils qui t'aime et pense à toi,
« Georges B . »
« Les 19 autres colons ot une mère de famille ont été envoyés chez des pa-
rents habitant la campagne (Normandie et Bretagne) et au bord de la mer. »
La souscription de 1907 n'est j)as close, mais elle s'annonce
bien. Les earçons présents à l'École n'ont pas été seuls à y par-
ticiper : un de leurs jeunes camarades, retenu pour raisons de
santé loin de nous pendant ce terme, a tenu à nous envoyer un
joli mandat, avec ces vers :
« Pour qu'ils aillent aux champs danser la farandole,
« Aux petits Versaillais remettez mon obole! »
Les oboles réunies paraissent devoir dépasser le chiffre de
800 francs. — Bravo, et bon courage pour l'an prochain!
Henri Trocmé.
POUR LES AVEUGLES
A la suite d'une conférence sur les aveugles, un professeur de
l'École avait réussi, en 1905, à grouper un certain nombre d'ad-
hérents à l'Association V. Haiiy pour le bien des aveugles. Cette
œuvre, qui a pour président M. F. Coppée et pour secrétaire gé-
néral l'admirable philanthrope qu'est M. Maurice de la Size-
ranne, embrasse toute la question des aveugles : elle s'occupe
de l'éducation des enfants, de l'apprentissage des adultes, du
placement des vieillards, de la confection dos livres et des pério-
diques à l'usage des aveugles, etc. Cette année, le nombre des
432 LE JOURNAL
adhérents à l'œuvre, tant professeurs qu'élèves, se monte à cent
cinq. Certes, le chiffre a son éloquence et on ne peut que féliciter
ceux qui ont donné leur nom; mais, dans toute œuvre, quel-
ques membres actifs valent mieux qu'une multitude d'adhérents
qui se bornent à fournir chaque année une modique cotisation.
Aussi l'initiateur du mouvement espère-t-il que, danslasuite, un
certain nombre d'élèves sortis de l'École se dévoueront à la
cause des aveug^les ; il est vingt façons de le faire : leur réserver
ses vieux papiers pour la fabrication des sacs, et ses vêtements
usagés pour leur vestiaire; — acheter les produits fabriqués par
eux; — se faire copiste de Braille, etc.
Parmi les œuvres qui sollicitent la bonne volonté des hommes
généreux et riches, celle des aveugles nous parait être une des
plus recommandables. Sans doute, les œuvres de préservation
sociale passent au premier plan : sur le terrain de la charité
comme sur celui de la santé, il vaut mieux prévoir et préserver
que combattre, il vaut mieux prévenir que guérir. Mais la cécité
est un mal incurable, qu'il est souvent impossible de conjurer :
faut-il donc abandonner les malheureux qui en sont atteints?
Ces aveugles sont des hommes qui ne demandent pas l'aumône
de notre pitié ou de notre argent, mais qui désirent se suffire
un jour à eux-mêmes. Se désintéresser de leur sort, c'est priver
la société de forces utilisables et lui imposer des charges sans
compensation. Au contraire, des sacrifices consentis à propos
peuvent les tirer de leur misère et leur procurer la dignité
d'hommes utiles; il ne s'agit que de les instruire, de leur ap-
prendre un métier, de leur fournir un travail et d'encourager
leurs efforts. Clairvoyants, songeons quelquefois aux « em-
murés ». Ils sont plus de soixante mille en France.
F. M.
CONTRE L.ALCOOLISME
L'alcoolisme est un danger qui ne menace pas les habitants
de l'École. Mais nos élèves savent déjà quels terribles ravages il
exerce dans certaines régions, et combien il a fait de tort à la
DE l'lXOLE liES RdCnES. i'{.'i
Normandie. Aussi avons-nous profit»'' du passage aux Roches de
M. Pignolet, professeur de philosophie au collège de Saint-Ger-
main-en-Laye, membre actif et zélé de V Union française anti-
alcoolique, pour lui demander une causerie devant nos grands
garçons sur l'alcool, ses conséquences et ses remèdes. La parole
sincère, ardente et documentée de M. Pignolet, a profondément
remué les auditeurs et a attiré leur attention sur une navrante
réalité qu'ils auront plus tard à observer et à combattre.
F. M.
VISITES DES PAUVRES
Au mois d'octobre dernier, quelques élèves ont résolu d'aller
porter des secours aux familles pauvres de Verneuil, que jus-
qu'ici visitaient plusieurs de nos professeurs. Les quêtes faites
aux différents offices religieux fournissaient les ressources né-
cessaires.
Nous avons adopté huit familles, dont trois vieillards, deux
veuves chargées d'enfants et trois familles complètes, avec père
et mère, mais où les jeunes enfants sont trop nombreux ou
malades,pour que le travail du père sulfise à les faire vivre.
Au cours de chaque terme, nous avons tenu, dans les diffé-
rentes maisons à tour de rôle, deux ou trois séances, où les
besoins de nos familles ont été examinés, discutés et défondus.
Les secours réguliers ont varié, suivant les familles et suivant
les circonstances, de un à sept francs par semaine, la somme
totale montant à vingt francs environ. La dépense de l'année
s'élève donc à un millier de francs, fournis par les quêtes heb-
domadaires.
Nos secours ont été distribués avec discernement et non à
des gens qui ne les méritaient pas ; nous sommes venus en aide
à ces malheureux d'une manière appréciable et, on tout cela,
nous avons mis en pratique le précepte de l'Évangile : Aimez-
vous les uns les autres.
1>.
YI
rVOfK JLXC1E!\S ELEVE»
LA SOCIÉTÉ DES ANCIENS ÉLÈVES
Serge Andrk, termine ses études (rue d'Aguesseau, 20, Paris).
Marcel Aube, fait son stage dans une maison d'agent de change ave-
nue Victor-Hugo, 81 ;.
Henri Barbier, prépare l'École de physique et de chimie de la ville
de Paris (rue de Bretagne, 62, Paris).
André Bessand, étudiant [vue du Pont-Neuf, 2 bis].
Jean Bessand, après un voyage aux États-Unis, a fait un stage en
Allemagne dans une fabrique de tissus, puis un voyage d'affaire
dans l'Amérique du Sud ! rue du Pont-Neuf, 2 bis).
Philippe BiNGER, étudie l'agriculture (av. de l'Ouest, Parc St-Maur,
Seine).
Jean de Boisanger, prépare l'École de Grignon (place Yictor-lhigo,
Lunéville).
Maurice Bosquet, à l'Institut chimique de Nancy,
Henri Boujard, termine ses études à l'École de Guyenne.
Pierre Bouts, étudie l'agriculture (av, Ste-Foy, Neuilly, Seine).
Euguerrand de Caix, termine ses études à Paris,
Paul Carron, agent de la Coopérative vinicole générale iLibourne).
Marcel Charpentier, à l'École des arts décoratifs (av, Herbillon, 6i,
St-Mandé, Seine .
Jean Colle, à l'Institut agricole de Beauvais.
Abel CoRBi.x DE Mangoux, à l'Institut chimique de Nancy. Doit aller
passer trois mois en Angleterre, comme chimiste, dans une indus-
trie (Ch. de Mangoux, Vorly, par Levet, Cher).
Roger CoRBix de Mangoux, à l'École des sciences politiques (rue du
Pré-aux-Clercs, 3 .
Li: JOURNAL DF. l/ÉCOLE DES ROCUES. 43.'J
Jules Demolins, après avoir fait son service militaire, a été reçu à la
licence en mathématique; va faii-e un staj^e d'études et d'ensei-
i^nemenl aux États-Unis.
Robert Dervieu, à l'École des Hautes Études commerciales, à Paris.
François Dupré, termine ses études rue Francklin. 2.j bis, Paris).
Henri Dival. à l'École commerciale de Nantes.
Gaston Eysséric. élève de l'École des Beaux-Arts de Paris, a fait son
service militaire (rue Censier, 29, Paris i.
Pierre F.viqiet-Lemaitre. à l'Université de Cambridge 'av. du Bois-
de-Boulogne, 3, Paris .
(îeorges Ferrand, après un stage dans une fabrique d'automobiles, est
agent dans une maison d'automobiles rue Lalo, 18, Paris).
Jean de Gasparix, a fait son service militaire, étudiant en droit,
licencié es lettres, à Paris.
Jacques GAUTniER-VnxARS, fait un stage en Angleterre 'rue de Cour-
celles, 177 bis, Paris).
Jean-Jacques (Iérin, termine ses études à Paris (rue Buffon, 37,
Paris 1.
Louis Gl\e.\zek, dans les affaires avec sou père (rue Daru, 13, Parisj.
René (jullon, étudiant quai Flesselles, 3 bis, Nantes .
Franck Havilaxd, revient d'un stage en Allemagne, est dans les
affaires avec son père lav. de Villiers, 29, Paris .
Philippe d'IlAUTEviLLE, au 3*^ Dragons, à Nantes.
Léon Kensimier, dans l'industrie avec son père, à Saint-Étienne.
Etienne Landrin, à l'École d'agriculture d'Hauterive, en Suisse.
Louis Landru, étudiant boul. Malesherbes, 92, Paris).
Mario de La Rocha, étudiant rue Pierre-Charron, 15, Paris).
Georges Lecointre, à l'Institut chimique de Nancy rue Lepas, 12,
Nancy) .
Marcel l'Épine, étudiant rue Le Tasse, 7, Paris).
Bernard Marotte, élève agronome (le Mont Hymette, Redon, Ille-et-
Vilaine).
René Millet, dans les affaires (boul. Flandrin, 14, Paris).
François Millet, à FÉcole centrale (même adresse).
Jacques Minier, à l'École industrielle de Manchester (Cecil street, 90,
Moss Side, Manchester .
Guy de Neufbourg, Étudiant.
Léonce Pelleray av. du Prado, 60, .Marseille .
André Plocque, employé aux Messageries maritimes (rue d'ilaulo-
ville, 1, Paris,.
André Pocqet, dans le commerce, en Angleterre, à son retour d'un
stage en Amérique. ,
436 LE JOURNAL
Jacques* PocHET, stage dans une ferme en Amérique, puis dans une
maison de commerce en Angleterre.
Pierre Pocuet, après un stage à TUniversité d'Ithaca, en Amérique,
fait un séjour dans une ferme au Canada.
Francis Pbïelr, étudiant (rue Jeanne-d"Arc, 10, Vannes^.
Pierre Recraffe, dans l'industrie avec son père, à Bédarieux.
Hubert de Rigaud, après avoir obtenu le diplôme de Pitman's school,
et fait un stage dans les affaires à Londres, vient d'entrer dans
une affaire industrielle à Paris rue de Rivoli, 36 bis, Paris.)
Pierre de Rolsiers, à l'Institut chimique de .Nancy.
Paul Saillard, prépare l'École centrale de Paris (rue de Courcelles,
117, Paris).
René Saqueï, étudiant en médecine, rue de la Poissonnerie, 25,
Nantes.
Maurice Siliiol, étudiant (rue de Bancel, 9, Lyon).
Albert Snyers, dans un sliippinn office Louisville road, :27, Balham,
Londres, S. W;.
Tony Snyers, prépare l'École de commerce de Liège (rue St-Denis, 10,
Liège .
Albert Ternynck, dans les affaires rue de Lille, 25, Roubaix .
Louis Tripet, stage en Allemagne dans une maison de commerce (rue
de Compiègne, 2, Paris).
Guy de Toytot, à l'institut éleclrolechnique de Nancy.
Guy de Vautibault, stage en Allemagne (ch. de Chaîne-de-Cœur,
près Le Mans).
Jean Vignard, fait un stage dans une ferme en Touraine (passage
St-Yves, IG, Nantes).
Paul Watel, étudiant (av. Hoche, 3, Paris).
Extraits de la correspondance.
A M. E. Demolins. l^aris, le 30 décembre 1906. — «. Clier Monsieur. Voilà
1906 qui s'évanouit et avec lui mon existence militaire.
<( Celle-ci m'a privé du plaisir de vous revoir cette année, mais, dès la rentrée,
je me ferai à moi-même la joie de venir vous redire mon affection pour
l'École. Je la remercie de ne pas m'oublier et de m'envoyer aussi régulière-
ment des preuves de son fidèle souvenir {Journal, invitations, etc.).
« Cher Monsieur, le souvenir de l'Élcole s'accentue davantage à mesure que
sont plus loin les temps où on l'a quittée. Phénomène peut-être particulier à
elle seule, que l'on apprend à apprécier toujours mieux, à mesure que ia vie
se charge de mettre à l'épreuve la forte et <■ vraie » éducation qu'on \ a
acquise. Croyez aussi qu'on n'oublie pas le Fondateur qui la personnifie.
DE l'École des roches. 437
« Veuillez présenter à M"^ Demolins mes hommages et mes souiiaits les plus
respectueux pour 1907 — et garder avec ceux-ci, pour vous, l'assurance de
mon respectueux attachement. » — Robert Dervieu.
A M. G. Berlier. Nantes, le IG janvier 1907. — •< Cher Monsieur. C'est
avec plaisir que je viens vous donner les détails que vous me demandez.
Ainsi que j'en ai fait part à M. Demolins, je suis agriculteur, ou tout au moins
apprenti agriculteur pour le moment, car je suis stagiaire dans une grande
ferme tourangelle de loO hectares dont 120 en culture intensive. J'y suis
depuis le mois de février dernier et je vais y retourner en février prochain.
" Élève de l'École, j'ai voulu, en sortant, continuer sa devise et, désirant
être agriculteur, j'en ai pris le plus court chemin. Ma position de stagiaire
me permet d'apprendre et la pratique et la théorie. La pratique, en ce sens
que, pendant cette première année, j'ai tenu à me lever aussi tôt que les
gens de la ferme et à faire aussi le même travail qu'eux. Cela semble
bizarre au premier abord pour quelques-uns de voir un stagiaire conduire
des bœufs, faire les labours, avoir sa place active à la batterie, ou se mettre
à traire. .J'estime cependant que c'est un travail qu'il faut avoir fait pour
commander plus tard en connaissance de cause.
<( Habitant et mangeant avec la famille du propriétaire, ce dernier me fait
part de son programme pour les semis à faire ainsi que pour les engrais à
répandre. Sa bibliothèque étant à ma disposition pour élargir mes petites
connaissances agricoles, j'ai donc toute facilité pour joindre la théorie à la
pratique.
« C'est un dur métier, surtout lorsqu'on n'est pas né dans ce milieu, mais
on arrive à s'y faire et, pour ma part, je suis enchanté de m'être lancé dans
cette voie, qui avait toujours eu un certain attrait pour moi; vous n'avez
qu'à vous rappeler nos élevages de poules et de chèvres avec Kraft et Colle;
ce dernier fait, lui aussi, de l'agriculture.
« En présentant mes respects à M™'' Bertier, veuillez me rappeler au bon
souvenir de mes anciens professeurs, et agréez, Monsieur, mes sincères saluta-
tions. » — Jean Vi(;xard.
A M. E. Demolins. Manchester, le 20 janvier 1907. — « Cher Monsieur. Me
voici déjà tout à fait bien installé et habitué ici. La ville de Manchester est
littéralement horrible : d'énormes maisons noires dont on ne voit générale-
ment pas le haut à cause du brouillard continuel et plein de fumée; dans les
rues, beaucoup de camions de toutes sortes, des tramways électriques en
quantité, des habitants de toutes les parties du monde. Il n'y a pour ainsi
dire que deux sortes de devantures de magasins : marchands de tabac et bars
américains, mais il y en a à profusion.
« Personne n'habite la « City » proprement dite. Chacun arrive le matin
pour ses affaires et repart le soir aux environs, dans les faubourgs mêmes
de Manchester, qui, eux, sont très gi^ntils, très propres, par contraste proba-
blement, et assez agréables à habiter.
« C'est là que j'ai pris pension chez deux charmantes vieilles biles. Il y a,
dans cette même maison, comme autre pensionnaire, un Alsacien allemand,
30
438. LE .TODRNAL
qui connaît intimement Zindel et qui avait entendu beaucoup parler des
Roches. Je me suis donc tout de suite trouvé en pays de connaissance.
« J'ai, dans cette maison, une chambre et un bureau, l'un et l'autre très
confortables. J'y prends le déjeuner du matin et le dîner. Je déjeune soit au
restaurant de l'École, soit dans la ville. Je pars donc le malin à 9 heures et
ne reviens qu'à '6 heures.
« L'École est absolument superbe. Il est impossible de se faire une idée du
luxe déployé partout, tant en décoration qu'en collections de toutes sortes et
en matériel. Dans la salle des machines, il y a (5 dynamos de différents types,
actionnées chacune par une machine à vapeur ; toutes sont différentes et la
moins forte fait 80 H. P. Je ne veux pas entrer dans les détails, car il me serait
matériellement impossible d'en sortir. Un exemple cependant me paraît assez
significatif: dans le laboratoire de chimie minérale, où je travaille 18 heures
par semaine, chaque étudiant a, à sa table, une petite dynamo pour actionner
des agitateurs.
<' Chaque branche d'étude a un laboratoire spécial et une salle de cours
en amphithéâtre avec appareil de projection toujours prêt et fonctionnant
pendant une bonne partie des classes. Du reste, très peu de cours ici. J'en ai
6 heures par semaine, on y prend des notes à rédiger et amplifier chez soi.
Tout le reste du temps se passe aux différents laboratoires de papeterie, chi-
mie, physique, mécanique, où l'on travaille avec l'aide de nombreux « tea-
chers » et d'un professeur.
« J'ai pu, grâce au bachot, entrer de suite en deuxième année, où l'on com-
mence seulement à faire des cours spéciaux pour les différentes branches
d'industrie. La première année consiste, en effet, en études générales, beau-
coup moins poussées, du reste, mais beaucoup plus pratiques que celles que
Ton fait pour le baccalauréat.
« J'ai été étonné de la facilité que j'ai eu à suivre les cours ici. J'ai, du
reste, toujours trouvé une extrême complaisance de la part de tout le monde
pour m'expliquer et me prêter des notes. Enfin je suis enchanté de cette
école et très heureux ici, bien que la vie que j'y ai ne puisse être comparée à
celle que j'ai eu pendant o ans à la Guiche.
« Si quelque élève des Roches avait l'intention de venir ici, je lui donnerai
avec grand plaisir tous les renseignements qu'il voudra et je lui chercherai
une famille. J'ai déjà écrit à André Bessand pour tâcher de le décider, mais
je n'ai pas encore eu de réponse.
« Veuillez, je vous prie, cher .Monsieur, présenter mes respectueux hom-
mages à Madame Demolins, me rappeler au bon souvenir de Ghitha, Camille,
Hélène, Jules, M. Coulthard, M. Descamps, M. Wilbois, M. Saenger, et agréez
l'expression de mes sentiments respectueux et dévoués. Votre élève bien affec-
tionné. » — Jacques Munier.
A M. E. DemoUni>. Reutlingen, Wurtemberg, 5 février 1907. — i< Cher Mon-
sieur. Je fais en ce moment un stage dans une usine, en Allemagne, comme
volontaire. Ce volontariat est, je crois, très utile à tous les points de vue; et
c'est en même tempiê un excellent moyen de faire à la fois de la théorie et de
la pratique. C'est une très bonne suite à l'éducation que j'ai reçue aux Roches.
DE l'École des rockes. -439
Cela développe le corps, endurcit ta la peine, rend énergique et donne de la
suite dans les idées.
« Voici trois semaines que je suis ici ; aussi maintenant suis-je bien habi-
tué à celle nouvelle vie. Mais les commencements ont été très pénibles, car
je ne connaissais personne et ne savais pas me faire comprendre, mais petit
à petit je me suis habitué et ai fait quelques progrès. D'ailleurs, avec de
l'énergie, on surmonte toutes les difticuUés. Et c'est aux Roches que je dois
d'avoir pu ainsi m'y faire si vite, aussi j'en remercie son directeur et tous
mes anciens professeurs.
« Après ce volontariat, je compte partir pour l'Argentine, non pas dans
rélevage cumnie je l'aurais désiré, mais dans une compagnie qui fait la pose
des lignes de chemin de fer. J'entrerai dans cette compagnie sous la protec-
tion d'un ami qui en est le premier ingénieur, et j'espère pouvoir vite prou-
ver que les élèves sortant de l'École des Roches font des hommes. Avant ce
grand départ, j'espère pouvoir, cher Monsieur, venir vous faire une visite.
Veuillez agréer, Monsieur, ainsi que Madame Demolins, mes hommages les
plus respectueux. Votre élève reconnaissant. » — Guy de Vautibault.
A M, E. Demolins. Liège, le 21 avril. — « Cher Monsieur. Me voilà à Liège
bien à i'improviste. Je comptais rester encore tout ce terme aux Roches, mal-
heureusement mes études me retiennent ici. Je compte me présenter à l'Uni-
versité de Liège (section commerciale) en juillet prochain.
« Ces vacances, j'ai vu plusieurs professeurs qui m'ont dit que, si je voulais
entrer à l'université, il me fallait travailler spécialement l'histoire et la géo-
graphie de la Belgique et surtout le flamand. Ce sont trois branches que je
ne puis malheureusement apprendre aux Roches. Pour le flamand, il faudra
même que j'aille passer un mois en Hollande.
•< Je prépare mon examen avec des professeurs particuliers. Je suis au cou-
rant pour tout, sauf pour les mathématiques, le flamand et l'allemand. Si je
suis au courant, je le dois surtout aux bonnes leçons que j'ai prises aux
Roches.
« Albert est venu passer ses vacances à Liège, enchanté de Londres, mais
regrettant aussi beaucoup l'École.
« Veuillez présenter mes respects à Madame Demolins. Je vous remercie
ainsi que Madame Demolins des bons soins dont j'ai été l'objet pendant mon
séjour à la Guichardière. Un bon souvenir à Ghitha, Camille, Hélène, M. Coul-
thard, M. Wilbois, M. Descamps et Jules. Je souhaite bonne chance pour le
baccalauréat aux philosophes et à Loubet.
« Je vous remercie encore de tous les soins que vous avez pris pour moi. »
— Tony Snyeks.
A M. G. Bertier. Libourne, le x juin 1907. — » Cher Monsieur. Voici les
détails que vous me demandez : J'ai quitté Hédales l'année dernière, et suis
rentré à Libourne. Le seul commerce de la région étant le commerce des vins,
je suis entré à la Coopn-ative vinicole f/cnémle, la plus importanlf^ maison de
vins de ce pays-ci. J'espère, en travaillant, m'y créer une situation.
<' Je trouve ma position fort agréable, car je ne reste pas tout le jour au
440 LE JOURNAL
bureau. Je vais souvent à la campagne pour voiries propriétaires, et je détruis
ainsi le mauvais effet que l'effort intellectuel aurait pu produire.
« Mes deux années à l'École m'ont rendu un grand service; grâce à vous,
cher Monsieur, et à tous mes professeurs, j'entre dans la vie « bien armé »,
et je pars du pied gauche pour courir après la fortune I Votre élève reconnais-
sant. » — Paul Gabon.
A. M. Jénart. — iNancy, le 23 juin 1907.— « Cher Monsieur, je ne pourrai
malheureusement pas venir assister à la fête de l'École. Je le regrette vive-
ment, car cette fête résume d'une façon saisissante la vie intime de l'École.
Puissiez-vous organiser une exposition aussi bien réussie que celle de l'année
dernière! Je crois même que vous ferez mieux, car l'Ecole est toujours en
progrès perpétuel.
« Je suis, pour le moment, en train de préparer mon examen de passage
de première en seconde année de l'Institut chimique. J'espère réussir.
« Mon impression de la vie d'étudiant est que c'est une vie où il y a beau-
coup de temps perdu, malgré tout ce que l'on peut faire. Je trouve qu'aux
Roches on arrivait à condenser beaucoup plus de travail dans le même
temps. A quoi cela tient-il? Je ne puis y trouver d'autre explication que la
quantité de sport que l'on faisait aux Roches, ce qui permet de travailler plus
intensément, car on a l'esprit reposé.
« Ici, nous sommes pris, en temps normal, de 8 heures à 12, et de 2 à 6,
quelquefois jusqu'à 7 heures, et nous n'avons même pas le jeudi après midi.
Nous ne pouvons donc prendre d'exercice que le dimanche. Résultat : pen-
dant les trois premiers jours de la semaine, on travaille bien ; pendant les
trois derniers jours, on est fatigué et on ne fait rien. Si on avait le jeudi
tout irait bien mieux.
« Pour vous dire la vérité, je me trouve tout dépaysé ici. D'abord, quand
on a reçu la formation des Roches, on ne peut plus avoir aucune idée com-
mune avec les autres gens que l'on rencontre et qui ont généralement reçu
la formation inférieure, j'ose le dire, du collège ecclésiastique, ou du lycée.
Je ne suis du reste pas le seul à le constater, plusieurs de mes camarades et
amis m'ont fait la même remarque. Une autre raison, c'est que je suis obligé
de revivre à la ville ; c'est pour moi un supplice après ces cinq années pas-
sées aux Roches en plein air.
Il Plus je vais, plus je suis ravi d'avoir reçu la formation des Roches. D'a-
bord je n'éprouve pas le besoin d'aller passer mes dimanches au café, sous
prétexte qu'il pleut; je me promène quand même, chose à laquelle m'avait
habitué la quadruple promenade quotidienne de l'Iton au bâtiment que j'ai
faite autrefois pendant quatre trimestres.
« Autre raison, la vie des Roches m'a appris à ne pas m'absorber unique-
ment dans le travail du moment et à travailler toutes sortes de choses inté-
ressantes à côté. C'est ainsi que je continue à me livrer à ma passion d'his-
toire naturelle et que je me retrempe un peu dans les ouvrages de Science
sociale de M. Demolins que l'on relit toujours avec plaisir et profit. (On aime
à entendre dire ces choses-là. E. D.)
«J'en ai encore pour deux ans au minimum à l'Institut chimique. Après
DE l'École des roches, 441
quoi le service militaire de deux ans. Après cela, il est évident que j'aurai
tout oublié, il faudra que je refasse au moins un an de chimie. Après quoi
il me faudra me lancer. Je ne suis pas encore bien décidé : Est-ce que je res
terai en France vu la difficulté qu'il y a actuellement à maintenir une indus-
trie stable? Est-ce que je m'expatrierai pour exploiter une terre nouvelle, un
pays neuf, comme le Chili, ou le Mexique, je n'en sais encore rien; il serait
prématuré de se décider cinq ans d'avance. D'abord je ne sais pas encore la
spécialité que je choisirai. Sera-ce métallurgie, colorants, ou électrochimie.
De plus, beaucoup d'événements peuvent se passer d'ici là.
« ^'euillez me rappeler au bon souvenir de toute l'École! Professeurs et
élèves.
Veuillez présenter mes hommages à Madame Jenart et, croyez-moi, cher
Monsieur, votre dévoué. » — Georges Lecointre.
A. M. E. DemoUns. Berlin, le 26 juin 1907. — « Cher Monsieur, ce n'est
pas sans un serrement de cœur que je me vois dan? l'impossibilité d'assister
à la huitième fête de l'École. Je suis, en ce moment, dans une maison de com-
merce à Berlin, où je compte rester cinq à six mois, le temps de parfaire ma
connaissance de l'allemand et de m'initier à la tenue des livres. Après quoi,
j'irai probablement en Angleterre continuer mon instruction commerciale,
mais j'ignore encore complètement la branche que je choisirai. Pour le mo-
ment, étant dans une maison de lithographie, je m'initie plus particulière-
ment à cette fabrication, ce qui ne veut pas dire que je ne changerai pas.
En attendant que la vocation arrive et que le service militaire soit passé
(j'ai encore deux ans à attendre), je travaille sérieusement et ne prends plus,
vous le pensez bien, de vacances.
<' Aussi la prochaine date d'une visite à ma vieille École est-elle renvoyée
aux calendes, mais je suis loin de l'oublier pour cela et j'ai justement choisi
cette date de la fête de l'École pour vous le prouver en lui souhaitant une
bonne fête et... une bonne santé. Veuillez, s'il vous plait, présenter mes res-
pects à Madame Demolins à ces demoiselles, et me permettre de vous assurer
de ma plus respectueuse amitié. Votre ancien et dévoué élève. > — Louis
Tripet.
A. M. G. Berticr. St-xMandé, le 15 juillet 1907. — « Cher Monsieur, en
réponse à votre aimable petit mot, je vais tâcher de vous envoyer le plus
clairement possible les quelques renseignements que vous me demandez sur
VÉcoles des Arts décoratifs, où je suis en ce moment.
" Cette école comprend trois sections principales : une section de dessin,
une de sculpture et une d'architecture ; il suffit d'être reçu à l'une ou à l'au-
tre pour pouvoir suivre tous les cours. Le concours consiste en une figure
d'après la bosse pour la partie dessin et la partie sculpture, cette figure est
généralement un antique. Les architectes ont un projet qui varie à chaque
fois, bien entendu.
" Le nombre des reçus varie suivant les places libres et suivant aussi la
force des candidats. Voici les chiffres des deux derniers concours. En octo-
bre 1906, sur 216 candidats au dessin, 82 reçus, à la sculpture sur 23 candi-
LE JOURNAL
dats 15 reçu?^ et à l'architecture 30 reçus sur 119. Au mois de mars 1907,
69 sur 197 ont été reçus au dessin, 52 sur 146 ont été reçus en architecture
et en sculpture leur nombre a été de 31 sur 54. Le concours d'admission
se fait en cinq séances de deux heures chacune.
" A leur entrée aux Arts décoratifs, les élèves du dessin et de la sculpture
sont interrogés en géométrie; ceux qui n'oni pas répondu d'une façon satis-
faisante à ce petit examen, sont tenus de suivre un cours de géométrie, à la
fin duquel ils sont interrogés de nouveau. Comme vous pouvez vous en ren-
dre compte par les chiffres que je viens de vous donner, la plus forte
moyenne des i:eçus se trouve à la sculpture : cela tient à ce que le nombre
des candidats étant moindre que dans les deux autres sections, les places
libres sont plus nombreuses.
« Cette école peut se placer, entre les Beaux-Arts et les écoles profession-
nelles, telles que : VÉcole Boule par exemple. Son en>eignement est moins
théorique et moins purement artistique que celui des Beaux-Arts, l'on y fait
davantage d'art appliqué. Toutefois les travaux pratiques, tels que ceux d'é-
bénisterie artistique, ou de tapisserie, n'existent pas comme à VÉcole Boule
et aux autres écoles du même genre. Tandis que ces dernières préparent de
bons ouvriers d'art et de bons contremaîtres, les Arts décoratifs forment
beaucoup de dessinateurs pour l'industrie et des professeurs de dessin ; enfin,
après avoir suivi les cours de cette école, certains élèves font ensuite les
Beaux-Arts.
« Je ne puis vous définir exactement le temps qu'il faut compter pour
les Arts Décoratifs, cela dépend des sujets; je crois cependant que l'on peut
finir en trois ans.
<• Un certain nombre de professeurs font leur possible pour transformer
et moderniser les méthodes d'enseignement.
« M. Canard, qui est professeur à la Section Élémentaire de dessin, s'est
aperçu que, lorsqu'il nous donnait à faire Caracalla, Néron et toute cette
série de plâtres antiques, neuf élèves sur dix lisaient leur journal; en homme
intelligent, il ne s'est pas obstiné à nous les servir de nouveau, mais il nous
a donné des figures plus modernes. Il vient même de tenter une expérience
qui a d'ailleurs beaucoup intéressé et fait du bien aux élèves. Il nous a fait
faire des croquis rapides d'après le modèle vivant. Je ne sais s'il est satis-
fait des résultats, en tous les cas, j'ai remarqué que les élèves ont beaucoup
plus travaillé qu'à l'ordinaire et que bien peu ont pensé à lire ou à faire du
bruit.
" De temps à autre, des conférences techniques nous sont faites. La dernière
se rapportait aux décors de théâtre. Elle fut d'autant plus intéressante qu'un
assez grand nombre d'entre nous ont l'intention d'en faire plus lard, et qu'elle
a été suivie d'une visite très approfondie de la Comédie Française. Accom-
pagnés de professeurs versés en la matière et de machinistes, nous avons vu
poser un décor, et visité depuis le dernier dessous du théâtre jusqu'au se-
cond gril ou dernier dessus, sans oublier de regarder la belle collection de
peintures que possède notre grand Théâtre National, le foyer des artistes.
« Au point de vue de son installation, l'école qui est située dans la trop
DE l'École des roches. 443
étroite rue de l'École-de-Médecine, manque absolument de confortable à tous
les points de vue. Le nombre des salles est insuffisant.
« En attendant le plaisir de voir, veuillez agréer, cher Monsieur, les senti-
ments dévoués et reconnaissants de votre élèves. » — M. Ch.\rpk\ïier.
A M. Pierre de Rousiers. — Je suis désolé, mon cher de Uousiers, de
n'avoir pas pu assister à la réunion des anciens élèves de notre chère école.
Mais je fais actuellement mon service comme dispensé. (62 demain matin!)
J'aurais facilement pu venir aux Roches, si la réunionn avait eu lieu quelques
jours plus tôt. J'étais, en effet, en permission de quinze jours, mais j'ai été
obligé de rentrer pour le 14 juillet et il m'était impossible à cause de la revue
d'obtenir une nouvelle permission.
« J'espère que ce premier « meeting ■) aura été un grand succès et que les
anciens seront venus en foule témoigner par leur présence effective de leur
sympathie et de l'intérêt que nous ressentons tous pour notre École. — Pour
ma part, je désire violemment revoir mes anciens pi'ofesseurs et passer quelques
bonnes heures en revivant des souvenirs communs avec les bons vieux copains.
L'occasion m'en sera donnée bientôt lorsque je serai rendu à la vie civile et à
la liberté. Les rigueurs de la discipline militaire sont bien atténuées de nos
jours. Eh bien, c'est pourtant dur, surtout pour un ancien élève des Roches!
Quel contraste entre la discipline de maintenant, uniforme, inflexible, et celle
de jadis, qui, elle, dressait l'homme par l'intérieur et non par l'extérieur.
" Mon souvenir à tous ceux que j'ai connus et qui sont encore là-bas, et pré-
sente, je te prie, mes hommages à M. et M"« Demolins et à tous mes anciens
professeurs, dis-leur bien que je suis avec vous de cœur et d'esprit aujourd'hui
pendant votre fête et que le souvenir de mon séjour aux Pins m'est resté
comme celui des plus heureuses années de ma vie. » — Léon Kenzinoek.
Nécrologie.
Nous avons eu le grand regret de perdre un de nos anciens élèves, Raoul
Neyret, qui était entré à l'École dès l'origine et qui y avait terminé ses études.
A sa sortie, il était entré dans les affaires avec son père, à Saint-Étienne.
La lettre suivante nous fait connaître les derniers moments de notre jeune
ami.
Saint-Etienne, le r; janvier 19o7.
A M. Edmond Demolins.
Cher Monsieur,
Je suis très vivement touché de la si bonne marque de sympathie que vous
voulez bien me donner.
Mon pauvre Raoul avait eu, en juillet, une broncho-pneumonie dont il s'é-
tait bien relevé malgré sa gra\ité, mais qui exigeait de grands soins pour
444 LE JOURNAL DE l/ÉCOLE DES ROCHES.
passer l'hiver. Or cet hiver a été particulièrement mauvais ici et le nombre des
grippes est anormal.
Raoul a été victime de la grippe ; elle a rapidement pris un caractère infec-
tieux vers la fin. Il est resté quatre semaines au lit. Pendant les quinze pre-
miers jours, rien d'inquiétant; la troisième semaine commençait à devenir
mauvaise. Pendant quinze jours, avec un calme admirable que son caractère
ne m'eût jamais fait supposer, il a attendu la mort. Il a reçu les secours de la
religion en pleine connaissance, puis il a manifesté son désir de mourir, et il
nous a quitté une heure après, sans secousse, sans souffrance, avec une séré-
nité qui atténua quand même mes regrets.
Il parlait souvent de VÉcole des Roches avec reconnaissance pour ceux qui
ont créé et dirigé cette œuvre si belle. 11 travaillait dans le grand commerce
des soieries de rubans; sa perspicacité, son amour du travail et de l'ordre fai-
sait bien augurer de son avenir.
Tout est brisé aujourd'hui. .Ma femme et moi nous saurons trouver, et dans
le souvenir du passé et dans l'espoir de l'au-delà, la force dont nous avons
bien besoin. Ma femme se joint à moi pour vous offrir, ainsi qu'à M™*" Demo-
lins, nos remerciements émus. Merci des bonnes choses que vous nous dites.
Votre bien dévoué.
Jean Nevket.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
TYPÛGRAPHIF. FIRMIN-DIDOT FT C"
AOUT-SEPTEMBRE 1907
39' LIVRAISON
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
SOMMAIRE : La mort crEdniond Demolins. — Appréciations de la Presse. — CorrespoU'
dance. — Les publications d'Edmond Demolins. — Bibliographie. — Nouveaux membres.
Introduction à la Science sociale : Les oiuiiiNEs, i.a méthode et la classification, par
E. BoccHiÉ DE Belle, Ed. Devoiins, K. Pinot et P. de Rolsieks. 1 vol. grand in-8'\ H fr.
franco. Ce volume comprend les fascicules 3<j, 1, 10 et 11.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE
N'^ 1. — La Méthode sociale, ses
procédés et ses applications, par E. Demo-
LLNS, Robert Pinot et Paul de Rousiers.
N'^' 2. — Le Conflit des races en
Macédoine, d'après une observation
monographique, par G. d'Azambuja.
N° 3. — Le Japon et son évolution
sociale, par A. de Préville.
X'' 4. — L'Organisation du travail.
Réglementation ou Liberté, d'après
l'enseignement des faits, par Edmond
Demollns.
N'^ 5. — La Révolution agricole.
Nécessité de transformer les procédés de
culture, par Albert Dauprat.
N'^ 6. — Journal de l'École des Ro-
ches (année 1903-1904).
N** 7. — La Russie; le peuple et
le gouvernement, par Léon Poinsard.
N" 8. — Pour développer notre
commerce ; Groupes d'expansion com-
merciale, par Edmond Demolins.
N° 9. — L'ouverture du Thibet. Le
Bouddhisme et le Lama'i'sme, par A.
de Pré ville.
N"^ 10 et 11. — La Science sociale
depuis F. Le Play. — Classification
sociale rérniltant des observations faites
d'après la métliode de la Science sociale,
par Edmond Demolins. (Fasc. double.)
(Prix : 2 fr. franco]
N'^ 12. — La France au Maroc, par
LÉON Poinsard.
N'j 13. — Le commerce franco-belge
et sa signification sociale, par Ph.
Robert.
N° 14. — Un type d'ouvrier anar-
chiste. Monographie d'une famille
d'ouvriers parisiens, parle D'' J. Bail-
hache.
N° 15. — Une expérience agricole
de propriétaire résidant, par Albert
Dauprat.
N'J 16. — Journal de l'École des Ro
ches (année 1904-1905 .
N° 17. — Un nouveau type particula-
riste ébauché : Le Paysan basque du
Labourd à travers les âges, par M. G.
Olphe-Galliard.
N"^ 18. — La crise coloniale en
Nouvelle-Calédonie, par Marc Le Gou-
pils, ancien Président du Conseil général
de la Nouvelle-Calédonie.
N"^ 19, 20 et 21. — Le paysan des
Fjords de Norvège, par Paul Bureau.
(Trois Fasc.)
N° 22. — Les trois formes essen-
tielles de l'Éducation; leur évolution
comparée, par Paul Descamps.
N'^ 23. — L'Kvolutiun ai;ricolk en
Alle.magne. Le " Bauer » de la lande
du Lunebourg par Paul Roux.
La suite au verso.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE [suite]
X» 24. — Les problèmes sociaux
de l'industrie minière. Comment les
résoudre, par Edmund Demolins.
]S"m 25. — La civilisation de Tétain.
— Les industries de l'étain en Fran
conie, par Louis Arqué.
p^o og — Les récents troubles
agraires et la crise agricole, par
Henri Brun.
No 27. — Journal de l'École des
Roches (année 1905-1906).
N^' 28 et 29. — L'Histoire expliquée
PAR LA Science sociale : La Grèce an-
cienne, par G. d'Azambuja.
No 30. — L'humanité évolue-t-elle
vers le socialisme? par Paul Descamps.
N'o 31. — L'École moderne, par G.
Clerc, M'>"' Hugh Bell et A. Pernotte.
N" 32. — Comment se prépare l"unité
sociale du monde. Le Droit interna-
tional auXX'' siècle, par Léon Poinsard.
N° 33. — Les exportations alle-
mandes, par Paul de Rousiers.
N" 34. — Le 'type savoyard, par C.
Borlet, J. Poncier et P. Descamps.
N" 35. — Le littoral de la plaine
saxonne; le type des Marschen, par
Paul Roux.
N" 3<>. — Les origines de la science
sociale. Frédéric Le Play; sa mé-
thode et sa doctrine, par E. BoucHiÉ
DE Belle.
N" 37. — Les populations viticoles,
par Paul Descamps.
N^ 38. — Journal de l'École des
Roches années 190<'»-1907).
ORGANISATION DE LA SOCIETE
But de la Société. — La Société a pour
but de favoriser les travaux de Science
sociale, par des bourses de voyage ou
d" études, par des subventions à des pu-
blications ou à des cours, par des enquêtes
locales en vue d'établir la carte sociale
des divers pays. Elle crée des comités
locaux pour l'étude des questions sociales.
Il entre dans son programme de tenir des
Congrès sur tous les points de la France,
ou de l'étranger, les plus favorables pour
faire des observations sociales, ou pour
propager la méthode et les conclusions de
la science. Elle s'intéresse au mouvement
de réforme scolaire qui est sorti de la
Science sociale et dont V École des Roches
a été l'application directe.
Appel au public. — Notre Société et
notre Revue s'adressent à tous les hommes
d'étude, particulièrement à ceux qui for-
ment le personnel des Sociétés historiques,
littéraires, archéologiques, géographiques,
économiques, scientifiques de province.
Ils s'intéressent à leur région; ils dépen-
sent, pour l'étudier, beaucoup de temps,
sans que leurs travaux soient coordonnés
par une métliode commune et éprouvés
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou
tissent à formuler des idées générales-
à rattaclicr les causes aux conséquences.
à dégager la loi des phénomènes. Leurs
travaux, trop souvent, ne dépassent pas
l'étroit horizon de leur localité; ils com-
pilent simplement des faits et travaillent.
pour ainsi dire, au fond d'un puits.
La Science sociale, au point où elle est
maintenant arrivée, leur fournit le moyen
de sortir de ce puits et de s'associer à un
travail d'ensemble pour une œuvre nou-
velle, qui doit livrer la connaissance déplus
en plus claire et complète de l'homme,
de la Société. Ils ont intérêt à venir à elle.
Publications de la Société. — Tous les
membres reçoivent la Revue la Scieyice
sociale et le Bulletin de la Société.
Enseignement. — L'enseignement de
la Science sociale comprend actuellement
trois cours : le cours de M. Paul Bureau,
au siège de la Société de géographie, à
Paris; le cours de M. Edmond Demolins.
à l'Ecole des Roches, et le cours de M. G.
Melin, à la Faculté de droit de Nancy. Le
cours d'histoire, fait par notre collabora-
teur le V*<^ Ch. de Calan, à la Faculté de
Rennes, s'inspire directement des méthodes
et des conclusions de la Science sociale.
Bibliothèque de la Science sociale.
— Elle comprend aujourd'hui une tren-
taine de volumes qui s'inspirent de la
même méthode. On en trouvera la liste
sur la couverture de la Revue.
Conditions d'admission. — La Société
comprend trois catégories de membres,
dont la cotisation annuelle est fixée ainsi :
lo Pour les membres titulaires .-20 francs
(25 francs pour l'étranger) :
2° Pour les membres donateurs : 100
francs ;
30 Pour les membres fondateurs : 300 à
500 francs.
AOUT-SEPTEMBRE 1907
39 LIVRAISON
BULLETIN
LA MORT D'EDMOND DEMOLINS
Nous avons la douleur d'annoncer aux
membres de notre Société, la mort de
M. Edmond Demolins, fondateur et direc-
teur de notre Revue.
Le 23 juillet, s'ouvraient, à l'Kcole des
Roches, des vacances longuement atten-
dues, qui devaient lui permettre de donner
enfin à son cerveau toujours en travail un
repos bien nécessaire et bien mérité.
Aucune diversion ne parvenait à lui pro-
curer le calme mental au même degré
qu'une promenade en automobile. « Quand
je suis dans mon auto, disait-il. je cesse
de penser. »
C'est pourquoi, comme Tannée dernière
à pareille époque, il comptait partir à l'a-
venture, en quête d'air pur et de beaux
sites. Il quittait la Guichardière le 25 juil-
let, hélas ! pour ne plus la revoir. Le
deuxième jour de l'excursion, le 27 au
matin, il s'éteignait brusquement à Caen.
dans les bras de celle qui fut sa fidèle
compagne et la collaboratrice dévouée de
toutes ses œuvres.
La messe d'enterrement fut célébrée
le mercredi 31 juillet dans la chapelle de
racole des Roches, par M. l'abbé Gamble
aumônier de l'École. Monseigneur l'Évêque
d'Evreux. qui avait tenu à assister à la
cérémonie funèbre, fut sollicité au dernier
moment de dire quelques mots. 11 sut
trouver les paroles les plus touchantes
pour adresser au clier défunt un suprême
adieu.
« Monseigneur rappela d'abord l'accueil
jirofondément joyeux et sincèrement af-
lectueux qu'il lui avait fait, peu de temps
auparavant, au jour de la Confirmation, et
la verve étincelante du merci qu'il lui
avait adressé alors ! Tant de vie, tant de
confiance, tant de gaieté semblaient pro-
mettre un long avenir. Dieu n'en n'a pas
jugé ainsi, et plus douloureuse a été notre
surprise, plus profonde a été notre peine.
Du moins celui qui dort maintenant son
dernier sommeil, n'est-il pas parti les
mains vides. Jamais, peut-être, vie ne fut
mieux remplie que la sienne.
« Monseigneur, laissant à d'autres, le
soin de louer comme il convient l'écrivain
et le penseur, parle du chrétien convaincu
et de l'admirable éducateur. La foi tint
une grande place dans la vie du cher dé-
funt; lui-même n'en faisait pas mystère
et aimait à redire quelle force il avait
puisée pour les âpres luttes de la vie dans
la foi humble, constante, profonde.
« Le succès de ses entreprises, il le de-
manda au seul travail et à la grâce de
Dieu. Sa vie restera comme un rare
exemple d'énergie et de dignité.
« Educateur, il eut les plus fécondes
audaces; mais dans sa méthode d'éduca-
tion, comme dans sa vie, il sut faire à la
religion une place digne d'elle. Il avait
appris, par expérience, après le psalmiste,
que « si Dieu ne soutient les fondements
d'une maison, vainement travaillent ceux
<jui l'édifient ».
« A'oilà pourquoi, « l'Evêque et l'ami »
verse aujourd'hui des larmes sur son cer-
cueil, pourquoi il est venu unir sa plainte
à celles de l'épouse et des enfants éplorés,
à celles des amis et des élèves désolés.
« Sa Grandeur termine cependant sur
une parole d'espoir. Edmond Demolins
n'est pas mort tout entier; il vit et il vivra
dans les œuvres qu'il a fondées. Il rêvait
de rendre plus grande la patrie, de la
doter d'hommes énergiques et libres. Dieu
lui a donné la douce consolation de voir
sa chère Ecole des Roches porter ses pre-
miers fruits ; ils en pré.sagent de plus
beaux dans l'avenir.
« Edmond Demolins vivra parmi nous
l)ar son esprit et i)ar son œuvre; il vit
294
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
auprès de Celui qu"il a aimé et servi pen-
dant sa vie entière, auprès de Dieu, qui a
déjà donné, — c'est notre espoir, — la
récompense suprême au maitre-ouvrier
de tant de nobles travaux, i.
Au cimetière, les discours suivants ont
été prononcés :
Discours de M. Laya.
Messieurs,
Je tiens, comme maire de Verneuil, à ap-
porter sur le cercueil de M. Demolins l'hom-
mage reconnaissant que la ville rend à sa
mémoire.
M. Demolins n'était point de notre pays ;
mais il en goûtait le charme et la tranquil-
lité, puisqu'il y a bientôt seize ans. quand
il s'est agi pour lui de choisir une demeure,
où il pût travailler à son aise, penser et
écrire librement, c'est notre pays qu'il a
préféré, et que c'est de la Guichardère près
Verneuil, qu'il a daté certains de ses livres
aujourd'hui célèbres dans toute l'Europe,
comme A quoi tient la supériorité des
Anglo-Saxons.
Il ne s'est jamais intimement mêlé à notre
vie locale; mais il l'avait renouvelée et
embellie par son œuvre. Tous savaient ici
que c'est à l'appel de son talent, que, de
toutes les parties de la France et même de
l'étranger, étaient accourues sur notre petit
coin de terre, ces centaines de jeunes gens
désireux de « bien s'armer pour la vie ».
Tous comprenaient qu'en fondant l'École
des Roches. M. Demolins avait rendu im im-
mense service à la prospérité commerciale
et au bon renom de notre cité. C'est ce qui
explique que, samedi dernier, la nouvelle
soudaine de sa mort ait provoqué dans
toute la ville une aussi vive émotion : c'est
l)ourquoi je suis certain d'être l'interprète
de tous mes concitoyens, en priant la fa-
mille si cruellement éprouvée d'agréer
l'expression de nos respectueuses condo-
léances, et en l'assurant que, pour nous, le
souvenir de M. Demolins restera toujours
lié, comme celui d'un bienfaiteur de la
ville de Verneuil, à notre sympathie pour
son œuvre, pour cette École des Roches qui
lui survivra.
Monsieur Demolins, adieu.
Discours de M. de Rousiers.
Messieurs,
Je viens, au nom de la Société de Science
sociale, rendre un suprême hommage au
disciple éminent de nos maîtres Le Play et
Henri de Tourville, devenu lui-même un
maître, à celui qui. plus qu'aucun autre, a
fait connaître la science sociale, à celui
enfin qui Tamise en pratique au point d'en
faire l'inspiratrice de tous ses actes.
Tout jeune encore, Edmond Demolins
avait résolu de se consacrer à la science
sociale et, pendant trente années, il n'a ja-
mais cessé de rester fidèle à ce vœu. Avec
quel succès il a parcouru la carrière qu'il
s'était ainsi tracée, vous le savez tous, et à
l'heure solennelle où l'ère des vanités ter-
restres vient de se clore pour lui, il con-
vient mieux de rappeler devant vous la belle
unité morale de sa vie, toute remplie par
un inlassable effort à la recherche de la
vérité.
Edmond Demolins a été, dans toute la
force du terme, l'apôtre de la science so-
ciale. Dans ses livres, dans ses articles,
dans ses lettres, dans sa conversation, dans
ses actes, il y avait une prédication et un
enseignement. Beaucoup d'entre nous lui
sont redevables de ce qu'ils valent. La
science sociale lui doit la plupart de ses
adeptes actuels.
La fécondité de cet apostolat ne saurait
s'expliquer par les seules qualités littéraires
de l'écrivain; sans doute, il possédait à un
degré tout à fait rare le don si français de
la clarté ; il faisait saillir les reliefs de sa
pensée avec puissance et excellait à frapper
l'attention de ses auditeurs et de ses lec-
teurs par la vivacité des images qu'il sus-
citait: tous ceux qui l'ont connu conservent
le souvenir des formules vivantes dans les-
quelles il annonçait ou résumait ses con-
clusions. Mais le secret de sa force n'était
pas là. Il était dans l'ardeur et dans la
profondeur de sa conviction scientifi-
que. .\vant de convaincre les autres il
s'était convaincu lui-même et il l'avait
fait d'une telle manière qu'après ce pre-
mier triomphe , après avoir gagné ce
premier disciple, il entreprenait la con-
DE SCIENCE SOCIALE.
^295
(luête (les autres avec une confiance abso-
lue dans l'irrésistible puissance de ses ar-
guments.
Au surplus, cette confiance n'était pas
purement intellectuelle et spéculative ; elle
le déterminait à l'action: elle lui inspirait la
liardiesse avec laquelle il s'efforça toujours
de réaliser et de vivre la science sociale.
I/homme qui fondait, il y a vingt et un ans,
une revue avec quatre collaborateurs est
bien le même qui créait quinze ans plus
tard, sur le coin de terre où il était venu
s'établir, une école nouvelle par son but.
})ar ses méthodes et par son organisation.
La Revue et l'École ont grandi et prospéré,
prouvant ainsi que leur fondateur avait
montré plus de sagesse dans son initiative
périlleu.se que les amis prudents effrayés de
son audace.
Et c'est pourquoi nous tous qui avons
suivi les mêmes sentiers que lui, nous sen-
tons si cruellement le vide que sa di.spari-
tion laisse dans notre petite phalange. II
nous avait précédés et il continuait à nous
entraîner. Il ne permettait pas que le cou-
rant de l'existence journalière fît perdre
de vue à aucun de nous le but supérieur
([ue nous nous étions assigné. Par là, il
élevait le niveau de notre vie, et je ne sau-
rais faire de lui un plus bel éloge que de
lui rendre ce témoignage véridique. 11
existe actuellement quelques hommes qui
ont travaillé plus énergiquement, qui se
sont attachés plus fortement à une vérité
directrice, qui ont mieux compris, mieux
aimé et mieux vécu leur vie parce (jue la
i'rovulence avait placé Edmond Demolins
sur leur route. .\u nom de tous ceux-là,
au nom des amis liés à lui par une affection
ancienne, au nom des amis inconnus qui
ne le connaissaient que par ses écrits, je
tiens à dire la dette que nous avons con-
tractée vis-à-yis de lui.
Et je ne puis m'empêcher aussi de join-
dre l'expression de ma reconnaissance à
celle des pères de famille auxquels Edmond
Demolins a rendu l'inappréciable service de
faire de leurs fils des hommes de demain.
Son œuvre scientifique lui survivra, mais
la grande œuvre sociale qu'elle lui a ins-
pirée commence seulement à donner des
fruits, en sorte que la fécondité de son la-
beur ne saurait se mesurer aux résultats
acquis.
C'est que tout son effort était dirigé vers
le but éloigné que sa vive intelligence dis-
tinguait clairement. Semeur infatigable, il
recherchait avec passion les semences sai-
nes et les terres de choix, laissant à d'autres
le souci de la récolte. Lorsque le maître
souverain a jugé que la tâche était ac-
complie, il a rappelé à lui le bon ouvrier.
Et il lui a plu de marquer, par le brusque
passage de la vie présente à la vie éternelle,
le lien mystérieux mais étroit qui les unit
l'une à l'autre. Malgré la poignante douleur
qu'une fin si subite cause à tous ses amis,
à ses proches, à la vaillante compagne qui
collaborait si efficacement à son œuvre, un
sentiment d'infinie confiance s'en dégage
cependant. Et près de la tombe du chré-
tien qua été Edmond Demolins, nous ai-
mons à nous rappeler la belle pensée d'Henri
de Tourville : La mort est un développe-
ment de la vie.
Adieu, cher et fidèle ami, nos cœurs sont
pleins de tri.stesse. mais ils ne connaissent
pas le désespoir. Votre souvenir demeurera
parmi nous et votre exemple nous fortifiera;
nous continuerons à cultiver le champ fer-
tile que votre infatigable activité a préparé
en vue des moissons futures.
Discours de M. Bouts.
Messieurs,
Devant cette tombe, si brusquement et
prématurément ouverte, où va être ense-
velie la dépouille mortelle d'Edmond
Demolins, un sentiment de stupeur ne se
mêle-t-il pas à vos regrets, et ne vous
demandez-vous pas comment la mort a
pu avoir raison de tant d'action, de tant
d'énergie, dotant de vie intense?
Dieu, en qui croyait M. Demolins, a ses
raisons que notre raison ne connaît pas,
et le plus sage est encore pour nous de
nous incliner devant la A'olonté Suprême,
et après avoir payé un douloureux tri-
but de larmes et de prières à celui qui
n'est plus, d'honorer sa grande mémoire
en pratiquant ses leçons !
Partageons donc, et de tout notre cœur,
la tlouleur de la famille de M. Demolins,
296
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
de la vaillante compagne de sa vie et de
ses labeurs, de son fils, sur lequel il fon-
dait justement de si belles espérances, de
ses filles qui furent le charme de son âge
mûr, et eussent été la joie de sa vieil-
lesse !
Recueillons-nous devant ce foyer en
deuil où « si grande était sa place occupée,
ou plus grande encore, hélas ! sera sa
place vide ! »
Messieurs, dans ce cadre harmonieux
de l'École des Roches, vous laisserez
errer longtemps vos regards mélancoli-
ques sur ces chemins familiers qu"il par-
courait d'un pas naguère si alerte, sur
cette Maison de la Guichardière, demeure
patriarcale, où il y avait une cellule de
bénédictin et où l'hospitalité était si cor-
diale et si enveloppante ! Vous chercherez
l'écho de sa voix dans les classes, dans la
salle des fêtes où il animait vos réunions
de son esprit délié et de sa verve prime-
sautière.
Et nous qu'il avait appelés à Tlionneur
d'être ses conseillers, nous voilà privés
de sa direction, direction ardente et quel-
quefois impétueuse, mais toujours tendue
passionnément vers le bien de l'École
avec la conscience de son rôle redoutable
et vraiment sublime d'Éducateur.
Et quel éducateur c'était ! Avec la
science sociale, de laquelle je n'ai pas
qualité pour parler ici, l'Éducation a été
la grande passion de sa vie de penseur.
On peut dire qu'il lui a tout sacrifié. De-
venu célèbre, lu et commenté dans le
monde entier, ce philosophe n'avait ac-
cepté ni un honneur ni une décoration ; il
méprisait la politique, comme il méprisait
l'argent, jusqu'à jeter, d'un geste magnifi-
que, dans le plateau de la balance incom-
plètement chargé pour décider de la cons-
truction de l'École des Roches, la moitié de
sa fortune; il méprisait sa santé !... c'est
pourquoi nous sommes aujourd'hui triste-
tement réunis, Messieurs, autour de son
cercueil !
La mort a surpris M. Demolins avec
une soudaineté cruelle; elle jie pouvait
plus arrêter l'essor de son œuvre. Bien
armé pour la vie, il avait gouverné et
prévu, et, comme le poète antique, il
pouvait dire à son dernier jour : i\'on
omnis moriar .'
Suivons son exemple, Messieurs, et tra-
vaillons ! Travaillons à soutenir cette Mai-
son des Roches, maintenant si prospère, à
laquelle resteront indissolublement unis
le nom et la mémoire de M. Demolins.
Et pour tirer de cette triste cérémonie
le grave enseignement qu'elle comporte,
disons à nos enfants, qui ont eu la bonne
fortune d'avoir un pareil maître, disons-
nous à nous-mêmes, que si nous satisfai-
sons à la loi du travail, si nous luttons
pour conquérir l'indépendance qui assure
la dignité et permet lïnfluence sociale, si
nous fondons des familles nombreuses,
fortes, unies, chrétiennes, ayant été bien
armés pour la vie, nous serons forts con-
tre la mort !
Discours de M. Bertier.
Cher et vénéré Maître,
La douleur de l'École des Roches est
profonde en vous disant adieu. La grande
famille que vous avez fondée pleure .son
père. C'est à elle que vous aviez donné
votre pensée la plus haute, votre plus vail-
lante énergie, tout votre cœur... et même
c'est à elle que vous avez sacrifié votre
vie.
Aussi est-ce avec un sentiment de pro-
fonde reconnaissance qu'aujourd'hui, au
nom de tous vos collaborateurs, je veux
dire à celle qui n'a pas hésité à partager
tous vos travaux que nous partageons toute
sa douleur et que nous nous mettons au
nombre de vos enfants.
Et quelle consolation meilleure pour-
rons-nous avoir que de nous rappeler en-
semble ici quel don de vous-même vous
nous avez fait. Où pourrons-nous retrou-
ver de la force sinon dans l'histoire de vos
difficultés, dans la méditation de vos con-.
seils, et aussi dans la méditation de votre
mort. Quel exemple pour nous : la veille
vous étiez encore à la tâche, consacrant à
votre œuvre de prédilection et à nous tous
vos pensées jusqu'à la dernière.
Merci, cher Maître, de tout ce que vous
nous avez donné. Il y a neuf ans à peine
que vous avez eu le courage de boulever-
DE SCIENCE SOCIALE.
297
ser le sol de la France, aplati par les rou-
tines, desséché par les vieilles habitudes,
de le remuer profondément avec le soc
d'une puissante charrue, votre livre, de
creuser le premier sillon où devait germer
l'École nouvelle. A partir de ce jour, vous
n'avez plus connu le repos et tous ceux
qui sont ici savent, du moins en partie, les
soins de chaque jour, les soucis, les ora-
ges, le travail sans trêve qu'il a fallu en-
durer pour voir germer, pousser et fleurir
cette superbe plante vigoureuse et solide
dont les cinq branches étaient votre or-
gueil ! Et cependant l'œuvre matérielle
seule était faite ; il fallait reprendre cha-
cun des rejetons. L'âme de chaque enfant
méritait le même soin en particulier que
l'Ecole avait demandé en général. Les
élèves de cette École vous doivent les
meilleures année de leur vie, en cette at-
mosphère familiale et douce pour nous
tous, ("est à vous qu'ils doivent leur ro-
buste santé, la fermeté de leur caractère,
l'enseignement le plus vivant, le plus mo-
derne en même temps que le plus solide.
Nos anciens élèves, eux surtout, com-
prennent tout le bonheur que vous avez
donné aux habitants des Roches. Ils vous
doivent quelque chose de plus encore.
.\ la veille de leur entrée dans la vie,
vous preniez à cœur de porter à son maxi-
mum l'énergie que vous développiez en
eux et avec un courage qui effrayait les
timides, avec aussi une confiance joyeuse
dans la bonté de l'éducation des Roches
et dans la bonté finale de la vie, vous les
lanciez à l'assaut des situations indépen-
dantes qui seules demandent de l'énergie,
mais qui la rendent au centuple à notre
France.
Quel courage vous aviez, cher Mon-
sieur, et comme le plus hardi d'entre
nous paraissait tiède et hésitant à vos
côtés !
Portez précieusement en vous, mes chers
anciens, les conseils et les vibrants appels
de ce vaillant lutteur. Redites-les aux plus
jeunes, redites-leur ce vers de Laprade
(jue M. Demolins eût volontiers fait sien :
-Nous avons assez de rêveurs, soyons des hommes.
« Soyez des hommes », que de fois aussi
M. Demolins a redit ce mot à ses profes-
seurs.
C'est à vous que je m'adresse mainte-
nant, mes chers collègues et amis. ;i vous
qui allez porter demain avec moi la lourde
responsabilité de cette œuvre, comment
serions-nous préparés à notre tâche, s'il ne
nous avait pas pris l'un après l'aiitre, s'il
ne nous avait pétris et modelés suivant
son idéal? Et c'est ici que je me plais à le
voir supérieur à tous et supérieur à lui-
même. Il a pensé à se survivre, non en
nous bridant de recommandations, mais
on prenant soin que le meilleur de sa
pensée vive en chacun de nous. Il nous
disait : « Allez, vous êtes seul maître de
votre tâche, mais seul aussi vous en êtes
responsable, faites qu'elle réussisse! » Il
voulait développer en nous la volonté et
l'initiative par le sentiment de la respon-
sabilité : nous avons été ses premiers
élèves.
Comme il aimait à nous féliciter d'avoir
écouté ses conseils, à mesurer avec nous
le chemin parcouru dans la voie de l'éner-
gie, de la maîtrise de soi. de l'action calme
et féconde. « Beaucoup d'hommes, disait-il.
ont fondé des œuvres qui sont mortes avec
eux. parce qu'ils voulaient être seuls à
penser, à vouloir et à agir. Mais mon œuvre
vivra parce que j'ai eu le courage de la
faire reposer sur d'autres que sur moi.
J'ai voulu m'entourer non de machines,
mais de volontés. »
Sans cesse, depuis deux ans surtout.
M. Demolins revenait, avec une doulou-
reuse insistance, sur l'idée de sa mort
probable, prochaine peut-être. Et toujours
il ajoutait : t Mon œuvre vivra. >
« La gloire, me disait-il la veille de son
départ pour Caen, elle me viendra peut-
être après ma mort... si jamais elle me
vient ! Peu m'importe ma gloire, ce qui
m'importe c'est mon œuvre. »
Œuvre immense. Messieurs, œuvre
capitale qu'il serait mesquin et mensonger
de limiter à l'Ecole. C'est à M. Demolins
que la France doit le développement de
l'éducation physique, le bouleversement
des programmes de 19()2. les proportions
inouïes qu'a prise l'étude des langues
vivantes, les progrès de l'enseignement
298
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
concret, vivant et pratique des sciences.
On sourit parfois de l'Ecole des Roches.
Laissez sourire. Elle transforme la France.
Tous les éducateurs français actuels,
toutes les revues de pédagogie, tous les
journaux vivent de la pensée de M. Demo-
lins. Parfois on le cite, souvent on feint de
l'ignorer. Mais c'est toujours à sa vive
intelligence qu'on emprunte.
Son œuvre en éducation est la plus
neuve et la plus hardie, comme aussi la
plus profonde de ce temps, et nul ne
pourra parler justement de lui, sans l'ap-
peler un grand Français.
On vous rendra justice, cher Maître, on
vous rend justice déjà. ]\Iais là-haut vous
jouirez surtout du bien que vous faites et
que vous ferez encore, vous vous plairez
à voir cette France que vous aimiez deve-
nir, grâce à vous, plus forte et plus res-
pectée, et trouver en elle, pour les jeter à
profusion sur les pays neufs, des réserves
inépuisables de caractères bien trempés.
Vous verrez vos élèves, fidèles à votre
pensée, s'efforcer de développer en eux
les vertus auxquelles vous teniez le plus :
l'énergie contre les passions du dedans,
l'énergie contre les difficultés du dehors.
Chrétien convaincu, vous avez cherclié
sans cesse à épurer l'idée religieuse en
vous et en nous tous, en la séparant cou-
rageusement de ce qui n'est pas elle, des
vieux souvenirs du paganisme comme des
ambitions terrestres. Être chrétien, c'était
pour vous savoir aimer les grandes choses
et se sacrifier pour elles.
Nous aimons à redire de vous cette pa-
role d'un de vos auteurs préférés, Mfe''"Spal-
ding : « Quiconque s'efforce d'élever l'hu-
manité entière, en lui donnant la possi-
bilité de vivre une vie plus libre et plus
humaine, celui-là est l'ouvrier de la cause
du Christ pour le salut des hommes. »
Appréciations de la Presse.
Parmi les articles consacrés par la Presse
à la mort de M. Demolins, citons quelques
extraits caractéristiques.
Du Journal des Débats :
M. Edmond Demolins, dont on annon-
çait samedi dernier la mort soudaine, était
une des physionomies les plus originales
et un des esprits les plus vigoureux de no-
tre époque. Formé à l'école de Le Play et
de son continuateur Henri de Tourville, il a
été pendant trente ans le champion et le
propagateur de la science sociale fondée
par ces maîtres. Tout le monde a lu, il y a
quelques années, son volume :A quoi tient
la supériorité des A nglo-Saxons .'qui eut un
succès retentissant. Mais l'œuvre qu'il laisse
après lui est considérable et variée. Tout
jeune, M. Edmond Demolins s'était adonné
aux études historiques et il publia, dès
1874, un volume aujourd'hui introuvable
sur Le Mouvement communal au moyen
âge. Quelques années plus tard, il donnait
une Histoire de France en quatre volumes,
conçue sur un plan des plus heureux, qu'il
résumait ainsi : « Grouper les faits par le
procédé de l'école philosophique et les ex-
poser par le procédé de Técole narrative ».
Déjà, dans cet ouvrage, se manifestaient
les qualités de clarté limpide, d'ordon-
nancement méthodique et de relief qui
furent la caractéristique du talent de
Demolins.
A partir de 1880, la science sociale de-
vint l'objet exclusif de ses préoccupations,
de ses elforts et de ses travaux. A cette
époque, Frédéric Le Play confia au jeune
écrivain dont il appréciait hautement la
valeur la fondation et la direction de la
Revue /r; lié forme sociale. En même temps.
Henri de Tourville jetait les bases d'un
enseignement méthodique de la science
sociale et bientôt Edmond Demolins inau-
gura, dans les salles de la Société de Géo-
graphie, ses cours de science sociale où se
pressait une élite intellectuelle, attirée
par la nouveauté du sujet traité et re-
tenue tant par la fécondité de la méthode
exposée (jue par la personnalité du jeune
maître.
Le développement de cet enseignement
sous la puissante initiative d'Henri de Tour-
ville ramenait les disciples de Le Play à
l'idée première de ses travaux. La déter-
mination précise d'une méthode scientifi-
que d'observation des sociétés humaines
prenait le pas sur les applications immé-
diates des conclusions déjà formulées. La
science sociale devenait la préoccupation
DE SCIENCE SOCIALE.
290
dominante dos jouiies hommes içi-oupés
plus ('ti'oitonient depuis la mort de Le
Play autour d'Henri de Tourville et d'Ed-
mond Demolins.
Cette t'nolution se précisa en 1880 par la
(léation de la Revue la Science sociale à
lacjuelle Demolins se consacra depuis lors
sans réserve. Les innombrables études
qu'il y publia avec une infatigable ardeur
devinrent le germe des ouvrages qu'il
ilonna dans la suite et dont quelques-uns
lui acquirent une réputation universelle.
Le pi-emier et le plus célèbre de cette se-
conde série fut le volume fameux : ,4 quoi
lient la supériorité des Anglo-Saxons ? qui
atteignit promptemen-t vingt-six éditions,
([ui fut l'objet de controverses passionnées,
mais qui affirma aux yeux de tous le ta-
lent de premier ordre de son auteur. A la
suite de ce volume, il publia successive-
ment : Les Français iV aujourd'hui. Les
f/randes Houles des peuples, Comment la
fioute crée le lyjie social, A-t-on intérêt à
s'emparer du pouvoir? Ces titres, à eux
seuls, montrent la variété d'applications
auxquelles Demolins faisait servir la
science sociale.
Mais, dans l'énumération de ses ouvra-
ges, il en est un qui mérite d'être mis à
part, parce qu'il fut moins un livre qu'un
programme et que l'écrivain convaincu
entreprit bientôt lui-même la réalisation
du programme qui s'y trouvait tracé.
Le livre s'appelait L'Education nouvelle.
Il disait la nécessité de transformer les
niéthodes routinières de notre éducation
française, de préparer les jeunes généra-
tions en vue du devoir de demain et non
selon les habitudes d'hier, de les former
aux luttes de la vie moderne, de « bien les
armer pour la vie ».
La réalisation du programme fut la
création de l'École des Roches. Avec une
hardiesse (j;ui effrayait ses meilleurs amis,
soutenu par la collaboration effective de
la femme supérieure qu'il avait associée
à sa vie, Edmond Demolins constitua, de
toutes pièces, sur un plan entièrement
nouveau, sans autre appui que celui de
quelcjues lecteurs séduits par la puissante
originalité de son livre, une école (|ui vo-
cruta, dès la première année de sa fon-
dation, une cenlaine de jeunes enfants.
Fendant quatre années, M. et M""' Demo-
lins traversèrent une période véritable-
ment héro'ique, surmontant les difficul-
tés matérielles d'une installation à créer
en pleine campagne, choisissant un à un
les maîtres de l'Ecole auxquels il fallait
enseigner le métier nouveau qu'ils igno-
raient. Il ne s'agissait pas, en effet, de
faire appel à des hommes d'expérience
déjà déformés par le pli professionnel :
il fallait découvrir des hommes et des fem-
mes de haute valeur intellectuelle et mo-
rale, d'un dévouement absolu à la cause
de l'Ecole nouvelle, possédant les qualités
éducatrices requises, maislespossédanten
germe seulement. Il fallait découvrir les
personnalités capables de s'associer à l'in-
tention du fondateur et de la faire passer
dans la pratique.
Aujourd'hui, après sept ans d'existence.
l'Ecole des Roches, en pleine prospérité,
ne désarme pas les critiques, mais s'im-
pose à l'attention de tous les éducateurs.
Son influence sur les méthodes pédagogi-
ques se trahit de mille manières et, en
disparaissant, Edmond Demolins laisse le
souvenir d'un réformateur de l'éducation
française, en même temps que d'un maî-
tre écrivain.
Du Gaulois :
On annonce la mort de M. Edmond De-
molins, qui fut le disciple préféré de M. Le
Play, et qui, après avoir étudié chez eux
les Anglo-Saxons, fit paraître, il y a une
quinzaine d'années, un livre des mieux
documentés pour démontrer leur supério-
rité et en étaler les raisons.
Cette supériorité tenait, à son avis, à
l'éducation, à la liberté testamentaire, à
l'esprit de cohésion, d'union, d'association
qui caractérise cette race, et à son sens pra-
tique et réalisateur.
Par les exercices physiques l'éducation
anglaise fait des hommes forts et agiles.
L'hygiène, la propreté, l'hydrothérapie
contribuent à ce résultat. Mais c'est aussi
la préparation morale qui est remarquable
dans les institutions et les universités an-
glaises. Les jeunes gens se préparent aux
luttes de la vie par le sentiment précoce de
l'initiative et de la responsabilité person-
;}oo
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
nelle. Ils usent d'une certaine liberté au
grand air sous une surveillance très large.
Et leurs études sont adaptées à la carrière
qu'ils veulent embrasser. Instruction pra-
tique que n'embarrasse pas l'esprit de
l'ombre des Grecs et des Romains et qui
donne la connaissance des langues utiles
et des affaires.
Par la liberté testamentaire, la loi an-
glaise laisse les enfants dans l'incertitude
de l'avenir. Si. dans les familles où existe
un majorât, l'ainé est sûr d'hériter, il n'en
est pas de même des cadets, si grand que
soit leur nom, et cette incertitude les oblige
à autant d'initiative que de respect envers
leur père.
L'esprit d'union, c'e.st celui qui nous
manqué le plus, qui nous a toujours man-
qué. Dans toute colonie, où Français et
Anglais vivent côte à côte, on voit les Fran-
çais se dénigrer entre eux et les Anglais
s'unir, se soutenir, s'associer.
Quant au sens pratique, on sait à quoi
s'en tenir.
Très frappé par cette comparaison des
deux races, M. Demolins, qui avait puisé
auprès de Le Play l'idéal de la réforme .so-
ciale avec la liberté testamentaire, comprit
qu'on ne pouvait aboutir facilement à cet
idéal, et qu'il valait mieux commencer par
la première réforme, celle de l'éducation.
Education! Ce mot a-t-il été assez con-
fondu avec rin.struction !
Nos lycées donnent l'instruction et se
soucient fort peu de léducation. Comment
l'Etat pourrait-il se charger de l'éducation
des jeunes gens? Il a chassé les congréga-
tions enseignantes, et avec elles il a pros-
crit l'éducation.
M. Demolins entreprit donc de fonder
une école modèle, et ce fut l'École des
Roches, son unique préoccupation jusqu'à
sa dernière heure.
L'entreprise était généreuse et l)elle. Elle
valait qu'on s'en occupât, qu'on l'aidât, et
M. Demolins fut très soutenu par quelques
personnes qui partageaient ses idées. La
masse ne comprit pas; l'Etat se désinté-
re.ssa de cette belle tentative, et si l'Ecole
des Roches a vécu, c'est grâce à la persis-
tance, à l'énergie, à l'intelligence de son
directeur.
Nous souhaitons qu'elle vive et qu'elle
prospère, et que cette réforme de l'éduca-
tion moderne se concilie de plus en plus
avec nos méthodes d'enseignement
Du Journal de Roubaix :
Nous avons annoncé la mort, à l'âge de
cinquante-cinq ans, de M. Edmond Demo-
lins, fondateur et président du Conseil
d'administration de l'Ecole des Roches,
directeur de la Science sociale. M. Demo-
lins est mort subitement à Caen où il arri-
vait en automobile de l'Ecole des Roches.
Son nom était devenu populaire depuis la
publication d'un volume qui eut un grand
retentissement : .4 quoi lient la supériorité
des Anglo-Saxons ?
Homme d'action et de volonté, il avait
consacré ses dernières années à la réforme
de l'enseignement .sur des bases plus mo-
dernes, constituées par les exercices phy-
siques, les langues vivantes et la formation
du caractère. Ces idées, exposées dans un
livre fort lu, l'Education nouvelle, furent
mises en pratique dans l'Ecole des Roches,
prototype d'une demi-douzaine d'établis-
sements conçus sur le même plan.
M. Edmond Demolins laisse plusieurs
autres ouvrages inspirés de l'esprit de Le
Play : Les Français d'aujourd'/mi, — Com-
ment la Route crée le type social, — A-ton
intérêt à s'emparer du pouvoir? Dans tous
on retrouve la préoccupation très affichée
d'étudier les phénomènes sociaux suivant
la méthode scientifique. Les vues origi-
nales y .sont nombreuses, ainsi que dans la
revue mensuelle, la Science sociale, dirigée
par M. Demolins depuis 1886. M. Demolins
avait groupé autour de lui une élite de tra-
vailleurs imbus de la même doctrine, aux-
([uels on doit une série d'essais et de mo-
nographies, qu'il ne faudrait pas prendre
pour de simples matériaux. M. Demolins
était un entraîneur, et sa disparition pré-
maturée est une perte pour ce qu'on appe-
lait naguère les sciences morales et poli-
tiques.
Du Phare de la Loire :
Nous apprenons avec une douloureuse
siu'prise la mort subite de M. Joseph-
Edmond Demolins, fondateur et président
du Conseil d'administration de l'Ecole des
Roches et directeur de la Science sociale.
DE SCIENCE SOCIALE.
301
Né à Marseille en 1852, M. Demolins
n'avait que 55 ans.
En 1886, .M. Demolins avait créé, avec
un groupe de l'école du sociologue Le
Play, la revue la Science sociale dans la-
quelle il accumula des études sociologiques
qui procèdent d'une méthode neuve, tout
en s'appuyant en partie sur les procédés de
Taine et de Le Play.
M. Demolins devint tout à coup célèbre
en publiant, de 1897 à 1898, trois ouvrages
de grand mérite et qui eurent un succès
universel : A quoi tient la supériorité des
Anglo-Saxons ? puis Les Fronçais d'au-
jourd'hui et enfin l'Education nouvelle.
Dans ce dernier livre, M. Demolins pré-
conisait, en somme, la méthode anglaise
d'éducation au grand air, qu'il appliqua
avec le succès que l'on sait à l'Ecole des
Roches : vie au grand air, hygiène phy-
sique et morale de l'enfant qui est habitué,
dès ses plus jeunes années, à accepter plei-
nement la responsabilité de ses actes, qui
travaille logiquement à devenir l'homme
qu'il sera plus tard, imprégné de ses de-
voirs, aussi apte aux exercices physiques
qu'à la conquête de la science.
M. Demolins écrivit encore, un peu plus
tard, un autre ouvrage d'une valeur égale
à celle des précédents : Comment la Boule
crée le type social.
De même que, dans Les Français d'au-
jourd'hui, il avait montré l'influence du
sol, (le ses cultm'es spéciales, sur le déve
loppement physique et moral de l'individu
et de la famille, dans Les grandes routes
des peuples, il s'efforça de prouver que
la route suivie par ces peuples dans leurs
émigrations, depuis la plus lointaine anti-
quité, a fortement déterminé les caractères
des nations qu'ils ont créés depuis.
On comprendra, rien que par ces quel-
ques notes, toute l'importance des ques-
tions soulevées par M. Demolins et quelle
riche moisson d'idées on peut faire en le
suivant pas à pas dans ses recherches à
travers notre passé et notre présent.
On doit encore au grand sociologue qui
vient de disparaître prématurément un
certain nombre de brochures : Le Socia-
lisme devant la science moderne, La Ques-
tio)i des grands magasins, Comment élever
et établir nos enfants )f (Juel est le devoir
présent? La nécessité d'un programme
social, Boërs et Anglais, etc. C'est un
homme de bien, un grand éducateur, un
véritable « professeur d'énergie », sui-
vant une heureuse expression, qui vient
de mourir, et nous adressons à sa famille
l'expression de nos regrets d'autant plus
avivés.
De V Eclair :
M. Edmond Demolins, dont VEclair an-
nonçait dernièrement la fin prématurée,
a consacré toute sa vie à l'étude des socié-
tés humaines et à la mise en pratique des
conclusions auxquelles ces études l'avaient
conduit. Tout jeune, il s'était misa l'école
de Frédéric Le Play. C'était le temps où,
à peine sorti du collège de Mongré, il
s'enfermait chaque matin, dès .5 heures,
avec un ou deux camarades, dans l'im-
mense biobliothèque des Pères Jésuites de
la rue de Sèvres et prenait les habitudes
de travail intense qu'il conserva toute sa
vie. Dès 1874, à vingt-deux ans. il publia
un volume sur le Mouvement communal au
mogen âge. Peu d'années après, il donna
une Histoire de France. Déjà préoccupé
de dégager les lois qui gouvernent l'évolu-
tion des sociétés, il cherchait, en exposant
les faits, à les grouper suivant l'enchaine-
ment logique qui les fait s'engendrer les
uns les autres.
En 1880, Le Play eut assez de confiance
en lui pour le charger de la direction de
la revue qu'il voulait créer : la Réforme
sociale, et, dès lors, il se consacra entière-
ment à ce travail. A la mort du grand éco-
nomiste, le souci d'Edmond Demolins,
d'accord avec Henri de Tourville, fut de
faire progresser la science nouvelle, dont
Le Play avait jeté les fondements, au lieu
de s'en tenir aux conclusions qu'il avait
formulées. Les deux disciples, devenus
maîtres à leur tour, travaillèrent avec
acharnement à déterminer « la méthode
scientifique d'observation des sociétés hu-
maines » et, pour répandre leurs idées, ils
fondèrent une deuxième revue : la Science
sociale, pendant qu'Edmond Demolins se
chargeait de professer le cours de science
sociale à Paris, dans une des salles de la
Société de Géographie. C'est là qu'il compta
302
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
parmi ses auditeurs llippolyte Taine.
Les progrès de cette science nouvelle
furent marqués par la publication de la
.Xomenclature des phénomènes sociaux,
d'Henri de Tourville. à laquelle Edmond
Demolins ajouta, les années suivantes, la
la Classijicntion des sociêlès, et, tout der-
nièrement, le Tahlenu des Réprrcnssioiis
sociales.
Innombrables furent les articles qu'il fit
paraître dans sa revue. Il les publia suc-
cessivement en volumes, .sous les titres de :
A quoi lient la supériorité des Anglo-
Saxons? — Les Français d'aujourd'hui, —
L'École nouvelle, — Les grandes Routes des
peuples, — Comment la roule crée le type
social. — A-l-oii intérêt à s'emparer du
pouvoir? On sait as.sez le bruit que fit
l'apparition du premier de la série. Tout
le monde le lut et il atteignit rapidement
vingt-six éditions. Tous les journaux pu-
blièrent des réponses et des critiques. Un
volume même parut sous ce titre : A quoi
tient la supériorité des Français sur les
Anglo-Saxons. Mais l'auteur, avant de
finir, reconnaissait que M. Demolins avait
raison.
D'autres le comprirent aussi : ce furent
ceux qui, de leurs capitaux, l'aidèrent à
fonder l'École des Roches. En attirant l'at-
tention sur le péril que faisaient courir à
la France les propres défauts de ses en-
fants, M. Demolins faisait œuvre de bon
Français; il fit mieux encore, quand,
ayant appris, par l'étude des sociétés,
qu'une nation est forte quand ses citoyens
sont élevés fortement, il s'inspira des pro-
cédés de nos voisins d'outre-Manche et
lança sou ])rogramme d'éducation nou-
velle. Favoriser l'initiative de l'enfant, en
a bien dirigeant, et diminuer dans la vie
de l'école la part de l'obéissance ; diminuer
la contrainte et exciter toutes les facultés
saines de l'enfant à se développer dans la
plus grande liberté possible ; développer,
par conséquent, sa responsabilité devant
sa propre conscience et devant Dieu.
Telles en sont les grandes lignes. Pour
l'exécuter, il fallait remplacer le grand
collège de forme caserne par un groupe-
ment de petites maisons à vie familiale :
remplacer les cours murées des maisons
de ville par l'espace libre et le grand air
do la campagne ; remplacer la surveil-
lance par la confiance et la vigilance.
C'est ce que fit M. Demolins. Déjà,
depuis 1866, les externats de lycéens pra-
tiquaient à Paris, autant qu'on peut le faire
à Paris, le principe de l'éducation chré-
tienne par la liberté. M. Demolins l'essaya
d'une manière nouvelle et plus hardie
dans un internat, en pleine campagne. Il
espérait ainsi donner à la France de jeiuies
hommes bien armés pour la vie; ce fut la
devise de son école. II voulait infuser, par
l'éducation, à de jeunes Français, les qua-
lités d'individualisme actif et vigoureux,
de persévérance dans l'eftbrt, d'indiffé-
rence à l'opinion, qui font aujourd'hui des
Anglo-Saxons les maîtres du monde.
Parmi les dernières pages qu'il a pu-
bliées, ces mots sont à souligner : « Je
poursuis en ce moment une enquête, pour
montrer comment et pourquoi tant d'in-
du.stries françaises passent actuellement
entre les mains de patrons étrangers :
Anglais, Allemands, Belges, etc.. C'est le
grand péril social actuel ». II espérait,
par les écoles nouvelles, préparer des
hommes capables de lutter contre ce nou-
veau péril.
Voilà comment la fondation de ces
écoles est l'aboutissant naturel de toutes
les études sociales de M. Demolins. Voilà
ce qui fait la belle unité morale de sa vie.
Ceux qui l'ont connu savent quel infatiga-
ble travailleur il était, quelle volonté en-
traînante il mettait au service de ses
idées, quelle force enthousiaste il savait
communiquer à ses coopérateurs. .\\ec le
goût des recherches et des précisions
scientifiques qu'il devait à son père, mé-
ilecin à Marseille, il avait hérité de .son
grand-père, négociant arménien, un don
d'activité extérieure prodigieuse. De ses
études classiques, il avait gardé un style
.saisissant de clarté, de relief et de couleur.
Toutes ces qualités ne lui ont pas médio-
crement servi à conquérir la faveur du
grand public. II parlait comme il écrivait
et, sa verve provençale lui venant en aide,
il était capable de faire accepter ses idées
aux esprits les plus récalcitrants et de
faire pénétrer dans les cœurs les plus
DE SCIENCE SOCIALE.
303
froids la (•lialcur de ses (•ouvictious.
C'est une grande force qui vient de dis-
paraître, et les gens de bien doivent pleu-
rer cette mort, car s'il ne disait pas tou-
jours des choses agréables à entendre, il
ne disait jamais que ce qu'il croyait la
vérité. Ses forces, il les dépensait sans
compter au service de la France.
De ITnivers cl le Monde :
..... y\. nemolins a été accusé d'anglo-
manie. L'accusation est injuste. Elle l'est
à tel point que le titre de son principal
ouvrage devait d'abord être — nous le
savons par ses confidences — Le péril
anglo-saxon, ("est parce que .M. Demolins
voyait à quel point l'Anglo-Saxon est enva-
hissant qu'il craignait pour la France, et
qu'il exhortait les Français à mettre en
œuvre les procédés au moyen desquels
leurs rivaux étaient devenus forts. 11
voulait que la France dérobât à l'Angle-
terre et aux Etats-Unis les secrets de cet
e.s.sor qui est un des faits les plus impor-
tants de notre époque, et, par l'analyse
méthodique, il s'était efforcé de surpren-
dre ces secrets. Pénétré de la supériorité
de l'initiative privée sur l'action publique,
il avait un mépris intense pour les politi-
ciens, et ce mépris le conduisait à la doc-
trine — évidemment critiquable — de
l'indifférence politique érigée en principe.
Mais ce système enveloppait du moins une
conception fort ju.ste, à .savoir que nous
ne triompherons des mauvais politiciens
que lorsqu'un assez grand nombre de ré-
formes individuelles et familiales auront
créé un milieu propre à réagir efficace-
ment. . .
De VAvenir, de Clermont-Ferrand :
De bonne heure, Edmond Demolins
avait constaté le désaccord profond qui
existait entre l'éducation française telle
qu'elle existe encore actuellement et les
nécessites de 1'exi.stence moderne. Ce bon
Français aimait trop son pays pour ne pas
vouloir lui donner un système d'éduca-
tion, cai)al)le de régénérer les énergies de
la race et de lui rendre son rang dans le
monde...
Du Journal de Maine-et-Loire, d'Angers :
Il fut le continuateur de Le Play.
Ce nom seul nous dit combien les vérités
religieuses peuvent trouver d'appui ferme
et lumineux dans ses études sociologiques
bien conduites. Seulement Le Play n'en
n'impose plus autant parce qu'un peu
vieilli. Ses partisans ne savent guère que
ses conclusions principales qui fournis-
sent des arguments solides, mais tournent
dans un cercle assez restreint. Ses adver-
saires demandent ce qu'il est résulté de
son œuvre.
C'est que ni les uns ni les autres ne se
sont exactement rendu compte de ce qui
a fait et sa force et la nature toute spéciale
de ses travaux. 11 a appliqué la méthode
d'observation scientifique aux choses so-
ciologiques...
Mais l'instrument d'études sociales sui-
vant la méthode d'observation, une fois
créé, il fallait s'en servir et le perfection-
ner ce qui est souvent tout un.
Ce fut l'œuvre de rabl)é Henri de Tour-
ville, vicaire de Saint-Augustin de Paris,
de 1873 à 1880: il fut obligé de se retirer
dans la solitude jusqu'en 1903, année où
il mourut.. . H. de Tourville, limité dans ses
moyens extérieurs d'action par la faiblesse
de sa santé, trouva plus (ju'un disciple,
plus qu'un collaborateur, il rencontra un
autre lui-même dans Demolins... Depuis
la mort de Tourville, il donna dans le mé-
canisme des « répercussions » un moyen
d'analyse sociale aussi sur que simplifié,
et il prépara un Manuel de science sociale
qui condensera tous les travaux épars
dans les publications antérieures. Voilà,
en un trop pâle résumé, le mouvement
intellectuel et social que le nom de Demo-
lins couronne. Les catholiques ont le
devoir de s'y initier. Le profit qu'ils en
tireront pour guider leurs organisations et
convaincre les esprits de bonne volonté
peut être immense...
De la Croix, de Paris :
... Une autre formule qui suscita contre
Demolins toute une levée de boucliers, fut
celle de la Supériorité des Anglo-Saxons.
C'est le titre du plus retentissant de ses
livres. On ne sut pas assez voir ([u'il ne
parlait ni de la supériorité religieuse, ni
de la supériorité morale, ni de la supério-
rité intellectuelle ou artistique, mais seu-
lement de la supériorité sociale, qui, de
304
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
fait, met les Anglo-Saxons en possession,
à l'heure actuelle, de la très grande ma-
jorité des populations de l'univers. De
plus, en disant dans son titre : « A quoi
tient cette supériorité », Demolins indi-
quait bien qu'il ne la considérait pas
comme fatale; au contraire, apprenant à
l'analyser, à démonter la machine pour
en observer les rouages, il mettait à même
nos supériorités d'acquérir celle qui leur
manque.
C'est pour faire passer dans la pratique
cette conception qu'il eût la courageuse
initiative d'ouvrir dans sa propriété de
La Guichardière, près de Verneuil (Eure),
l'Ecole des Roches, collège florissant, où
depuis sept ans des jeunes gens sont
élevés en pleine campagne, avec les mé-
thodes reconnues les meilleures dans
toutes les branches d'instruction. Avec
l'éducation de la liberté et de la respon-
sabilité, on leur donne une vie aussi sem-
blable que possible à la vie de famille
et une culture physique développante...
C'était au milieu de ces adolescents, s'épa-
nouissant à la vie qu'il leur avait faite si
belle, au milieu de ces professeurs qui
rivalisaient de zèle pour comprendre,
appliquer et perfectionner son idée, que
vivait Demolins, donnant l'exemple de la
décentralisation et vivant à la campagne
la vie intense...
Du Patriote des Pyrénées :
Les journaux ont annoncé la mort d'un
homme au nom de qui s'est attachée, pour
des motifs souvent bien mal appréciés du
vulgaire, une notoriété considérable.
Pour beaucoup, Edmond Demolins était
un utopiste, un familier du paradoxe, dont
l'action sur l'opinion eût été plutôt nuisi-
ble, si elle avait dû être prise au sérieux.
Pour ceux qui l'ont connu et suivi de
près, ce fut un vulgarisateur aussi patient
qu'admirable, un des esprits les mieux
doués pour faire pénétrer les idées, et,
sous sa couleur d'exotisme, qu'on a tant
exploitée contre lui, un vrai patriote.
Le Play l'avait distingué et se l'était atta-
ché. Il fut le rédacteur en chef de sa Ré-
forme sociale, jusqu'au jour où, après la
mort du Maître, estimant qu'on ne pouvait
éternellement tourner autour de conclu-
sions acquises, il se sépara, non sans quel-
que scandale, de ses collaborateurs et
fonda la revue la Science sociale, aujour-
d'hui dans sa vingt-deuxième année.
Cet esprit d'initiative, cette audace par-
faitement dédaigneuse de l'obstacle, ne
l'abandonna jamais et fut le ressort de
l'Œuvre qui devait couronner sa vie et
qu'il a nommée lui-même : V Education
nouvelle.
Avant d'en parler, un mot de ses nom-
breux ouvrages.
De très bonne heure entraîné aux pa-
tientes recherches et enclin par instinct
aux généralisations, il débuta par une
Histoire de France en 4 volumes, ac-
tuellement épuisée. C'est lui qui tint la
plume pour écrire, .sous l'inspiration de
Le Play, un très curieux petit livre où,
sous forme de propositions didactiques, il
résumait les idées de l'Ecole sur un Pro-
gramme de rjouvernement et d'organisation
sociale.
A partir du moment où il devint l'homme
de la science sociale, c'est par centaines
qu'il faudrait compter ses articles et ses
études de longue haleine toujours bourrés
de faits, toujours originaux. Pas un qui.
tout en se reliant par un fil continu aux
données antérieures, ne contint en germe
une vue nouvelle, ne marquât un pas en
avant.
C'est ce tempérament d'une logique im-
pitoyable qui valut à M. Demolins ses
contradictions les plus violentes. Les plus
chauvins lui en voulurent de maltraiter
une foule de choses ou d'institutions
auxquelles tient le Français, traditionna-
liste même quand il se réclame de la
Révolution. Dès que la vérité lui apparais-
sait comme sortant logiquement des faits,
rien n'eût pu le détourner de la dire,
même au prix de quelques bousculades.
C'est ainsi qu'on ne lui pardonna guère
un de ses livres les plus remarquables :
A quoi tient la supériorilé des Anglo-
Saxons:^ de même que cet autre, qui dé-
routait les habitudes et les préjugés poli-
tiques de tant de conservateurs : A-t-on
intérêt â s'emparer du pouvoir?...
— Non, répondait-il. Et pourquoi"? C'est
que le pouvoir n'est qu'un mot, une éti-
DE SCIENCE SOCIALE.
305
quette et que cliangor do pouvoir n"est
ordinairement que clianiier de maître.
« A quelle sauce, Monsieur, préférez vous
être mangé? — Mais je préférerais ne pas
être mangé du tout!... »
Cette politique électorale, comme il la
détestait! s'entretenant un jour avec nous
des directions, alors récentes, de LéonXllI.
« Ah! le grand pape, s'écria-t-il, qui a le
courage de dire que la meilleure politique
est lie n'en pas faire!... »
Vous jugez si ce langage était pour plaire
aux militants de la politique, qui étran-
glent tous les matins, /// petto, suivant
Itnirs goûts, la République ou la Monar-
chie! Mais Demolins fonçait toujours en
avant. « J'estime, écrivait-il, que le plus
grand devoir est de ne jam.ais reculer de-
vant l'expression d'une vérité, quelque
impopulaire qu'elle soit. »
Aussi, prévoyant les entraves que la
routine ou l'intérêt personnel ne manque-
raient pas de lui opposer, avait-il tenu
à se libérer de toute dépendance exté-
rieure. « J'ai donné ma démission, nous
disait-il un jour, de toutes les OEuvres ou
Associations dont je faisais partie. Un
homme qui s'intéresse à deu:^afraires, ne
peut pas réussir. »
En tout cela, Edmond Demolins fut sur-
tout, comme nous l'avons dit, un merveil-
leux vulgarisateur. Ce n'est pas diminuer
son mérite que d'attribuer une grande
pai't de la pensée directrice à l'abbé Henri
(le Tourville, le disciple jjréféré de Le Play,
troj) tôt disparu, celui dont le puis.sant es-
prit a su reconstituer pièce à pièce l'ins-
trument d'observation qui avait servi au
grand sociologue et le mettre à la disj)osi-
tion des observateurs futurs.
Un autre joui-, nous essaierons de donner
une idée de l'ensemble, aujourd'hui ap-
préciable, de cette méthode, scientifique
au premier clief, et de faire entrevoir les ré-
sultats que ses propagateurs en attendaienl.
Citons encore, parmi les livres de M. De-
molins : Comment la Ihute crée le type
social et ses Français iV aujourd'hui, où le
peuplement de l'Occident et le classement
des races sont étudiées d'une façon si
neuve et ([ui transforme si complètement
l'enseignement de la géographie.
Au reste, l'enseignement, ou pour mieux
dire, la formation intellectuelle et morale
de la jeunesse était le point où conver-
geaient et se coordonnaient tous ces tra-
vaux divers. Un peuple est ce que sont
ses enfants. Un système qui encaserne
l'enfant, en le séparant soigneusement du
monde extérieur, en l'astreignant à une
in.struction uniforme, où le cerveau est trop
souvent surmené au détriment du corps,
formera une race passive, mal préparée
aux réalités de la vie, inconsciente de l'idée
même de liberté, proie facile aux politi-
ciens et aux rhéteurs.
Supposez, au contraire, une jeunesse
façonnée de bonne heure au gouvernement
de soi-même, entraînée à l'endurance phy-
sique, attendant tout de son initiative et
très peu du pouvoir politique : il y a cent
à parier contre un (pie cette jeunesse
conquerra le monde.
Pourquoi la France, disait Demolins,
semble-t-elle enchaînée dans la mauvaise
voie? Pourquoi ne se développerait-elle pas
dans la bonne, en prenant aux nations
conquérantes ce qui peut s'adapter à notre
tempérament, national ?
Ni l'Université, ni l'enseignement libre
ne paraissant de longtemps capables de
telles audaces, Demolins résolut de donner
l'exemple et, comme le philosophe grec,
de prouver le mouvement en marchant.
Il fonda, en 1899, près de Verneuil,
V Ecole (les Roches, où étaient appliquées,
tant au point de vue de l'éducation que de
l'enseignement, des méthodes absolument
nouvelles. — Nous en avons parlé dans le
temps. — Rappelons seulement qu'on y
pratiquait la division des études en deux
cycles, l'un préparatoire et général, l'au-
tre, formé de branches spéciales, suivant
les différentes carrières : idée qui devait
passer intégralement dans les réformes
inaugurées dans l'Université cinq ou six
ans plus tard.
Le reste suivra-t-il?... Cela dépend, évi-
demment, des circonstances de temps, de
lieu et de personnes. Nous ne voulons,
ici, que constater l'utilité d'une telle ex-
périence.
Demolins se réjouissait, sans fausse
modestie, de son succès. Anglophile, il le
:}00
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
fut évidemment, non pas en aveugle,
mais dans un esprit d'ardente émulation,
convaincu que les belles qualités françai-
ses, convenablement utilisées, doivent
nous assurer la supériorité sur tous nos
rivaux.
S'est-il trompé? Nous ne pouvons nous
résigner à le croire. Nous sommes, hélas!
bien loin de cette revanche morale et so-
ciale qu'il avait rêvée. Mais les idées justes
n'en font pas moins leur chemin dans
beaucoup d'esprits. Si un jour, notre na-
tion, secouant le joug des politiciens, se
reprend au travail libre, fécond, civilisa-
teur, on le devra, en grande partie, au
viril exemple de cet homme et de ses
amis, qui ont réussi à vaincre le seul en-
nemi que des Français ont toujours consi-
déré comme invincible : la routine.
CORRESPONDANCE
Nous regrettons de ne pouvoir publier
tous les témoignages de regrets et de res-
uects pour le savant que la mort d'Edmond
Demolins a suscités. Un choix judicieux
et restreint serait impossible. Toutefois
nous ne pouvons résister au désir que nous
avons de publier les quelques lignes qui
suivent :
« Edmond Demolins s'est fait tuer au
service de la Science sociale. Car certai-
nement l'excès de travail a dû abréger sa
vie. Quelle chose étrange quand on y
pense ! Il avait consacré une part de son
énergie de propagande à défendre les
droits du corps contre les prétentions abu-
sives de l'esprit; il avait non seulement
par la parole, mais aussi par le fait, doté
de l'hygiène et des sports une jeunesse
que de vieilles déclamations romaines ou
moyen-àgeuses vouaient jusqu'alors en
partie aune intellectualité décrépite et pu-
sillanime. Et lui, il ne s'est pas donné le
repos nécessaire, il s'est pour ainsi dire
martyrisé, ou du moins, comme les exta-
tiques, il a tant aimé la l'echerche scien-
titique qu'il est devenu peu à peu sourd
aux exigences de l'organisme.
« Et, à un autre point de vue, il y aura
eu encore en lui du Saint et du Martyr.
S'il avait voulu être un homme de parti,
s'il avait voulu donner un léger coup de
de pouce à la science pour l'adapter comme
étai à telle ou telle doctrine politique,
que de gens — étant donné par surcroît
son talent de polémiste — l'eussent porté
aux nues! J'ai vu des esprits nobles et dis-
tingués qui manifestaient une violente
admiration pour les Français cV Aujour-
d'hui, puis qui manifestèrent un dé])it cu-
rieux à observer lorsqu'il leur fut donné de
lire: A-t-on intérêt à s'emparer dti pouvoir?
Demolins a aimé la vérité toute nue. Il n'a
pas voulu l'habiller selon les intérêts ou
les préjugés des partis... »
L. Arot:î;.
LES PUBLICATIONS
D'EDMOND DEMOLINS
Nous donnons ci-dessous la liste chrono-
logique des travaux publiés par Edmond
Demolins, soit en volumes ou en brochu-
res, soit dans des articles de revues ou de
journaux. Nos lecteurs pourront ainsi
se rendre compte de la grande fécondité
de l'écrivain, et de l'évolution qu'ont suivie
ses idées :
Le Mouvement communal, vol. publié
en 1875 à la librairie académique Perrin
(aujourd'hui Didier).
L'Histoire de France, 4 vol., publiée en
1879 par laSociété bibliographique (aujour-
d'hui racheté par la librairie Firmin-Didot).
Lettres historiques et sociales, articles
publiés dans le feuilleton de Vi'nivei's de
1875 à 1882.
Dans la Réforme sociale, Edmond De-
molins a pul)lié les articles suivants :
En 1881 :
L'École de la Réforme sociale, son jjro-
(jrammc.
Un f/rand devoir social..
Chronique du Mouvemott social (Le pro-
grès des envahissements de l'État dans la
vie privée ; le plan de campagne de M. Par-
nell; le mouvement antisémitique en Alle-
magne).
DE SCIENCE SOCIALE.
307
La désorganisation aoci^i/p l'ii Husxie.
Chronique (France : l;i rédaction de la
journée de travail ; — Allemagne : l'assu-
rance obligatoire; — Russie : le tchin: —
Autriche : l'agitation rurale).
Chronique (France : la dernière dis-
cussion parlementaire ; — Angleterre : la
transformation des institutions militaires :
— Russie : les programmes du nouveau
règne).
Xotre isolement.
Chroifique (Russie : l'état des esprits; —
Roumanie : progrès des doctrines nihilis-
tes; — Angleterre : la loi agraire pour
l'Irlande ; — Océanie : une tentative de
colonisation).
La iihilosophie de Vépuralion.
(Ihvonique (France : le mouvement de
la population; — Angleterre : la crise
agricole : — Irlande : les amendements des
évéques irlandais au land bill ; — Bavière :
la lutte des partis; — Etats-Unis: le mou-
vement d'immigration).
Chronique (assemblées des cercles ca-
tholiques d'ouvriers).
Chronique (Belgique : fédération des
leuvres ouvrières; les caisses d'épargne
postale ; — Italie : les crises ministé-
rielles'.
La véritable cause des troubles de Mar-
seille.
Chronique (France : le socialisme-collec-
tivisme ; — Bavière : causes et nature de
la crise; — Pologne : situation religieuse).
L 'Enquête perjuanente.
Les examens jiour le brevet de co/xi-
cité.
Chronique (le dégrèvement de la pro-
priété agricole en France; le mouvement
pour le repos du dimanche en Allemagne,
en Suisse et aux États-Unis).
Les élections.
Chronique (France : un meeting socia
liste : — Suisse : fédération pour l'observa-
tion des dimanches).
La philosophie des élections.
Chronique (France : le conseil muni-
cipal de Paris et les loyers; — Allemagne :
l'agitation antisémiti(iue).
La maladie du siècle.
f'n mot.
Chronique (.loseph Granior : la grève des
charpentiers de Paris)
La désorf/anisalion de nos servires mili-
taires.
Chronique {Fmnce : les observations de
.Iules Simon à l'Institut au sujet de l'allai-
tement maternel; — Hollande : le dis-
cours de M. Moderman sur le serment; —
Irlande : le refus des loj^ers .
L'école de la Réforme sociale au contjrès
du Mans.
Chronique (Allemagne : les échecs du
socialisme d'État; — Irlande : le tri-
bunal institué par le land act; — Suis.se :
l'assemblée annuelle de la société pour
le repos du dimanche).
La réforme de la magistrature à propos
d'un discours de rentrée.
Chronique (Le nouveau ministère; ap-
préciation inexacte de notre doctrine .sur
lapropriété; l'enquête internationale .sur
le repos du dimanche).
La plaie des solliciteurs; le nouveau
projet de loi.
Chronique (France : les deux nouveaux
ministères;— Allemagne : lafindukultur-
kampf ; — Japon : la convocation nationale
pour rédiger une constitution).
En 1882 :
Un mot d'explication à propos d'une
candidature sénatoriale.
La crise financière; les agitateurs.
Les habitations ouvrières ; l'ouvrier jn-o-
priétaire de son foyer.
Le Play et son œuvre de .science sociale.
Assemblée générale des actionnai)'es de la
Réforme sociale.
Les progrès du socialisme d'État ; Juge-
ment de Taine.
L'impunité de la séduction.
« Les Ouvriers des deux mondes » et la
publication des monographies.
La situation financière; le seul remède
efficace.
En 1883 :
Influence exagérée attribuée en France
aux orateurs et aux écrivain.^.
La réforme judiciaire.
Un parti de gouvernement.
Le programme du gouvernement.
L'apothéose dujucobinisme: la statue de
J.-J. Rousseau.
308
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Le nouveau fascicule des « Ouvriers des
deux mondes » .
L'École de la paix sociale à l'élranfjer.
Assemblée générale des actionnaires de
« la Réforme sociale ».
Les voyageurs de la science sociale.
Les huttiers et les paysans des marais de
la Sévre.
Les doctrines sociales de M. le comte de
Chambord.
V enseignement de la science sociale et
l'école des voyages.
École des voyages; programme du Cours
de méthode.
En 1884 :
Aux lecteurs; le passé et l'avenir de la
Revue. Cours élémentaire de science
sociale : les origines et les éléments de la
science sociale.
\otre enquête sur la crise industrielle,
f'n discours de rentrée.
En 1885 :
Les illusions de l'opinion à l'égard de la
Chine.
Les voyages d'étude en 1885.
Le véritable programme électoral.
L'enseignement de la science sociale.
Dans la Science sociale, Edmond De-
molins a écrit les articles suivants sous
sa signature, ou sous un pseudonjTiie.
En 1886. tome I :
Cours de 1885-86 : les origines des trois
races agricoles. 1. Les Pasteurs; — 2. Les
Pêcheurs; — 3. Les Chasseurs.
Ce que donne un simple fait dans une
monographie : les gisements d'or en Russie
et en Chine.
Cours de 1885-86 : Comment les sociétés
simples. font issues des sociétés compliquées,
1 . Les trois groupes de sociétés compli-
quées ; — 2. Les sociétés issues des Pasteurs.
Tome II :
3. Les sociétés issues des Pêcheurs ; —
4. Les sociétés issues des Chasseurs.
Voyage social autour d'une chambre
d'hôtel en Normandie.
Cours de la science sociale : Les commen-
cements de la culture en famille patriarcale :
les Baclikirs demi-nomades de l'Oural.
En 1887. tome III :
Cours. — Les jirogrès de ta culture en Ca-
mille patriarcale : les paysans du Haou-
ràn.
La saison des plaisirs : les peuples qui
s"amusent et les peuples qui s'ennuient.
Cours. — Etablissement définitif de la
culture en famille patriarcale : les paysans
bulgares.
Les causes endémiques du nihilisme russe.
La natalité en France : la cause de sa
diminution.
La question corse.
Cours. — La petite culture en famille sou-
che : le bauer du Lunebourg.
Tome IV:
La question de la monarchie à propos du
jubilé de la reine Victoria.
Cours. — La grande culture en famille
souche : le grand propriétaire anglais.
Voyage social autour d'un château du
Limousin.
En 1888. tome V :
Cours. — La petite culture en famille ins-
table : le paysan et le bordier de la
Champagne pouilleuse.
Le jubilé de Léon XIH : la religion ac-
tuelle est-elle responsable de l'état social ''.
Le cheval : comment les sociétés les plus
stables n'existeraient pas sans le cheval.
Cours. — La grande culture en famille
instable : le grand propriétaire du Nord de
la France.
A travers l'Italie méridionale : 1. L'Ita-
lie ancienne: les villes de commerce de
la Grande Grèce: 2. Les origines de l'Italie
moderne : la population indigène; les
conquérants étrangers.
Cours. — Les populations forestières. 1.
Leur histoire et leur distribution géogra-
pliique; — 2. L'art des forêts sous le ré-
gime de la famille ; — 3. L'art des forêts
sous le régime de la province et de lÉtat.
Le rôle de l'école à propos des discours
de distribution des jyrix.
Cours. — Les Populations minières :
1. Définition et classement de Fart des
mines. — 2. Les mines d'or exploitées en
cohue. — 3. La transformation des mines
d'or exploitées en cohue et les mines d'or
exploitées administrativement. — 4. Les
mines métallifères exploitées par les
familles : le type anglais.
.
DE SCIENCE SOCIALE.
309
En 1889, tome VII :
5. Les mines métallifères exploitées
sous le régime provincial; leurs quatre
variétés principales. — 6. Le type fran-
çais. — 7. Les mines de houille.
- I\'os hommes politiques.
L'archéologie orientale, à propos d'une
publication nouvelle : Comment l'art reçoit
sa forme du milieu physique et social. —
L L'art chaldéen. — 2. L'art à Ninive et à
Babylone.
L'expérience du suffrage universel.
L'Exposition universelle : la disposition
générale et le classement des produits.
Tome VIII :
L'Exposition colon iale.
Cours. — L'objet fabriqué et la force
motrice chez les nomades. — La fabrication
ménagère en communauté pastorale : le
régime de l'atelier.
Le terrain de la concentration.
En 1890, tome IX :
Réponse à quelques objections.
Cours. — Les diverses variétés de la
fabrication en communauté et l'histoire de
leur progression.
La manifestation ouvrière.
Le carnotisme , à propos du vogage du
Président de la République.
Cours. — Les Corporations ouvrières :
I . Les circonstances qui ont préparé l'éta-
blissement du régime corporatif au moyen
âge.
Tome X :
y. Les premières mesures prises pour
limiter la concurrence. — 3. L'apogée de
la réglementation. — 4. La chute du
régime corporatif et les conditions nor-
males de la petite industrie.
Autour d'une plage bretonne.
.1 propos des Arabes algériens.
Cours. — La question ouvrière dans la
fabrique collective et le grand atelier.
. Les révolutions sociales produites par
les modifications des transports : la Cara-
vane et le Traîneau.
En 1891, tome XI :
Une solution impériale de la question
scolaire en Allemagne.
Le type du Méridional d'après les (vu-
vres d'Alphonse Daudet : I. Les causes
constitutives du type. — 2. Les caractères
de ce type. — 3. L'expansion au de-
hors.
Les modifications du Transport et la for-
mation politique de l'Europe.
La guerre ou la paix?
Les Celtes (en collaboration avec Henri
de Tourville).
Tome XII :
i'n émigrant de la Science sociale en
Chine {en collaboration avec C. Héraud).
En 1892, tome XIII :
Le socialisme devant la Science so-
ciale.
Le public et mon article sur le socia-
lisme.
Encore le socialisme : les témoignages
d'approbation et la réponse à quelques
critiques.
La théorie anarchiste d'après le prince
Kropotkine.
En 1893, tome XV :
L'état actuel de la Science sociale d'a-
près les dix dernières années.
Cours d'exposition de la Science sociale.
— 1. Les trois sociétés à formation com-
munautaire de famille. — 2. Les sociétés
issues des Déserts : le type des oasis et
des confins agricoles.
Tome XVI :
3. Le type finnois. — 4 et 5. Le type
nord slave ou russe.
En 1894, tome XVII :
Le devoir présent: réponse à M. Paul
Desjardins.
6. Le type sud slave et lu domination
turque. — 7. Le classement des types
sociaux de l'Asie orientale et méditerra-
néenne. — 8. La région des Vallées.
Tome XVIII :
9. La région des ports maritimes : le
Grec moderne. — 10. Les Phéniciens et
Carthaginois.
La réforme de l'éducation; un nouveau
type d'école.
Le bonheur de vivre à propos d'une
publication récente.
En 1895, tome XIX :
Les lois de l'évolution à jiropos de deux
publications récentes.
Lu nécessité d'un programme social et
d'un nouveau classement des partis.
Cours. — 11. Les Vénitiens.
:U0
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Tome XX :
Cours. — 12. Les ré.iiions des plateaux :
les Albanais.
La Patrie.
En 1896, tome XXI :
La première manifestation d'une évolu-
tion vers le Particularisme.
La meilleure méthode d'enseignement.
Les deux tendances de l'Économie poli-
tique.
Tome XXII :
La géographie sociale de la France.
1. Le procédé d'étude. — 2. Les régions
des productions arborescentes. — 3. Les
régions vinicoles. — 4. Le type corse. —
5. La région de la petite culture en petite
propriété issue de la communauté pasto-
rale. — 6. Les trois variétés principales
du type.
En 1897, tome XXIII :
L'illusion de la solidarité, à propos
d'une publication de M. Bourgeois.
La France (suite) : 6 et 7. La région de
la grande culture en grande propriété
issue de la communauté pastorale : les
plateaux du Centre et du Midi.
8. Le type angevin. — 9. Le type bre-
ton.
La prétendue supériorité des Allemands
I préface de la 2^ édition des Anglo-Saxons ».
Un mot de réponse à M. Francisque
Sarcey.
Tome XXIV :
La France : La région de la petite cul-
ture issue de la communauté forestière ;
les types lorrain, morvandeau ; franc-
comtois, alsaciens; — la région de la petite
culture issue de la communauté forestière
en sol complètement défriché; le type
champenois.
Le problème de l'Education; réponse à
l'Enquête du comité Dupleix.
Les trois éléments de la société anglaise
( Introduction à l'édition anglaise des An-
glo-Saxons t.
En 1898, tome XXV.
La France : Le type social des Pyrénées
et des Alpes ; — les types sociaux du Midi
et du Centre.
Tome XXVI :
L'Ecole nouvelle : 1. Les différences
entre le type ancien et le type nouveau;
— 2. Le programme d'étude et l'École
actuelle.
La vie scolaire en Angleterre décrite par
les élèves.
E Ecole des Boches.
En 1899, tome XXVII :
L'Avenir de l'Education nouvelle (confé-
rence à la Sorbonne).
Tome XXVIII :
L'Ecole r/e.s- Boches. Nos élèves en Angle-
terre.
Boërset Anglais. Où est le droit?
Observations sur le type du Varennier
tourangeau décrit par P. Porthmann.
Le mouvement autonomiste en Catalo-
gne.
Les villes de marché sur les hauts pla-
teaux asiatiques.
En 1900, tome XXIX :
Journal de l'Ecole des Boches. A nos
lecteurs.
Boërs et Anglais. Objections et réponses.
Encore la question du Transvaal.
En 1901, tome XXXI :
L'Éducation doit-elle développer l'apti-
tude à gagner de l'argent ou à le dédai-
gner?
Le Grec et le Bomain.
Comment la Route crée le type social.
En 1903, tome XXXV :
LJiscours prononcés aux funérailles de
.1/. Henri de Tourville.
En 1904 :
Nos deux premiers maîtres.
Comment on analyse et comment on classe
les types sociaux.
L'organisation du travail; réglementa-
tion ou liberté.
Pour développer notre commerce ; groupes
d'expansion commerciale.
En 1905 :
La science sociale depuis F. Le Play;
classification sociale.
En 1906 :
Les problèmes sociaux de l'industrie mi-
nière ; comment les résoudre.
Les formes de la Famille (Bull., livr. 26
et 27).
Bépercussions sociales (Id., liv. 33, 34,
35, 36, 37 et 38).
Le conflit actuel entre l'Eglise et l'Etat
(Id., livr. 35).
DE SCIENCE SOCIAF.E.
311
Pendant qu'il écrivait les articles ci-des-
sus dans la Science sociale, Edmond De-
molins publiait les ouvrages suivants à la
librairie Firmin-Didot :
En 1890, /.« question des grands maga-
sins (brochure).
En 1892, Le socialisme devant la science
sociale (brochure traduite en anglais, ita-
lien, grec et hongrois).
En 1893, Comment élever et établir 7ios
enfants (brochure traduite en italien et en
russe).
En 1894, Quel est le devoir présent:''
Réponse à M. Desjardins (brochure).
En 1895, La nécessité dhm programme
social et d'un nouveau classement des par-
tis (brochure).
En 1897, .4 quoi tient la supériorité des
Anglo-Saxons? (1 vol. traduit en anglais,
allemand, espagnol, suisse, roumain, po-
lonais et arabe).
En 1898, Les Français d'aujourd'hui
(1 vol.).
U Éducation nouvelle : l'Ecole des Roches
[l vol. trad. en espagnol et en russe).
A-t-on intérêt à s'emparer du pouvoir?
(l vol.).
En 1899, Boërs et Anglais? Oii est le
droit? (brochure).
Conférence à la Sorbonne sur l'avenir
de V Education nouvelle (1 brochure).
En 1901, Comment la Route crée le tijpe
social (2 vol.).
En 1904, L'Enquête sociale sur le Pays.
(brochure).
L'Etat actuel de la science sociale (bi'o-
chure).
BIBLIOGRAPHIE
-Nous avons reçu les livres suivants :
De la librairie P. Lethielleux, 10, rue
Cassette :
Droit social, la Famille, les Associti-
tions, l'Etat, l'Eglise, leur organisation et
leurs rapports niutuels, par E. Valton, pro-
fesseur au grand Séminaire de Langres,
n-12, 2 fr. 50.
Dans la Crise, par F. Dumont, in-12.
3 fr. 50.
Devant l'obstacle, roman psychologique
et étude sociale, par M"'*^ G. Boudry, in-18.
2 fr. 50.
Le Christianisme et l'Exlrême-tjrient.
par M. le chanoine Léon Joly, in-12.
3 fr. 50.
L'Eglise de France et les catholiques
français, par M. le chanoine Paul Barbier,
in-12 écu, 0 fr. 60.
Une page d'histoire sur les Associations
cultuelles, par l'abbé G. André, supérieur
du séminaire universitaire de Lyon, in-12
écu, 0 fr. 60.
De la librairie V. Giard et E. Brière. 16,
rue Soufflot, et 12, rue Touiller :
La vraie morale, basée sur l'étude de la
Nature et sur les lois de la Vie, par V.
Berge, in-12, 2 francs.
Le fondement du droit et de la moralf.
par Jean Lagorgette, in-8, 7 francs.
Annales de l'Institut international dr
sociologie, publiées sous la direction de
René Worms, t. XL
De la librairie ^'ICTOR Lecoffre. 90. rue
Bonaparte :
Patrons et ouvriers, par A. Roguenaut.
in-12, 2 francs.
La Monnaie, par A. de I-'oville, membre
de l'Institut.
La Famille et l'État dans l'éducation,
par A. de Sertillanges, professeur de phi-
losophie morale à l'Institut catholique de
Paris.
De la librairie A. Colin. 5, rue de Méziè-
res :
La France tt Guillaume II, par' Victor
Bérard, 3 fr. 50.
De la librairie A. .M.\i,oine, 2ô, rue de
lEcole-de-Mcdecine :
Les lois psychologiques du développement
des religions (L'évolution religieuse chez
Rabelais, Pascal et Racine), par le D'' Bi-
net-Sanglé, professeur à lEcole de psy-
chologie.
;i2
BLLI.ETIX DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALK DE SCIENCE SOCIALE.
De la librairie Féll\ Alcan, 108, boule-
vard Saint-Germain :
Le rôle sociologique de lo guerre, par le
capitaine A. C'onstantini.
L'École individualiste et. le socialisme
d'État, par A. Béchaux, in-8, 8 francs.
De la librairie Schleicher frères :
Les merveilles de la vie, par Ernest Haec-
kel.
De la librairie T. Fisiier Unwix, de
Londres :
Sex and societg, par William J. Tho-
mas.
De la librairie J. Verrolet. 96, rue Roux,
à Port au-Prince :
Le monde, l'homme et les sciences, par le
général Légitime.
NOUVEAUX MEMBRES
Senor Casimir Ol.mos, Parana, Républi-
que Argentine, présenté par M. Paul de
Rousiers.
M"i<^ LA générale Reicii.\rd, château de
la Gaudinière.parAllonnesi Maine-et-Loire),
présentée par M. Louis Ballu.
CHEMINS DE FER DE L'OUEST
POUR IMOS EKFAHXS
Noua avons déjà signalé à l'attention des Voyageurs et Touristes les Guides, Livrets et Albums
publiés sur la Normandie et la Bretagne par la Compagnie de l'Ouest.
Ces publications ne s'adressant qu'aux grandes personnes, la Compagnie de l'Ouest a pensé être
agréable aux enfants en faisant établir, exclusivement à leur intention et comme souvenir de voyage
un livret-aquarelle de costumes et paysages bretons.
Ce livret-aquarelle comprend 8 gravures en couleurs, chacune reproduite en esquisse au trait noir,
sur la page mobile qui lui fait vis-à-vis et que les enfants peuvent expédier comme carte postale,
après l'avoir coloriée suivant le modèle ; plusieurs chansons (paroles et musique), choisies parmi les
œuvres du Barde breton Botrel, et enfin quelques renseignements géographiques.
Nul doute que, par son prix modique (0 fr. 60) et son cachet artistique, il n'obtienne un grand et
légitime succès.
Le livret-aquareDe de la Bretagne se trouve dans les bibliothèques des gares du réseau de l'Ouest
ou est adressé franco à domicile contre l'envoi de sa valeur (0 fr. 60) en timbres-poste au Service de
la Publicité de la Compagnie, "20, rue de Rome, à Paris.
ciiisiviirc r»E FER i>'Oi^L:É:A-aNrs
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Il est délivré pendant toute l'année des billets de voyage circulaire de l'" et de 2" classe, permettant
àe visiter les Gorges du Tarn et comprenant les itinéraires ci-après, savoir :
Paris, Montargis, ri^l Moret ou Corbeil, Saint-Germain-des-Fossés, Vichy, Saint-Germain-
des-Fossés, Arvant, Neussargues, Garabit, Mende ou Banassac-la-Canourgue (interruption de
. „.,, „. . f, Toulouse, Montauban, Brive,
voyage par ferj, Aguessac ou Millau. Beziers, Carcassonne, — - —
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Nota. — Les voyageurs peuvent commencer leur voyage à toutes les gares situées sur l'itinéraire du voyage circu-
laire, mais ils doivent suivre cet itinéraire dans l'ordre indiqué ci-dessus, l'escursion des Gorges du Tarn n'étant
possible que dans le sens de la descente. Il n'est rien remboursé pour les parcours abandonnés.
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CHEMIN DE FER D'ORLEANS
La Compagnie d'Orlcans a dùcidé que jusqu'au jour lie la fermeture de la chasse, les trains S et 40
s'arrêteront à Nouan-le-Fuzelier les jours indiqués ci-après :
Train 3. — Le train 3 partant de Paris-Quai-d'Orsay à 7 h. 20 du matin s'arrêtera les dimanches
et jours fériés.
Train 40. — Le train 40 partant de A'ierzon à 7 h. 42 du soir s'arrêtera les dimanches, lundis, jours
fériés et lendemains de jours fériés.
D'autre part, jusqu'au jour de la fermeture de la chasse :
11) Les trains 433 et 30G qui circulent sur la ligne d'Etampes à Beaune-la-Rolande et qui corres-
pondent à Étampes aux trains 3 et 10 précités s'arrêteront à la station d'Ascoux les dimanches et jours
fériés.
6) Le train 4.'59 de cette même ligne qui correspond à Etampes avec le train 43 partant de Paris à
C h. 35 du soir s'arrêtera à la station de Villemurlin les dimanches et les veiUes de jours fériés.
TS^ a g*oii -restaurant
Jusqu'au jour de la fermeture de la chasse, un wagon-restaurant circulera sur la section de Paris à
Vierzon :
1" Ilans le sens de Paris, le samedi de chaque semaine et les 31 octobre, 24 et 31 décembre par le
le train 199 partant de Paris-Quai-d'Orsay à 7 h. 10 du soir.
'1° Dans le sens de Yierzon, le dimanche de chaque semaine et les 1""' novembre, 25 décembre et
1*' janvier dans le train 114 partant de Yierzon à 6 h. 52 du soir.
Ces nouvelles facilités seront certainement très appréciées des chasseurs.
CHEMINS DE PEE DE PAEIS-LYON-MEDITEHEANEE
de PARIS aux ports au delà de SUEZ, ou vice versa
Les voyageurs partant de Paris pour les ports au delà de Suez, ou inversement, peuvent obtenir
indépendamment de leurs billets d'aller et retour sur les paquebots, des billets d'aller et retour de
Paris à Marseille ou vice versa, valables un an, au prix de :
1'* classe : 145 fr. » ; via Dijon-Lyon,
2' classe : 104 fr. 40 / ou Nevers-Lyon,
> classe : 68 fr. 05 - ou Nevers-Clermont.
Ces billets sont délivrés par la Compagnie des Messageries Maritimes et par les Chargeurs réunis.
Les billets de chemin de fer et ceux des paquebots peuvent être de classes différentes.
De PARIS en ORIENT (i^/â Marseille)
La Compagnie P.-L.-M.. d'accord avec les Compagnies des Messageries Maritimes, Fraissinet et
Paquet, délivre des billets simples, valables 4,') jours, pour se rendre, par Marseille, de Paris à
Alexandrie, Port-Saïd, Jaffa. Beyrouth, Smyrne, Constantinople, Batouiu,
Odessa, Samsoun, Salonique, Le Pirée, etc.
Les agences de la Compagnie des Messageries Maritimes délivrent des billets d'aller et retour,
valables 120 jours, pour se rendre, par Marseille, de Paris à Alexandrie, Port-Saïd, Jaffa.
Beyrouth.
Arrêts facultatifs sur le réseau P.-L.-M. (par la Bourgogne et le Bourbonnais),
Franchise de Bagages : sur le chemi-n de fer, 30 kg. par j^lace,
— sur les paquebots, 100 kg. par place de 1'" clas.'^e ; (îO kg. par place de
2'' classe.
Pour plus amples renseignements consulter le Livret-Guide horaire P.-L.-M. en vente dans les gares
au prix de 0 fr. 50.
J
EDMOND DEMOLINS /^^^7^)iM^^
I
L'ŒUVRE DE SCIENCE SOCIALE
par Paul de Rousiers.
II
L'ÉCOLE DES ROCHES
par G. Bertier, Directeur de l'École des Roches.
III
LES DERNIERS TRAVAUX
par Paul Descamps.
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 56
AOUT -SET TE M BUE 1907
SOMMAIRE
I. — L'Œuvre de Science sociale, par l'aul do Rolsiehs. P. S.
I. Les travaux historiques.
II. /•'. Le Play et la Réforme sociale.
III. Henri de Tourville et l'enseignement de la science sociale. •
IV. La revue « la Science sociale ».
V. Les ouvrages d'Edmond Demolins.
VI. L'orienlation scientifique définitive.
II. — L'Ecole des Roches, par Georges Bektier. P. 39.
I. Critique de l'I-Jducatioii française.
II. L'Éducalion anglaise.
III. L'École des Roches. L'idéal du professeur des Roches. L'Éducation phy-
sique. L'Éducation intellectuelle. L'Éducation morale. — Brève histoire
de l'École. — Les résultats de l'École des Roches.
III. — Les derniers travaux, par Paul Descamps. P. 6!t.
I. Les progrés de la méthode. — La Nomenclature et l'évolution des phéno-
mènes sociaux. — Le Répertoire. — La Classification sociale et les tableaux sy-
noptiques. — Le rôle de l'hypothèse.
II. Le Manuel de science sociale.
ni. Les derniers projets. — L'Évolution do la musique. — L'Enquête sur le
Pays. — Les cartes postales illustrées.
EDMOND DEMOLINS
1852-1907
EDMOND DEMOLINS
L'ŒUVRE DE SCIENCE SOCIALE
[. — LES TRAVAIX HISTORIQUES.
En 1873, un jeune Marseillais débarquait à Paris avec le des-
sein arrêté de se faire présenter à Frédéric Le Play, dont il avait
Iules ouvrages avec enthousiasme. Dans sa valise il portait les
éléments d'une étude historique sur le Mouvement communal au
moyen âge, étude dont il avait conçu le plan à Marseille et pour
l'achèvement de laquelle il venait se documenter. Cet historien
de vingt et un ans, déjà aiguillé sur la science sociale, était
Edmond Demolins.
Au sortir du Collège des Pères Jésuites de Mongré, sa famille
l'avait destiné au commerce. Son père, issu dune ancienne
famille de Provence, avait exercé à Marseille la profession de
docteur en médecine, et s'était distingué par son dévouement
dans l'épidémie de choléra de 18i9 ; il était mort depuis plu-
sieurs années. Sa mère, fille d'un chrétien maronite du Liban,
avait fui toute enfant, lors d'un des massacres périodiques qui
ensanglantaient cette contrée; sa famille, établie à Marseille à ce
moment, y avait prospéré dans les affaires commerciales où elle
comptait de très nombreux représentants. Tout naturellement,
un oncle oflrit de prendre avec lui le jeune collégien pour lui
faire faire l'apprentissage du négoce..
Mais Edmond Demolins avait bien autre chose en tète. Il était
convaincu que l'histoire était mal enseignée, qu'elle ne préscn-
EDMOND DEMOLIXS.
tait pas un tableau fidèle de la vie des peuples, que les causes
des événements historiques étaient indiquées suisant des for-
mules convenues, irréelles, variant seulement avec les préjugés
de Thistorien. Et il rêvait de faire une histoire de la société fran-
çaise, montrant comment et sous quelles influences elle était née,
comment elle s'était développée, comment elle avait subi des
crises, pour aboutir enfin à la société présente. Ce qui Favait
précisément séduit et définitivement gagné dans Le Play, c'était
l'immense effort du savant pour préciser par une observation
minutieuse et méthodique l'organisme social qu'il avait actuel-
lement sous les yeux. Dès ce moment, Demolins s'était rendu
compte que, pour connaître une société ancienne, il faut avoir
fait l'anatomie sociale d'une société moderne, savoir comment
ses diverses parties se lient et agissent les unes sur les autres.
Et avec la verve de sa jeunesse méridionale, il raillait impitoya-
blement la folle entreprise des pseudo-historiens qui, incapables
de comprendre le milieu dans lequel ils vivent, négligeant
même de l'étudier, émettaient de graves jugements sur la philo-
sophie de l'histoire.
Pour commencer l'œuvre de reconstitution historique qu'il
projetait, il avait entrepris l'étude du mouvement communal au
moyen âge. Le sujet n'avait pas été choisi au hasard et marque
une double tentative de réaction : d'une part, contre le préjugé
aristocratique, suivant lequel la bourgeoisie et le peuple fran-
çais n'avaient, avant 1789, aucunement contribué aux gloires de
la nation; d'autre part, contre le préjugé révolutionnaire sui-
vant lequel aucun droit ne leur était reconnu antérieurement à
cette époque. Les souvenirs de l'Ancien Régime cachaient encore,
en effet, à beaucoup d'historiens les réalités plus éloignées du
moyen âge et l'ère d'affranchissement progressif et d'élévation
sociale qui le caractérise. En retraçant les triomphes démocrati-
ques du mouvement communal au douzième siècle, Demolins
voulait détruire une légende, et prouva que l'histoire du
peuple français ne commence pas à la Révolution. « Nous
aussi, écrivait-il fièrement dans la préface du Mouvement com-
munal ^ nous aussi nous avons des ancêtres ! »
L ŒUVRE DE SCIENCE SOCIALE. h
De semblables préoccupations étaient assez étrangères à la pro-
fession de commerçant. Les oncles de Marseille étaient bien
obligés de reconnaître que leur jeune neveu avait de l'intelli-
gence, de la conduite, de Fentrain même; mais, visiblement,
« l'esprit des alfaires » lui manquait. Et ils déploraient cette
lacune qui lui fermait tout avenir clans la profession où ils l'a-
vaient fait entrer. D'autre part, à ne considérer que la marche
ordinaire des événements, il était hasardeux de quitter un emploi
assuré pouvant conduire à une situation avantageuse, pour se
lancer à la poursuite de problèmes historiques dont la solution,
même en cas de succès, ne comporte pas de sérieux profits ma-
tériels. Mais les commencements de ceux qui sont appelés à deve-
nir « quelcj[u'un » sont souvent un peu déconcertants; ils n'ont
pas l'allure régulière et banale de ceux c[ui bornent leur ambi-
tion à devenir « quelque chose ». Et l'expérience courante se
trouve souvent en défaut en présence de ces débuts d'hommes
exceptionnels, de ces précurseurs dont la vie tend vers un but à
peine entrevu par eux-mêmes et complètement inaperçu de ceux
qui les entourent.
Voilà pour([uoi, en lui souhaitant bonne chance, les parents
du jeune Demolins secouaient la tête, sans contiance dans la
carrière incertaine et vague qu'il était résolu à embrasser. Si
encore il avait voulu être journaliste ! On avait vu des Marseil-
lais à la plume alerte, à l'esprit souple, réussir dans cette bran-
che. M. Thiers était parti de Maj'seille, lui aussi jadis, et le jour-
nalisme l'avait conduit à la vie politique et aux suprêmes
honneurs. Et puis, le journalisme ressemble encore un peu
à un métier ! Mais être écrivain, et écrivain sérieux, pour un
public restreint, cela ne nourrit pas son homme ! Des représenta-
tions de cet ordre ne devaient pas retenir l'élan convaincu du
jeune homme qui, dès cette époque, unissait à une grande har-
diesse dans la conception de ses projets une ténacité persévé-
rante dans leur réalisation. Pour la première fois, il allait se
jeter à l'eau afin d'apprendre à nager. Ce ne de\ait pas être la
dernière.
Dès son arrivée à Paris, il se mit au travail, publia des chro-
(» EDMOND DEMOLINS.
niques historiques dans VUnivei^s et s'occupa de mettre la der-
nière main au manuscrit du Mouvement communal au moyen
âge. En même temps, il suivait, comme élève libre, les cours
de FÉcole des Chartes et se livrait à un labeur acharné dans les
bibliothèques. L'effort trop violent détermina une fatieue de la
vue qui Tobligea momentanément à suspendre ses lectures. Il
fut même contraint d'achever avec l'aide d'un secrétaire la pré-
paration de son volume. La bienveillante amitié de Dom Gué-
ranger, alors abbé de Solesmes, qui avait apprécié dès le début
la valeur du jeune écrivain, lui procura à ce moment la colla-
boration momentanée qui lui était indispensable pour continuer
ses recherches.
Très vite aussi, il avait réussi à se faire présenter à Frédéric
Le Play et ses relations suivies avec lui datent de 187i. Mais il
semble qu'au début, Demolins chercha surtout dans la science
sociale un fil conducteur pour ses travaux historiques. Aussitôt
après la publication du Mouvement communal^ il avait, en
effet, mis sur le chantier une Histoire de Finance en quatre
volumes qui absorba le meilleur de son activité jusquen 1879.
Cette Histoire de France était conçue sur un plan des plus
heureux et l'originalité du vigoureux écrivain que fut Demolins
s'y révèle déjà. La table des matières présente en raccourci tout
un système, toute une philosophie de l'Histoire de France. L'au-
teur avait voulu, en effet, et il avait pris soin d'en avertir le
lecteur, grouper les faits d'après la méthode philosophique,
c'est-à-dire faire ressortir les relations de cause à effet qui les
relient les uns aux autres. Plus tard, après de longues années de
science sociale, les relations ainsi indiquées paraissaient à De-
molins insuffisantes ou inexactes. Il formait parfois le projet de
refondre entièrement cette œuvre de sa jeunesse et mettait à
profit les connaissances plus certaines acquises par lui. Le travail
qu'il n'a pas eu le temps d'accomplir mérite de tenter l'am-
bition de quelque historien disciple de la science sociale. Car
s'il y a des conclusions à redresser dans l'ouvrage, la valeur pé-
dagogique du plan suivi reste entière. Après avoir ainsi groupé
les faits pour en faire voir l'enchaînement, l'auteur s'attachait.
L OEUVRE DE SCIENCE SOCIALE. 7
en effet, à choisir les plus caractéristiques de chaque époque et
à les raconter avec détails, le plus possihle d'après les so urces
anciennes, de manière à leur conserver leur vraie physionomie.
Ainsi il unissait les avantages de l'école philosophique de Guizot
à ceux de l'école narrative d'Augustin Thierry.
Il faisait plus, car le récit des événements emprunté aux vieux
chroniqueurs ou aux mémoires contemporains était, en quelque
sorte, une garantie du classement philosophique qu'il proposait.
Rien n'est facile comme de trouver dans les faits historiques des
arguments pour une thèse, si, au lieu de présenter ces faits d'a-
près les témoignages contemporains, ou en donne un ahrégé
sommaire, si on écrit un discours sur l'histoire. xVu contraire, si
on laisse la parole aux témoins du passé, on est hien ohligé de
prendre pour base de sa thèse les interprétations qu'ils fournis-
sent eux-mêmes et déjuger d'après leure propres impressions,
non d'après les siennes. Sans doute, ces impressions paraissent
déformer la réalité objective, mais elles ont une vérité histori-
que; elles marquent l'incidence des événements sur ceux qui les
ont subis. Et tout système d'interprétation de l'histoire qui par-
vient à grouper les faits, en tenant compte des impressions qu'ils
ont réellement causées à l'époque où ils se sont produits, est
moins sujet à l'erreur que les systèmes inspirés d'une apprécia-
tion personnelle de l'historien sur les événements des diverses
périodes de l'histoire.
Au point de vue de l'enseignement, VHistoire de France d'Ed-
mond Demolins a le rare mérite de charger peu la mémoire des
élèves, de lesintéresser prodigieusement et de leur faire saisir,
par des images vivantes, les différences essentielles qui séparent
un roi mérovingien d'un roi de l'Ancien Régime, la vie d'un
seigneur féodal de celle d'un grand seigneur du dix-septième
siècle, la guerre du moyen âge de la guerre moderne, etc. Ce
triple résultat est obtenu par le même procédé, celui de la re-
présentation concrète, animée, colorée des détails caractéristi-
(|ues. Je me suis toujours servi des volumes de Demolins pour
enseigner l'histoire de France à mes enfants et il m'a toujours
été facile de retenir leur attention. Je crois que Clovis, Charte-
EDMOND DEMOLINS.
magno, Roland, Saint-Louis, les Croisades, du Guesclin, four-
nissent la matière d'histoires aussi captivantes que celles du
Petit-Poucet. Il suffit que le maître s'y intéresse assez lui-même
pour en faire sentir le dramatique intérêt. L'histoire de Demo-
lins a précisément cet avantage qu'elle met ses lecteurs de tout
âge en situation de goûter le charme des A'ieux récits. Elle les
prépare à en jouir. Elle instruit suffisamment sur Charlemagne
pour que la Chanson de Roland soit promise comme récompense
aux enfants sages, et tous pleurent à chaudes larmes quand la
belle Aude, apprenant la mort de son fiancé, tombe inanimée
pour ne plusse relever. De même, la plus grande partie de Join-
ville, des passages choisis de Froissart, de Commines, plus tard
des innombrables mémoires dans lesquels se reflète la vie du
passé peuvent être mis avec fruit entre les mains d'enfants jeunes
quand un premier guide leur a indiqué en quoi et pourquoi ils
sont intéressants, quand il a suscité des comparaisons avec le
temps présent, provoqué des curiosités, posé des problèmes.
Demt)lîns a excellé dans ce rôle en écrivant son Histoire de France.
Et il serait à souhaiter que les jugements un peu sommaires
qu'elle contient fussent redressés et complétés dans le sens où il
voulait le faire lui-même, afin de l'utiliser dans l'enseignement.
H. — F. LE PLAY ET LA RÉFORME SOaALE.
Lorsque Demolins acheva son dernier volume sur l'Histoire
de France, il était clair pour tous ceux qui l'approchaient que
son labeur intellectuel allait changer de direction, que l'histoii'e
passait désormais au second plan et que la science sociale
ferait désormais l'objet de ses constantes préoccupations.
En effet, ses relations avec Le Play avaient pris un caractère
particulier. Il s'était mis à l'école du maître avec passion. Et
comme sa nature ardente le poussait au prosélytisme, il y avait
mis en même temps quelques amis, les prêchant, les entraînant,
les poussant à l'action et au travail.
C'est au cours de cette période de sa vie, en 1875, que je ren-
L OEUVRE DE SCIENCE SOCIALE. 9
contrai pour la premièro fois Edinond Demolins. Il avait acquis
déjà une notoriété à la conférence Ulivaint, groupe de jeunes
gens, étudiants pour la plupart, qui se réunissaient périodi-
quement pour écouter la lecture d'un travail et en discuter les
conclusions. Dans cette assemblée d'échappés de collège, le fait
qu'il avait déjà publié un volume le ceignait d'une auréole
et la vie laborieuse qu'il menait commandait le respect. J'étais
donc disposé, par avance, à l'écouter avec intérêt quand je fus
subjugué par son talent. Ce qu'il disait était toujours parfaite-
ment clair, d'une clarté limpide, surprenante. Et cela était
présenté avec un tour très original, parfois paradoxal, mais
paradoxal en apparence, à la surface, simplement pour forcer
l'attention, car son solide bon sens eût écarté le paradoxe fon-
damental. Une bonne humeur méridionale se mêlait à ses pro-
pos, leur enlevait toute apparence doctrinale, et c'était un
grand charme pour de jeunes auditeurs d'écouter ce camarade
un peu plus avancé qu'eux en âge, plus averti, plus documenté,
mais qui était bien un jeune comme eux. Jeune, il l'était non
seulement par l'entrain de ses reparties, l'allure vivante et par-
fois fougueuse de ses exposés, il l'était aussi par la nouveauté
des points de vue. Il empruntait à Le Play la plupart des
aperçus qu'il nous ouvrait, mais en les dépouillant de la forme
arbitraire et grave sous laquelle le niaitre les produisait, forme
qui les rendait souvent peu accessibles ; enfin il y ajoutait cette
légère nuance d'irrespect si séduisante pour de jeunes Fran-
çais; il était sans pitié vis-à-vis des jugements tout faits, accep-
tés sous la garantie d'une autorité classique ; il excellait à ren-
verser les idoles, à montrer l'inanité des théories pompeuses.
Malheur à celui de ses contradicteurs qui, poussé par lui dans
ses derniers retranchements, cherchait un refuge derrière un
postulat philosophique ou économique, pour s'abriter contre
ses attaques! Avec une jovialité et un esprit qui rangeaient l'au-
ditoire de son côté, il montrait l'idée pauvre, médiocre, fausse,
sous la formule imposante; il en faisait toucher le néant. Ceux
qui ont connu Demolins vers la fin de sa vie, après les luttes
pénibles qu'il avait eu à subir et les désenchantements (qu'elles
10 EDMOND DEMOLINS,
lui avaient causés, peuvent difficilement se rendre compte de
l'action qu'il exerça alors sur les jeunes hommes et des sym-
pathies enthousiastes qu'il s'attirait.
Du moment qu'il eut résolu de mettre ces dons personnels
au service de la science sociale, celle-ci devait forcément re-
cruter des adhérents. La plupart lui vinrent, au début, par le
détour de la réforme sociale. On était encore, à cette époque,
sous l'impression immédiate des désastres de 1870; la généra-
tion qui arrivait à l'âge d'homme datait véritablement de cette
<' année terrible » et avait été prématurément mûrie par les
sombres événements de la guerre et de la commune. Elle était
convaincue que la société avait besoin d'être réformée et écou-
tait avec une anxieuse curiosité tous ceux qui proposaient un
moyen de la réformer. La jeunesse catholique, en pai-ticuHer,
se pressait autour du grand orateur qui éveillait en elle le
sens des responsabilités sociales, qui affirmait l'existence de la
« question sociale » en présence des politiciens qui la niaient
alors. Ainsi, elle se trouvait préparée et inclinée à entendre
l'enseignement d'un sage qui, patiemment, laborieusement,
scientifiquement, s'était attelé depuis quarante ans à l'observa-
tion des sociétés humaines pour dégager les lois qui les régis-
sent. Dès 186V. Le Play, abandonnant les recherches purement
scientifiques, avait exposé au public dans son célèbre ouvrage
La Réforme sociale en France, les conditions qu'il jugeait
nécessaires au relèvement du pays. Mais il n'avait été lu que
par une élite. Des hommes comme Montalembert. Tocqueville,
le P. Gratry. s'étaient rendu compte de la valeur de l'œuvre;
l'ensemble du public, trompé par une prospérité apparente,
l'avait peu remarquée. Au contraire, après 1871, alois que
chacun donnait son avis sur la direction de l'effort à faire, on
se souvint qu'un homme avait réfléchi jadis à ces questions,
qu'il avait signalé les dangers inaperçus, indiqué les remèdes
et Le Play fut presque à la mode pendant quelques années.
Toutefois, ce savant presque octogénaire n'avait pas de con-
tact avec la jeunesse. Et il le déplorait. Il sentait que les adhé-
sions qui lui venaient, soit par lelfet d'une i)eur bourgeoise
l'œivke \)E science Sociale. 11
(lu désordre matériel, soit même par conviction intellectuelle,
n'auraient de valeur etlective qu'autant qu'elles deviendraient
une source d'action. Les hommes avancés en Age pouvaient bien
reconnaître Terreur qui les avait guidés, mais non pas recom-
mencer leur vie. Beaucoup d'entre eux, au surplus, partici-
pant d'une manière plus ou moins directe au .souverneinent
du pays, se trouvaient prisonniers des combinaisons politi-
ques qui les avaient portés au pouvoir et n'avaient pas, par
suite, l'indépendance nécessaire pour s'orienter nettement vers
les réformes urgentes. On était alors, eu effet, à lépoque de
r « ordre moral ». Le Play avait fourni d'heureuses formules
à des programmes. Mais il en était de ces formules et de ces
programmes comme de toutes les formules et de tous les pro-
grammes politiques. On les proclamait, on ne les réalisait pas.
L'École de Nancy avait demandé la décentralisation et l'auto-
nomie des pouvoirs locaux, mais la machine gouvernementale,
conçue et organisée dans des vues contraires continuait l'œu-
vre de l'Ancien Régime et de Napoléon I". Il fallait prendre
la réforme à pied d'œuvre et faire appel, pour cela, à des
hommes nouveaux. Il fallait atteindre les jeunes, les persuader,
les détourner des voies dangereuses dans lesquelles tout con-
tribuait à les engager. Je conserve encore le touchant souvenir
de l'accueil cordial et joyeux que Le Play réservait aux jeunes
hommes qui lui étaient présentés. Il voyait en nous, et il nous
le disait explicitement, les metteurs en œuvre de ses travaux. Je
manquerais à la vérité si je n'avouais ici très sincèrement que
ces paroles du maître nous inspiraient une confiance un peu
exagérée en nous-mêmes: mais elles nous emplissaient d'une
ardeur que les désillusions n'ont pas éteinte et elles se sont
vérifiées en ce qui concerne Edmond Demolins. A coup sur, Le
Play eût été à la fois charmé et surpris s'il avait pu prévoir que.
moins de vingt ans après sa mort, une école serait fondée pour
élever une élite de jeunes Français d'après les données de la
science sociale.
Dès cette époque. Demulins était le recruteur des jeunes gens
qui fréquentaient Le Play, le trait d'union entre eux et le
12 EDMOND DE5I0LIN<.
savant vieillard. Tous les lundis, le salon de la place Saint-Sul-
pice nous réunissait autour d'une longue table et une conver-
sation s'engageait, un peu désordonnée de notre part, mais
ramenée à des points précis par l'imperturbable méthode du
niaitre. Il prêtait une attention patiente et déférente aux naïves
objections des plus inexpérimentés d'entre nous, estimant que
quiconque cherche sincèrement la vérité a droit au respect et à
la lundère, et force nous était de nous plier à son exemple. Mais
nous prenions de belles revanches dans les réunions du ven-
dredi auxquelles Demolins nous conviait. Là, entre jeunes, on
discutait vigoureusement, et les saillies imprévues et savou-
reuses de notre hôte étaient accueillies avec enthousiasme.
Toutefois, nous étions assez les élèves du maître pour ne pas
nous égarer en vaines controverses. Et, sur l'initiative de Demo-
Kns, nous établîmes bientôt la règle qu'à chaque séance nous
lirions ensemble un chapitre de la Réforme sociale en France^
que nous noterions tous les points nous paraissant soulever une
difficulté, et que chacun de ces points serait ensuite soumis à
Le Play le lundi suivant. Ce furent là les tout premiers commen-
cements de l'enseignement de la science sociale. Au bout de quel-
ques mois, l'appartement que Demolins occupait alors rue du
Pré-aux-Clercs se trouva trop exigu pour notre nombre grandis-
sant et nous dûmes demander Thospitalité à la Société biblio-
graphique qui mit gracieusement une salle à notre disposition.
Il ne faudrait pas se représenter notre petit cénacle comme
une école scientifique. Très sincèrement, nous pensions — nous
étions très jeunes et les plus âgés d'entre nous partageaient
notre illusion — que Le Play avait déterminé les conditions de la
réforme en France et que notre but devait être de les faire con-
naître, accepter et appliquer. Par suite, nous étions toujours en
quête d'un moyen d'atteindre le public, de crier sur les toits
ce que nous considérions comme vrai. L'idée vint alors que ce
serait répondre aux préoccupations ordinaires des lecteurs fran-
çais de leur tracer un programme de gouvernement et d'orga-
nisation sociale, d'après l'observation comparée des divers
peuples. Et, bravement, la réunion se transforma en un conseil
L'œUVRE DE SCIENCE SOCIALE. 13
de rédaction pour écrire un volume sous ce titre. Le volume
parut, sans nom d'auteur, avec une lettre-préface de F. Le Play
au « groupe d'économistes » qui l'avait mis sur pied.
Je viens de reprendre dans ma bibliothèque ce livre que j'a-
vais négligé d'ouvrir depuis longtemps. J'y ai trouvé des choses
bien honorables ; ceci, par exemple, que traçant un programme
de gouvernement, nous ne nous prononcions pas sur sa forme,
et c'était une nouveauté paradoxale. Nous estimions que le
même gouvernement peut se revêtir de plusieurs formes succes-
sives, ce que nos diverses révolutions ont amplement démontré,
mais ce que peu de gens consentent à voir. Évidemment, ce
« groupe d'économistes » n'aspirait pas à un rôle politique.
Sur d'autres points, le programme d'organisation sociale
montre une sagesse un peu courte. Le premier article de ce pro-
gramme, concernant la vie privée, est ainsi conçu : « Conjurer
les chômages et garantir aux travailleurs le pain quotidien en
fondant l'union des patrons et des ouvriers sur la réciprocité
des devoirs et des services ». Ailleurs, un paternalisme naïf se
dégageait clairement de ces formules générales; il était même
affirmé dans un endroit que la réforme de l'atelier ne pouvait
être menée à bien que par le seul patron. L'observation métho-
dique des faits contemporains n'avait pas encore montré que
les intérêts collectifs ouvriers restent en souffrance, en dépit
des plus sincères bonnes volontés patronales, quand ils ne ren-
contrent pas. dans la classe ouvrière elle-même, des représen-
tants capables.
Malgré ses évidentes défectuosités, ce petit volume, rédigé en
commun, avait obtenu un résultat. Tous ceux qui y avaient
collaboré savaient désormais qu'Edmond Demolins possédait les
cpialités complexes et rares qui rendent un homme capable d'en
conduire d'autres, de les plier à un travail commun. Ils avaient
pu apprécier aussi l'extraordinaire ingéniosité de son esprit,,
son admirable don de clarté et son aptitude à découvrir la for-
mule nette correspondant à sa pensée. F. Le Play, sous le pa-
tronage duquel le volume avait été présenté au public et ([ui
en avait suivi la préparation avec un intérêt paternel, ne pouvait
H KnMOND DEMOLINS.
pas manquer d'être frappé des qualités de celui qui avait eu la
plus grande part dans sa rédaction. Au déclin de sa carrière,
il rencontrait un homme jeune, entreprenant, convaincu, qui
excellait à mettre en relief le résultat des longues études aux-
quelles il s'était livré.
C'était pour lui une joie d'autant plus grande que, depuis la
publication de la Réforme sociale en France, F. Le Play tentait
par tous les moyens de faire passer dans l'esprit du public la
conviction qui l'animait et souffrait de n'y parvenir qu'imparfai-
tement. La Réforme sociale en France avait été son premier
essai de vulgarisation ; V Organisation du Travail, Y Organisation
de la Famille, la Constitution essentielle de l'Humanité^ prenant
à part une section de l'œuvre réformatrice ou la résumant dans
ses lignes générales, avaient été écrites en vue d'atteindre le
grand public. Parfois même, F. Le Play s'était appliqué à ré-
pondre aux préoccupations les plus immédiates de ses lecteurs
en rédigeant des opuscules de circonstance, par exemple, la
Paix sociale après le désastre^ parue en 1871. Malgré la diffu-
sion très notable de ses ouvrages, il s'attristait de voir les le-
çons de l'expérience profiter dans une aussi faible mesure à ceux
qu'il aurait voulu éclairer, témoin cette phrase revenue plu-
sieurs fois sous sa plume : « Les oreilles de mes contemporains
sont fermées aux enseignements de la vérité ».
Aussi, lorsque le projet, depuis longtemps caressé, de créer
un organe périodique destiné à répandre les conclusions tirées
de l'observation, aboutit, à la fin de 1880, à la fondation de
la Revue La Réforme sociale ; ce fut à Edmond Demolins que
F. Le Play en confia la direction. Demolins qui avait déjà beau-
coup fait pour attirer des disciples au maître, devenait ainsi,
professionnellement, l'apôtre de la science sociale; il ne devait
plus cesser de l'être jusqu'à sa mort.
Et pourtant, il était sur le point de subir une transformation
capitale, d'évoluer de la réforme sociale prêchée par Le Play
vers la science sociale fondée par lui. Cette évolution allait
naître et se poursuivre sous l'influence d'Henri de Tourville.
l'cEUVRE liE SCTBNCK SOCIALE. 1 Ti
III. HENRI DE TOIRVILLE ET L ENSEIGNEMENT
DE LA SCIENCE SOCIALE.
Dans le salon de la Place Saint-Sulpice, où se rencontraient
tant de personnalités attirées par la réputation du maitre, un
jeune prêtre du clergé de Paris était venu, dès 187.3, chercher
des enseignements. Très absorbé à cotte époque par son mi-
nistère, l'abbé de Tourville se préoccupait sans doute, au début,
de s'éclairer sur les conditions de bonheur social, d'apprendre
de la bouche même de Le Play ce qu'il convenait de faire pour
aider au relèvement du pays, de prendre, en somme, des
leçons de réforme sociale. Mais, très vite, l'étude des œuvres
scientifiques contenues dans les Ouvriers européens lui avait
révélé la source de la sagesse qu'admiraient les lecteurs des
ouvrages de conclusions. Et il avait résolu de fonder un ensei-
gnement méthodique de la science sociale.
F. Le Play accueillit ce projet avec joie '. Sous son patronage,
1. Voici comment H. Le Play a apprécié, dans des passages de ses ouvrages,
l'École des voyages fondée par Henri de Tourville :
« Comme je l'ai annoncé, une école des voyages est maintenant à la disposition
du public, mais elle n'est pas due à un concours d'initiatives individuelles. C'est une
œuvre personnelle, émanant d'un dévouement exceptionnel à la patrie et à la science.
Les succès remarquables df-jà obtenus par les premiers élèves démontreront les
avantages de l'institution. Peu à peu les familles intelligentes voudront assurer à
leurs enfants les bienfaits du nouvel enseignement. »
(Le Play. La Méthode sociale. Avertissement, p. vu.)
« Un enseignement spécial s'est organisé peu à peu à Paris, grûce à l'initiative d'un
homme qui se dévoue au bien public et considère la méthode comme un puissant
moyen de réforme. Un maître, formé par quarante années de travaux, attaché à cette
quatrième institution, enseigne à la fois la méthode, les résultats qu'elle a produits
et les moyens pratiques d'application. Le fondateur de l'ieuvre est indépendant des
pouvoirs préposés à la direction des trois autres (Société d'économie sociale. Biblio-
thèque sociale. Unions de la Paix sociale}. Toutefois il se concerte souvent avec ces
derniers pour apporter son concours à la tâche commune. Dans la direction qu'il
im|irimeà ses élèves, il s'inspire d'une pensée principale : il veut former des hommes
((ui continueront les travau.\ commencés |)ar l'auteur des Ouvriers européens et par
la société d'Économie sociale. Dan.» ce but, il les dresse à l'art de trouver eux-
mêmes, dans le cours de « voyages méthodiques », les vérités sociales qu ils ne sau-
raient acquérir par aucun autre moyen.
« Une telle entreprise offre, dans notre pays, de grandes difficultés. Depuis cent
16 EDMOND DEMOLINS.
(les cours réguliers furent professés, dès 1876, dans l'apparte-
ment de M. de Tourville, par ses disciples les plus renommés,
notamment par M. Focillon, l'un de ses plus anciens collabo-
rateurs. Edmond Demolins, lié avec Henri de Tourville dès cette
époque, suivait cet enseignement avec conviction et lui amenait
des auditeurs. De son côté, Henri de Tourville assistait fréquem-
ment aux réunions d'études tenues le vendredi chez Demolins
et prenait part, avec une gravité réservée, aux discussions qui
s'y déroulaient et aux travaux qui s'y préparaient. Une commu-
nication intellectuelle étroite et suivie s'établissait ainsi entre
les deux hommes qu'une amitié fidèle devait bientôt unir.
A la mort de M. Focillon, Henri de Tourville continua lui-
même pendant quelque temps renseignement de la science
sociale. Mais il lui conserva, au début, son caractère, pour
ainsi dire fragmentaire. Successivement, chaque professeur
prenait dans l'œuvre de Le Play un sujet séparé et l'étudiait en
rattachant les conclusions du maître à ses observations, et en
montrant comment celles-ci étaient la base de celles-là. Par
exemple, M. Focillon, dont le cours exerçait une influence con-
sidérable, présentait à ses auditeurs une sorte d'histoire de
l'Atelier de Travail, inspirée de Y Organisation du Travail de
Le Play, et à laquelle il ajoutait le fruit de très sérieuses études
personnelles. C'était déjà de la science sociale; Henri de Tour-
ville voulait arriver à quelque chose de plus et enseigner la
science sociale.
dix-sept ans, en eflet, l'opinion publique des Français est pervertie par des hommes
qui se révoltent contre la vérité transmise par les traditions de l'humanité. Ces
iiommes ne veulent point se donner la peine d'aller eux-mêmes la chercher, à travers
le monde, par la méthode d'observation. Ainsi éloignés, par leurs idées préconçues,
des sources de lumière émanant de la tradition et de l'expérience, ils se rejettent
vers le procédé, facile, mais infructueux, qui a fait bâtir, dans le cabinet des légistes,
tant de systèmes éphémères sur l'erreur fondamentale de 1762 et les trois faux
dogmes de 1780. Heureusement le fondateur du nouvel enseignement a constaté la
fécondité de notre méthode d'observation. Originaire des rivages où j'ai passé les
cinq premières années de ma vie, il réagit avec la ténacité normande contre ces
erreurs invétérées. Je ne saurais donc trop adjurer mes concitoyens de seconder ses
efforts. »
(Le Play, Les Ouvriers européens, F. 1, ch. xvii, p. 597-598.)
L'(*:LVRr: de science sociale. 17
Pour atteindre ce but, il s'était donné deux tâches parallèles :
d'une part, classer scientifiquement les observations de Le
Play; d'autre part, provoquer de nouvelles observations de la
part d'élèves bien formés à la méthode. Il fallait, d'abord, tirer
de l'effort déjà accompli tout le fruit qu'il comportait; il fallait
ensuite compléter cet effort et le renouveler.
La nécessité de cette double entreprise n'avait pas échappé
à Le Play. Il avait tenté de réaliser la première dans ses
ouvrages et la seconde par la fondation de la Société d'Économie
sociale. Mais Henri de Tourville jugeait avec raison que l'œuvre
du maître avait subi une déviation ; que le point de vue scien-
tifique avait peu à peu cédé le pas au point de vue de l'appli-
cation immédiate et de la propagande; que les ouvrages de
conclusions, séparés des travaux qui les justifiaient perdaient
leur véritable sens; enfin, et surtout, que jamais la science
sociale ne serait continuée si on se bornait à produire des
monographies de famille sur un cadre à la fois trop rigide et
trop incomplet. 11 fallait créer, à côté de l'enseignement mé-
thodique de la science, sa pratique méthodique. Henri de Tour-
viUe donnait à l'ensemble de cette création le nom d'Kcole des
voyages.
De même que Le Play avait choisi Edmond Demolins pour
diriger la Revue de propagande destinée à atteindre le grand
public; de même, Henri de TourviUe pensa que c'était bien là
l'homme qu'il fallait pour exposer à un auditoire élargi les
résultats de la science sociale. Depuis plusieurs années, il
s'était attaché à ce brillant apôtre de la réforme sociale ; il
appréciait ses rares qualités; mais il voulait être sûr de l'avoir
préalablement conquis à l'idée scientifique qu'il poursuivait
avant de lui confier un enseignement. A la suite d'un long-
travail poursuivi en commun au cours des années 1883 et 188V,
Demolins inaugura au mois de novembre 188i, dans les salles
(le la Société de Géographie, le cours de science sociale qu'il
devait y poursuivre pendant près de vingt années.
Vers la même époque, Henri de Tourville aboutissait à mettie
sur pied, sous le titre de Nomenclature des faits sociaux, une
2
18 EDMOND DEMOLINS.
véritable classification des divers éléments que fournit l'analyse
d'un groupement social. Ces éléments, rangés dans Tordre de
la complication croissante, formaient une série de vingt-quatre
tableaux qui constituait à la fois une merveilleuse vue d'en-
semble de l'organisme social et un précieux instrument de tra-
vail pour les observateurs de l'avenir. La classification d'Henri
de Tourville marquait une ère décisive dans l'histoire de la
science sociale; elle affirmait la portée scientifique de la mé-
thode fondée par Le Play et lui ouvrait des applications sans
nombre.
Un tel progrès dans la science devait exercer forcément une
influence marquée sur son enseignement. Edmond Demolins ne
manqua pas de la mettre en relief avec le talent d'exposition
qu'il possédait. Par la plume et par la parole, dans ses articles
et dans son cours, comme dans les innombrables conversations
qu'il entretenait avec ses élèves, il annonçait les résultats pro-
chains du perfectionnement de la méthode et invitait les jeunes
à le mettre à profit pour les tra^ aux dont il leur traçait le pro-
gramme. Il ne songeait aucunement à dissimuler ou à dimi-
nuer, en quoi que ce fût, l'importance de la transformation vé-
ritable opérée par Henri de Tourville dans la méthode fondée
par F. Le Play. Et il proclamait la fécondité de cette transfor-
mation; il déclarait que le meilleur hommage à rendre au
maître était de continuer ainsi son œuvre scientifique au lieu
de se borner à propager les résultats des observations faites
par lui avec des moyens plus imparfaits et sur des données
anciennes.
Ainsi se creusait peu à peu, sans qu'on y prit garde au
début, un fossé profond entre les anciens adeptes des doctrines
de Le Play et les nouveaux disciples de Henri de Tourville.
Les premiers, attirés dans le groupement de propagande des
« Unions de la Paix sociale », par le désir de répandre des
« principes » auxquels ils adhéraient, s'effrayaient de constater
que ces « principes » étaient susceptibles de modifications. A
coté de certaines vérités d'ordre général et fondamental que
Le Play avait retrouvées par l'observation, comme il le disait
l'œuvre de science sociale. 19
lui-même, et que les travaux plus récents n'ébranlaient en au-
cune manière, il y avait des conclusions «Tordre contingent,
variant en fonction des milieux et des t(^nips observés, et la
méthode nouvelle montrait leur variation. L'œuvre de propa-
gande se heurtait ainsi à des changements de formules tout à
fait déconcertants pour ceux qui, s'en tenant aux seuls résul-
tats, ne prenaient pas la peine ou n'avaient pas le goût den
rechercher les raisons.
D'autres, parmi les disciples anciens, sans être aussi étroite-
ment attachés à la lettre des enseignements <lu maître, sans
contester en principe la possiljilité de tirer de la méthode d'ob-
servation fondée par lui des résultats nouveaux, constataient
que, sur certains points, la pratique elle-même de la méthode
se trouvait modifiée et demeuraient sceptiques sur la légiti-
mité de cette modification. Les amis d'Henri de Tonrville devin-
rent bientôt suspects d'introduire dans l'œuvre de Le Plav de
« dangereuses nouveautés ».
Frédéric Le Play étant mort en 1882. aucun arbitre ne pou-
vait décider avec une suffisante autorité lequel, du groupe an-
cien ou du groupe nouveau, demeurait le véritable héritier de
la pensée du maître et le continuateur de sa méthode. Au sur-
plus, de tels débats ne sont pas susceptibles d'être tranchés
d'autorité. Ils ne peuvent recevoir de solution que par la leçon
des événements. En toute science, une méthode est bonne cjuand
elle est efficace, quand elle porte des fruits; les plus éclatantes
confirmations, les condamnations les plus catégoriques ne sau-
raient donner ni enlever à une méthode le don de vie qui
seul fait sa valeur.
Une séparation s'imposait par suite entre les anciens et les
nouveaux disciples. Elle fut péniljle. Edmond Demolins en res-
sentit le choc plus gravement que tout autre. Mis par F, Le
Play à la tête de la Kevue La Réforme sociale, organe des
« Unions de la Paix sociale », il se trouvait disposer de
l'instrument de propagande créé par le maître. Il lui fut brus-
quement enlevé en décembre 1885.
Le mois suivant, en janvier 188G. Edmuud Demolins fondait
20 EDMOND DEMOLIiNS.
la Revue La Science sociale. C'était une entreprise plutôt
hardie, car le nouvel organe navait ni capitaux à sa disposi-
tion, ni clientèle d'abonnés assurée. Quant au groupe de col-
laborateurs qu'il réunissait, il était restreint en nombre : Henri
de Tour^"ille, Edmond Demolins, P. Prieur et moi. Bientôt, Ro-
bert Pinot, se joignait à nous; pais, un à un, de nouveaux con-
cours nous furent acquis, et cependant, quand je me reporte
par la pensée vers cette époque de nos débuts, je n'y trouve
pas le souvenir des appréhensions et des incertitudes que la
situation comportait. Nous avions la belle ardeur de la jeu-
nesse, fortiliée et fécondée par la conviction d être dans le vrai;
nous jouissions avec délices davoir mis la Revue d'accord avec
l'enseignement de la science sociale et cette satisfaction intel-
lectuelle compensait à nos yeux tout le reste. Mais le mérite
que nous pouvions avoir à cette bonne humeur était fort inégal.
Seul d'entre nous, en effet. Edmond Demolins voyait sa situa-
tion matérielle compromise et son avenir menacé. Marié depuis
près de deux ans, père de famille, il perdait la direction dune
revue qui avait prospéré grâce à lui, dont l'existence finan-
cière se trouvait assurée, et il fondait un organe nouveau dans
(les conditions diraprudence apparente à faire frémir tous les
gens expérimentés. Pour la seconde fois de sa vie il se jetait à
l'eau sans hésitation.
IV. LA REVUE « LA SCIENCE SOCIALE )) .
La période qui s'étend depuis la fondation de la Revue La
Science 50cm/e jusqu'à celle de l'École des Roches, soit de 1886 à
1899, est la plus féconde de la vie de Demolins au point de vue
de ses travaux de science sociale. A partir de ce moment, tous
ses efforts sont dirigés dans le même sens. L'enseignement dont
il est chargé et la Revue qu'il crée ne sont que deux formes dif-
férentes d'une môme entreprise ; dans l'une comme dans l'autre,
il s'agit de montrer l'efficacité de la méthode d'observation pour
la connaissance des lois qui régissent les sociétés humaines, din-
l'œuvre de science sociale. 21
téresser le public par les nombreuses applications de cette mé-
thode aux sujets les plus variés, enfin de découvrir les nouveaux
collaborateurs susceptibles de pousser la science en avant. De-
molins poursuit ce triple dessein sans relâche, sans se laisser dis-
traire par aucun autre souci.
L'ensei.gnement, fondé et dirigé par Henri de Tourville avait
été divisé, nous l'avons vu. en deux cours principaux : l'un, le
cours d'exposition de la science sociale, confié à Edmond Démo -
lins; l'autre, le cours de méthode, qu'Henri de Tourville avait
résolu d'abord de faire lui-même. Au bout de deux années, sa
santé ne lui permit pas de conserver cette tâche. Au surplus, il
cessa presque absolument vers cette époque de séjourner à Paris,
et la puissante infiuence qu'il exerça sur le développement de
la science ne fut plus ressentie directement que par les quelques
amis qui venaient le visiter, soit à Tourville dans sa famille, soit
à Calmont chez 31. et M"^ Robert Dufresne. P. Prieur pendant
quelques mois, puis Robert Pinot pendant plusieurs années, le
suppléèrent alors dans le cours de méthode. Ce cours avait pour
objet déformer de jeunes observateurs en leur expliquant à fond
la classification des faits sociaux et en les mettant à même de s'en
servir. Par sa nature même, il ne s'adressait qu'à des élèves déjà
convaincus et désireux d'appliquer eux-mêmes à leurs recherches
personnelles la méthode scientifique dont ils avaient préalable-
ment reconnu la valeur.
Au contraire, le cours d'Edmond Demolins n'exigeait de la
part de son auditoire aucune autre préparation qu'une culture
générale suffisante. Il s'adressait à tout le monde etpouvait inté-
resser tout le monde. Aussi réunissait-il parfois jusqu'à 120 ins-
criptions. On y venait par curiosité ou par hasard, sur la remise
d'un prospectus à la sortie d'une des grandes écoles d'enseigne-
ment supérieur, et d'ordinaire on y restait. Dans ce cas, on ne
tardait guère à entrer en contact personnel avec le professeur.
Non seulement, en effet, il invitait publiquement tous ses élèves
à venir le voir chez lui, mais il provoquait leurs visites par des
ouvertures personnelles ; il les réunissait le soir une fois par
mois ; enfin il leur donnait son temps sans compter et conversait
22 EDMOND DEMOLINS,
des heures entières avec un inconnu, dans les moments mornes
où il était le plus surchargé de travail, s'il voyait se manifester
en lui quelque intérêt pour la science sociale.
C'était bien autre chose si le jeune élève paraissait suscep-
tible de fournir un effort sérieux. Demolins s'attachait alors à le
conquérir avec une sorte d'acharnement. Il lui mettait sous les
yeux la médiocrité des travaux faits sans méthode, la supério-
rité de ceux qui s'inspiraient de la méthode d'observation, la
nécessité de poursuivre ces travaux en toute hâte, l'avantage
personnel, immédiat, de s'y livrer tout entier. Et, de suite, après
s'être informé du genre d'études de son auditeur, de ses goûts,
de ses conditions de vie, il découvrait pour lui un travail à faire,
lui en traçait un plan séduisant, lui fournissait des indications
sur les moyens de l'exécuter, se mettait réellement à sa disposi-
tion pour l'aider dans cette exécution. Rien ne lui paraissait im-
possible ni même difficile, quand il s'agissait de décider ainsi
un jeune à entrer dans notre petite phalange.
Dans l'ardeur de sa recherche, il commettait parfois des mé-
prises et nous annonçait comme une recrue de premier ordre
quelque bon jeune homme dont l'événement prouvait bientôt
qu'il n'y avait rien à tirer. C'était de notre part l'objet de nom-
breuses plaisanteries, que nous ne manquions pas de renouveler
chaque fois qu'il nous racontait que telle ou telle personne
avait été « frappée ». Il avait coutume, en effet, d'employer
cette formule qui correspondait très exactement à la réalité.
Tous ceux qui causaient avec lui étaient frappés; ils empor-
taient l'impression que quelque chose d'original, de puissant,
(le fécond leur avait été dévoilé ; mais, chez le plus grand
nombre, bien entendu, cette impression disparaissait au premier
frottement. D'autres, tout en conservant l'impression, reculaient
devant le gros effort qu'exigeait l'étude de la science sociale et,
plus encore, l'application de la méthode.
Mais Demolins ne se laissait jamais décourager par ces mésa-
ventures répétées et inévitables. Comme le chasseur intrépide
qui jîart plein d'entrain au lendemain d'une journée stérile en
résultats, il poursuivait toujours avec la même passion le gibier
l'œuvre i)E science sociale. 23
rare qu'il voulait atteindre. Jusqu'à la fin de sa vie, nous lui
avons connu le même enthousiasme à la découverte d'un nou-
veau collaborateur et jamais pendant viiig-t-cinq ans, il ne s'est
trouvé en rapports même momentanés, même occasionnels, avec
un homme quelconque sans se demander immédiatement si, par
quelque côté, cet homme était capable de rendre un service à
la science sociale. Lorsqu'il s'agissait d'un élève de son cours, il
le retournait intellectuellement dans tous les sens avant de l'a-
bandonner. Le nombre de ceux qu'il a ainsi éprouvés, sur les-
quels il a fondé un espoir éphémère est immense. Et une partie
notable de son temps était employée à cette action individuelle.
Il m'est arrivé plus d'une fois de lui faire des représentations
amicales à ce sujet, de lui montrer la grande somme d'eflbrts
qu'il dépensait inutilement. Il tombait d'accord avec moi sur la
nécessité de bien choisir le terrain où l'on sème ; mais il conser-
vait toujours quelque bonne raison de jeter la semence dans tel
terrain dont il me vantait les vertus cachées. Il avait trop, en
eifet, la passion de rechercher les hommes pour abandonner
cette recherche à la première preuve qu'elle était vaine. Au
fond de lui-même, il conservait longtemps encore le secret es-
poir de découvrir enfin le talent enfoui et de le faire fructifier.
C'est pourquoi il a été le véritable apôtre de la science so-
ciale. Il lui a amené, je crois, sans exception, tous ceux qui ont
pris une part active à son développement, et cela prouve qu'il
ne se trompait pas toujours et ne gaspillait pas toujours son
temps au cours des longues heures qu'il consacrait à s'entretenir
avec ses élèves. Sur un nombre important d'hommes de grande
valeur il a eu une influence marquée, non seulement en les dé-
terminant à un certain genre d'études, mais en aiguillant leur
vie vers un but digne d'elle. N'est-il pas remarquable, par
exemple, qu'aucun des collaborateurs ordinaires de la Science
sociale n'ait jamais brigué aucun mandat politique, malgré la
diversité des professions et des milieux où ils se recrutaient,
malgré les applications que plusieurs d'entre nous faisaient de
la méthode à des sujets susceptibles de solutions législatives?
Pourtant, nous n'avions jamais songé à nous interdire par des
EDMONI» DEMOLIXi-
promesses ou des serments quelconques l'exercice ou la recherche
(le ce genre de fonctions; nous ne demeurions pas indifférents
non plus aux agitations de la vie publique; mais nous nous étions
donné une tâche différenfe et nous savions que, pour l'accom-
plissement de celte tâche, il ne servait à rien de s'emparer du
pouvoir, Edmond Demolins ne perdait jamais une occasion de
le rappeler ; il l'a même proclamé dans un de ses ouvrages, non
sans causer une certaine stupéfaction à beaucoup de ses lecteurs.
Nous aurons occasion de revenir sur ce point.
Lorsc|u*une recrue de valeur était découverte par Demolins.
il s'empressait de nous en faire part et la signalait à Henri de
Tourville. « Aller voir l'abbé, » comme nous disions, était en
quelque sorte le second degré de l'initiation et ceux d'entre nous
qui restaient volontiers sceptiques attendaient avec anxiété le
verdict de ce juge sévère. Enfin quand l'épreuve avait été sa-
tisfaisante, un troisième degré restait encore à franchir, celui
de la collaboration à la revue. Quelquefois, cependant, un ami
inconnu. « frappé o à distance par un livre, ou un article, se
révélait tout à coup et entrait de plain-picd dans notre petit
groupe. 3Ième dans ce cas, il n'était pas difficile de reconnaître
le « coup de pouce -> décisif dû à Edmond Demolins. Car, non
content de causer longuement avec les présents, il entretenait
une active correspondance avec les absents , réchauffant leur
zèle, éclairant leurs difficultés, les encourageant au travail et
prêchant d'exemple.
Il ne suffisait pas. d'ailleurs, d'attirer des adeptes à la science
sociale; il fallait assurer la publication d'une revue sans recou-
rir à la collaboration d'écrivains de profession. Sauf Demolins,
aucun de nous en effet n'avait d'expérience dans l'art d'écrire.
Cela ne simplifiait pas notre tâche et cela rendait la sienne par-
ticulièrement ardue. Dans les premières années, alors que l'ef-
fectif des rédacteurs demeurait extrêmement réduit, c'était
chaque mois une question d'arriver à donner quatre articles de
20 à 25 pages. Pour le public nous masquions la situation en re-
courant à des pseudonymes ; mais certains numéros de la Re-
vue étaient entièrement l'œuvre de deux personnes. Dans ce
l/OEUVHE DE SCIENCE SOCIALE. 2o
cas, le Direcleur fournissait toujours la moitié de la besogne.
Comme, d'autre part, il fallait gagner un public, nous n'avions
pas la ressource de remplir une livraison de la Revue avec des
morceaux empruntés à de longues études. La publication indis-
pensable des cours d'Edmond Deniolins et de Robert Pinot cons-
tituait déjà une suite demandant aux lecteurs réguliers une at-
tention soutenue. Il était nécessaire d'intéresser le lecteur
d'occasion, celui qui trouvait la Revue sur la table d'un ami et
aussi le lecteur paresseux ou négligent, rebelle à l'effort de re-
prendre une longue série d'articles et de s'y reporter. Entin, il
y avait aussi à tenir compte de l'actualité. Au début. Deniolins
publiait dans la Science sociale une chronique composée de courts
articles relatifs à des événements récents. Mais bientôt, nous
avions tous éprouvé les inconvénients de cette combinaison. Le
premier, purement matériel, avait pourtant sa gravité.' Avec
notre nombre restreint et la tâche qui nous incombait de pro-
duire sans relâche des travaux d'une certaine étendue, le souci
de cette chronique à alimenter nous était à charge. En feuille-
tant la correspondance de Demoliiis pendant les premiers mois
de 1886, je retrouve constamment des rappels au sujet de la
chronique. « N'oubliez pas la chronique, s'il vous plaît! Vous
savez que c'est une mendiante sans vergogne. » Un second in-
convénient, plus grave encore, résultait de l'impossibilité d'é-
tudier un sujet d'une façon sérieuse en deux ou trois pages. On
en était réduit à affirmer ce qu'il aurait fallu expliquer à fond,
même à grossir l'affirmation par suite du manque d'analyse.
Ou bien, on retombait dans des redites de la Réforme sociale en
France. Rref, on ne pouvait pas diriger son effort vers le but
scientifiqne poursuivi.
Au bout de six mois, la chronique fut abandonnée et rem-
})lacée par une Question du Jour, tîgurant en tête de chaque
livraison. La dimension de l'article permettait de traiter le
sujet choisi avec quelque développement et d'indic^uer la raison
détaillée des jugements que la science sociale inspirait à son
auteur. Ces questions du jour devinrent ainsi un moyen effi-
cace de formation pour les lecteurs de la Revue. A propos d'un
26 EDMOND DEMOLINS.
fait qui préoccupait ropinion, sur lequel, par conséquent, ils
entendaient les appréciations ordinaii-es du public, le point de
vue de la science sociale leur était suggéré; ils se trouvaient
amenés à considérer les événements sous un angle particulier,
à en rechercher les causes sans parti pris et sans irritation,
comme on recherche les causes d'un phénomène physique. Par
exemple, la première « Question du jour » avait été faite par
Demolins sur « les Juifs ». On était au début de la campagne
d'antisémitisme conduite par Edouard Drumont, et ce titre
assurait des lecteurs à l'article. Mais il avait un sous-titre signi-
ficatif : « Des causes qui ont créé et maintenu le type malgré
la dispersion ». C'était placer de suite les lecteurs dans un
état d'esprit très éloigné de celui où ils avaient jusque-là exa-
miné le problème. Une autre fois, au sujet d'une épuration
quelconque de fonctionnaires, l'auteur delà « Question du jour »
se demandait pourquoi le besoin d'épuration se faisait pério-
diquement sentir dans notre gouvernement, et cela sous des
régimes réputés différents les uns des autres. D'autres cher-
chaient à préciser la source et la raison d'être des revendica-
tions ouvrières lorsqu'un congrès retentissant effrayait la classe
possédante. Et successivement, une série de questions défilaient
ainsi sous les regards des abonnés, toujours éclairées par la
science sociale, toujours soustraites, dans la mesure de notre
pouvoir, aux agitations vaines delà politique, à l'influence des
piéjugés héréditaires de chacun.
Le choix de ces « Questions du jour » était pour Demolins
un sujet de constantes préoccupations. Pendant les vacances,
dont nous passions chaque année une bonne partie ensemble,
je ne le voyais jamais ouvrir ses journaux sans penser qu'il se
mettait en quête d'un sujet et je ne me trompais guère. Prudem-
ment, j'évitais de montrer de l'intérêt pour la nouvelle qu'il
me communiquait, sachant par expérience que toute conversa-
tion un peu poussée sur un fait récent aboutissait à une phrase
comme celle-ci : « Savez-vous que cela ferait une admirable
question du jour, et tout à fait dans vos cordes 1 » Et de suite,
un plan était dressé, une date prise.
l'œuvre ItE SCIENCE SOCIALE. 27
Mais le souci nécessaire de l'actualité ne dominait pas dans
la Revue au point d'en écarter les travaux de longue haleine.
Là, encore, Edmond Demolins avait un merveilleux talent pour
tirer parti de ses collaborateurs, pour les utiliser et les déve-
lopper. Il savait imposer des tâches par persuasion, tant à cause
de la ténacité de sa volonté, de sa bonne humeur et de son
aptitude à s'attacher des dévouements, que par le soin qu'il
prenait de demander à chacun suivant ce qu'il pouvait donner.
Et il estimait très haut les facultés de travail de tous ceux qui
lui accordaient leur concours. « J'ai mis un tel sur tel sujet;
il est au point et nous donnera une excellente étude, » annon-
çait-il souvent, et il s'agissait parfois de très gros morceaux :
la Chine, les populations primitives de l'Amérique du Nord,
le continent Africain, l'Egypte ancienne, que sa is-je encore! En
même temps, la Revue publiait une monographie du .Jura
Rernois, première application complète de la classification de
l'abbé de Tourville à un travail de longue haleine. La Géogra-
phie n'était pas seule mise à contribution; la boulangerie et la
boucherie parisienne fournissaient l'occasion d'une étude écono-
mique des plus curieuses et des plus complètes grâce à l'appli-
cation de la méthode. L'expérience agricole d'un propriétaire
résident était retracée avec verve et aboutissait à d'intéressantes
constatations. Les sujets littéraires n'étaient pas bannis non plus ;
Montesquieu, les philosophes grecs, faisaient l'objet de travaux
de critique directement inspirés, eux aussi, de la méthode
d'observation. Enfin, de très intéressantes reconstitutions histo-
riques étaient tentées à l'aide de la Science sociale, tantôt sur
l'évangélisation de la Germanie au vm" siècle, tantôt sur le
commerce des Arabes dans la Baltique, sur le rôle des Procon-
suls à Rome, etc. Et je me reprocherais de ne pas relever la
longue série des articles d'Henri de Tourville publiés depuis sous
le titre d'Histoire de la fa?nille particulciriste, mais qui ne paru-
rent pas entièrement dans la Revue. La Revue eut aussi les
prémices des belles études de Paul Bureau sur La Crise mo-
rale des Temps nouveaux. Le volume, publié récemment sous
ce titre, avait été précédé, en efl'et, plusieurs années aupa-
28 EDMOND DEMOLINS.
ravant. par deux articles, déjà fort remarqués à l'époque.
C'est ainsi que, cinq ans environ après la fondation de la
Science sociale, une Bibliothèque de la Science sociale commen-
çait à naître avec la Vie américaine et la Question ouvrière en
Angleterre. Léon Poinsard publiait son beau volume Libre
Échange et Protection, bientôt suivi d'une série d'autres
ouvrages : Paul Bureau faisait paraître son étude sur le Home-
stead américain, son Hvre sur la Participation aux bénéfices;
Armand de Pré ville donnait les Sociétés africaines ; Fernand
Butel sa Monographie de la Vallée d'Ossaii, etc. En même temps,
les travaux de Robert Pinot, de Ph. Cbampault, de G. d'A-
zambuja, de Cb. de Calan, de Jean Périer, etc., nous étaient
garants que la bibliotbèque de la Science sociale comprendrait
des genres différents inspirés par une méthode uniforme.
Cette abondante moisson était due en grande partie à Ed-
mond Demolins. Il avait, directement ou indirectement, provoqué
chacun de nous à entreprendre les œuvres qu'il mettait au jour.
Il avait soutenu, excité, conseillé la plupart d'entre nous, sinon
tous. Mais, absorbé par la laborieuse direction de la Revue, par
la collaboration suivie qu'il y donnait, par son enseignement,
par son apostolat scientifique auprès des jeunes gens de son
cours, il n'avait pas trouvé le temps d'écrire un volume. Plus
exactement, il ne s'apercevait pas quil en avait écrit plusieurs.
Les articles, qu'il publiait dans la Science sociale, n'étaient pas
sans lien entre eux; il suffisait de les réunir par groupes, d'en
faire apparaître la pensée directrice, de la mettre en relief,
pour présenter au public l'exposé simple et clair d'un problème
accompagné de sa solution. La tâche n'était pas pour effrayer
Demolins; il possédait, en effet, au suprême degré, le sens du
public et l'art de l'atteindre. Un jour que nous aWons longue-
ment causé ensemble d'un projet de travail et, qu'à la suite de
tâtonnements successifs, nous étions parvenus à dégager l'es-
sentiel du plan à suivre, il me (Ut avec cette jovialité qui mar-
quait ses propos : « Nous tenons le morceau, je me charge de
la sauce ! » Et j'étais plein de confiance dans la sauce qu'il
imaginerait. Précisément, il ne manquait qu'une sauce, une
l'(>:ivke de science sociale. 29
sauce l)icn liée, pour transformer en volumes plusieurs séries
de ses articles.
V. — LES OUVRAGES D EDMOM) UEMGLINS.
Au printemps de 1897, à son retour dans sa propriété de La
Guichardière où il s'installait depuis quelques années pour la
belle saison, Demolins s'occupa de mettre sur pied un livre
dans lequel il signalerait au public l'organisation sociale des
peuples dits Anglo-Saxons. Il n'y avait dans ce choix aucun
parti pris danglomanie ni d'américanisme ; il s'agissait simple-
ment de montrer comment une certaine formation sociale, une
certaine éducation sont mieux adaj)tées que d'autres aux condi-
tions de la vie moderne et assurent, par conséquent, une
supériorité incontestable dans le slruggle for life à ceux qui en
sont les bénéficiaires. S'il avait eu pour but de publier une
étude d'allure purement scientifique, Demolins aurait dû l'in-
tituler : « Comment la formation particulariste com-ient aux
conditions sociales modernes )>. Il aurait pu insister sur les
succès de l'émigration norvégienne aux États-Unis, succès qui
eussent apporté à sa démonstration des arguments aussi péremp-
toires que ceux des Anglais. Mais le public serait probablement
resté assez froid en présence d'une œuvre de ce genre. Au
contraire, il s'émut fortement quand parut le volume A quoi
tient la supériorité des Anglo-Saxons?
Le titre avait quelque chose d'irritant qui forçait l'attention,
appelait la discussion, excitait à la contradiction. Un très
grand nombre de lecteurs voulurent se rendre compte des
faits sur lesquels reposait une aftirmation de supériorité aussi
nette. Un nombre beaucoup plus grand encore de personnes
discutèrent le livre avec passion sans l'avoir lu. C'était, en
effet, un livre à succès, un do ces livres que <f tout le monde
a lu » , que personne ne peiit avouer ne pas avoir lu, et dont
il est facile de parler parce que tout le monde en parle et
qu'il suffit de répéter quelques appréciations de seconde ou de
30 EDMOND DEMOLINS.
troisième main pour paraître « au courant ». A travers des
déformations successives, la thèse du livre devenait monstrueuse
et prêtait à des critiques aussi faciles que fantaisistes. Les uns
imaginaient que Demolins voulait annexer la France à l'Ân-
gieterre ; d'autres qu'il allait, tout au moins, se faire naturaliser
Anglais. Il se trouva même des gens avisés pour découvrir dans
son livre une influence juive, influence latente, bien entendu,
mais d'autant plus dangereuse. Je ne rapporte ici ces folies que
JDarce qu'elles sont la rançon ordinaire et par conséquent la
marque du succès. Il n'est pas possible que beaucoup dhommes,
et même de femmes, parlent d'une œuvre sans qu'un très grand
nombre en parlent tout de travers.
En peu de temps, l'ouvrage atteignit sa vingt-sixième édition,
résultat incroyable pour un volume qui n'était ni un roman, ni
une soi-disant étude de mauvaises mœurs. Et l'impression
reçue par le public fut durable, sinon exacte. Peu de lecteurs
distinguèrent, bien que cela fût indiqué avec précision par
l'auteur, en quoi les Anglais étaient supérieurs et pourquoi;
mais une idée générale et vague était entrée dans leur cerveau
et les disposait à examiner, à l'occasion, le moyen qui leur
serait proposé d'emprunter aux Anglo-Saxons les méthodes
auxquelles ils doivent leur supériorité.
Deux ans plus tard, en 1899, Edmond Demolins devait le leur
proposer en publiant Y Éducation nouvelle, véritable suite lo-
gique de A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons? Le
second ouvrage donnait au premier son vrai sens. Si la supé-
riorité anglo-saxonne avait été constatée, ce n'était pas unique-
ment pour en prendre acte. Si les causes de cette supériorité
avaient été dégagées, ce n'était pas non plus pour la seule uti-
lité scientifique. Il y avait aussi une utilité pratique à les con-
naître, car beaucoup de ces causes n'étaient pas le monopole
exclusif d'un pays ou d'une race. Dès lors, une volonté forte et
éclairée pouvait tenter de les produire ailleurs, en France, par
conséquent. L'éducation française pouvait s'inspirer des circons-
tances et des besoins de la vie moderne comme l'éducation an-
glaise a su le faire ; ce serait là une éducation nouvelle, distincte
l'œuvre i»k science sociale. 31
de réducation anglaise, bien qu'elle dût lui emprunter quel-
ques traits essentiels, distincte aussi de l'éducation française
traditionnelle, très profondément.
Il y avait là un gros problème de science sociale. L'éducation
d'un peuple est fonction de tous les éléments de son organisa-
tion sociale; elle se lie étroitement à eux. Comment alors peut-
il être question de la changer? N'est-ce pas agir à la façon de
ceux qui croient modifier la société en modifiant le régime gou-
vernemental ?Demolins connaissait la solution de cette difficulté.
11 ne tentait pas de transporter l'éducation anglaise en France,
mais de montrer aux pères français, par la méthode même de la
science sociale, que le système d'éducation en usage préparait
leurs enfants aux conditions dupasse, non à celles de l'avenir,
et de chercher avec eux un système répondant mieux aux
l)esoins actuels. Loin de négliger les contingences, l'action du
milieu et du temps, il voulait précisément en tenir compte et
cesser d'élever des générations de fonctionnaires à l'heure où le
monde s'ouvre de plus en plus à l'initiative privée et à l'effort
personnel.
Je n'ai pas à raconter comment il y réussit, M. G. Bertier, di-
recteur de l'École des Roches, ayant bien voulu accepter de re-
tracer pour les lecteurs de la Science sociale l'héroïque effort
par lequel M. et M""" Demolins menèrent à bien la réalisation du
plan exposé dans V École nouvelle. Il faut cependant que je cons-
tate ici et que j'avoue le peu d'encouragements que Demolins
trouva, à cette heure décisive de sa vie, chez ses meilleurs amis.
Non pas, à coup sûr, qu'aucun de nous désapprouvât l'idée qui
présidait à l'entreprise ; mais nous redoutions précisément qu'un
échec fâcheux lui fût infligé par les difficultés matérielles aux-
quelles son exécution devait fatalement se heurter. Nous n'avions
pas la superbe confiance qui fait les fondateurs. Edmond Demo-
lins la possédait à un rare degré et, pour la troisième fois de sa
vie, il se jeta résolument à l'eau, entraînant cette fois avec lui
dans l'aventure sa femme qui le secondait puissamment dans la
créationde l'École, son fils qu'il inscrivait comme premier élève,
compromettant enfin sa fortune dans une large mesure. Bien
3:2 EDMOND DEMOLINS.
des fois depuis, en présence du succès affirmé de l'Ecole et des
services personnels qu'elle a rendus à plusieurs pères de famille
de notre groupe, je me suis dit qu'à ce moment Demolins avait
eu raison contre nous tous.
Avec son ouvrage A-t-on intérêt à s'emparer du pouvoir?
Demolins posait devant ses contemporains un problème qui leur
paraît depuis longtemps résolu sans appel dans le sens de l'af-
firmative. Et il s'efforçait de leur faire toucher du doigt la su-
périorité de la vie privée sur la vie publique au point de vue de
l'action sociale, de leur prouver que le meilleur moyen d'avoir
un gouvernement acceptable est d'organiser le travail, la fa-
mille, les associations d'initiative privée sur de fortes bases.
Une semblable prédication devait être peu goûtée du grand
public. Elle fut surtout mal comprise. Beaucoup y virent une
théorie d'indifférentisme politique et civique qui n'y était nulle-
ment contenue. La science sociale n'a jamais enseigné qu'un
bon citoyen devait borner son horizon aux limites étroites de
son intérêt personnel et immédiat. Si elle l'avait fait, il faudrait
reconnaître, tout au moins, qu'Edmond Demolins aurait été
bien peu fidèle à ce précepte, lui qui passa sa vie à fonder et à
mener des entreprises d'intérêt général. Mais la science sociale
constate que l'exercice du pouvoir n'est pas, comme on le croit,
le seul ni même le plus efficace moyen d'action sur la marche
d'une société. Personne ne me contredira si j'affirme, par exem-
ple, qu'une vie employée comme celle d'Edmond Demolins
compte plus qu'une vie d'homme politique. Ministre de l'Instruc-
tion publique, pour l'avenir de l'éducation en France.
Non content d'élever en vue des taches futures les jeunes
gens dont la formation lui était confiée, Demolins se préoccupait
de trouver des débouchés à leurs aptitudes au sortir de l'École.
Cette préoccupation ne fut certainement pas étrangère à l'éta-
l)lissement des Groupes d'expansion commerciale française à
l'étranger dont il s'occupa activement et qui ont déjà donné
d'appréciables résultats. En même temps, il restait fidèle à son
j^rogramme de développer par tous les moyens possibles non
seulement les forces productrices de la France, mais les forces
l'oelvhe de science sociale. 'S[i
sociales de la vie privée française, jugeant cette tâche plus
ursente et plus indispensable que la tâche proprement poli-
ticjue.
Mais, en dépit de Tactivité ainsi dépensée pour Tapplication
de la science sociale, Demolins ne perdait pas de vue lavance-
ment de la science elle-même, et ses ouvrages en témoignent.
Le volume publié des Français d'aujourd'hui est le commence-
ment dune série qu'il avait toujours projeté de faire. Dès les
premières années de Id, Réforme sociale, l'idée d'une Carte sociale
ou d'une Géographie sociale de la France l'avait hanté. Il y voyait,
en premier lieu, roccasion d'une étude très variée et, par consé-
quent, très féconde, notre pays offrant, par la diversité de ses
ressources et de ses habitants, des sujets d'observation extrême-
ment nomljreux. Il y voyait, en second lieu, le moyen d'intéres-
ser et de faire travailler ceux des adeptes de la science sociale
auxquels les circonstances de leur vie interdisent les déplace-
ments à l'élrang-er. Tout dernièrement, il avait oreanisé une
sorte de vaste enquête qui a déjà porté des fruits et à laquelle
la Société de la Science sociale donnera lappui de son organisa-
tion.
Le plan des Grandes Boutes des Peuples était plus vaste
encore et Demolins n'avait pas l'espoir de le poursuivre jus-
qu'au bout. Il avait voulu du moins relever, pour guider les
observateurs futurs, celles des hypothèses formées sur les mi-
grations des peuples qui ont résisté juscju'ici au contrôle des
observations scientifiques. Il avait tenu aussi à affirmer l'in-
fluence que la route suivie par un peuple exerce sur sa forma-
tion; d'où ce sous-titre : Comment la route crée le type social.
C'était, en même temps, battre en brèche la théorie séduisante
d'après laquelle les sociétés différeraient seulement suivant les
races qui les composent, théorie qui reporte le problème, sans
l'explicjuer, aux origines de l'humanité.
Ces derniers ouvrages révèlent dans l'œuvre de Demolins
une curieuse orientation. Cet homme cjui avait été, au début,
un disciple fervent de la Rélorme sociale, cjui, même gagné
définitivement à la Science sociale, avait conservé la préoccu-
3
34 EDMOND DEMOLINS.
patioii dominante de la faire connaître et de l'appliquer, qui
avait réalisé dans l'éducation de la jeunesse la réforme consi-
dérable que l'on sait, consacrait tout ce qui lui restait de forces
et de vie à la science elle-même, donnant ainsi en quelque
sorte le témoignage suprême que rien de ce qu'il avait accompli
ne valait que par elle, qu'elle seule était digne d'un inlas-
sable effort.
VI. L ORIENTATION SCIENTIFIQUE DEFINITIVE.
La mort d'Henri de Tourville, survenue au début de 1903,
contribua à accentuer cette orientation. Tous les membres de
notre groupe sentirent à ce moment-là qu une direction scien-
tifique puissante venait de nous être enlevée et que l'avenir
de la science sociale serait compromis si ses progrès n'étaient
pas assurés par une nouvelle poussée de travail. La Société in-
ternationale de Science sociale d'une part, la Revue, de l'autre,
se donnèrent cette tache. La Société de Science sociale repre-
nait l'œuvre un peu négligée de l'ancienne «< École des voyag"es )^
en établissant un prog'ramme d'observations sur place et en
pourvoyant aux moyens matériels de l'accomplir. La Revue,
fortifiée par l'apport des travaux scientifiques accomplis sous
le patronage de la Société, demeurait le lien nécessaire entre
tous les adhérents et l'organe de l'École de la Science sociale.
Mais Demolins lui fit subir une transformation qui répondait
très heureusement au besoin généralement ressenti d'aflirmer
son caractère scientifique. Au lieu de donner dans chaque nu-
méro quatre articles sur quatre sujets différents, il résolut de
la consacrer à un seul sujet et, généralement, à un seul au-
teur. Cela permettait plus facilement la publication d'œuvres
de longue haleine et c'était particulièrement nécessaire au mo-
ment où la Société de Science sociale se proposait de donner
d'importantes missions à l'étranger. Il eût été impossible, par
exemple, de publier sous la forme ancienne de la Revue l'é-
tude magistrale que M. Paul Bureau rapportait de son voyage
L OEUVRE DE SCIENCE SOCIALE. .iO
(le Norvège et qui inaugurait d'une façon si heureuse la série
des comptes rendus de ces missions.
En même temps, Edmond Demolins s'appliquait personnel-
lement à classer les résultats acquis de la science sociale^ A
vrai dire, les nécessités de son enseignement et le tour même
de son esprit l'avaient toujours incliné vers cette entreprise,
indiquée clairement dans divers articles détachés plusieurs an-
nées auparavant. Mais, à mesure que les travaux de science
sociale se poursuivaient , la besogne devenait à la fois plus
compliquée et plus indispensable. Les nouveaux adeptes de la
science sociale demandaient un moyen de se mettre au cou-
rant ; en particulier les élèves de la Section spéciale de l'École
des Roches, que Demolins tentait de former, avaient besoin
d'être guidés dans les recherches qui leur étaient proposées.
Dans ce but, Demolins publia un classement méthodique des
observations faites depuis Le Play et il avait formé le projet de
relever et de classer de la même manière toutes celles qui se
trouvaient consignées dans les œuvres mêmes de Le Play et
dans les travaux exécutés d'après le plan monographique qu'il
avait tracé.
Ce travail précisait sous une forme sommaire toutes les ré-
percussions observées : il isolait chaque influence constatée
d'un élément de l'organisation sociale sur un autre; il présen-
tait, en somme, l'analyse des travaux de science sociale. Il se
complétait, dans l'esprit de Demolins, par les vues synthétiques
qui lui étaient habituelles et comme naturelles après vingt-cinq
ans d'enseignement et d'apostolat. Aussi, disait-il parfois, dans
les derniers temps de sa vie, que, pour lui, toute la science
sociale était dans les répercussions. Elle y est bien, en efiet,
pour qui sait l'en dégager, et les répercussions constituent les
matériaux dont elle a été faite; mais elle y est comme l'édifice
est dans l'amas de pierres, de briques, de fer et de l)ois dont
il est construit. Au surplus, personne ne le savait mieux que
celui qui. pendant de longues années, avait combiné de mille
manières tous ces matériaux pour élever son œuvre multiple
et diverse. Mais cette façon de dire marquait chez lui la réso-
36 EDMOND DEMÛLINS.
lutioii dans laquelle il safFermissait de plus en plus, de s'en
tenir strictement aux leçons de la science elle-même, d'écarter
tout postulat avoué ou latent, de faire de la science dans le seul
but d'atteindre la vérité et sans le souci de l'application immé-
diate. Au congrès de la Société de Science sociale de mai 1907,
tous ses amis avaient été frappés de cette attitude de Demolins,
très nettement manifestée dans ses conversations comme dans
sa participation aux travaux du congrès.
C'était la dernière fois que la plupart d'entre nous devaient
le voir. Depuis plusieurs années, sa santé et sa vie étaient me-
nacées par un mal inexorable. Il le savait, s'en préoccupait,
mais continuait d'accomplir sa tâche, fidèle jusqu'au bout à
des habitudes de travail parfois excessives. Les médecins lui
donnaient bien l'inutile conseil de modérer son labeur, mais il
n'en faisait rien et n'en pouvait rien faire. La marche lui était
devenue très difficile; force lui était donc de passer la journée
dans son cabinet de travail et. sauf le temps qu'il donnait à
la conversation avec les personnes qui venaient le \'isiter, son
cerveau était en perpétuel fonctionnement. M. Paul Descamps,
qui a vécu avec lui pendant les deux dernières années de sa vie
dans une grande intimité intellectuelle , s'est chargé de nous
dire les plans et projets d'études qu'il avait formés ou dont il
avait déjà entrepris l'exécution. Celui qui lui tenait le plus au
cœur était la publication d'un Manuel de Science sociale, des-
tiné à instruire, à former et à guider les personnes attirées vers
la science et embarrassées de faire leur apprentissage d'obser-
vateurs. Ainsi sa dernière pensée dominante aura été dirigée
vers cet enseignement de la science sociale, auquel la plus
grande partie de sa carrière a été consacrée.
Il serait plus exact de dire que , depuis vingt-cinq ans, l'en-
seignement de la science sociale remplissait sa vie. Car il en-
tendait l'enseignement à la façon d'un apôtre. Le but qu'il
poursuivait n'était pas purement intellectuel, mais social.
Par suite, il cherchait à éclairer l'intelligence pour détermi-
ner la volonté et provoquer l'action. La connais.sance de la vérité
et sa mise en pratique se liaient d'une façon si intime chez lui
I, (ih:L'VI{E DE SCIENCE SOCIALE. Si
qu'il passait de Tune à l'autre naturellement et comme sans y
prendre garde. C'est ce qu'explique toute sa vie, la fondation
de la Revue, celle de l'École des Roches; c'est aussi ce qui en
l'ait l'honneur et la beautr morale. Personne n'a accompli avec
plus de conscience les préceptes qu'il cherchait à répandre.
Personne n'a été plus fidèle à la direction de son esprit, et
c'est une vertu rare. Dans les premiers temps de la science
sociale, alors que notre petit nombre nous causait parfois un
peu d'hésitation ou de timidité, Henri de Tourville écrivait à
Edmond Demolins que chacun devait s'efforcer tout d'abord de
se convaincre soi-même. « On est toujours sûr de cet élève-là, »
ajoutait-il avec ce tour si original qu'il donnait à sa pensée.
.Jamais conseil ne fut mieux suivi. Demolins fut à lui-même son
disciple le plus convaincu. Il ne s'abritait pas derrière d'ingénieux
prétextes — et Dieu sait si son esprit était apte à les lui fournir
— pour se dispenser d'exécuter personnellement ce qu'il avait
une fois reconnu bon et efficace. Pour employer une expression
un peu barbare que certains philosophes modernes ont mise à
la mode, sa doctrine était essentiellement 'pragmatique , agis-
sante. Il l'a réellement vécue dans toute la mesure de ses
forces.
J'ai noté déjà l'orientation dernière qu'il avait adoptée depuis
quelque temps et cette manière de détachement scientifique au-
quel il nous conviait. Au premier abord, cette sérénité intellec-
tuelle, cette indifférence vis-à-vis des résultats de l'observation
paraît contredire le pragmatisme qui caractérise toute son œuvre.
En réaliti», ce n'est qu'une apparence. S'il se bornait à constater
des répercussions pour en dégager des lois sociales, c'est qu'il
voulait prendre des précautions contre lui-même, se garder
des entraînements d'une nature ardente et prompte à l'action.
Les leçons de la science et de l'expérience personnelle lui avaient
appris la nécessité de connaître avec certitude avant d'appli-
quer son elfort à l'exécution ; elles n'avaient rien diminué de
son énergie ni de son dévouement.
La mort impitoyable est venue l'arrêter soudainement dans
l'accomplissement de sa tâche au point où le Maître de nos
38 EDMOND DEMOLINS.
destinées a estimé qu'elle était suffisamment remplie. Elle ne
Ta pas surpris. Edmond Demolins n'était pas de ceux qui ont
besoin de mettre un intervalle entre les agitations de la vie
et la préparation à la mort. Les talents qui lui avaient été
confiés n'avaient pas été enfouis par lui pour demeurer impro-
ductifs; il ne les avait pas non plus dissipés à la recherche
de vains triomphes ni dans la stérile poursuite de biens péris-
sables. Il les avait fait fructifier merveilleusement parle constant
effort de sa pensée, par l'apostolat sans défaillance auquel il
s'était livré. Il avait toujours travaillé pour le grand but, re-
cherchant la vérité qui, sous toutes ses formes, constitue le plus
noble besoin, le besoin essentiel de l'humanité, s'appliquantà la
faire connaître et à la vivre. Dieu qui est vérité, a jugé qu'une
vie mortelle si courageusement, si chrétiennement comprise,
aussi comj)lètement consacrée à son service, était, par elle-
même, une préparation à la vie éternelle.
Paul (le RousiERS.
/
LA FOM)ATIO.\
DE L'ÉCOl.E DES ROCHES'
La supériorité sociale des Aiigio-Saxons ne tient pas seule-
ment, suivant M. Demolins, à des causes géoarapliiques et histo-
riques; elle est maintenue et constamment fortifiée par Téduca-
tion. Poussant à l'extrême sa pensée, M. Demolins osa même
dire- : u La question sociale est une question d'éducation ».
L'éducation française fait des fonctionnaires ou des ratés ; l'édu-
cation anglaise fait des hommes; voilà la cause permanente de
l'inégale valeur des deux peuples.
La science sociale avait appris à M. Demolins la genèse des
succès et do la force du peuple anglais : c'est au summer-mee-
ting d'Edimbourg qu'il en vit la cause permanente. C'est là
qu'il comprit l'originalité en même temps que l'action profonde
de l'école anglaise, comme aussi, par contraste, la médiocrité
et parfois la malfaisance de notre école-caserne, qui perpétue
chez nous la formation communautaire d'État.
Critique de V éducation française. — L'emplacement do nos
écoles est pour lui un scandale. C'est au milieu des villes, des
1. Ouvrages consultés : les Anglo-Saxons, surtout la l'- partie; l'Éducation
nourclle, éd. de 1901. Journal de n'xote des Roches des 8 années). J'ai mis aussi à
profit quelques renseignements précieux qu'a bien voulu me donner jM™°Demolins
et les souvenirs de mes conversations presque quotidiennes, surtout depuis quatre
ans, avec M. Demolins.
2. Anglo-saxons, p. 52.
40 EDMOND DEMOLINS.
miasmes et des fumées, qu'on a rambition de développer et de
fortifier cette frêle chose qu'est un corps d'enfant. Et il semble
qu'on multiplie comme à plaisir ses chaînes et qu'on lui mesure
l'air avec parcimonie. On enferme le maximum d'enfants entre
de grands murs qui les mettent bien à l'abri de l'air, de la lu-
mière et de la vie réelle ; on leur donne comme terrains de jeux
des cours tristes, hermétiquement closes, et ils ne connaissent
guère d'autre distraction et d'autre exercice qu'une promenade
en file indienne, dans les rues d'une ville, sous la férule d'un
pion. Si, dans un collège, la gymnastique est organisée, c'est
dans une salle soigneusement fermée, oià la poussière, rehgieu-
sement conservée et sans cesse accrue, emplit les poumons de
l'enfant et enlève à l'exercice tout protit. La gymnastique, dans
nos collèges français, sous la pression de cette logique immanente
qui règle tout chez nous, a pris la forme d'une grammaire :
elle est devenue une série ennuyeuse et rebutante de mouve-
ments cassés et démembrés, qui sont à peine le schéma de la vie.
Tandis que grandit parmi les jeunes Français l'amour des exer-
cices physiques, le professeur reste majestueusement drapé
dans sa redingote noire et ne connaît en fait de sports que les
récits des anciens Grecs. De cette antinomie de pensées et de
goûts nait une opposition entre le maître et l'élève qui ne fera
que se développer dans le régime de la constante méfiance.
Il faut donc secouer le joug, car « de continuer à élever nos
enfants entre quatre murs et sous un régime claustral qui serait
anti-hygiénique même pour des vieillards, c'est un procédé stu-
pide et barbare contre lequel il faut soulever enfin l'indignation
publique^ ».
Sur cette éducation physique si peu vivante et vivifiante, se
greffe une éducation intellectuelle toute faite d'éléments morts,
tout entière tournée vers le passé, toujours rétrospective, et
jamais « prospective » -. Elle ne cherche à avoir aucun contact
avec la vie réelle, parce qu'elle n'a pas la vie pour but, mais
uniquement l'examen. 11 s'agit donc uniquement de préparer
1. VÉducaflon nouvelle, p. 172.
2. Expression du philosophe américain James.
LA FONDATION DF. l'ÉChLE DES ROCHES. 41
rélève à rcxamen, non en formant son intelligence, en la ren-
dant apte à des tâches nouvelles, à des réponses imprévues, à de
petites décomertes, mais en gavant sa mémoire pour qu'elle
retienne au moins quelques jours le maximum de connaissances
inertes et desséchées. Le fond de l'enseignement sera formé par
les langues mortes, auxquelles on consacre la moitié de ces pré-
cieuses années d'études, et que d'ailleurs tous ignorent à l'envi.
Par elles on prétend initier l'enfant aux éternelles beautés des
littératures antiques, mais aucun écolier n est capable de lire
dans le texte Homère ou Virgile. On enseigne la grammaire à
l'allemande, avec le plus possible de subtilités et de distinctions,
La lecture des auteurs, qui devrait être la tâche essentielle, est
complètement sacrifiée à l'étude ennuyeuse et inutile des for-
mes. On ne sait ni le grec ni le latin. Sait-on mieux le français?
Il est relégué au second plan, et ce sont, ici encore, moins les
grands auteurs qu'on étudie que les formes grammaticales et
les distinctions logiques. La géographie et l'histoire, qui de-
vraient former la base de l'enseignement, sont considérées
comme tout à fait accessoires.
Les sciences, qui éveillent l'attention de l'enfant, lui appren-
nent à regarder et à bien voir et qui, suivant leurs objets et leurs
méthodes, donnent aussi bien l'esprit de finesse que l'esprit de
géométrie, les sciences n'existent ni dans les programmes ni
dans les classes.
Le dessin, qui devrait être d'usage aussi courant que l'écriture,
est, lui aussi, sacrifié.
Quant aux langues étrangères, sans la connaissance des-
quelles il n'y a ni commerce, ni industrie, ni même travail
scientifique possibles, on y consacre fort peu de temps et on les
enseigne sottement, à la manière des langues mortes.
A quoi donc vise cette déplorable instruction? — car d' édu-
cation on ne parle pas,
A faire des fonctionnaires, u Le collège d'aujourd'hui, dit
M. Lavisse, est l'antichambre de tous les bureaux. »
Ceux qui ne seront pas fonctionnaires — mais qui auront
tout fait pour l'être — arriveront, âgés déjA, au fonction-
42 EDMOND DEMOLINS.
narisme des grandes sociétés (chemins de fer, banques, etc.) ou
s'ils échouent là encore, ils essaieront de faire de l'industrie, du
commerce, sans y apporter aucune des qualités indispensables :
l'initiative, la volonté, l'habitude de compter sur soi. Ou bien
ils feront de la politique ; c'est à la mode et c'est bien porté, car
nous vivons dans un régime de clan, où la politique est la clef
magique de toutes les carrières.
Quelles qualités morales seront nécessaires à l'écolier pour
faire son chemin dans ces divers domaines ?
Une seule : l'obéissance passive — si c'est une qualité. Et à
l'obéissance il faudra toujours joindre la dissimulation la plus
savante, pour garder la sympathie des clans ennemis, et ménager
tous les maîtres possibles.
Le lycée-caserne, que Napoléon P'" emprunta à la Compagnie
de Jésus, donne tout naturellement cette formation. L'élève mo-
dèle est celui qui obéit immédiatement et passivement à la pa-
role et au geste, qui est toujours bien sage et jamais ne cause
d'histoires, qui se contente de vouloir ce que ses maîtres veulent
— car l'initiative, c'est de l'indiscipline.
Comme l'éducation n'existe pas et que la discipline se fait toute
par l'extérie.ur, comme la méfiance règne du haut en bas de
l'échelle, l'élève finit par regarder le mensonge comme naturel
et comme normal. Mentir, au collège, c'est « carotter », et qui
donc regarderait comme une faute de « carotter >^ ?
De l'énergie, on ne parle jamais, ni de l'énergie contre les
difficultés du dehors, ni de l'énergie contre les passions du
dedans. Qui donc se sentirait le courage de parler aux élèves
de chasteté et de leur dire que le rôle de la femme est dans la
vie tout autre que ce qu'ils pensent?
Tel est le tableau, un peu poussé au noir, que M. Demolins a
fait maintes fois de l'éducation française actuelle. Si, aujour-
d'hui, il n'est plus exact, surtout en ce qui concerne les sporis
et l'instruction, n'est-ce pas beaucoup à lui qu'on le doit ? Enfin il
eût admis volontiers que l'on fit à sa toile trop sombre quelques
retouches, que l'on y introduisit quelques tonalités plus riantes.
Un contact plus fréquent et plus intime avec des professeurs de
LA FONDATION OH l'ÉCOLE DES BOCHES. 43
l'Université ou des membres de l'Enseignement libre lui avait
montré bien des efforts généreux, des initiatives intelligentes
et même des apostolats méritoires et féconds.
L'éducation anglaise. — Mais c'est bien ainsi que lui apparais-
sait la moyenne de réducation française, tandis que l'éducation
anglaise lui semblait infiniment plus normale, plus conforme à
la nature et à la raison. Elle le frappait d'abord par ses résul-
tats : elle fait des hommes vigoureux et énergiques, qui savent
lancer une œuvre et la poursuivre jusqu'au bout. Elle forme
un peuple qui l'emporte sur les autres dans tous les continents
et dans tous les domaines. Elle prépare surtout aux professions
essentielles, à celles qui donnent à un pays la force et la supré-
matie : industrie, commerce, agriculture.
La première entrevue de M. Demolins avec le D' Reddie l'im-
pressionna très vivement'.
« Il y a, chez nous, un type classique du directeur de collège,
du professeur : tenue correcte, vêtement sombre, longue redin-
gote noire, air plus ou moins solennel et compassé d'un homme
convaincu qu'il exerce un sacerdoce et qui le laisse voir; la dé-
marche lente, l'attitude réservée, la conversation remplie de
sentences propres à former l'esprit et le cœur de la jeunesse.
Surtout de la dignité, extraordinairement de dignité.
« L'homme qui me serrait vigoureusement la main était tout
différent. Avez-vous quelquefois essayé de vous représenter un
pionner, un squatter, dans le Far West? Quant à moi, je ne me
le figure pas autrement que le D' Cecil Reddie. Grand, mince,
solidement musclé, remarquablement taillé pour tous les sports
qui exigent de l'agilité, de la souplesse, de l'énergie, et avec
tout cela un costume qui complète bien la physionomie, le
costume du touriste anglais : blouse en drap gris avec cein-
ture dessinant la taille, culottes courtes, gros bas do laine
repliés au-dessous des genoux, solide paire de chaussures,
enfin, sur la tète, un béret. .le donne ces détails, parce que ce
type de directeur me semble être l'image vivante du type d'é-
1. Anglo-Soxons, p. 55.
.44 EDMOND DEMOLTNS.
cole que je vais vous décrire : riioinme est l)icn la représenta-
tion exacte de l'œuvre. »
L'œuvre, c'est l'école d'Abbotsholme, à laquelle xAI. Demolins
empruntera tant pour l'École des Roches. C'est une école en plein
air, où les jeux et l'éducatiou physique sont en honneur. L'ins-
truction, aussi proche que possible de la nature, éveille sans cesse
l'intérêt de l'enfant. Enfin et surtout ce n'est pas seulement une
(Icole d'instruction^ \\\(ns une école d'éducation'^. C'est dans sa
famille que le directeur élève des jeunes hommes, par l'amitié
et la confiance.
L'école de Bedales, dirigée par M. Badley, disciple du D' Red-
die, est conçue sur le même plan. C'est là que M. Demolins eut
le courage de placer pendant trois ans son fils, donnant ainsi la
plus frappante des leçons, celle de l'exemple.
A côté de ces écoles, qui semblaient à M. Demolins le vrai
type de l'école anglaise (^bien qu'elles soient pourtant assez dif-
férentes des vieilles grcnmnar-schools), il a tenu à décrire en
détail dans les Anglo-Saxons- un collège colonial anglais. Il mul-
tiplie les détails techniques et pratiques pour bien mettre en
contraste cette œuvre toute pleine de choses réelles, actuelles,
avec nos lycées où Ion ne trouve que des idées, et la plupart
du temps des idées mortes.
L'École des Roches. — Jules Demolins était en Angleterre,
M. Demolins désirait pourtant qu'il finit ses études en France, car
celui qu'on a accusé d'être le contempteur de notre génie fran-
çais, est un de ceux qui l'ont le plus estimé et le mieux com-
pris-^ Mais ce cas n'était pas isolé : le vigoureux plaidoyer des
Anglo-Saxons avait convaincu nombre de parents intelligents
qui avaient envoyé momentanément leurs fils en Angleterre et
désiraient très vivement la création d'un Bedales ou d'un
Abbotsholnie français. M. Demolins reçut plus de trois cents
lettres le pressant de se mettre à la tète d'une pareille œuvre.
Les journaux, si divisés de coutume, étaient à peu près una-
1. UnlerricIUschiile, ErzieJiungschule, expressions du D' Lielz.
2. Pages 40-51.
3. Cf. la conférence à la Sorbonne, Éducation nouvelle, éd. de 1901, p. -il;».
LA FONDATION DE L ECOLE DES ROCHES. 45
niiiies à louer récrivain et à encourager l'apùtre ' ; de précieuses
sympathies, des approbations d'hommes éminents venaient en
foule à M. Demolins. Il était moralement oblig-é de continuer;
on lui forçait la main.
Il était heureux, d'ailleurs, de faire une œuvre d'initiative
et « l'œuvre la plus utile et la plus urgente de l'époque aciuelle- ».
A ce moment même, le domaine des Roches, tout proche de
la Guichardière, est à vendre. N'est-ce pas un appel de la Pro-
vidence?... Mais où trouver les fonds? Tn des amis de M. Demo-
lins, M. de Glatigny, lui apporte immédiatement le contrat d'a-
chat du domaine. M. Demolins met lui-même dans l'œuvre une
partie de sa fortune. Grâce à de dévoués amis, dont le nom mé-
riterait d'être gravé en lettres d'or dans notre salle de fêtes, et
dont le souvenir est inséparable de celui du fondateur, les pre-
miers capitaux sont très vite réunis.
Une nouvelle difficulté arrête M. Demolins. Dans une œuvre si
importante et si délicate, il faut arriver à la perfection ou ne
rien faire. Mais l'œuvre parfaite, en éducation plus encore qu'en
industrie, exige beaucoup d'argent, et le prix de pension sera
forcément très élevé : « Ayant dû moi-même prendre, pour mon
compte, une décision semblable, j'ai pu vérifier qu'on ne pou-
vait assurer qu'à ce prix les avantages incomparables de ce genre
d'École. Le système économique de la grande école-caserne est
plus économique en apparence, mais c'est l'enfant qui est sa-
crifié ))3.
Les parents français comprendront-ils l'éloquent appel que
M. Demolins leur adresse : « Il faut se dire... qu'on ne doit à son
fils qu'une chose, mais qu'on la lui doit absolument et en cons-
cience : la meilleure éducation possible, la mieux adaptée aux
nécessités actuelles de la vie. Avec cela et la bénédiction pater-
nelle, c'est à lui de se tirer d'aii'aire.
« En agissant ainsi, un père remplit mieux son devoir qu'en
donnant à son tils une éducation qui le laisse désarmé devant les
1. Voir l'aiipendice des Anglo-Saxons.
2. Education nouvelle, p. mi.
3. Ibid., p. 336.
40 EDMOND DEMOLINS.
difficultés de la vie et en se saignant ensuite aux quatre veines
pour le doter. La meilleure dot d'un garçon, c'est une éduca-
tion virile K »
Cinquante parents comprirent — cinquante eurent dans une
École qui n'était pas encore créée, dans des maîtres qu'ils ne con-
naissaient pas, cette héroïque contiance, et après l'apôtre mer-
veilleux, l'incomparable entraîneur d'hommes qui les avait con-
vaincus, il nous faut admirer ces premiers adeptes de l'École des
Roches qui eurent dans « l'idée » une foi si belle et si pleine.
L'École des Roches est placée par M. Demolins en pleine cam-
pagne, assez loin (3 kilom.) d'une petite ville, Verne u il. très loin
(120 kilom.) de Paris, très loin du moins pour les piétons et les cy-
clistes, qui seuls préoccupent l'École. Elle est dans un parc riant,
mais rudimentaire,- qui laisse encore beaucoup à faire aux maî-
tres et aux élèves et développe en eux l'énergie et non l'habitude
d'un bien-être excessif. Un cours d'eau la borde, permettant les
délicieuses promenades en Ijarque qui calment l'esprit et forti-
fient les muscles. Aucun mur : tout de suite l'enfant aura l'im-
pression bien nette de vivre en pleine liberté. Des maisons peu
nombreuses (5 actuellement), bien meublées et à tous points de
vue confortables, mais sans aucun luxe inutile, donnent à l'enfant
l'amour d'un home où il fait bon vivre. Dans chacune «le ces
maisons, un nombre restreint d'élèves (25 à 35) composent une
vraie famille, solidement unie autour du directeur par une ami-
tié et une confiance mutuelles. Partout la sensation de la vie réelle
telle qu'on la trouve dans une famille saine et heureuse ; nulle
part l'impression d'une caserne, d'une prison triste et froide,
qui est déjà elle-même une punition.
L'idéal du "professeur des Roches. — Auprès des élèves, devenus
les fils du directeur, M. Demolins plaça des professeurs qui sont
pour eux comme des frères aînés, et dont le rôle essentiel est
l'éducation au moins autant que l'instruction. Ils partagent les
jeux des élèves et travaillent à côté d'eux à la menuiserie et à la
forge. Us devront être robustes, agiles, souples et adroits; il faut
1. ]':ducalion nouvelle, i>. 33G, SZ', 338.
LA rOMiAÏION DE L EC.nl.E DES HOCHES. 47
qu'ils aiment la vie en plein air, les sports, les métiers manuels;
il le faut pour qu'ils se plaisent à l'École, pour qu'ils donnent à
leurs élèves la leçon de l'exemple, pour qu'ils puissent enfin
agir sur eux, car les élèves aimeront certainement cette éduca-
tion physique, et, si leur professeur se montrait indifférent à
elle et surtout méprisant pour elle, aussitôt renaîtrait la vieille
opposition du lycée, la vieille inimitié entre deux Ages et deux
idéals.
Ce professeur est instruit, très instruit dans un certain do-
maine; il a de plus l'esprit ouvert sur toutes les branches de
l'activité humaine. Rien d'humain ne lui est étranger; il aime à
parler et à entendre parler de toutes les productions de l'intel-
ligence, comme aussi de toutes les créations de la main. Le pre-
mier idéal de M. Demolins était, pour ses professeurs, l'absence
complète de spéciahsation : p(nir l'enseignement secondaire, un
homme d'instruction moyenne lui semblait amplement suffire.
Nous n'avons pas eu de peine à lui montrer par des faits — il
ne se laissait guère toucher que par des faits — qu'il nous
fallait plus et mieux, et que, pour donner à un enfant une con-
naissance rudimentaire d'une science, il fallait en avoir soi-même
une connaissance vraiment supérieure. Il faut aussi, pour le
bon renom de l'École, pour le développement intellectuel des
maîtres, pour l'estime que nos élèves doivent avoir d'eux, que
nos professeurs se donnent à des travaux personnels, et donc se
spécialisent, au moins partiellement. Car il reste vrai qu'ils sont
amenés, par leurs conversations continuelles avec les élèves, à
toucher à tous les sujets, et qu'ils sont obligés de se tenir au
courant du mouvement général des idées et des faits.
Le professeur a la pleine responsabilité de sa classe : // faut
qu'il intéresse ses élèves, il faut qu'il les fasse travailler.
« Mauvais élève, mauvais professeur, » aimait à redire M. De-
molins, et il était, à cet égard, extrêmement sévère pour nous.
« Aucun enfant n'est rebelle à aucune étude, me disait-il
souvent, si son maitre sait la lui bien présenter. » C'était
demander au professeur, d'une part un sens psychologique très
délicat, de l'autre un enthousiasme profond et communicatif
48 EDMOND DEMOLIXS.
pour sa science. M. Demolins lui demandait aussi de ne jamais
perdre le contact avec la nature et la vie réelle, et de penser
sans cesse, dans son enseignement, à l'avenir des enfants quil
avait devant lui, à l'utilisation future de ses leçons.
Une des premières questions qu'il posait à un candidat était
celle-ci : « Avez-vous de l'autorité sur vos élèves? » Je ne l'ai
jamais entendu faire l'analyse de l'autorité ni en rechercher les
raisons. C'était pour lui, je crois, un pouvoir indéfinissable de
suggestion et d'influence qui permettait à un maître d'éloigner
tous les obstacles à son action, dès le premier contact avec sa
classe, et de conduire à son gré les âmes des enfants.
Il regardait l'autorité comme une qualité indispensable chez
un professeur.
A l'autorité, il faut unir la maîtrise de soi. Les nerveux avaient
le don de lui déplaire très vivement et il les eût volontiers tous
éloignés de l'École, Il aimait qu'on lui parlât lentement, avec
calme, en pesant ses paroles comme on avait pesé ses décisions
et ses pensées. Il aimait qu'on parlât aux élèves avec la même
assurance et la même sérénité d'âme. L'entière possession de soi
dans le maniement des affaires et des hommes, et jusque dans
les moments les plus critiques, était une des qualités qu'il esti-
mait le plus et c|u'il s'efforçait de développer chez nous tous.
Il voulait aussi s'entourer d'hommes d'énergie et d'initiative.
11 aimait à confier à chacun de nous une tâche bien nette, et,
nous laissant comme à de bons coursiers la bride libre, il ai-
mait à nous dire : « Allez, voilà votre domaine, montrez ce dont
vous êtes capables. Mais co que vous entreprenez, poussez-le jus-
qu'au bout. » L'inconstance des Français l'exaspérait. Ils lui sem-
blaient, comme l'Enfer du vieux dicton, pavés de bonnes inten-
tions, mais incapables d'en mener une à bien. Il nous rappe-
lait sans cesse nos projets et nos promesses et nous obligeait
à les poursuivre jusqu'au but final.
C'est souvent d'un mancfue de confiance en eux et d'un man-
c|ue de confiance en l'Ecole que venaient les échecs de ses pro-
fesseurs : aussi les invitait-il constamment à l'optimisme. Que de
fois suis-je venu le trouver, pour parler avec lui d'une difficulté
LA FONDATION DE l'ÉCOLE DES ROCHES. 49
qui me semblait très grosso ! Ses premiers mots étaient tou-
jours : « Ayez confiance, l'École en a vu de rudes, nous sorti-
rons de là grandis et mûris, nous en sortirons certainement, et
plus vite que vous ne le pensez. » Nous en sortions en effet et
tous, nous prenions l'habitude de contempler avec calme les petits
orages, de plus en plus rares, grâce à Dieu, de notre vie d'École.
Cet optimisme, le maitre devait s'en armer aussi vis-à-vis de
l'enfant, d'abord en ayant confiance en lui, en croyant à sa pa-
role, à son travail, à ses efforts, puis en ne le décourageant
jamais, en ne lui disant jamais cette parole que iM. Demolins
considérait comme un blasphème : « Vous avez beau faire, mon
ami, vous n'arriverez pas. » « Et qu'en sait-il, ce professeur,
si cet enfant n'arrivera pas? Pourquoi couper les ailes à ce jeune
oiseau qui s'essaie à voler ? Pourquoi le rejeter Ijrutalement sur
le sol? )) Il déplorait les notes parfois sévères de nos bulletins.
Une mauvaise note était toujours considérée par lui comme un
aveu d'incapacité de la part du maitre.
Il n'aimait pas plus la punition que la mauvaise note : le bon
professeur n'agit pas par la crainte, mais par la persuasion. Il
faut d'abord qu'il aime l'enfant, et puis qu'il aime ce qu'il en-
seigne. L'enfant, en retour, aimera le maitre et ce que le maitre
aime, ce qu'il expose avec conviction et entrain.
Nos professeurs aiment les enfants et ils aiment leur œuvre
d'éducateurs, voilà le secret de leur succès, le secret de la joie
de vivre qui se lit sur leurs visages et qui semble folle aux pro-
fanes. « Aller s'enterrer aux Roches, au milieu d'enfants, le
bel idéal! ^) « Se faire marchand de soupe! » dit un spirituel
critique, M. Ernest-Charles ^ Pardonnons ces boutades à ceux
qui n'ont jamais senti la joie de faire une œuvre véritable.
Ces qualités morales profondes, M. Demolins voulait qu'elles
s'expriment au dehors. Quand je venais parler avec lui des can-
didats professeurs, et ([ue j'avais vu lun d'eux, il me deman-
dait toujours : « Est-il distingué? » Et il attachait beaucoup de
prix à cette « distinction ». C'est qu'elle n'était pas. pour lui,
1. Dans un article du Gil-Bla<i, au inomcnl même, — et à propos de la mort de
M. Demolins.
4
oO EDMOND DEMOLINS.
pure affaire de gestes et de convention, elle était vraiment l'ex-
pression de la valeur intellectuelle et de la valeur morale d'un
homme. C'était pour lui comme l'affirmation extérieure de la
beauté d'une âme.
Ces maîtres, choisis avec tant de précautions, les voici main-
tenant à l'œuvre. Encore un conseil avant l'action, conseil que
M. DemoUns donnait déjà, avec tant d'esprit, à ses auditeurs de
la Sorbonne*, et qu'il n'a cessé jusquà son dernier jour de
nous redire sous toutes les formes : « Que chacun balaie devant
sa porte 1 » Que chacun fasse en perfection sa tâche propre et ne
s'occupe pas de celle du voisin. La parabole de la paille et de la
poutre est française autant qu'évangélique. Le Français, mieux
que personne, sait combien est facile la critique et combien est
difficile Fart, et il passe son temps à voir et à dire les défauts du
voisin au lieu de parachever et de ciseler son œuvre propre.
S'il dispose de quelque autorité, il ne l'exercera jamais dans
les limites strictes qui lui ont été fixées, il empiète bien vite sur
le domaine de son voisin, sous prétexte que le voisin est insuf-
fisant et malhabile. Et bientôt c'est l'anarchie. M. Demolins a
fait tous ses efforts pour que ce défaut des Français disparaisse
à l'École des Roches, et c'est une des leçons les plus utiles et
les plus efficaces qu'il ait données à ses collaborateurs.
Lui aussi pouvait s'appliquer le mot du Kév. Weldon qu'il
aimait à citer- : « I don't want testimonials, I Nvant a man. —
Ce ne sont pas des diplômes que je cherche, je cherche un
homme. » Des hommes répondant à l'idéal qu'il se faisait et que
j'ai essayé de retracer, il n'y en avait pas et il n'y en a pas.
Du moins il a eu le mérite de concevoir cet idéal, de l'expri-
mer en de vigoureuses formules, et d'aider un groupe déjeunes
hommes qui continueront son œuvre à s'en approcher de plus
en plus.
L'éducation phijsique aux Hoches. — M. Demolins empruntait
à l'Angleterre ses jeux nationaux. Était-ce. comme on l'en a ac-
cusé, par snobisme? Pas le moins du monde. Il tenait, avec
1. Éducation nouvelle, p. 418.
"2. /ftjd., p. 79.
LA rONnATION ItE L ECOLE HES ROCnES. .)l
grande raison, à créer une éducation physique de plein air,
par des jeux organisés. Nous avons vu combien il goûtait peu
notre gymnastique française transformée en grammaire des
mouvements; nous ne voyons pas bien quels jeux sérieusement
établis il eût pu trouver actuellement en France. Il eût pu cher-
cher dans l'histoire les règles de la longue paume ou de jeux
analogues, mais il voulait des jeux vivants et adaptés au temps.
Le foot-ball avait d'ailleurs l'avantage de développer l'énergie,
d'accoutumer à des courses parfois pénibles, de donner au
joueur une exacte conscience de sa valeur et l'habitude de s'in-
cliner devant celle d'un joueur plus adroit ou plus fort.
Le cricket est une leçon de sang-froid — que de batsmcn
sentent, au début, leur cœur bondir dans leur poitrine ! — une
leçon de patience et de calme, pour le fie hier qui reste en plein
soleil sans faire un mouvement et sans dire un mot; une excel-
lente leçon de discipline : Vumph'e a parlé, il a dit ont ou not
ont, nul ne peut discuter sa sentence, tous doivent se taire.
Le foot-ball comme le cricket sont d'excellentes leçons de
solidarité. Le meilleur joueur de foot-ball n'est pas celui qui
part seul, de toute sa vitesse, et s'éloigne de son camp pour
lancer la balle dans le but ou placer le ballon sur le terrain
ennemi ; c'est celui qui proportionne sans cesse son effort au
jeu de ses camarades, qui, le regard constamment fixé sur ses
voisins, s'applique à donner son concours au succès de tous et
non à remporter le plus vite possible une victoire personnelle,
.le ne sais si l'on comprend combien cette tactique, toute faite
de désintéressement et d'union, est utile à de jeunes Français.
Au point de vue physiologique, ces deux jeux se complètent
l'un par l'autre, l'un développant plus les muscles des jambes,
l'autre ceux de la poitrine et des bras'; l'un donnant plus de
force, l'autre plus de souplesse et d'adresse.
Ce sont donc d'admirables jeux d'école; s'ils sont dirigés par
des maîtres qui en comprennent toute la valeur éducative —
et je puis affirmer que tel est le cas — ils peuvent donner
au caractère d'un enfant, surtout d'un jeune Français, une
formation extrêmement précieuse, et que l'on ne trouverait pas
52 EDJIOND DEMOLTNS.
au même degré dans les travaux des classes ou dans des cau-
series morales.
Il fallait faire à ces jeux leur part, sans leur sacrifier la for-
mation intellectuelle et sans leur donner une telle place qu'on
aboutit à un surmenage physique, comme cela arrive, de l'aveu
de iM. Demolius lui-même, dans mainte école aiiglaise. 11 fallait,
en somme, savoir prendre le juste milieu entre le collège fran-
çais où l'esprit a tout, le corps rien, et le collège anglais où le
corps a presque tout et l'esprit trop peu de chose. C'est ce que
M. Demolins s'est efïbrcé de faire aux Roches. Et, en trois ou
quatre ans, l'École y arrivait.
A l'heure actuelle, les jeux d'école prennent aux Roches envi-
ron quatre heures par semaine: est-ce vraiment abusif, etc(uand
donc finira ce roman que nous sommes « une École de sports »?
Dans leurs temps libres, de 1 heure à 2, de 7 h. 1/2 à 8 h. 1/2
surtout en été, dans les après-midi du dimanche, les élèves des
Roches peuvent se livrer à tous les jeux : le canotage, le tennis
ont de fervents adeptes; la pelote basque, les divers jeux de
balle, tout cela fleurit aux Roches. M. Demolins a encouragé nos
premiers cyclistes, et la bicyclette est restée la reine des tour-
nois de l'École, des courses sur la piste de la Guichardière ou
sur la route de Laigle, de nos petites excursions du dimanche,
comme de nos grandes randonnées de la mi-terme d'été.
L'heureuse action physiologique des sports n'est discutée par
personne ; les hygiénistes comprendront aussi quelle excellente
répercussion ils ont sur le bon fonctionnement du cerveau, sur
l'activité et le rendement du travail intellectuel.
M. Demolins insistait aussi avec raison sur leur action mora-
lisatrice. C'était avec peine qu'il voyait certains médecins, trop
complaisants, acquiescer au désir de mères timides et dispenser
(les sports trois ou quatre élèves. La fatigue physique normale
lui semblait être le meilleur préservatif de l'immoralité et des
rêveries malsaines. Il affirmait que, si l'état moral des Roches
est très supérieur à celui d'un internat ordinaire, c'est aux
sports surtout que nous le devons.
A côté des sports anglais, il avait vu d'ailleurs avec plaisir
LA FONDATION DE l/ÉCOLE DES ROCHES. '(.'5
s'organiser à TÉcole nos sports nationaux : le fleuret et l'épée, à
côté (le la canne et de la boxe. La gymnastique suédoise et la
gymnastique corrective nous rendent aussi des services, et il le
constatait loyalement. Il accepta même volontiers certains appa-
reils de gymnastique française, mais le hangar où ils sont placés,
s'il est à l'abri du vent, est ouvert de deux côtés au grand air
du plateau.
Dès le début de l'Ecole, M. Demolins avait donné au médecin
un très grand rôle. Le médecin lui semblait fait, non pas tant
pour soigner nos jeunes malades, que pour constater les progrès
des faibles, pour donner à tous des conseils d'hygiène, pour
préserver grands et petits de la maladie. Les mensurations, en
honneur aujourd'hui un peu partout, étaient organisées dès le
premier terme de l'Ecole, et c'est nous, je crois, qui avons eu
les premiers carnets de sauté.
Entre la vie physique proprement dite et le travail intellec-
tuel, nous trouvons les métiers manuels et les travaux pratiques.
C'est une des organisations qu'il fut le plus difficile de créer,
mie des habitudes que nos jeunes Français prirent le plus
malaisément. Ce qui prouve d'ailleurs amplement son utilité.
Les jeunes élèves commencent par le cartonnage, le modelage,
et continuent par la reliure, la menuiserie et le travail du fer.
Sur deux après-midi de 2 h. à 3 h. ^j,, l'une est consacrée aux
travaux pratiques, l'autre aux jeux. Chaque enfant a donc par
semaine trois séances de travail manuel; il peut, à son gré,
choisir un seul travail pratique, ou deux, ou même, mais ceci
est plus rare, trois. <' Qu'il travaille avec énergie et entrain,
disait M. Demolins. » « Qu'il se souvienne que ce qui est respec-
table ou méprisable, ce n'est pas la fonction, c'est l'homme K »
Il tenait à ce que chaque enfant restât longtemps dans le même
atelier, et à ce que, dans chacun d'eux, il menât à bien toute
œuvre commencée. Nous avons vu déjà quel prix il attachait à
la constance, à la persévérance, à la continuité dune idée
directrice et d'un effort.
1. Éducation nouvelle, p. 86.
EDMOND DEMOLINS.
Tous ces exercices physiques, harmonieusement et sagement
organisés, hii apparaissaient comme la meilleure préparation à
la vie, comme aussi le plus solide moyen de défense d'un pays,
parce qu'ils étaient la meilleure préparation au service militaire.
Comme le D' Lietz avait beaucoup insisté sur cet avantage des
Écoles nouvelles dans EmloJistobba, de même M. Demohns le
mit au premier plan dans sa célèbre conférence de la Sorbonne.
Il ne voyait pas d'un mauvais œil notre service militaire obliga-
toire, mais il ne le jugeait utile qu'avec des hommes bien
entraînés à l'effort viril et à la fatigue. L'École des Roches était,
pour lui, une œuvre patriotique au premier chef.
L'Éducation intellecluclle à l'École des Roches. — Le temps
consacré aux jeux et aux travaux manuels réduit un peu, aux
Roches, le temps consacré aux études, et celui-ci se trouve encore
légèrement diminué du fait que nos élèves ont plus de sommeil
que leurs camarades des lycées. L'intensité du travail importe
beaucoup plus, suivant M. Demolins, que le temps qu'on lui
consacre. Et nul n'y contredira de ceux qui eurent le « bonheur »
d'être internes et de voir nombre de leurs condisciples dormir
consciencieusement, sous l'œil indulgent du surveillant, à
l'étude du matin ou à celle du soir.
Une autre de ses maximes était qu'il fallait toujours présenter
l'étude à l'enfant comme un plaisir, comme une chose attrayante
— presque amusante. — le mot ne leùt pas scandalisé. Il insis-
tait plus que personne sur la nécessité de l'effort, mais il était,
avec raison, convaincu que l'enfant ne peut se donner pleinement
à une étude que quand il eu a goûté le charme et compris tout
le prix.
Il faut, pour cela, moins se servir de livres que de réalités de
la nature et que d'objets. L'enfant doit apprendre au moins
autant hors des livres que dans les livres.
Que le maitre comprenne aussi que toute sa tâche ne se borne
pas à enseigner dans le local et à l'heure réglementaires. L'élève
profitera souvent plus des conversations qu'on aura avec lui, des
conseils qu'on lui donnera avant ou après l'heure du travail
obligatoire. Aux lîoches, l'enfant apprend presque autant hors
LA FONItATION KK I. L(:OLE DES ROCHES. .y.)
des classes que dans los classes. C'est un des immenses avantages
de notre vie commune.
Il est naturel qu'un homme qui s'attachait tant à créer autour
de lui des initiatives ait insisté aussi sur la nécessité de l'initiative
dans l'éducation intellectuelle. M. Demolins qui, dès la seconde
année des Roches, faisait des conférences aux grands élèves et,
dès la troisième année, voulut avoir un enseignement régulier,
aboutit naturellement à une méthode analogue à la méthode
socratique. Je dis « analogue », car il ne prétendait pas, comme
Socrate et surtout comme Platon, que le maître ne fît que révéler
à l'enfant une vérité qui existe déjà « en puissance » dans son
esprit. Mais il pensait que son devoir est de mettre constamment
en œuvre l'intelligence de l'enfant, de provoquer ses questions,
de l'aider à trouver les réponses, et de ne jamais le laisser
recevoir passivement une vérité toute faite.
Pour que la classe soit vraiment intéressante et profitable, il
faut qu'elle soit homogène. Dès le début, l'École des Roches eut
la « classe mobile » qui permet de grouper les élèves suivant
leur force, que cette force tienne à l'inégalité de leur instruction
précédente ou à la différence de vivacité de leur intelligence.
Notre seul mérite fut, — en ces dernières années, — d'appliquer
à toutes les branches celte organisation, et d'y mettre un peu
plus de méthode. Mais l'idée première vient de M. Demolins. Et
je ne puis assez dire quels services nous arendus la classemobile,
en particulier pour les langues vivantes, les mathématiques et le
latin. Et pour qu'elle ne soit pas adoptée partout, il faut que la
routine — soyons aimable et disons l'habitude — ait une
singulière puissance.
Le latin, on le sait, ne commence aux Roches qu'en i' . Jus-
que-là nous avons un enseignement assez analogue à l'ensei-
gnement primaire, sauf qu'il est plus concret et plus vivant.
De la 9'' à la 5% l'élève travaille constamment avec ses maîtres
— les classes et les études se confondent. C'est le régime de
la classe-étude. L'idée première de M. Demolins était d'avoir
partout ce même régime: mais il a compris que l'initia-
tive de l'élève et l'habitude de l'effort ne devenaient effec-
56 EDMOND DEMOLINS.
tifs qu'avec le travail personnel, le travail de rétudo.
La classe de 5'' forme comme un pont entre les deux organisa-
tions. Les élèves de 5*^ ont deux heures d'études par jour et savent,
en fin d'année, rédigerseulsundevoir, trouver seuls un problème.
Dans l'enseignement secondaire, nous avons trois sections : la
section classique, la section moderne, la section spéciale. Dans
toutes trois, la classe d'une heure, en vertu d'un principe que
j'ai cité déjà : viser plus à l'intensité du travail qu'à sa durée.
Nous avons été d'ailleurs les tout premiers à reconnaître que la
classe d'une heure s'adaptait mal à certains enseignements, en
particulier dans les hautes classes et nous avons parfois placé
sans aucune honte deux classes d'un même maître l'une à la
suite de l'autre.
M. Demolins voulait réserver l'étude du latin à un petit nom-
bre d'élèves. A cette manière de voir, il ne nous a pas tous con-
vertis. Non plus, je dois le dire, qu'à sa méthode d'enseigne-
ment du latin : des traductions juxtalinéaires mises entre les
mains des élèves, des lectures très abondantes, très peu de
grammaire, jamais de thèmes. Il nous a paternellement laissé
chercher un compromis entre cette méthode qui nous semblait
mener parfois à l'imprécision et au dangereux à-peu-près et celle,
un peu trop sévère, de la sèche grammaire et du thème fasti-
dieux. Nos élèves' lisent beaucoup de latin, ils se servent de tra-
ductions, mais ils apprennent soigneusement un minimum de
grammaire et traduisent avec précision, dès le début. Les règles
de syntaxe sont données toujours, comme le voulait M. Demolins,
à propos de textes, comme notes et résumés d'expériences.
Le grec? pauvre grec... Nous nous contentons de renseigner
à ceux des élèves dont les parents le désirent et qui en ont com-
mencé l'étude avant leur entrée à l'École. M. Demolins n'a pas
versé une larme sur la disparition du grec. Il connaissait très
bien la Grèce et Rome, mais ne lisait les grands classiques que
dans les traductions. Et il invitait ses élèves à faire de même,
convaincu qu'il fallait choisir entre cette solution et cette autre :
l'ignorance totale des classiques, car à peu près personne ne les
lit dans le texte.
LA FONDATION KE L ECOLE DES ROCnES. ôi
La science sociale l'avait araeiK' à l'rtude approfondie de la
géographie et de l'histoire. Nul ne s'étonnera donc que ces
sciences aient été aux Roches en grand honneur. Je dis « scien-
ces », et M. Domolins l'entendait bien ainsi. Il désirait que ses
professeurs fissent clairement ressortir aux yeux de leurs élèves
les répercussions sociales dont les faits historiques ot géographi-
c[ues sont la cause ou le résultat. Il mit d'ailleurs beaucoup de
discrétion et de réserve dans sa propagande pour la « science
sociale », et c'est librement que nous sommes venus à elle.
C'est librement aussi qu'il y a quatre ans nous avons uni. dans
toutes les classes, l'enseignement de la littérature à celui de
l'histoire et de la géographie, formant de ces trois branches
d'enseignement un tout homogène où chaque partie éclairait
l'autre. Mais nous savions que nous répondions à ses désirs, et
je sais que ce fut pour lui une grande joie.
On sait quelle importance il attachait aussi à la connaissance
des langues étrangères et combien il souffrait de les ignorer. Les
stages en Angleterre et en Allemagne furent une de ses plus
heureuses trouvailles et un de ses constants soucis. Pendant les
quatre premières années, il présida à tous les départs pour l'An-
gleterre ; il aimait à voir comme sa présence réconfortait les
parents timides. « Je n'ai vu qu'une seule mère pleurer, me
disait-il, et... c'était un général. » Il eut le courage d'appeler à
l'École des Anglais et des Allemands, le courage aussi d'inau-
gurer en France la méthode directe. Il en fut d'ailleurs am-
plement récompensé, car je ne pense pas qu'on trouve une
école française qui puisse rivaliser sur ce terrain avec les
Roches.
Si M. Demolins souffrait d'ignorer les langues, il souffrait plus
encore de ne pas connaître les sciences. Il en voulait à ses maî-
tres de les lui avoir apprises trop peu et très mal. Il fît tous ses
efforts pour que jamais un élève des Roches ne pût nous faire
pareil reproche. En mathématiques même, nous nous efforçons
d'être concrets, en partant toujours de l'expérience en en abou-
tissant toujours à des problèmes vrais, applicables à l'école
même ou à des lieux et des faits connus de l'enfant. Les plus abs-
O» EDMOND DEMOLINS.
traites des sciences se constituent en partant de la vie réelle pour
y revenir. A plus forte raison leur enseignement doit-il suivre
la même marche. Les sciences moins abstraites doivent être
enseignées avec encore plus de réalisme : la botanique, la zoo-
logie, la géologie, gagneront à être apprises en plein air, dans
le grand livre de la nature. Le professeur ne fera plus sa classe
devant un tableau noir, mais devant la table d'expériences; il
partira du fait pour aboutir à la loi, de la sensation pour arriver
à l'idée. Il ne développera pas seulement chez ses élèves la
logique et la précision du raisonnement, il développera plus en-
core leur esprit d'observation, leur amour de la recherche et de
l'invention. Il ne visera pas au maximum d'abstraction, à la
plus haute généralité dans l'expression des lois ; il s'appliquera
surtout à montrer leurs applications pratiques, il fera de fré-
quentes visites d'usine, il s'ingéniera à présenter la physique et
la chimie sous leur aspect le plus moderne, le plus réel, le plus
utile.
Le dessin viendra constamment à l'aide du professeur de
sciences: à vrai dire, on s'en servira partout. Et depuis la fon-
dation de l'École, le rôle du dessin n'a fait que grandir, il
est devenu — ce qu'il pourrait et devrait être partout — le
moyen le plus naturel et le plus parfait d'expression, l'interpréta-
tion de la pensée la plus concrète et la mieux adaptée à l'enfance.
Un autre art, la musique, a également aux Roches une place
très grande. M. Demolins avait été frappé de l'importance que
M. Badiey lui donnait à Bedales et il en avait cherché les rai-
sons. La première lui semblait être la faveur croissante que
trouve l'art musical dans la société contemporaine. Il y a pro-
grès à la fois en quantité et en qualité : plus d'adeptes viennent
à la musique et en même temps le goût de tous s'affine. L'École
nouvelle, qui doit faire des hommes adaptés à leur temps,
doit tenir grand compte de ce fait ; elle doit préparer tous ses
élèves à comprendre et à goûter les oeuvres des maîtres et
donner à ceux qui en sont capables une formation suffisante
pour les bien interpréter. M. Demolins voyait aussi dans la niu-
si(|ue le plus sain des passe-temps et dans l'amour que lui
LA FONDATION DE LÉCOLE DES ROCHES. 59
vouaient quelques grands élèves la plus morale des passions.
Il donna l'idée et l'impulsion; M"" Demolins, avec une inlas-
sable activité, organisa renseignement musical et, ^râce à elle,
g-râce à M. Parent et à ses collaborateurs, l'École a un excellent
orchestre, de très bons pianistes : elle forme un public capable
de juii'er avec iutelliiience et avec eoùt les œuvres des tirands
classiques et celles mêmes des modernes.
L'enseignement secondaire, ai-jc dit, se divise aux Roches en
trois sections. Les plus vives sympathies de M. Demolins
allaient à la troisième, à la Section spéciale, qui ne prépare ni
aux examens ni à aucune école, mais immédiatement à la vie
intense, à la vie du travail utile et des affaires. M. Demolins
applaudissait des deux mains à cette pensée de Jules Lemaitre,
qui résume assez bien l'idéal qu'il se faisait des élèves de sa Sec-
tion préférée ' : « Un garçon de cœur et d'énergie, robuste,
hardi, habile aux exercices du corps, nourri de bonnes études
commerciales, muni de notions pratiques, possédant un métier
ou une industrie et qui, par là-dessus, a bien lu, et pour son
plaisir, quelques-uns des écrivains français est un être plus in-
téressant, plus vivant, de pins grande valeur morale et, tran-
chons le mot, plus « distingué » que les trois quarts de nos pâles
et vides bacheliers es lettres. »
Est-il besoin d'ajouter que ceux de nos élèves qui sont bache-
liers méritent assez peu ces qualificatifs un peu rudes? C'est sur
les « potaches » qu'ils tombent, et, pour sévères qu'ils soient,
ils s'appliquent parfois assez bien.
Védiication morale ci l'Ecole des Roches. — Ce qui distingue
surtout l'élève des Roches du potache, c'est sa vie morale.
Il est traité en homme, en homme conscient de son devoir et
qui l'accomplit sans que personne ne l'y oblige et ne le sur-
veille. Pas de pion, ni au dortoir, ni en étude. Pas de préfet
de discipline ([ui se cache derrière un pilier de la chapelle pour
épier et marquer ceux qui sont en faute. Tous aux Roches, nous
avons confiance en l'enfant, nous considérons sa parole comme
1. Éducation nouvelle, p. 350.
60 EDMOND DEMOLLNS.
jiaturellement véridique, nous admettons qu'il fera son devoir
aussi conscieneieusenient quand nous ne serons pas là que quand,
nous serons là. N'est-il pas, tout comme nous autres hommes,
jugé par sa conscience et par sa raison? Ne se sent-il pas, tout
comme nous, obligé à son devoir, et responsable de ses actes?
Le seul surveillant que l'élève trouve devant lui est un camarade
plus âgé et choisi parmi les meilleurs, un capitaine. Et c'est
encore là une marque de confiance en l'enfant : nous prouvons
aux capitaines une confiance plus entière en les faisant participer
à notre autorité, et en leur donnant une responsabilité non plus
seulement individuelle, mais sociale.
A cette confiance l'enfant répond naturellement par la
franchise. « Le mensonge n'est pas seulement un vice bas, c'est
une preuve de faiblesse et de lâcheté, disait M. Demolins. »
Et il voulait qu'aux Roches, comme à Bedales, un élève décla-
rât de lui-même sa faute et vînt réclamer, ou même proposer,
la réparation juste. Que cet effort soit méritoire, je ne le nie
point, mais j'affirme qu'il est possible, et un chef de maison
pouvait dire cette année à M. Demolins qu'il n'avait jamais eu
d'enquête à faire après une faute et que toujours le coupable
s'était déclaré.
M. Demolins attachait beaucoup de prix à la franchise du re-
gard dans le « bonsoir » qui suit l'appel. En nous donnant la
main, les enfants nous regardent bien en face, et leurs yeux
disent, à qui sait les comprendre, tout ce qu'il y a dans leur
âme. Un nouveau se reconnaît très facilement : son regard no
sait se fixer, et, s'il se fixe, c'est à terre. Bien souvent, hélas 1
l'àme n'est pas alors plus franche que le regard, mais la bonne
et saine nature reprend vite le dessus sur les déformations de
l'internat.
Les nouveaux hésitent quelque temps aussi à faire œuvre d'i-
nitiative, mais là encore le bon pli se prend vite. Nous avons
laissé deviner déjà quelle initiative les élèves avaient dans
l'organisation de leurs temps libres : ils peuvent choisir tel sport
([ui leur plaît mieux, se donner à tel travail manuel, faire de
lélevage — et ils ne s'en privent pas. Initiative encore dans le
LA FONDATION DE l'ÉCOLE DES ROCHES. Oi
choix des travaux prati({ues : ils disposent à peu près à leur gré de
trois de leurs après-midi. Initiative enfin dans tout le travail in-
tellectuel. Le mot d'ordre que nous donnait M. Demolins était
de respecter et d'encourager partout l'initiative de l'enfant,
afin d'obtenir de lui le maximum. « On parle toujours, disait-il,
àes points faibles dun enfant, mais pourquoi ne pas chercher
avant tout son point fort? Ici il peut et doit facilement le mon-
trer, car il n'y a pasd'enfant qui n'ait un goût spécial pour un des
travaux ou un des jeux de l'École. Ce point trouvé, il faut avoir
l'adresse d y suspendre tout le reste. Là est le secret du succès. ^>
Pour développer l'initiative des élèves, il nous invitait aussi
à leur confier, en toute responsabilité, nos services de maison,
et de fait, dans chaque maison de l'Ecole, c'est un élève qui
est bibliothécaire, un élève qui est chargé du garage des bicy-
clettes, etc..
Cette initiative. M. Demolins exigeait qu'elle fût persévérante
et énergique. Il insistait autant auprès de ses élèves qu'auprès
de ses professeurs sur la nécessité de ces deux qualités maîtres-
ses. L'énergie, il la voulait voir au travail, au jeu, dans 1 elt'ort
moral. Il s'est occupé constamment de la chasteté des élèves et
même des anciens élèves : il voyait dans cette vertu la marque
souveraine de la maîtrise de soi et de l'élévation de 1 à me. La
présence à l'École de d^mes, et de dames distinguées, lui sem-
blait indispensable, non pas seulement pour donner à l'enfant
une idée exacte de la vie réelle, mais pour lui montrer le rôle
de la femme dans la vie. L'idéal de la femme est d'être la colla-
boratrice de son mari, (qu'elle doit comprendre, encourager, se-
conder de son mieux. Le devoir de l'homme est d'estimer avant
tout chez la femme les inappréciables qualités de dévouement
affectueux, d'intelligence pratique, de joyeuse énergie. La der-
nière conversation (jue j'ai eue avec M. Demolins, l'avant-veille
de sa mort, portait encore sur ce sujet, et il me redisait le
rôle immense de M™* Demolins dans la fondation de l'École, et
dans toutes ses entreprises. Car tous ceux qui l'ont connu com-
prennent qu'il transposait ici dans le domaine de la théorie ce
qu'il vivait chaque jour.
62 EDMOND DEMOLINS.
Gomme il avait le plus grand respect pour les initiatives
naissantes et qu'il ne voulait à aucun prix les décourager, il
nous demandait, au début de l'École, de ne jamais com-
parer un enfant à lui-même pour lui montrer nettement ses
progrès, et de ne jamais le comparer à des camarades d'une
force supérieure, due plus souvent à la nature qu'à l'effort. Ce
principe ne fut pas également goûté de tous les maîtres, La
comparaison de l'élève avec lui-même reste sans doute la base
dès jugements portés aux Roches et les prix ne sont jamais
attribués que selon ce critère. Mais nous n'avons pas jugé né-
cessaire et moralement obligatoire de nous priver du puissant
levier qu'est l'émulation. Puisque notre but est surtout de faire des
hommes « bien armés pour la vie » et que la concurrence est la
loi première de cette vie, nous avons cru bon d'y acclimater l'en-
fantet de lui montrer que, si la moralité exige uniquement l'effort
sur soi-même et le progrès dans cet effort, la pratique exige
la connaissance et la valeur des autres, et la victoire sur les
autres.
Les prix ne sanctionnent pourtant, ai-je dit, que la victoire
sur soi. Us sont peu nombreux. Les punitions, peu nombreuses
aussi, sont à vrai dire des réparations. Elles sont toujours de
même nature que la faute, elles soulignent cette faute et, dans la
mesure du possible, rétablissent l'ordrg qu'elle a troul)lé. Une
leçon mal sue sera réapprise dans un temps libre, de la mol-
lesse à un exercice physique sera punie par un exercice sup-
plémentaire, un retard dans un lever par une avance dans le
lever suivant. La recherche de ces réparations est une œuvre
d'initiative pour chaque professeur; M. Demolins nous donna
souvent l'exemple de trouvailles très heureuses.
L'éducation morale lui semblait être l'œuvre commune de
l'École et de la famille : si la famille ne prépare pas l'enfant à
recevoir notre action si elle ne commence pas dès le plus bas
âge l'éducation de l'initiative, de l'énergie, de la franchise, nos
efforts seront extrêmement pénibles et les résultats extrêmement
lents. De même, si pendant les trois mois et demi de vacances,
elle ne fait pas même œuvre que nous, si elle défait fd par fd
LA FONDATION 1>E l'kCOLE DES ROCDES. ^(3
ce que nous avons tissé pendant le terme, nul de nous ne sera
capable de ce travail de Pénélope.
L'éducation religieuse est le complément et le couronnement
de l'éducation morale. A cet égard, M. Demolins avait des idées
très nettes. La religion doit pénétrer la vie tout entière, guider
chacun des actes, vivifier tous les domaines de l'activité. Elle est
une règle de vie ; elle demeure, en pratique, le fondement le plus
efficace de la morale. En sa qualité d'éducateur, c'est ce rôle
de la religion que M. Demolins s'attachait le plus à faire res-
sortir dans ses discours et dans ses écrits. La religion était
pour lui le ressort d'action le plus énergique. Le fait de " vivre
sareligion » luisemblait être V essentiel eiVunum neces.sariiim. Il
voulait que la plus grande liberté fût laissée à chaque enfant
dans sa pratique religieuse ; il repoussait toute contrainte à cet
égard.
La religion, telle qu'il la comprenait, avait peu de contact
avec la politique ; il tenait essentiellement à ce que les deux
domaines fussent radicalement distincts. « Que TÉtat et que les
hommes politiques balayent devant leur porte! Que le clergé,
que tous les clergés balayent devant leur porte! » disait-il dans
sa conférence à la Sorbonne. Comme il pensait sans cesse à
l'avenir de nos élèves et à leur attitude dans la vie, il les en-
gageait à séparer nettement leurs convictions morales et reli-
gieuses de leurs croyances politiques et sociales. Les luttes
actuelles lui semblaient dues à un malentendu regrettable, et
il comptait que ses amis et ses anciens élèves ne contribueraient
pas à le perpétuer.
Il engageait d'ailleurs très vivement les uns et les autres à
rester éloignés de la politique. « On est plus fort hors des fonc-
tions publiques que dans les fonctions publiques, disait-il à la
Sorbonne; voilà la vérité libératrice qu'il faut proclamer sur les
toits, » et encore : « Le type qu'il faut produire, qu'il faut encou-
rager et développer, c'est celui de l'homme qui n'est candidat
à rien si ce n'est à une vie indépendanto. »
lï/'ève /lisioire de l'Ecole. — S'il croyait à la perfectibilité
presque indéfinie des enfants, il rencontra vite, à l'École et
64 EDMOND DEMÛLINS.
autour de TÉcole, assez de difficultés pour ne plus croire à celle
des hommes faits.
L'École, ouverte en octobre 1899 dans la seule maison du
Vallon, avait l'année suivante une maison, un hâtiment des
classes et 50 élèves de plus. La troisième année s'ouvrait la Gui-
chardière, avec 25 élèves, la quatrième le Coteau et les Sablons
avec ïO, puis avec 50 élèves.
De 50 élèves en 1900, le nombre s'était élevé à 162 cette année.
Le recrutement n'avait fléchi qu'au moment de l'incendie des
Pins et de la réorganisation de cette maison.
Parallèlement à cette marche ascendante du nombre des élèves
et à cette multiplication des maisons s'affirmait le progrès de
l'organisation matérielle de l'École : des terrains de jeux excel-
lents étaient créés, de beaux tennis, un hangar de gymnastique,
des locaux spacieux et magnifiquement éclairés pour les classes
avec au centre une grande salle de fêtes, des laboratoires et des
salles de travaux praticpies. Chaque année, et pour mieux dire
chaque trimestre, apporte une pierre nouvelle à ce splondide
édifice devenu une ruche toute pleine d'intense activité.
Le progrès moral, plus difficile à constater, est tout aussi cer-
tain. Une sélection se fait, de plus en plus sévère, parmi les
élèves ; ceux qui restent se montrent vraiment dignes de la con-
fiance que nous avons en eux.
Le travail, un peu tiède pendant les premières années, juste-
ment parce que l'École réagissait contre l'intellectualisme du
collège français, est devenu très sérieux, très fécond, tout en
restant aussi agréable et aussi vivant.
Les professeurs, parmi lesquels aussi la sélection s'est faite,
sont devenus plus stables et sont profondément dévoués à l'École
et à son idéal.
Dans cette marche, qui semble si calme et si douce en suivant
une ascension constante et normale, on ne devine guère les
mille difficultés que rencontra M. Demolins. La constitution du
corps professoral fut sans doute la plus grande. Ajoutez à cela
que les Écoles nouvelles, qui se créaient un peu partout, nous
enlevaient chaque fois quelques professeurs, et jusqu'à ces der-
LA FONDATION Dp l'ÉCOLE DES ROCHES. Gu
nières années, la formation de ses maitres fut pour M. Demolins
une œuvre analogue à celle des Danaïdes. Depuis quatre et sur-
tout doux ans, il commençait à se reposer un peu des fatigues
et des préoccupations du début; mais la tâche avait été extrê-
mement rude et a certainement abrégé sa vie.
Les résultats de l'École. — Au point de vue de l'éducation
physique. Faction de TÉcole des Roches est indiscutable et in-
discutée.
Longue est la liste — et chaque jour elle s'allonge — des en-
fants qui, venus aux Roches anémiques et, nerveux, en sont
partis calmes et robustes. Les normaux qui sont, heureuse-
ment, la grande majorité, affermissent tous leur vigueur et leur
santé.
Mais ce mouvement en faveur de l'éducation physique ne
s'est pas arrêté aux Roches seules. Une grande revue', faisant
naguère l'histoire de ce mouvement, rangeait avec raison M. De-
molins parmi ses tout premiers promoteurs. Les sports s'intro-
duisent dans les lycées eux-mêmes ; des clubs de foot-ball se
créent dans toute la France. Un sportif était méprisé il n'y a pas
vingt ans; aujourd'hui c'est aux sportifs, aux sains et aux ro-
bustes que va la faveur de tous.
Des écoles se créent partout à Fimitation des Roches : à Lian-
court, Rouen, Rordeaux, etc.. on ne parle que d'écoles à la
campagne.
Les mensurations et les carnets de santé, critères indispensables
d'une bonne culture physique, font leur chemin et ont droit de
cité jusque dans les écoles primaires.
L'influence de FÉcole des Roches au point de vue de Féduca-
tion intellectuelle est plus lente, mais très sensible pourtant.
On constate du reste que ses innovations ne sont pas si dan-
gereuses puisqu'elle fait recevoir autant de bacheliers qu'aucune
autre école française, les meilleurs « fours à bachot » y compris.
Ses anciens élèves entrent dans de bons rangs à Centrale, aux
Hautes Études Commerciales, aux Instituts de chimie et d'électri-
1. La Revue Encyclopédique Larousse.
66 EDMOXn DEMOLINS.
cité de Nancy, aux Facultés des sciences et des lettres. Les
scientifiques y font preuve de plus d'aptitudes pratiques et de
plus desprit d'ol)servation que leurs camarades, les littéraires
d'un jugement plus sincère, plus neuf et plus libre.
Si l'on reprenait page par page les programmes de 1902, on
V sentirait bien souvent Finfluence du livre et de l'École de
M. Demolins.
M. Ribot, président de la Commission parlementaire, qui pré-
céda et provoqua cotte grande réforme, écrivait à M. Demolins :
(( Vous avez plus fait pour la réforme de nos lycées et de nos
collèges que tous les discours et que tous les écrits. » Et ces
paroles, il les écrivait après avoir visité en détail l'École des
Roches. Je citerai en particulier l'importance très grande, et
toute nouvelle, donnée aux langues vivantes et aux sciences.
L'introduction de la méthode directe pour les premières et la
substitution du concret à l'abstrait, de l'expérience à la théorie
pure dans l'enseignement des secondes, s'inspire directement des
idées chères au fondateur des Roches. Et l'action exercée par
l'École sur l'enseignement français n'est pas près de finir; elle
continuera à jouer le rôle d'éclaireur et de soldat d'avant-garde,
et à servir de guide à ses sœurs plus timides ou d'une marche
plus lente.
.l'ai essayé de montrer comment l'École comprenait l'éduca-
tion morale, et comment le rôle éminent du professeur lui don-
nait une valeur et une dignité toute nouvelle en même temps
c[u'il avait sur l'élève la plus heureuse et la plus profonde
influence. Nul n'a plus contribué que M. Demolins à rendre le
maitre respectable et l'enfant chose sacrée.
Il en fut d'ailleurs récompensé bien vite d'un côté par la
reconnaissance et l'amitié que montraient à lui et à ses profes-
seurs les parents des élèves, d'un autre côté par l'élévation
morale des « anciens » do l'École. Tous ont un idéal d'action et
cherchent à faire œuvre utile . Un certain nombre d'entre eux
(et les j)lus âgés ont vingt-deux ans), gagnent leur vie ou sont
entrés déjà dans l'industrie ouïe commerce. La majeure partie
choisit, suivant le vœu de M. Demolins, les carrières produc-
LA FONDATION DE L ECOLE DES KOCHES. GT
tives et qui exigent do l'énergie : agriculture, industrie et com-
merce. Ils ne craignent pas de s'expatrier : il y en a en Angle-
terre, en Allemagne, au Canada, aux États-Unis. Et j'en sais
qui ne se contentent pas de penser à leur développf^meot per-
sonnel et saisissent toutes les occasions de développer et « déle-
ver » ceux avec lesquels ils se trouvent en contact.
Dans le Journal de 1905 et dans celui de cette année, M. De-
molins notait avec joie quelques-uns des traits distinctifs de
nos anciens élèves : leur tendance à choisir de préférence des
professions indépendantes — leur désir de débuter dans une
carrière le plus rapidement possible — leur aptitude à prendre»
la première situation qui s'offre et à l'abandonner dès qu'ils en
trouvent une plus avantageuse.
L'idéal de ces jeunes gens devient heureusement l'idéal d'un
certain nombre de Français. Les fonctions publiques commen-
cent à avoir moins de candidats ; l'industrie et le commerce
sont au contraire beaucoup mieux « portés » qu'autrefois et nul
ne se choque de voir les plus « beaux » noms de France sur
des prospectus industriels.
Je ne prétends pas que M. Demolins et l'École des Hoches
soient les seules causes de ce courant de rénovation; mais ils
y ont leur part qui est très grande.
C'est par une parole d'optimisme que M. Demolins voulut clore
sa conférence à la Sorbonne, où il avait dit avec beaucoup
d'esprit, mais beaucoup de fermeté, tant de vérités dures. C'est
cette pensée toute pleine d'espoir que nous voulons redire à la
fm de cette étude.
« Le jour où l'éducation nouvelle, répandue, propagée sur
tous les points du territoire, aura donné les résultats qu'elle
porte en elle, ce jour-là. Messieurs, c'est nous qui serons supé-
rieurs aux iVnglo-Saxons.
« Nous leur serons supérieurs, parce que nous nous serons
assimilé leur force sociale, sans avoir perdu nos qualités fran-
çaises, nos qualités latines. Elles sont trop profondément enra-
cinées en nous, et depuis trop de siècles, pour que nous puissions
avoir la moindre crainte à ce sujet. Elles tiennent solidement.
68 EDMOND DEMOLINS.
« A nous Français, à nous Latins, l'aptitude incomparable à
la généralisation, l'esprit de méthode et la clarté de l'esprit,
l'éloquence chaude et convaincante. A nous la gloire de donner
à une idée la forme* la plus claire et la plus saisissante, de la
viilgariser, de la rendre compréhensible pour les intelligences
plus lourdes que n'a pas touchées l'esprit latin ou l'esprit grec,
de la jeter à travers le monde, quelquefois il est vrai comme
nue torche, mais souvent aussi comme un flambeau.
« Il y a une forme de patriotisme qui consiste à s'admirer soi-
même et à tomber en se drapant, à la façon espagnole : c'est
la mauvaise forme.
« Il y a une autre forme, — c'est la bonne, — qui consiste à
emprunter aux autres ce qu'ils ont de meilleur et à devenir
ainsi supérieurs à eux^. »
Il fut l'apôtre enthousiaste de ce patriotisme éclairé, et nul
plus que lui n'a cherché à rétablir la supériorité des Français.
G. Bertier.
1. Éducation nouvelle., 418-it9.
LES DERNIERS TRAVAUX
Ce n'est guère que dans les dernières années de sa vie qu'Ed-
mond Demolins se préoccupa sérieusement des progrès à apporter
à la méthode de la science sociale. Au premier abord, cela peut
sembler étrange, de la part d'un homme qui consacrait toutes
ses pensées à cette science, mais cela s'explique aisément, si l'on
veut envisager les choses de plus près.
Lorsque Henri de Tourville eut inventé sa Nomenclature, qui
faisait faire un pas immense à la méthode d'observation, la
science fut comme renouvelée ; pendant longtemps, on eut assez
de travail à tirer parti de ce nouvel outil. De longtemps, per-
sonne ne songea plus à améliorer la méthode qui était à la
hauteur de sa tâche. Tout le monde ne songeait qu'à utiliser
cet outil merveilleux, clef de la fécondité remarquable des
travaux de la première période de la science sociale.
Pendant cinquante ans, la monographie de famille avait
suffi. La Nomenclature ne suffit que pendant vingt ans, parce
que la science progressa plus rapidement. Au bout de ce laps
de temps, un nouveau progrès était nécessaire. Aussi, après la
mort d'Henri de Tourville, l'on vit bientôt Edmond Demolins
abandonner ses travaux de description ou de synthèse, ses œu-
vres de vulgarisation ou de réforme, pour se consacrer, pres-
que uniquement, à l'amélioration de la méthode.
Nous disons p)'esqiie uniquement.
70 EDMOND DEMOLINS.
Nous ne disons pas, uniquement, quoique sans doute il eût
voulu pouvoir le faire; une partie de ses efforts dut être réservée
pour le travail de concentration et de mise au point des études
diverses entreprises par les collaborateurs de la science sociale.
Une autre partie était absorbée par l'École des Roches ; mais,
précisément à cette époque, son temps était devenu en partie
disponible dès que l'École, ayant surmonté la période de créa-
tion, commençait à fonctionner régulièrement.
Mais toute cette partie disponible lui fut réservée, et invaria-
blement sa pensée se reportait sur cette question précise : com-
ment perfectionner la méthode?
C'est à cette époque de sa vie que j'ai connu M. Demo-
lins.
Je n'ai pas connu le Demolins de la Réforme sociale, ni celui
des temps héroïques de la Science sociale ; et, si jai connu l'ad-
ministrateur de l'École des Roches, je n'en ai pas connu le créa-
teur.
Je n'ai connu que le Demolins des répercussions; c'est de ce-
lui-là seul que je parlerai. Des plumes autorisées nous ont fait
connaître les autres faces de cet homme étonnant, mais il est de
mon devoir de révéler le Demolins que je suis seul à bien con-
naître, parce que seul j'ai eu la chance de vivre la vie intellec-
tuelle de ses deux dernières années.
Ce n'est pas à la légère que j'ai caractérisé cette dernière
phase de sa vie par ces mots : le Demolins des répercussions.
Répercussions! ce mot était devenu le centre de ses pensées. Il
ne jugeait plus la valeur d'un livre et d'un manuscrit que par
la quantité de répercussions qui s'y trouvaient. Et il fallait voir
son mépris éclater quand il disait : « Ne lisez pas cet ouvrage ;
vous perdriez votre temps : on n'y rencontre pas une seule ré-
percussion ! » Et il fallait voir aussi son sourire de contentement
quand je l'appelais l'Homme-Répercussion ou la Répercussion
faite Homme! — ou que je lui disais : « Il sera bien difficile de
vous élever une statue, car, comment pourrait-on arriver à per-
sonnifier l'idée de la répercussion?... »
Si le Demolins des répercussions n'est pas un mythe, il n'en
LES DERNIERS TRAVAUX. 71
avait pas moins son charme. Il eut rar-me ses temps héroïques.
C'était l'époque où nous avions fait la gageure de trouver au
moins une nouvelle répercussion par jour 1 On les cherchait les
soirs d'hiver, dans les flammes du foyer du hall de la Guichar-
dière 1 Et l'été, on croyait les trouver sous les feuillages du parc,
ou sur les lîords de llton!
Et la nuit où il vint frapper à la porte de ma chambre, en
criant : " J'ai trouvé! » Et moi, me réveillant en sursaut, de
crier : « Quoi? » — " La famille particulariste excitée. > —
« C'est vous qui êtes excité. » Et le lendemain, grâce à l'ingénio-
sité des élèves de « la Guiche », cette scène faisait l'objet d'une
charade.
Non, la vie du savant n'était pas sans charme, et je puis dire que
mon séjour à la Guichardière fut, parmi les époques de ma vie,
l'une des plus délicieuses et des plus profitables. Mais, hélas 1 il
n'est de charme si beau qui n'ait une fin...
1. — LES PROGRES DE LA ^EETHODE.
Si la répercussion forme l'idée centrale autour de laquelle
les efforts du Maître ont travaillé, on ne peut cependant pas dire
qu'elle résume tout le progrès accompli. L'idée des répercus-
sions ne (|uitte jamais sa pensée, mais elle a été préparée, anté-
rieurement, par d'autres éléments, et s'est ensuite combinée
avec d'autres idées. Elle a fait irruption un peu partout,
de sorte que . pour être clair , nous devrons prendre un à
un tous les éléments de la méthode, et voir les progrès accom-
plis dans chacun d'eux. Eu d'autres termes, nous devons démon-
ter l'outil pièce par pièce, et examiner chacune d'elles en détail.
Nous verrons mieux ainsi ce qui manquait à la Nomenclature,
et pourquoi Edmond Demolinsa été amené à combler les lacunes
qui existaient encore dans la méthode.
Au fond l'on peut dire que la méthode scientifique est une ;
elle est la même dans toutes les sciences d'observation. Qu'il
72 EDMOND DEMOLINS.
s'agisse de constituer la physique, la chimie, la zoologie, la bo-
tanique ou la science sociale, le travail mental du savant se fait
suivant le même mécanisme. Mais on peut ignorer comment se
fait exactement une œuvre scientifique ; on peut le savoir impar-
faitement ; on peut le connaître dans tous ses détails. Dans le
premier cas, le savant a l'intuition de la méthode ; il a reçu le
génie comme don naturel en naissant, et ne s'analyse pas. Mais
il ne peut transmettre son procédé, et il faut attendre l'apparition
d'un nouvel homme de génie.
Dans le dernier cas, au contraire, quand la marche à suivre
est connue, un plus grand nombre d'hommes peuvent se mettre
à la besogne, et le génie lui-même voit sa puissance décupler.
La science devient impérissable. L'on pourrait donc dire que
l'amélioration de la méthode est moins une amélioration de fait,
qu'une connaissance plus exacte du procédé. Ceci explique com-
ment Le Play, Henri de Tourville et d'autres ont formulé des
répercussions sans le savoir. Les livres de Demolins en fourmil-
lent, et cependant, à l'époque où il les publia, il n'avait pas en-
core inventé sa méthode des répercussions. On trouve aussi des
répercussions dans les ouvrages étrangers à notre école; on en
trouve même parmi les auteurs anciens.
J'ai moi-même relevé des centaines de répercussions dans les
monographies des Ouvriers européens et des Ouvriers des Deux
Mondes. Les élèves de la Section spéciale de l'École des Roches
ont noté celles qui se trouvent dans certains travaux de MM. de
Préville, de Rousiers, d'Azambuja, Bureau, etc. On peut en tirer
de Montesquieu, de Taine, et d'autres encore.
Malheureusement ces répercussions, pour nombreuses qu'elles
soient, sont éparses et sans liens. On ne possédait aucun moyen
de les classer méthodiquement. Edmond Demolins a fait mieux
que de donner un nom nouveau à une vieille chose , il a donné
le moyen do classer scientifiquement les répercussions connues ;
il a appelé l'attention des futurs observateurs sur la nécessité de
trouver les répercussions sociales : et ainsi, il a rendu, et surtout
il rendra dans l'avenir, les efforts plus fructueux.
LES DERNIERS TRAVAUX. 73
Comme le disait Henri de Tourviile ', la méthode scientifique
comprend trois opérations : l'analyse, la comparaison et la clas-
sification. Mais il y a plusieurs manières d'eliéctuer ces opérations,
et il semble que ce soit par la découverte de manières nouvelles
que la science progresse.
Elle progresse aussi par une précision de plus en plus grande
dans chacune de ses opérations, comme le montre le perfection-
nement de la méthode monographique.
h'analijse d'une société consiste dans l'observation des élé-
ments simples qui composent cette société. Ces éléments simples
ont été appelés les faits sociaux ou les phénomènes sociaux.
Henri de Tourviile a dressé la liste des faits sociaux dans sa
Nomenclature, en les rangeant dans Tordre de la complication
croissante.
La comparaison se fait en rapprochant les éléments simples
d'un type nouveau de celles d'un type connu pris comme base de
comparaisoQ, ou, si l'on veut, comme unité. Le type choisi comme
unité, comme point de comparaison, est la société la plus simple
connue, celle des Pasteurs nomades. Là, la famille ouvrière se
suffit à elle-même, et absorbe toutes les fonctions sociales. Ces
dernières lui sont successivement enlevées pour être remplies par
des organismes spéciaux, au fur et à mesure de la complication
sociale croissante.
La classification est le point d'aboutissement de la compa-
raison. C'est la mise en ordre, non pas des faits sociaux, mais
des sociétés humaines elles-mêmes. Le fascicule, publié en jan-
vier 1905 par Demolins, est consacré à ce genre de classifica-
tion.
On comprend que, pour pouvoir classer les types sociaux, il
faut comparer entre eux, non pas les faits sociaux, mais les types
eux-mêmes. Il faut donc faire la synthèse des types sociaux avant
de les comparer. La Nomenclature, instrument d'analyse, ne per-
met pas de faire la synthèse. C'est cette lacune que les réper-
cussions devaient combler.
1. La science sociale est-elle une science? Se. soc, I, p. IG à 18.)
7-4 EDMOND DEMOLINS.
Au début de la science, Henri de Tourville a cliei-ché à classer
les faits sociaux; dans une période plus avancée, Edmond Demo-
Jins a cherché à classer les sociétés elles-mêmes. On sait que Le
Play avait ébauché prématurément une classification des socié-
tés, à une époque où les faits connus et analysés étaient encore
on trop petit nombre.
A une époque plus récente encore, Edmond Demolins a essayé
de classer, non plus les faits sociaux ou les sociétés, mais les
répercussions. Cette classification devait se faire à laide d'un
Répertoire. Voilà donc deux modes différents de classement :
la Classification sociale et le Répertoire.
La Classification sociale, c'est le classement des sociétés;
Le Répertoire, c'est le classement des répercussions.
Avant l'invention des répercussions, Demolins avait essayé
un classement des faits sociaux dans Tordre do la Nomen-
clature.
Nous ne pourrons bien comprendre l'œuvre du Maître, qu'en
étudiant séparément les progrès accomplis dans chacune de ces
voies. Et nous ne permettrons à ces progrès d'atteindre toute
leur ampleur qu'en retrouvant les points de contact qu'elles ont
entre elles.
Dans l'exposé, nous adopterons l'ordre suivant :
1° La Nomenclature;
2° Le Répertoire ;
3° La Classification sociale.
Cet ordre est le plus logique, puisque le Répertoire utiHse la
Nomenclature, tandis que la classification part d'un tout autre
point de vue. Nous y ajouterons un quatrième paragraphe sur
le rôle de l'hypothèse dans la science.
La Nomenclature et l'évolution des phénomènes sociaux. —
Comme nous venons de le dire, la 'Nomenclature est un cadre
permettant do classer les faits sociaux dans l'ordre de la com-
plexité croissante.
J'ai donné dans le Bulletin^, une définition du fait social: c'est
1 . 27« livr., p. 97.
LES nERN'IERS TRAVAUX. 75
rélément simple qui entre dans la constitution des groupements
humains. Il joue le môme rôle que l'atome on chimie.
La Nomenclature est un instrument incomparable pour l'ana-
lyse d'une société humaine. Oserions-nous dire qu'il est parfait?
Henri de Tourville le jugeait lui-même insuffisant pour l'analyse
parfaite des faits concernant la vie publique. D'accord avec lui,
Robert Pinot avait essayé de préciser davantage les parties re-
latives à l'État et à la Cité.
Mais, si la Nomenclature est un outil d'analyse presque parfait,
elle ne résout pas, avec la môme précision, le problème de la
synthèse. Edmond Demolins, dont l'esprit fut toujours hanté par
le travail de synthèse, devait bientôjt s'en apercevoir. C'est ce
qui l'amena à faire progresser la méthode.
Demolins ne se servit guère de la Nomenclature pour analy-
ser sur place un type social quelconque. Il y a cependant quoique
part dans les greniers de la Guichardière, des notes qu'il arele-
vées par l'observation directe d'une famille ; elles contiennent les
éléments d'une monographie, mais il n'a jamais voulu les pu-
blier.
Son grand rôle a consisté en ceci : la concentration et la mise
en ordre des observations des divers enquêteurs sociaux. De là,
son souci constant de trouver des cadres pour le classement mé-
thodique des éléments sociaux.
Tout naturellement sa première pensée fut de ranger les faits
dans l'ordre de la Nomenclature.
Voici à quoi ce travail aboutit :
Un fait social relatif à un pays quelconque vient se placer à
côté des faits analogues relevés dans les autres pays. Ainsi se
dégage l'évolution de ce fait dans les diverses sociétés. C'est ainsi
que Demolins dégagea, en 1905, la façon dont évolue la littéra-
ture dans des milieux différents, et l'on peut appliquer la même
méthode aux autres phénomènes : religion, salaire, autorité pa-
ternelle, etc.
Toutefois, l'on voit de suite qu'un ternie manque pour arriver
à formuler la loi do l'évolution de ce phénomène, c'est la cause.
Sans doute, cette cause, c'est l'état social des milieux considérés.
76 EDMOND DEMOLINS.
Le changement dans l'état social est la cause; le chanio-ement de
la littérature (ou de la religion, etc.) est la conséquence. Il y a
un lien entre les deux, et ce lien n'apparaît pas toujours bien
clairement, parce que l'état social n'est pas un phénomène sim-
ple; c'est, au contraire, un agrégat d'éléments simples, dont
un seul est la cause des changements observés. Quand on a un
élément simple comme cause, et un élément simple comme con-
séquence, on a une répercussion K
La décomposition en répercussions simples est aussi indispen-
sable à la connaissance des réactions sociales complexes, que la
décomposition en laits sociaux simples Tétait, pour arriver à la
connaissance de la structure d'une société.
Le Répertoire. — Nous venons de définir la répercussion, l'ac-
tion d'un fait social sur un autre. C'est ce que l'on a appelé plus
ou moins vaguement une réaction sociale : mais ce terme, réac-
tion sociale n'était pas rigoureusement défini, et voulait souvent
dire une réaction complexe, plutôt qu'une répercussion véri-
table ou réaction simple; ce mot fut exactement défini, au cours
(le science sociale, à la Section spéciale de l'École des Roches, au
début de l'année 1906. Dès ce moment, Demolins avait déjà
conçu l'idée de faire un Répertoire des répercussions connues.
Depuis longtemps déjà, il était préoccupé de l'idée de ras-
sembler les éléments épars de la science sociale, et de les ran-
ger dans une espèce de classeur, où l'on pourrait aisément les
retrouver.
L'idée lui vint donc de classer les répercussions dans l'ordre
(le la Nomenclature. Telle est l'origine du îanieux Répertoire des
répercussio7is, commencé à cette époque, et qui ne doit jamais
être terminé, puisque les nouvelles répercussions viendront
constamment s'ajouter à celles déjà enregistrées. Actuellement,
il y a plusieurs milliers de répercussions enregistrées. Le noyau
du Répertoire existe donc, mais il n'est pas publié. Chaque ré-
percussion est formulée sur une fiche spéciale, et cette fiche est
1. 27' livr., p. 98.
LES DERNIERS TRAVAUX. 77
classée dans le compartiment delà Nomenclature qui lui eon-
vient.
Mais ici, une difficulté se présente. Toute répercussion com-
prend deux termes, la cause et l'effet. Faut-il ranger la réper-
cussion dans le compartiment de la cause, ou dans celui de la
conséquence? Si, par exemple, nous prenons la répercussion sui-
vante : En Mongolie^ l'art pastoral nomade produit la famille pa-
triarcale pure, on voit que la cause (art pastoral nomade) est un
phénomène de travail, tandis que la conséquence (famille pa-
triarcale pure) est un phénomène de famille. Cette répercussion
doit-elle être classée au travail ou à la famille? Edmond Demolins
n'a pas voulu résoudre cette question à priori. Son intention était
d'essayer ce que chacun de ces deux classements donnerait, de
ne conserver que celui des deux qui conduirait à un résultat
quelconque, de les conserver tous les deux s'ils aboutissaient
chacun à faire voir les choses sous un jour particulier et fé-
cond.
Chaque répercussion a donc deux fiches différentes et le
répertoire est double : le premier comprend le classement
des fiches d'après la cause ; le second, le classement d'après
l'effet.
Pour la rapidité du classement, on indique sur chaque fiche
le compartiment de la Nomenclature où elle doit trouver
place. Voici comme exemple les deux fiches de la répercussion
citée plus haut :
TRAVAIL SUR FAMILLE
Eu Jlougolie, l'art pastoral no-
made produit la famille patriar-
cale pure.
.S'c. soc, I, :îl.
FAMILLE SUR TRAVAIL
En IMongolie, l'art pastoral no-
made produit la famille patriar-
cale pure.
Fie. soc, 1, 31.
La fiche de gauche est classée dans le casier du travail, à la
division I (simple récolte) et à la subdivision 1 (pAturage). Elle
78 EDMOND DEMOLTNS.
se trouvera donc à côté des autres fiches relatives à l'art pastoral.
La fiche de droite, au contraire, se trouvera dans le casier
de la Famille, à la division l (Famille patriarcale). D'après la
Nomenclature, cette division c<miprend neuf subdivisions :
père, mère, enfants, etc. Comme on ne peut la ranger dans
aucune d'elles, on la placera dans une dixième case où se trou-
vera réuni tout ce qui a trait à la famille patriarcale d'une
façon générale.
En dessous du texte, se trouve la référence au volume d'où
la répercussion a été extraite : Se. soc, I, 31, veut dire que
la répercussion a été indiquée dans le tome I, page 31 de la pre-
mière série de cette Revue.
Ou comprend l'utilité du Répertoire. Grâce à lui, on arrive à
dégager mécaniquement la loi d'évolution de chaque phéno-
mène. Xous avons vu que le classement des phénomènes dans
l'ordre de la Nomenclature tendait au même résultat, mais
d'une façon moins mécanique, moins complète. En effet, il
manque alors l'un des termes, et il faut un effort d'esprit pour le
trouver, et cet effort aboutit le plus souvent à un résultat vague,
confus.
Le Répertoire dégage les lois des phénomènes d'une façon
mécanique. Automatiquement, le classement amène les mêmes
répercussions côte à côte, et, par la comparaison, elles se cor-
rigent et se précisent mutuellement. L'on peut alors formuler
la loi générale d'une façon précise.
En d'autres termes, une répercussion est l'ébauche d'une loi ;
la loi est une répercussion à la fois généralisée et précisée. Il y
a donc un troisième répertoire à faire, celui des lois, et c'est le
plus important, le seul peut-être qui doit être publié. Les ré-
pertoires des répercussions sont plutôt des éléments de travail,
d'étude ; ils sont cimstamment susceptibles d'être revisés et cor-
rigés. Le Répertoire des lois est en quelque sorte, le tableau des
résultats connus.
Demolins avait commencé dans le Bulletin^ la publication du
1. Livraisons 33. 3i, 35, 36, 37 et 38.
LES DERNIERS TRAVAUX. /î)
Répertoire des lois classées non pas d'aprôs la cause, mais
d'après la conséquence, parce que, par la pratique, ce point
de vue lui avait semblé être le plus fécond. La partie publiée
commence au Travail et finit au Patronage. Dans chaque com-
partiment, les lois ont un numéro d'ordre. La loi VI 5, par
exemple, veut dire la cinquième loi du sixième compartiment
(Patronage 1. La publication du Répertoire des lois devait se con-
tinuer dans le Bulletin. Heureusement, il est complètement ré-
digé de la main du Maître, et peut être publié.
La Classification sociale et les tableaux synoptiques. — Nous
venons de voir ce que donne le classement d'après la Nomen-
clature ; mais l'on peut envisager les choses d'un autre point de
vue, et classer les mêmes éléments (faits ou répercussions') dans
l'ordre géographique. Nous arriverons alors à dégager, non
plus les lois sociales, mais les types sociaux.
Dans son Hvre célèbre, Comment la route crée le type social.,
Demolins fit un premier essai de classification des sociétés hu-
maines. Cet ouvrage, très remarquable à tous les points de vue,
représente un effort considérable, mais la méthode de travail
employée par l'auteur n'apparaît pas clairement aux yeux du
lecteur. Il y avait là une lacune à combler pour tracer la voie
aux travailleurs futurs. C'est ce que Demolins fit peu à peu.
En janvier 1905, il publie La classification sociale ou chisse-
ment des faits sociaux dans l'ordre géographique. L'idée des ré-
percussions n'apparaît pas encore. Les efi'ets ne sont pas systé-
matiquement reliés aux causes. C'est pourquoi on ne voit pas
clairement la raison de l'ordre dans lequel les types sont rangés.
Il y avait une lacune à combler et, là encore, l'idée des
répercussions devait faire surmonter la difficulté.
En effet, grâce aux répercussions, on peut arriver à faire la
synthèse d'un type social. C'est ce que nous allons uiontrer.
En janvier 190V, Edmond Demolins essayait déjà de montrer
comment on peut faire la synthèse d'un type social ', mais mani-
1. .9c. 5or., 1'' série, V fasc, p- 69.
80 EDMOXD DEMOLINS.
festement, le procédé est incomplet; il manque de rigueur,
et il reste une place trop grande au tour de main, à l'intui-
tion.
Nous le répétons, ce n'est qu'en 1906, après que l'idée des
répercussions eut pris corps, que le procédé se précisa dans
l'esprit du 3Iaitre.
A cette époque, il m'avait chargé de relever les répercus-
sions des Ouvriers européens et des Ouvriers des Deux Mondes.
Lorsque j'eus réuni un certain nombre d'entre elles, il apparut
clairement, qu'un fait social qui, dans une répercussion don-
née, agit comme cause, devient une simple conséquence d'une
autre cause, dans une autre répercussion.
Ainsi, par exemple, dans la répercussion citée plus haut, l'art
pastoral nomade agit comme cause, parce que c'est lui qui
produit le groupement en familles patriarcales pures. Mais ce
même art pastoral n'est lui-même cju'une conséquence, dans la
répercussion suivante : En Mongolie, la steppe développe fart
pastoral nomade.
En d'autres termes, si Ton réunit toutes les répercussions re-
latives à la Mongolie, on voit qu'elles s'enchaînent mutuelle-
ment. De proche en proche, on remonte de la Famille au Tra-
vail et du Travail au Lieu. Là, dans le Lieu, l'on est en
présence de causes absolues, au moins pour la science sociale.
Là, son domaine s'arrête pour céder la place à la géologie, à la
climatologie, etc.
Ainsi se trouve réalisée la synthèse du type mongol. Si l'on
range les répercussions relatives à un même type social, dans
l'ordre où elles s'engendrent les unes des autres, on forme un
tableau synoptique, qui donne, en un seul coup d'œil, le résumé
de ce type.
La première application de ce procédé a été faite par
M. Paul Roux, pour le type du Bauer du Lunebourg'.
La pratique montra qu'il y avait lieu, pour ce type, de faire deux
tableaux synoptiques, montrant l'état social avant et après le
1. .Se. soc, T pér., 23' fasc.
LES DERNIERS TRAVAUX. 81
développement des transports. Les études qui suivirent impo-
sèrent la même nécessité, et ainsi l'ut démontré, d'une façon
péremptoire, le bouleversement profond causé partout par la
transformation des moyens de transports réalisée depuis un
siècle.
Dans cette voie, c'est ici que l'œuvre du Maître s'est arrêtée,
mais il comptait la reprendre incessamment, après avoir fini
le Répertoire des lois sociales.
Momentanément absorbé par ce dernier travail, mais ne
voulant pas que la science s'arrôtAt dans aucune direction, il
chargea les élèves de la Section spéciale de dresser les tableaux-
synoptiques, et c'est avec orgueil qu'il aimait à citer les nom-
breux tableaux de la Grèce ancienne, dressés par G. Ferrand,
d'après l'étude de G. d'Azambuja. J'ai moi-même appliqué ce
procédé aux travaux relatifs à l'Enquête sociale sur le Pays
dont il m'avait spécialement chargé. Je dois dire qu'il mettait
toujours la dernière main à ces tableaux.
Également pour les mêmes raisons, il me chargea, entre
temps, de creuser plus profondément le procédé de synthèse,
et c'est ainsi que je suis arrivé à préciser certains points qui ont
été exposés dans le Bulle lin.
Le râle de l'hypothèse. — L'on voit, par ce qui précède, que
les progrès de la méthode ont pour résultat de rendre les
procédés plus mécaniques, plus automatiques. Il y a de moins
en moins nécessité d'avoir recours à des elforts d'imagination.
Est-ce il dire que ces derniers sont appelés à disparaître totale-
ment.' Nous ne le croyons pas ; il n'en est ainsi dans aucune
science. Il reste toujours un coin où l'hypothèse garde son rôle.
G'est pour([uoi Demolins qui, nous l'avons vu, fit tous ses
efforts pour augmenter la part de ce que l'on pourrait a{)peler
l'automatisme dans la méthode, était en même temps le grand
avocat de l'hypothèse.
Une l'on relise les lignes qu'il écrivait k ce sujet en jan-
vier 19()V', l'on verra le rôle que l'hypothèse doit jouer dans
1. .ST. .soc. '1' sér., 1" fasc, |). 74.
82 . EDMOND DEMOLINS.
l'observation. En effet, d'après la méthode monographique de
Le Play, c'est la famille qu'il faut étudier. Or, il est évident
que la connaissance de telle ou telle autre famille en particu-
lier est de peu d'intérêt pour la science. Ce qui est intéressant,
c'est de connaître un type social. Il faut donc trouver une fa-
mille représentative du milieu social que l'on veut étudier.
Cela est facile pour les populations simples, parce que là toutes
les familles se ressemblent. Il n'en est plus de même pour
les populations compliquées; si l'on prend une famille au ha-
sard, il y a bien des chances pour qu'elle ne représente pas
l'état social du pays, ou pour qu'elle ne le représente que
très imparfaitement.
Il faut donc un fil conducteur préalable. Ce fd conducteur
peut être donné par l'hypothèse. Avant de partir, l'observateur
recueillera donc toutes les données qu'il pourra se procurer
sur le pays qu'il se propose d'étudier. A l'aide de ces données,
il fera une hypothèse plausible sur la constitution sociale
de ce pays. Arrivé sur place , il cherchera une famille-type
selon son hypothèse et il verra si cette dernière résiste aux
faits. En appliquant ce procédé, Demolins a montré que, pour
étudier le type normand, il faudrait ch.oisir une famille de
paysans herbagers dont un des membres au moins se livrerait
à la fabrication à domicile et, de préférence, à la fabrica-
tion d'objets en fer, sous le régime de la fabrication collec-
tive ' .
Poussant les choses plus loin, il a divisé la Normandie en plu-
sieurs pays, et, pour chacun d'eux, a émis une hypothèse sur sa
constitution sociale. Ainsi, pour le pays d'Auge, par exemple, il
faudrait prendre une famille s'adonnant à l'engraissement du
bétail-.
Edmond Demolins a consacré une grande partie de son cours
de science sociale à la Section spéciale de l'École des Roches, en
1906, à l'étude générale du type normand et de ses variétés.
Il y a là des documents précieux pour ceux qui voudraient s'a-
1. Se. soc, 1- sér., \^' fasc, p. 79.
2. Ibid., p. 34.
LES DERNIERS TRAVAUX. 83
donner à des études monographiques de familles sur cette
région.
Sans doute, des études monographiques arriveront à redresser
certaines de ces hypothèses, mais celles-ci n'en n'auront pas
moins rendu un service précieux à l'observateur. Voici du reste
ce qu'écrivait Demolins à ce sujet ^ :
« Il est préférable évidemment de tomljer du premier coup
sur l'hypothèse exacte; mais cela n'est pas nécessaire, et c'est
le plus souvent impossible, au moins en ce qui concerne les
détails. En effet, le but de l'hypothèse n'est pas de donner
une solution, mais d'aider à la découvrir, ce qui est bien diffé-
rent. Si elle se trouve fausse, elle se rectifie par l'observa-
tion même. Elle porte ainsi en elle son contrôle et son cor-
rectif. »
Voilà un premier rôle de l'hypothèse; mais il en est un se-
cond que Demolins a énormément développé, quoiqu'il n'en
parle pas dans son article sur la Méthode. Le premier pour-
rait s'appeler l'hypothèse dans l'observation ; le second pourrait
être appelé l'hypothèse dans les conclusions, ou plutôt dans la
description du type.
Expliquons-nous.
Quand, par l'observation monographique, on est parvenu à
corriger tant bien que mal l'hypothèse émise préalablement, il
faut conclure, et c'est autour de cette conclusion, prise comme
phare directeur, que l'auteur doit exposer son sujet. Sans
doute, on se trouve sur un terrain ferme quand on peut expli-
quer entièrement un type d'après le Lieu actuel. Mais, en fait, il
est rare qu'un état social quelconque dérive uniquement du Lieu
actuel. Presque toujours, le Lieu antérieur, — la Route suivie à
l'origine, — joue un rôle important. En d'autres termes, c'est
la question des origines qui se pose.
Nous avons dit plus haut que, lorsqu'on range les répercus-
sions dans l'ordre où elles s'engendrent, on remonte de pro-
che en proche jusqu'aux causes constitutives du type. Nous
1. Se. soc, p. 76 et 77.
84 EDMOND DEMOLINS.
les avons appelés causes génériques. Or, la pratique montre
que les causes génériques d'un type sont de deux genres' :
l** Celles qui dérivent du Lieu : sol, sous-sol, etc. ;
2° Celles qui dérivent des origines de la race.
Il est évident que les répercussions ayant donné naissance à
un type, ne peuvent plus tomber sous l'observation actuelle.
On ne remonte pas jusqu'au bout de la chaîne, et il y a lieu
de faire une hypothèse plausible d'où puisse partir la série des
répercussions connues.
Cette hypothèse subsistera tant que des faits nouveaux ne
viendront pas la renverser. Toutes les sciences procèdent ainsi,
et la science sociale ne peut opérer autrement.
L'une des plus belles applications de ce genre d'hypothèse,
faite par Edmond Demolins, a été l'explication du t^•pe franco-
nien par la civilisation de l'étain. Nous renvoyons à ce sujet à
l'étude de M. Arqué 2, publiée en mai 1906. Rappelons aussi les
nombreuses hypothèses dont fourmillent Les Français d'aujour-
d'hui et Cof?î?nent la route crée le type social.
Sans doute, ce n'est pas lui qui a inventé le rôle de Fhypo-
thèse, mais il y a eu souvent recours, et c'est sous son impidsion
que beaucoup d'entre nous l'ont employée.
Toutefois il convient de ne jamais oublier qu'une hypothèse
est une hypothèse, et il faut toujours soigneusement distinguer
entre l'hypothèse et le fait prouvé.
II. — LE MANUEL DE SCIENCE SOCIALE.
Nous avons dit que, depuis un an environ, Edmond Demo-
lins avait abandonné le travail de perfectionnement de la Mé-
thode, pour se consacrer à la rédaction du Manuel, devenue
possible, grâce aux derniers progrès accomplis. Par suite
de sa vie retirée à la campagne, les derniers progrès réa-
lisés n'avaient atteint que très imparfaitement le gros public;
1. -îT liv., p. yy.
2. Se. soc, 2" sér., 25^ fasc.
LES nERNTERS TRAVAUX. 85
et ces progrès avaient été trop considérables pour pouvoir
être expliqués dans un exposé succinct. De là, la nécessité du
Manuel.
La mort est venue le surprendre au milieu de ce travail dont
il avait, depuis longtemps, conçu l'exécution.
On sait qu'il considérait son livre Comjnent la Boute crée le
type social, comme un premier essai de Manuel; mais il est bien
incomplet, si on le compare à l'œuvre qu'il venait d'entre-
prendre.
En janvier 1905, il publie le fascicule sur la Classification,
résumant dans l'ordre géographique tous les faits cités dans la
première période de la Revue.
En même temps, il réunissait, dans un autre travail non pu-
blié, les mêmes faits classés dans l'ordre de la Nomenclature.
Enfin, nous avons vu, par la petite étude sur l'Évolution de la
littérature, qu'il cherchait également, dès cette époque, à se
rendre compte des lois de l'évolution. Ces trois points de vue,
nous les retrouverons dans le Manuel. Mais, dans ce dernier, il y
a en plus l'idée des répercussions.
En février 1906, il publie sa brochure sur VÉtat actuel de la
science sociale, qui n'est qu'un essai de plan de Manuel, tel
qu'il le concevait alors dans son esprit. L'idée des répercussions
commence à s'y montrer.
Quelques mois plus tard, il arrivait enfin au plan définitif du
Manuel.
Il devait être précédé d'une introduction sur les origines de
la science sociale, et devait comprendre les quatre parties sui-
vantes :
I. La Méthode sociale ;
II. L'Évolution des phénomènes sociaux;
III. L'Évolution des sociétés humaines;
IV. Les applications aux problèmes sociaux.
Examinons chacune de ces subdivisions.
Tout d'abord l'Introduction, intitulée Les Origines delascience
sociale, devait rappeler brièvement l'œuvre de Le Play et celle
d'Henri de Tourville. 11 avait rédigé quelques pages à ce sujet
86 EDMOND DEMOLIN?.
et une partie de sa brochure sur l'état actuel de la science so-
ciale devait venir s'y intercaler.
La première partie du Manuel devait être intitulée : La Méthode
sociale, et comprendre les trois chapitres suivants :
1" La Nomenclature (Explication de l'ordre et du sens des divi-
sions de la Nomenclature).
2" Les Répercussions sociaies.
S" Comment on s'élève de la monographie de famille à la mo-
nographie des sociétés. Il se proposait de prendre comme exemple
la famille grecque de Makri.
Dans cette première partie, il devait résumer les articles de
M. Robert Pinot sur la Nomenclature, et développer celui que
j'ai moi-même publié dans le Bulletin sur les répercussions et
les lois sociales. Il n'en avait pas encore commencé la rédac-
tion.
La deuxième partie, l'Évolution des phénomènes sociaux, est,
au contraire, entièrement rédigée, et a été publiée en partie dans
le Bulletin. Cette partie constitue ce que nous avons appelé plus
haut le Répertoire des lois sociales', et comprend la classitica-
tion des lois d'après leurs conséquences rangées dans l'ordre de
la Nomenclature. Nous avons parlé plus haut de ce travail ; nous
n'y reviendrons pas.
La troisième partie, l'Evolution des sociétés humaines, devait
comprendre la classification des types sociaux. Il faut le com-
prendre comme un résumé de la Route, mis au point. Cette par-
tie n'est pas rédigée. Il devait en commencer la rédaction après
les vacances. Dans ce but, dans son cours de science sociale à la
Section spéciale de cette année même, il avait fait préparer par
ses élèves toute une série de tableaux synoptiques d'après les
études publiées dans la Science sociale. C'est ainsi qu'il avait
rassemblé dans son dossier les tableaux synoptiques des types
suivants : Nègre, Peau-Rouge, Arabe, Chinois, Mongol, Pyrénées,
Gévaudan et Rouergue, Auvergnat, Tourangeau, Provençal,
Corse, Breton, Lunebourg, Thuringe. Franconie.
1. Voir supra, p. 78.
LES DERNIERS THAVAIX. 87
Si cette partie n'est pus rédiiiée, Demolins en avait lait le som-
maire. Il comptait reproduire, en le développant, le texte du fas-
cicule sur la Classification sociale, sans les notes imprimées en
petits caractères; mais il avait intercalé, entre chaque type, les
tableaux synoptiques ; ces tableaux synoptiques n'auraient pas
été tous publiés in extenso, mais simplement en abrégé, par
comparaison avec les types précédents.
Ensuite, comme exemple, il voulait décrire la France, en pre-
nant comme modèle le fascicule de la classification. Il y aurait
eu un texte expliquant le classement des régions, et des notes
comprenant le résumé des articles publiés dans la Science sociale
sur la France. L'exposé de la France serait donc venu après l'ex-
posé général résumé de la classification.
Enfin, vient la quatrième et dernière partie ; elle comprend
les applications aux problèmes sociaux.
On voit, par ce titre, qu'Edmond Demolins n'était nullement
disposé à s'en tenir à la science pure, et qu'il pensait aborder le
chapitre des applications. Ainsi, il y a la physique pure et la phy-
sique appliquée. 11 faut toutefois se rendre conqDte de ce c[u"il enten-
dait par application, et comment il voulait traiter cette question.
On sait qu'il n'envisageait jamais les problèmes dans leur abstrac-
tion et leur généralité, mais qu'il déterminait d'abord des espèces
d'après le lieu et le temps considéré. On peut alors ranger les
espèces dans un ordre méthodique, et voir dans quelsens agissent
les forces sociales ; nous ne disons pas les forces conscientes seu-
lement, mais les forces inéluctables, qui, très souvent, viennent
déjouer les prévisions humaines.
11 comptait, comme exemple, étudier quelques problèmes, tels
que celui de l'assistance des pauvres, celui du déterminisme et
du libre arbitre, celui do la morale, celui du socialisme, du
féminisme, etc.
Le question de la morale est rédigée en partie seulement. Il
avait réuni toutes les répercussions connues relatives à la mo-
rale, en les rangeant par pays, et dans l'ordre de la Nomencla-
ture. Bien entendu, il n'envisageait pas la morale, mais toute
une série de phénomènes moraux, tels que. l'autorité pater-
88 EDMOND DEMOLINS.
nelle, le respect de la femme, le respect de la propriété, etc.
Pour le déterminisme et le libre arbitre, il avait tracé seule-
ment les divisions du sujet. D'abord, il se proposait de montrer
comment les phénomènes sont déterminés; et ensuite, comment
la liberté humaine est augmentée par la connaissance scienti-
fique des lois sociales. La démonstration devait être appuyée par
des exemples.
Pour le socialisme, il comptait résumer le travail que j'ai t'ait
à ce sujet. Nous n'y reviendrons donc pas.
Ce qui précède montre ce que devait être le Manuel , ce qui
est rédigé, ce qui est esquissé et ce qui reste à faire. Sous une
rforme condensée, il devait résumer toute la science sociale :
c< Il y a des moments dans les sciences, disait-il, où l'on éprouve
le besoin de mettre en ordre tout ce qui est connu; nous som-
mes à l'une de ces époques. » Le véritable but du Manuel était
de donner au grand public le moyen de se mettre rapidemmit
au courant de la science sociale. A ce titre, il répondait à un
vœu maintes fois exprimé. Le Manuel ne pouvait pas être fait
plus tôt, quand la science était encore imparfaitement constituée.
Pour Edmond Dcmolins, après les derniers progrès accomplis,
l'heure avait sonné de rassembler les matériaux épars, de
les cimenter, et de présenter enfin au public l'édifice com-
plet de la science sociale si laborieusement construit par ses
adeptes.
Dieu a l'appelé à lui l'architecte au milieu de son travail,
mais il lui a laissé le temps de dresser le plan complet, afin de
permettre aux élèves d'accomplir le rêve du xMaître.
Nous donnons ici le plan du Manuel :
Introduction. — Les origines de la science sociale.
I. La Méthode sociale.
1. La Nomenclature.
2. Les répercussions sociales.
3. Comment on s'élève de la monographie de famille à la monographie
des sociétés. Exemple : la famille grecque de Makri.
II. L'évolution des phénomènes Sdciaux.
Lois du travail, de la propriété, des hiens mobiliers, du salaire, de la
lauiille, etc.
LES DERNIERS TRAVAUX. 80
III. L'évolution des sociétés humaines.
1. La classification sociale (avec tableaux synoptiques).
2. La France et ses subdivisions sociales.
IV. Applications aux problèmes sociaux.
1. Comment on peut résoudre les problèmes sociaux.
2. Exemples de questions résolues par la science sociale : la morale,
le déterminisme et le libre arbitre, le socialisme, etc.
m. — LES DERNIERS PROJETS.
Après avoir montré les progrès qu'Edmond Demolins a fait
accomplir à la méthode, et comment il comptait les exposer
dans le Manuel, il nous reste à parler des autres projets qui ont
pu germer dans sa tète, mais qui ne sont qitébauchés, ou
même qui n'ont reçu aucun commencement d'exécution,
^n projet déjà ancien et qui lui tenait Ijeaucoup à cœur,
était celui de Y Évolution de la musique. Il y a quelques années,
il avait eu une entrevue avec iM. Vincent d Indy, et de cette con-
versation, une première étude du sujet en était sortie. L'un
apportait la connaissance parfaite des faits musicaux et de leur
évolution; l'autre, celle des milieux sociaux qui doivent en
donner l'explication. D'autres entrevues devaient permettre de
changer l'ébauche en un travail achevé...
Sous son impulsion, j'ai publié dans le Bulletin quelques
notes, afin de fixer les étapes de l'évolution de la musique
et de susciter des études de détail plus parfaites. Une fois de
plus, nous appelons 1 attention des spécialistes sur ce sujet.
L idée de VEnquèle sociale sur le pays est assez ancienne,
mais il en avait renouvelé l'exécution grâce à son. questionnaire.
Ce questionnaire a été répandu à profusion dans toute la France,
et a suscité un certain nombre d'études. Absorbé par le labeur
dont nous avons parlé, il avait bien voulu me laisser l'honneur
de mener cette Enquête à bonne lin, après l'avoir lancée dans
la bonne direction. Les résultats acquis jusqu'à ce jour permet-
tent de croire que cette œuvre sera accomplie.
Le but de l'Enquête, était non seulement d'arriver à la con-
7
90 EDMOND DEMOLIXS.
naissance des différents pays qui constituent la France, mais
aussi de faire naître des groupes régionaux d'étude parmi les
adeptes de notre science. C'est avec enthousiasme qu'il parlait*
du groupe fondé par son ami Gérin, au Canada, et il gémissait
sur l'inertie des membres français placés cependant dans des
conditions beaucoup plus favorables.
Je dois à la vérité de dire que cela lui tenait beaucoup à
cœur, et il avait imaginé un nouveau questionnaire plus précis
et grâce auquel il comptait arriver à un résultat plus efficace
à ce sujet.
Ce questionnaire devait demander d'une façon précise aux
membres de la science sociale habitant la même région, dé
se réunir périodiquement afin de discuter ensemble des ques-
tions de science sociale. Pour débuter, ces groupes régionaux
auraient pu mettre à l'ordre du jour les demandes posées dans
le questionnaire, à savoir : V Pouvez-voiis évaluer la grandeur
de V immigration étrangère qui se fait dans votre pays, soit à
titre définitif, soit à titre temporaire? — 2" Quels sont les
principaux métiers exercés par les immigrants étrangers, soit
comme patrons, soit comme ouvriers?
En d'aulres termes, il s'agissait de faire le bilan de l'expan-
sion étrangère en France.
Cette question, qui a fait déjà couler tant dencre, est de plus
en plus à l'ordre du jour, et Demolins la croyait de nature à
susciter partout le désir des réunions régionales. Il se proposait
de faire lui-même, de temps en temps, son tour de France, de
façon à réveiller les ardeurs engourdies, par sa parole et par
sa présence. Une fois l'habitude prise de se réunir à jour fixe,
ces petits cercles se seraient maintenus, et, avec le temps, au-
raient acquis une vitalité de plus en plus grande. A chaque
séance, on aurait pu rédiger un court résumé des débats pour
être publié dans le Bulletin. Il y aurait ainsi, dans notre société,
une vie plus grande qui ne pouvait être que favorable à la pro-
pagation de la science. Sans doute, il n'est pas possible de
réaliser partout cette idée ; mais, nous sommes convaincus que
ce qui est possible au Canada Test dans beaucoup de nos villes
LES DERNIERS TRAVAUX. " ••!
françaises. Au surplus, nous savons qu'à Paris, cette idée a déjà
reçu un commencement de réalisation, et nous connaissons
quelques dévoués qui se réunissent toutes les semaines pour
causer do science sociale.
Accessoirement à l'Enquête, il avait imag-iné de réunir une
collection de cartes postales illusti'ées typiques au point d«' vue
social, et de les classer par pays. Cette idée avait reçu un com-
mencement d'exécution, mais bien faible encore. Une collection
de ce genre ne se forme qu'à force de temps et de patience, et
ne devient intéressante qu'à partir du jour où elle est à demi-
constituée. Il est hors de doute cependant qu'un tel album ren-
drait les études sociales plus intéressantes et, si l'on peut dire,
plus vivantes.
On voit comment l'esprit d'Edmond Demolins était toujours en
éveil, à l'affût d'idées nouvelles susceptibles de faire progresser
la science sociale sous n'importe quelle forme.
Dans ces derniers temps surtout, l'avenir de la science sociale
était le sujet constant de ses préoccupations, mais je dois à la
vérité de dire qu'il était, à cet égard, devenu entièrement opti-
miste. Il avait la sensation très nette que la période un peu
incohérente du début était surmontée, que la science, définiti-
vement constituée, était devenue impérissable, et que, désor-
mais, rien ne pouvait plus arrêter sa marche ascendante. Sorti
du chaos, il voyait l'horizon s'éclaiicir peu à peu, et la sérénité
entrer dans son cœur. Autour de lui, des recrues jeunes et
enthousiastes se levaient, montrant que la semence avait germé,
et que l'œuvre ne pouvait mourir.
Quant à nous, ses élèves, nous n'avons qu'une façon d'honorer
le Maître que nous pleurons : continuer dans le même esprit
les études qui lui étaient si chères. Dans le même esprit! c'est-
à-dire avec le même respect des faits observés, le même dédain
des idées a priori, si bonnes qu'elles nous paraissent. Tou-
jours, il faut être prêt à rejeter les conclusions prématu-
rées de la veille, pour s'incliner devant les preuves nouvelles.
C'est avec cette largeur d'esprit que la science sociale a été
constituée, et ce n'e§t qu'en conservant le même souci de la
92 • EDMOND DEMOLINS.
loyauté scientifique, qu'elle pourra continuer à progresser.
Edmond Demolins tenait plus à la perpétuité du bon fonc-
tionnement de la méthode d'observation qu'à celle de ses hypo-
thèses et de ses conclusions. Entre les deux, nous ne devrons
jamais hésiter. Tel est son dernier vœu.
Paul Descamps.
L Administrateur-Gérant : Léon Gangloff.
Typographie Firmin-Bidot et C'^. — Paris.
OCTOBRE 1907
40 LIVRAISON
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
$l»OMlI4IRE : Nouveaux iiiembros. — Errata. — L'Enquête sur le Pays, par M. Pall Des-
CAMi's. — L'Évolution de la musique, par M. Paul Descamps. — L'Église et l'État. — Boërs
et Anglais. — Appréciations de la Presse. — Bulletin Iiibliograpliique.
Introduction à la Science sociale : Les origines, la méthode et la classification, par
E. BoLCHiÉ DE Belle, Ed. Demolins, K. Pinot et P. de Rolsieks. 1 vol. grand in-S". 6 fr.
franco. Ce volume comprend les fascicules 3G. 1. 10 et 11.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE {Prix : 2 fr. franco
N*^ 1. — La Méthode sociale, ses
procédés et ses applications, par E. De.mo-
i.iNS, Robert Pinot et Paul de Rousiers.
N^ 2. — Le Conflit des races en
Macédoine, d'après une observation
monograpliique, par G. d'Azamrija.
N'^ 3. — Le Japon et son évolution
sociale, par A. de Préville.
X"^ 4. — L'Organisation du travail.
Réglementation ou Liberté, d'après
l'enseignement des faits, par Edmond
Demolins.
N" 5. — La Révolution agricole.
Nécessité de transformer les procédés de
culture, par .Albert Daui'i; at.
N" G. — Journal de l'École des Ro-
ches (année P.»0:M904i.
N" 7. — La Russie; le peuple et
le gouvernement, par LÉON Poinsard.
\" 8. — Pour développer notre
commerce ; Groupes d'expansion com-
merciale, par Edmond Demolins.
N'^ 9. — L'ouverture du Thibet. Le
Bouddhisme et le Lamaïsme, par A.
DE Préville.
N ^ 10 et 11. — La Science sociale
depuis F. Le Play. — Classification
sociale résultant des observations faites
d'après la méthode de la Science sociale,
par Edmond Demolins. (Fasc. double.)
N*^ 12. — La France au Maroc, par
LÉON Poinsard.
N*^ 13. — Le commerce franco-belge
et sa signification sociale, par Ph.
Robert.
N" 14. — Un type d'ouvrier anar-
chiste. Monographie d'une famille
d'ouvriers parisiens, parle D'' J. Bail-
hache.
N° 15. — Une expérience agricole
de propriétaire résidant, par Albert
Dauprat.
N " 16. — Journal de l'École des Ro-
ches (année 1904-1905;.
N° 17. — Un nouveat tvpe particllv-
RISTE ÉBAUCHÉ : Le Paysan basque du
Labourd à travers les âges, par M. G.
Olphe-Galliard.
N" 18. — La crise coloniale en
Nouvelle-Calédonie, par MaR( Li: Goi
l'iLs, ancien Président du Cons(>il général
de la Nouvelle-Calédonie.
N"* 19, 50 et „'l. — Le paysan des
Fjords de Norvège, par Pvn. I'ireau.
(Trois Fasc.)
N° 22. — Les trois formes essen-
tielles de l'Éducation : leur évolution
comparée, par Paul Descamps.
N" 23. — L'KVOLUTION AdRlCDl.E EN
Allemac.ne. Le « Bauer » de la lande
du Lunebourg. par Paul Roux.
La suite au verso.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE [suite].
N° 24. — Les problèmes sociaux
de l'industrie minière. Comment les
résoudre, par Edmond Demolins.
N'^ 25. — La civilisation de rétain.
— Les industries de l'étain en Fran-
conie, par Louis ARguÉ.
N'^ 26. — Les récents troubles
agraires et la crise agricole, par
Henri Brun.
No 27. — Journal de l'École des
Roches (année 1905-190G).
N" 28 et 29. — L'Histoire expliquée
par la Science sociale : La Grèce an-
cienne, par G. d"Azambuja.
N" 30. — L'humanité évolue-t-elle
vers le socialisme? par Paul Desca.mps.
N" 31. — L'École moderne, par G.
Clerc, M""' Hugh Bell et A. Pernotte.
N" 32. — Comment se prépare lx'mté
sociale du monde. Le Droit interna-
tional au XX<^ siècle, par Léon Poin-
SARD. ,
N» 33. — Les exportations alle-
mandes, par Paul de Rousiers.
N° 34. — Le type savoyard, par C.
BORLET, J. PONCIER et P. DeSCAMPS.
N" 35. — Le littoral de la plaine
saxonne; le type des Marschen, par
Paul Roux.
N" 36. — Les origines de la science
sociale. Frédéric Le Play; sa mé-
thode et sa doctrine, par E. Bouchié
HE Belle.
N" 37. — Les populations viticoles,
par Paul Descamps.
N" 38. — Journal de l'École des
Roches (années 1906-1907).
N° 39. — Edmond Demolins, par P.
DE Rousiers. G. Bertier et P. Descamps.
ORGANISATION DE LA SOCIETE
But de la Société. — La Société a pour
but de favoriser les travaux de Science
sociale, par des bourses de voyage ou
d'études, par des subventions à des pu-
blications ou à des cours, par des enquêtes
locales en vue d'établir la carte sociale
des divers pays. Elle crée des comités
locaux pour l'étude des questions sociales.
11 entre dans son programme de tenir des
Congrès sur tous les points de la France,
ou de l'étranger, les plus favorables pour
faire des observations sociales, ou pour
propager la méthode et les conclusions de
la science. Elle s'intéresse au mouvement
de réforme scolaire qui est sorti de la
Science sociale et dont VÉcoJe des Roches
a été l'application directe.
Appel au public. — Notre Société et
notre Revue s'adressent à tous les hommes
d'étude, particulièrement à ceux qui for-
ment le personnel des Sociétés historiques,
littéraires, archéologiques, géographiques,
économiques, scientifiques de province.
Ils s'intéressent à leur région; ils dépen-
sent, pour l'étudier, beaucoup de temps,
sans que leurs travaux soient coordonnés
par une méthode commune et éprouvés
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou-
tissent à formuler des idées générales,
à rattacher les causes aux conséquences.
à dégager la loi des phénomènes. Leurs
travaux, trop souvent, ne dépassent pas
l'étroit horizon de leur localité; ils com-
pilent simplement des faits et travail-
lent, pour ainsi dire, au fond d'un puits.
La Science sociale, au point où elle est
maintenant arrivée, leur fournit le moyen
de sortir de ce puits et de s'associer à un
travail d'ensemble pour une œuvre nou-
velle, qui doit livrer la connaissance déplus
en plus claire et complète de l'homme,
de la Société. Ils ont intérêt à venir à elle.
Publications de la Société.— Tous les
membres reçoivent la Revue la Science
sociale et le Bullelin de la Société.
Enseignement. — L'enseignement de
la Science sociale comprend actuellement
trois cours : le cours de M. Paul Bureau,
au siège de la Société de géographie, à
Paris; le cours de M. Edmond Demolins,
à l'Ecole des Roches, et le cours de M. G.
Melin, à la Faculté de droit de Nancy. Le
cours d'histoire, fait par notre collabora-
teur le V*e Ch. de Calan, à la Faculté de
Rennes, s'inspire directement des méthodes
et des conclusions de la Science sociale.
Bibliothèque de la Science sociale.
— Elle comprend aujourd'hui une tren-
taine de volumes qui s'inspirent de la
même méthode. On en trouvera la liste
sur la couverture de la Revue.
Conditions d'admission. — La Société
comprend trois catégories de membres,
dont la cotisation annuelle est fixée ainsi :
1" Pour les membres titulaires : 20 fr.
(25 fr. pour l'étranger) ;
2° Pour les membres donateurs : 100 fr. ;
3" Pour les membres fondateurs : 300 à
500 fr.
I
OCTOBRE 1907
40 LIVRAISON
BULLETIN
NOUVEAUX MEMBRES
Alexandre Zweguintzoff, Voronèje
(Russie), présenté par M. P. de Rousiers.
Carlos M. Biedma, calle Bolivar. 535, Bue-
nos-Ayres, présenté par M. P. de Rou-
siers.
ERRATA
Dans la 57'' livraison du Bulletin, il s'e.^t
glissé une erreur que nous prions le lec-
teur de corriger.
Au cours de la communication de M. Bu-
reau, il faut lire : « Une première théorie
« voudrait que les prix ne dépendissent
« que de la loi de l'offre et de la demande.
« mais bien que cette loi joue incontesta-
« blement un rôle — par exemple pour la
« dentelle de St-Pierre-les-Calais qu'une
« mode passagère a portée en .\mérique à
ï des prix hors de toute proportion avec
tt le coût de production — cependant cette
« loi ne fonctionne pas dans tous les cas :
« ainsi dans un magasin nous voj'ons que
« le prix de vente n'est plus fixé par la
« loi de l'offre et de la demande. Il y a
« donc lieu de laisser de coté cette con-
« ception. — Une autre théorie voudrait...,
« etc. »...
Dans la Grèce ancienne de G. d'Azam-
buja (28" et 29*^ fasc), il s'est- glissé éga-
lement quelques erreurs :
Page 133, ligne 17 et 23, lisez Mimnerme^
au lieu de Mimnerve :
Page 187, ligne 19, lisez Xerxès, au lieu
de Darius ;
Page 188, ligne 8, lisez Ch/temneslre, au
lieu de Agamemnon:
Page 118, ligne 17, lisez occidentale, au
lieu de orientale ;
Page 119, ligne 12. lisez occidentale, au
lieu de orientale.
Dans le 3^ fascicule, page 77, il y a
deux modèles de fiches du Répertoire des
répercussions. Dans celle de droite, il faut
lire : Famille de Travail (et non Famille
sur Travail).
L'ENQUETE SUR LE PAYS
La Thiéraciie. — M. Eugène Creveaux
nous a fait parvenir une partie de son
étude sur la Thiérache, pays qui s'étend
autour de la petite ville de ^'ervins, dans
l'Aisne. Anciennement, elle formait une
subdivision de la Picardie. Dans la Thié-
rache, l'humidité et la nature du sol :
argile (loess) reposant sur une couche
imperméable de marne argileuse — fait
prédominer la culture herbagère sur celle
des céréales. Toutefois, dans le sud-ouest
du pays, où le sous-sol e.st calcaire et per-
méable, la culture des céréales est associée
à la culture lierbagère. De plus, la présence
de nombreuses chutes d'eau, ont développé
l'industrie.
On voit combien ce type se rapproche
du Normand, à la fois herbager et petit
fabricant.
M. Creveaux distingue le type de l'é-
leveur de celui de l'engraisseur. Le pre-
mier est, le plus souvent, un petit fermier,
qui s'adonne à l'élevage des bovidés, et
qui, avec le surplus de lait, fabrique du
beurre ou du fromage de Maroilles. Le se-
cond est un propriétaire qui achète des
bêtes maigres au précédent, pour les re-
vendre grasses à un marchand de bestiaux.
L'absence de grands patrons, a développé
les laiteries coopératives, comme en Dane-
mark. M. Creveaux a observé les effets
814
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
de l'oisiveté cliez les herbagers. et la pré-
dominance de la femme dans le ménage,
par suite du grand rôle qu'elle joue à la
ferme.
Comme on le voit, M. Creveaux a pu
dégager un certain nombre de répercus-
sions. Nous l'engageons donc fortement à
continuer son étude dans ce sens.
Le LITTORAL DE l'Asie Mineure. — M. Fer-
dinand Péré nous a fait parvenir l'esquisse
d'une étude du littoral de l'Asie Mineure,
dans lequel il distingue trois subdivisions :
l'^ Le littoral nord (mer Noire), où la
culture des céréales est associée à la
pêche ;
2" Le littoral sud (Méditerranée), où elle
est associée à celle du coton et à l'exploita-
tion des forêts ;
3'^ Le littoral occidental CArchipel), où
elle est associée à la cueillette (figues,
olives, vignes, etc.).
Ces trois régions sont rangées dans
Tordre de la commercialisation croissante.
C'est dans cet ordre également que se fait
sentir la prédominance du type grec sur
le type ottoman.
En Asie, il paraît que le Turc n'est pas
« campé » ; il est cultivateur et tient for-
tement au sol. Comme on le pense, c'est
dans l'intérieur du pays, qu'on le trouve à
l'état pur. M. Péré ne connaît et ne nous
décrira que le Turc de la côte, plus ou
moins commercialisé et en partie grécisé.
Le développement pris par le port de
Smyrne montre que c'est bien sur la côte
occidentale que le commerce est le plus
intense. Cela s'explique par le voisinage
de l'Europe, et par la facilité d'installer
des ports à l'embouchure des fleuves
grâce à la protection des îles cotières.
M. Ferdinand Péré doit retourner sous
peu en Asie Mineure, où habite .sa famille,
et là, grâce à ses nombreuses relations, il
lui sera facile de compléter les renseigne-
ments qu'il a bien voulu nous donner.
Gascogne. — M. J. Garas qui a fait
une étude complète du type gascon, nous
demande, avant de la publier, d'y ajouter
quelques considérations psychologiques.
Il ajoute : « ce travail sur une société
un peu compliquée m"a fait croire que.
dans des cas assez nombreux, la Science
sociale se rencontrera avec la Psychologie.
Cette dernière science n'est pas encore
faite ; elle est dans l'enfance. La Science
sociale lui sera d'une grande utilité et
l'aidera à se constituer. Et, d'autre part,
la Psychologie est fortement conditionnée
pur la Biologie. Je crois donc que les per-
sonnes qui voudront travailler dans la
Science sociale auront besoin de connais-
sances biologiques précises. »
Paul Descamps.
L'EVOLUTION DE LA MUSIQUE
Dans les Chansons populaires des P/'o-
vinces belges, Y)iih\[ées par MM. Schot frè-
res, M. Ernest Closson dit^ :
« La chanson flamande a quelque chose
de plus savoureux, elle est plus variée,
plus colorée, d'expression plus adéquate
au texte, d'une portée musicale plus riche
et plus essentiellement harmonique: la
chanson wallonne est plus délicate, plus
gracieuse, d'une ligne mélodique dégagée
et gracile, fine et déliée, d'une séduisante
gaucherie ; elle est plus essentiellement
monodique, plus naïve et plus simple. »
Nos lecteurs se souviennent que, dans
une esquisse de l'histoire de la musique"-,
nous disions que les faits semblaient
prouver (sans que nous puissions bien en
dégager la cause) que les peuples com-
munautaires préféraient la musique mo-
nodique (ou mélodique), tandis que les
peuples influencés par la formation par-
ticulariste avaient développé surtout la
musique polyphonique ou harmonique.
L'extrait qui précède semble donner
un argument de plus à cette hypothèse :
le Flamand est plus particulariste que le
Wallon; la musique populaire du premier
est plus harmonique que celle du second.
Le même auteur note également' dans
1. p. VI.
•1. L'èvolnliun de ht musique, livr. 31. 33,34, et
35 du Bulletin.
3. P. V.
I
DE SCIENCE SOCIALE.
315
la chanson wallonne un goût plus grand
de la satire et une propension à la gail-
lardise, à la gauloiserie. La chanson fla-
mande, au contraire, se rapprocherait du
lied allemand, tout en s'en différenciant
par certains caractères.
Paul Descamps.
L'ÉGLISE ET L'ETAT
Il semble que, depuis le vote de la loi
de séparation entre l'Eglise et l'Etat, on
assiste à une évolution des idées au sein
du clergé français. Voici, en effet, ce que
nous lisons dans le Journal des Débats du
4 septembre :
« Il y a d'abord un point sur lequel
tous les évéques sont heureusement d'ac-
cord. Ils ne veulent pas de la formation
d'un parti catholique; ils comprennent que
ce serait la dernière faute à commettre, et,
s'il leur fallait une preuve nouvelle,
l'exemple de ce qui se passe en Italie de-
puis quelques mois leur en apporterait
une très probante. — <> Le prêtre, disait ré-
cemment le coadjuteur de l'archevêque de
Cambrai, est un éducateur. Il est l'ami de
.ses fidèles. Quant aux conclusions politi-
ques ou sociales à tirer de ce dévouement
et de cet amour, il laisse cela au mouve-
ment spontané de la conscience de cha-
cun. » — Voilà un langage irréprochable, et
la grande faute de certains catholiques est
d'avoir si longtemps refusé de s'en ins-
pirer... »
Nous ne pouvons qu'approuver celte
orientation nouvelle des esprits, conforme
aux conclusions de la science sociale.
Sans aucun doute, c'est dans ce sens
qu'agit la poussée de l'évolution : c'est ce
qu'avait noté Edmond Demolins, il y a
peu de temps encore, dans son article sur
le Conflit actuel entre V Eglise et VElat '.
L'avenir prouvera de plus en plus com-
bien la connaissance des lois sociales,
nous éviterait de bévues et de luttes sté-
riles ! '
P. D.
1. 3o« liv. du Bulletin, p. 207.
BOERS ET ANGLAIS
Tout le monde a lu dans les quotidiens,
l'histoire du fameux diamant que l'on a
trouvé, il y a quelques mois, dans la
mine de Culiman (Transvaal). Sur la
proposition du général Botha, le gouver-
nement de Pretoria décida de l'acquérir
pour en faire cadeau au roi Edouard, en
signe de loyauté du peuple transvaalien, et
en souvenir de l'autonomie qui venait
d'être accordée à cette colonie. Dans l'opi-
nion du général Botha, cette gemme qui
est la plus précieuse qui ait jamais été dé-
couverte, mérite d'être, par sa magnifi-
cence inou'ie, le plus précieux joyau de la
couronne. Rien mieux que ce délicat com-
pliment ne prouve combien l'animosité
est écartée entre les anciens ennemis.
Qui aurait cru, à l'époque où les colonnes
des journaux étaient remplies des noms
retentissants de Ladysinith et de Modder-
fentein, que la réconciliation aurait été
aussi rapide? Tel est le résultat de la poli-
tique loyale et profondément libérale que
l'Angleterre a adoptée il y a plus d'un demi-
siècle et a inébranlablement suivie depuis
lors, dans ses relations avec ses colonies.
P. D.
APPRECIATIONS DE LA PRESSE
Du Télégramme de Boulogne :
... « Ce fut cette précision et cette ri-
gueur qui séduisit Demolins. Dès lors, il
n'eut plus d'autre ambition que de déve-
lopper toutes les déductions que l'on pou-
vait tirer des observations faites avant lui,
d'en faire de nouvelles plus complètes et
s'étendant à tous les ordres de faits, em-
brassant non seulement les familles, mais
des sociétés entières, et suivant les races
(jui ont peuplé la terre dans leur marche,
dans leur évolution, leur milieu et leur
aboutissement. . .
4 Si maintenant nous voulons dégager
la philosophie des travaux d'Edmond De-
molins, nous dirons qu'elle était essen-
316
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
tiellement consolante et élevée. Rien en
effet n'est de nature à satisfaire davantage
l'esprit humain, comme la précision et la
certitude dans des matières où, jusque-là.
tout était divergences, utopies et contra-
dictions; rien n'est plus propre à nous
élever à la connaissance de Dieu que le
spectacle grandiose de la cosmogonie so-
ciale dont l'auteur de tant de travaux avait
réussi à pénétrer tous les ressorts et qu'il
aimait à comparer à la mécanique céleste.
C'était avec une insistance affectueuse
qu'il cherchait à introduire les autres au
cœur même de cette science, qui par la
sûreté de ses conclusions donne si abon-
damment, avec le calme et la sérénité, des
vues si limpides sur les plus graves ques-
tions du temps présent. »
Du Journal des Débats :
« La Nouvelle-Calédonie a été pourvue,
ces jours derniers, d'un nouveau gouver-
neur. Le choix du ministre s'est porté sur
M. Liotard qui est un Africain et qui, en
dernier, était lieutenant-gouverneur du
Dahomey. Ce haut fonctionnaire va se
trouver dans un milieu bien différent de
celui qu'il a connu jusqu'ici, et la tâche
qui lui incombe est l'une des plus délica-
tes que puisse rencontrer en ce moment
un gouverneur de colonie.
« La Calédonie traverse en effet une crise
très grave, que personne aujourd'hui ne
songe à nier. Le mal est venu de l'échec
de la petite colonisation agricole libre. On
sait avec quelle ardeur M. Feillet, qui fut
gouverneur de la Calédonie pendant près
de huit ans, s'appliqua à cette oeuvre et
quel succès il obtint dans une entreprise
qui paraissait quasi impraticable, à sa-
voir attirer à la Nouvelle, dans le pays
du bagne, à des distances énormes de
France, de nombreux colons français. Mal-
heureusement, une fois installés, la plu-
part de ces colons ne réussirent pas. Le
gouverneur s'employa de toutes les façons
à masquer l'échec de son plan, mais, un
jour, il fallut bien en convenir.
« Pour attirer la main-d'œuvre libre, on
avait décidé de supprimer le bagne. Dans
ce but, dès 1897, on cessa tout envoi de
condamnés en Calédonie. La colonisation
agricole par la main-d'œuvre libre ayant
échoué, faut-il maintenir les mesures dont
l'application tend à la suppression du
liagne? Voilà la question qu'on s'est posé
à la Nouvelle-Calédonie et pour laquelle
on s'agite beaucoup là-bas.
» Un homme qui connaît bien la Nouvelle.
Calédonie pour y avoir vécu près de six
années comme colon, M. Marc Le Goupils,
a étudié la question .en de nombreux arti-
cles parus dans des journaux spéciaux et
en une longue étude publiée par la Science
sociale. Bien préparé à l'observation par
ses études antérieures, puisqu'il est sorti
de l'Ecole normale supérieure, a été pro-
fesseur de rhétorique dans un grand lycée
et est devenu président du conseil général
de la colonie, M. Marc Le Goupils pense
que la colonisation doit en ce pays s'ap-
puyer sur la production minière, qui a
besoin de main-d'œuvre. Or, comme la
main-d'œuvre indigène diminue graduel-
lement, c'est le bagne qui constitue l'élé-
ment le plus important au point de vue
de la main-d'œuvre et de la consommation.
Le bagne n'aurait-il rien fait en Cadélonie,
remarque M. Le Goupils, que « la présence
sur le sol de la colonie de ce formidable
consommateur, parasite de la métropole,
nourricier de la Nouvelle-Calédonie, était
un élément considérable de la constitution
économique du pays » . C'est pour le bagne
et par le bagne que s'était organisé et dé-
veloppé le commerce du pays ; |c'est pour
lui notamment que s'était développé l'éle-
vage, et M. Le Goupils écrit un peu plus
loin : & Évidemment, je ne saurais croire
moi-même ni surtout souhaiter que la
Nouvelle-Calédonie soit condamnée au ba-
gne à perpétuité par le décret qui a ins-
tallé le bagne sur son sol. Mais était-il sage,
dans l'état actuel de la colonie, au lieu de
procéder à une liquidation progressive et
prudente de la colonisation pénitentiaire,
de traiter et d'opérer par résection un pareil
organe, comme une tumeur localisée ? »
Et M. Le Goupils se déclare partisan d'une
reprise de la transportation.
« Cette thèse est combattue par plusieurs
autres Calédoniens et par le délégué actuel
de la Nouvelle-Calédonie au Conseil supé-
rieur des colonies, M. Guieysse, député du
Morbihan. Ce dernier a écrit que la crise
DE SCIENCE SOCIALE.
317
actuelle ne résultait pas de la suppres-
sion de la transportation. c Le bagne, alors
intact, navait pas préservé la colonie,
en 1893-1897, d'un pire marasme, dit
M. Guieysse. Ce fait, trop oublié, interdit
d'établir un lien entre la crise présente
et la liiiuidation lente et progressive du
bagne. »
« Partisans et adversaires de la reprise
de la transportation en Nouvelle-Calédo-
nie, ont pris nettement position et for-
ment deux camps bien décidés à vigou-
reusement se défendre. Avec lequel le
nouveau gouverneur s'alliera-t-il? Telle
est la question que se posent les Calé-
doniens. Il est possible qu'ils soient eux-
mêmes appelés à la résoudre , car M. Lio-
tard pourra attendre, pour se décider,
que les Calédoniens aient fait connaître
leur opinion lors de l'élection prochaine
du délégué de la colonie au Tonseil supé-
rieur. En tous cas, il ne faudra pas déses-
pérer de ce pays, quelque solution qu'on
donne au problème actuellement posé.
En ne voulant pas faire trop grand, on
pourra enfin tirer du marasme un pays
qui n'a connu que trop de crises économi-
ques depuis plus de cinquante ans que nous
le possédons. »
Du Signal, sous la signature de F. Redel:
« M. Demolins, dans son remarquable
ouvrage : Les Franrais d'aujourd'hui, pré-
tend avec raison que les différentes cul-
tures arborescentes ont créé des types
nettement définis.
« L"éminent savant distingue ainsi les
zones du châtaignier, du noyer, de Tolivier
et de la vigne.
« Quoique cette dernière soit cultivée sur
plusieurs points de la France, sa zone n'en
est pas moins délimitée d'une façon visi-
ble...
« Au point de vue .social, la vigne ne joue
pas un beau rôle. Elle a développé surtout
l'imprévoyance, le besoin d'afficher une
richesse exagérée et un luxe trop souvent
criard. Ce n'est pas le procès du Midi que
nous faisons, car partout il en a été de
même.
ï M. Paul Descamps, dans sa brochure sur
les Populations vilicoles. ne craint pas
d'écrire à ce propos et très justement :
« Si la vigne rend bien, on est prospère;
si elle rend peu, on est malheureux; si
elle ne rend pas, on est incapable de vivre.
Ceci explique le caractère que revêtent
toutes les crises subies par les populations
viticoles. »
« Au point de vue intellectuel, « nous
remarquerons que le vigneron a une ten-
dance très prononcée à la critique et à
l'ironie, à la vanité et à la jalousie. Cela
provient de ce que les gens réussissent,
non par leur capacité personnelle, mais
par la chance. On critique, on jalouse
ceux qui s'élèvent; ces derniers répondent
en faisant montre d'un luxe tapageur ».
« Ce sont des vérités qui paraîtront ba-
nales à tous ceux qui habitent dans des
centres viticoles; elles sont malheureuse-
ment trop visibles pour qu'on puisse les
discuter et nous nous permettrons de
mieux étudier cette douloureuse crise où
sombrent en ce moment la vigne et les
vignerons. »
De l'Étoile belge .
« C'est pour empêcher la majorité d'op-
primer la minorité que les hommes sont
groupés sous une direction qui fait les
lois et fixe les droits et les devoirs de
tous.
€ Pour dégager la liberté individuelle, on
doit combattre la doctrine intervention-
niste. M. Paul Descamps a tort quand il
dit que « combattre des théories, c'est
combattre des moulins à vent, c'est se
donner des sujets inépuisables où le rai-
sonnement peut s'étaler à l'aise sans
jamais parvenir à convaincre personne ».
« Cette phrase ouvre l'étude de M. Paul
Descamps : L'humanité évolue-t elle vers le
socialisme? publiée dans la Science so-
ciale, et aussi en un fascicule d'une bonne
centaine de pages qu'on peut se procurer
aux bureaux de la Science sociale. 56, rue
Jacob, à Paris.
* L'auteur, il est vrai, a voulu juger les
diverses applications du socialisme dans
le passé, et montrer que c'est un fait réa-
lisé et non pas une théorie réalisable dans
l'avenir. Il l'a défini et en a classé les di-
verses variétés; il a examiné les associa-
318
BULLETIN DE LA SOCIETE LNTERNATIONALE
tions communistes, collectivistes et mono-
polistes. « car actuellement encore, plus
de la moitié de Tliumanité vit selon les rè-
gles du communisme, du collectivisme ou
du monopolisme ».
« M. Descamps oppose le monde de l'ac-
tion au monde de la .spéculation. 11 con-
sacre un chapitre final à l'évolution de
l'humanité et affirme cette vérité que
« c'est par le travail qu'on s'élève et par
l'oisiveté qu'on descend ».
« Tout en rendant hommage à la liberté
d'esprit de l'auteur, à sa prudence dans
les affirmations, je crois cependant devoir
faire l'observation que, dans l'étude des
questions sociales, il faut une certaine
hardiesse pour prouver la nécessité d'a-
bandonner des solutions que la réalité
condamne.
« Volney a dit que sur mille erreurs, il y
en a neuf cent quatre-vingts qui appar-
tiennent à l'histoire. Soyons donc prudents
en consultant celle-ci...
«... Pour rendre une nation toujours plus
démocratique, on doit lui donner de plus
en plus de liberté et d'égalité civile, laisser
à chacun le rôle actif qui convient à ses
forces et à son intelligence.
« Mieux que le principe autoritaire, la
liberté pousse l'humanité dans la voie
large de la solidarité sociale.
« Aux fétichismes clérical et socialiste, le
libéralisme, le vrai, oppose la loi du tra-
vail. Par l'augmentation des richesses, il
donne au plus grand nombre de citoyens
leur place au banquet de la vie.
« ('e n'est pas en luttant contre l'abon-
dance des produits, en opposantle chômageà
l'activité, en poussant à la haine des classes
ou à la guerre entre les nations, qu'on
réalisera le règne de la paix et de l'har-
monie des intérêts.
« Le devoir du législateur ne consiste
pas dans des lamentations sur les misères
humaines et dans la multiplication et l'é-
lévation des impots pour faire de la charité,
f'e n'est pas la passion, c'est la raison qui
doit diriger les représentants de la nation.
On n'hésite pas à dire, au Parlement,
qu'il y a quelque chose à faire, mais on
ignore quoi ; et cependant il y a à faire dans
le sens de la liberté.
0 Oui, les hommes peuvent être plus heu-
reux qu'ils ne le sont. Mais ce n'est pas en
leur désapprenant ce qui fait le travail fé-
cond, en leur enlevant le goût de l'épargne
et le sentiment de la responsabilité qu'on
obtiendra de bons résultats.
« L'Etat est incapable de pourvoir au
l)onheur des individus. En faisant du so-
cialisme, il fait des libéralités avec l'ar-
gent des contribuables ; la surenchère qui
est la conséquence de ce régime, ne peut
avoir pour limite que la ruine de la so-
ciété.
« En multipliant les attributions de l'État,
celui-ci se sert mal de sa puissance et il
se sert de celui-ci pour le mal. »
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Nous avons annoncé en son temps la
publication de l'ouvrage de notre collègue,
M. Paul Bureau : La Crise morale des
leiirps nouveaux. Nous sommes heureux
de dire aujourd'hui que cette remarquable
étude a rencontré un très vif succès. Trois
tirages successifs ont été nécessités par
l'activité de la vente qui, au bout de trois
mois, dépassait déjà cinq mille exem-
plaires. Nos lecteurs sont assez indépen-
dants d'esprit pour ne pas juger de la
valeur d'un volume par le chilfre de sa
vente et ils savent déjà à quoi s'en tenir
sur la haute portée de celui-ci: mais il est
intéressant de noter la faveur avec laquelle
le grand public accueille une œuvre si
profondément inspirée de la science so-
ciale. C'est un exemple des applications
nombreuses et diverses dont notre mé-
thode est susceptible et. quelle que soit la
part très certaine du talent personnel de
M. Paul Bureau dans le résultat obtenu,
nous sommes certains d'être d'accord avec
lui en affirmant que la science sociale n'y
est pas étrangère.
P. R.
Cours préparatoire à la Philosophie.
Le Monde, IHomme et les Sciences
(1 vol. in 4% Port au-Prince, 1907 1; par
DE SCIENCE SOCIALE.
310
le GÉNÉRAL LÉGITIME, ancien président ((p
la répitblirfue d'I/nïli.
Parmi les personnalités éniinentes de la
république d'Haïti, le général Légitime est
certainement, à l'heure actuelle, Fhomme
le plus instruit dans toutes les branches
maîtresses de l'érudition, le plus remar-
quable par la hauteur des idées et la no-
blesse des sentiments.
Son nouveau volume est un ouvrage
didactique, ainsi que le montre le titre :
Cours préparatoire à la philosophie. D'ac-
cord avec la méthode employée par la
science sociale, qu'il connaît depuis long-
temps, le général Légitime évite de pro-
céder par des déductions a priori. Il
place d'abord sous les yeux de l'étudiant,
dans une série de chapitres sur l'astro-
nomie et le système général du monde,
sur les sciences physiques et naturelles,
sur la psychologie, les résultats acquis par
les observations des savants, avec de
brèves et typiques conclusions. Dans une
seconde partie, l'auteur passe en revue les
sociétés humaines de l'ancien, puis du
nouveau monde, les migrations, la consti-
tution des races et leurs affinités, etc. Je
signale particulièrement le chapitre sur
«la structure et l'organisation sociales s,
p. 22y et suiv.
Cet ouvrage suppose une infinité de
lectures.
Un dernier chapitre, exposant les con-
clusions du général Légitime à la suite de
cette revue générale des connaissances
humaines, fait ressortir l'harmonie qui
existe entre la somme de ces connaissances
et l'idée de Dieu ainsi que la cosmogonie
de Moïse.
A. DE PfiÉMLLE.
Sex and Society, par William T. Thomas
professeur adjoint de sociologie à l'uni-
versité de Chicago. - Un vol. (sh. 6.6.)
édité par T. P'isher Unwin. Londres, 1007.
Cet ouvrage de psychologie sociale ne
répond pas à un plan conçu d'ensemble ;
il se compose, et l'auteur nous en avise
d'ailleurs dans sa préface, d'articles parus
à différentes époques et dans différentes
revues {American Journal of sociology.
Zeitschrift fur Social Wissenschaft... etc.),
mais qui tous ont pour objet d'expliquer la
diversité des rôles joués par l'élément
masculin etpar l'élément féminin dans les
sociétés humaines.
Partant d'une étude biologique à la fois
concise et documentée, M. Thomas passe
en revue les différences organiques et les
activités spéciales qui se manifestent chez
les deux sexes pour analyser ensuite les
conséquences sociales qui en découlent.
Nous citerons, comme pouvant plus
spécialement intéresser nos lecteurs, les
chapitres dont voici les titres :
— .Sex" and primitive social control.
D'après l'hypothèse de l'auteur, l'organi-
sation sociale aurait passé par trois phases
successives : La horde, le matriarcat, le
patriarcat. Pendant la première phase (pre-
maternal staffc), le sentiment du groupe
ne se serait encore affirmé d'aucune ;fa-
çon, tandis que ce sentiment aurait pris
naissance dans la phase matriarcale (par
suite du rattachement de l'enfant à sa
mère et à la lignée féminine dont celle-ci
fait partie) pour s'épanouir enfin sous la
forme du patriarcat en un système autori-
taire et hiérarchisé où l'élément masculin
prend définitivement en main le contrôle
domestique.
— Sex and primitive indiistri/ paHse en
revue les formes différentes de l'activité
chez l'homme, et chez la femme, ainsi que
l£s travaux qui, dans les sociétés simples,
en dérivent pour les deux sexes.
— Dans Sex and primitive moral ili/,
l'auteur ayant défini la morale, l'art de
combiner harmoniquement les activités
associées pour donner à chacun le maxi-
mum de liberté d'action, fait remarquer
qu'en fait, l'individu, dans toute société
organisée, travaille moins pour son avan-
tage personnel que pour l'avantage du
groupe.
Il convient de citer également, comme
études fertiles en aperçus ingénieux mais
plus spécialement psychologiques, les
chapitres : Sex and social feeliny, psycholoij y
of exogamy, psychology of modesty and,
ctothing, où l'auteur cherche à mettre en
évidence les mobiles qui chez les pleu-
plades primitives, ont déterminé l'esprit
320
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
d'association, les unions hors groupes
{exogamy) et les manifestations diverses
du sentiment de pudeur, notamment dans
révolution du costume. A remarquer en
passant combien cette dernière étude trahit
ces préoccupations chères à la race anglo-
saxonne.
En résumé, cet ouvrage qui, au point de
vue strict de la science, sociale, pourrait
être critiqué, car il fait trop souvent appel,
surtout dans les derniers chapitres cités,
à des hypothèses invérifiables, apporte
cependant, dans certaines de ses parties,
un appoint sérieux aux interprétations qui
reposent sur l'observation des faits ; c'est à
ce titre que nous l'enregistrons, en regret-
tant toutefois que M. William T. Thomas
n'ait pas cru devoir refondre ses articles
au profit d'une œuvre plus une et plus
étudiée.
D. Alf. Agache.
Le Rôle sociologique de la guerre.
par le capitaine A. Constantin. Paris.
Librairie Alcan, 108, boulevard Saint-
Germain.
Pendant que tant de personnes, pre-
nant leurs désirs pour des réalités, croient
pouvoir d'un trait de plume réformer l'hu-
manité et amener par des discours philo-
sophiques les hommes à abandonner des
pratiques cent fois séculaires, d'autres,
plus épris de précision scientifique, cher-
chent à élucider ces graves questions par
des méthodes d'études semblables à celles
de la Science sociale et qui, par conséquent
ne peuvent manquer de donner des résul-
tats intéressants.
Tel est le cas du capitaine Constantin,
qui, dans un livre plein d'érudition, nous
montre le rôle que la guerre joue dans la
société et combien il serait vain et même
peu désirable d'en souhaiter l'abolition.
Avant de donner une analyse de cet in-
téressant ouvrage, il convient de parler
tout d'abord de celui du docteur Stein-
metz, de La Haye, que l'auteur a traduit et
réuni avec le sien en un seul volume.
L'originalité des vues du docteur Stein-
metz consiste en ce que, non seulement il
ne croit pas, comme la plupart des gens, à
l'impossibilité de la suppressionde la guerre ,
simple expression d'instincts indéracina-
bles chez l'homme, mais qu'en outre cette
suppression, supposée possible, lui parait
devoir être un mal.
Dans une introduction pleine de verve
ironique, il nous montre l'optimisme co-
mique des gens qui pensent que les hom-
mes ne font le mal que par erreur et dé-
sirent tous le bien et le beau. Optimisme,
dit-il, qui s'étale avec une candeur ridi-
cule sous les formes multiples de l'anar-
chisme, du féminisme, du collectivisme
et des rêveries sur la paix universelle.
L'auteur montre ensuite quelle étrange
conception de la sociologie est encore ré-
pandue dans le public, où tout homme un
peu instruit et qui lit son journal se croit
à même de résoudre tous les problèmes
sociologiques. Il montre combien cette
science diffère des autres où chacun ne
parle « cj^ue de ce qu'il sait ». « L'homme
de science, dit-il, n'a aucune peine à ne
pas parler de ce qu'il ignore. Il n'y a que
sur \e terrain de la sociologie qu'il ad-
met les incursions des barbares. Cepen-
dant la sociologie est la plus difficile des
sciences. »
Mais la partie la plus originale du tra-
vail du docteur Steinmetz est celle où il
traite de l'utilité directe et de l'utilité
indirecte de la guerre.
La base du raisonnement de l'auteur est
que la guerre n'est que la manifestation
des instincts d'agressivité qui se rencon-
trent chez tous les êtres et qui ne sont
rien moins que la condition sine qua
non de la loi darwinienne sur la sélec-
tion naturelle. La guerre est nécessaire à
la sélection des groupements humains
comme la lutte pour la vie, sous quelque
forme qu'elle se présente, est néces.saire à
la sélection de tous les êtres. Cette loi
assure le progrès de l'humanité, aussi bien
quand elle s'adresse aux groupements
nationaux que lorsqu'elle s'adresse aux
individus isolés.
Pour lui, si l'agressivité n'avait pas
existé, l'homme même n'existerait pas.
L'État ne s'est formé que sous la pres-
sion de la nécessité de la défense exté-
rieure ; les institutions juridiques, l'union
DE SCIENCE SOCIALE.
321
étroite de la famille dérivent aussi des
besoins de protection et de défense. Enfin
l'amour de ses semblables et les senti-
ments affectueux qui se sont dévelop-
pés dans la famille ou dans les groupe-
ments plus importants proviennent égale-
ment de la tendance à l'agressivité et de
la nécessité de se défendre, et l'auteur
termine par cette phrase catégorique :
« C'est à l'agressivité et aux aptitudes
guerrières que nous devons tout progrès,
toute morale, tout sentiment de douceur
et même la possibilité, si péniblement ga-
gnée, de discuter sur la guerre. »
L'auteur, passant alors à l'utilité indirecte
de la guerre, déclare que, pour lui, inter-
dire toute guerre, ce serait « supprimer
la concurrence collective dans sa forme
originale et essentielle ». « Serait-il vrai
ment meilleur et plus beau, ajoute-t-il, que
des Etats pourris ou insouciants puissent,
sans être troublés par rien, continuer à
vivre et qu'ils n'encourent ni avertisse-
ment, ni punition, ni exécution finale? »
« Sois fort, » voilà ce que conseille la doc-
trine de la rudesse et de la sévérité ; elle
a l'effort pour conséquence. « Peu importe
que tu sois faible, » voilà ce que dit la mo-
rale de la faiblesse et de la veulerie; elle
a pour conséquence l'engourdissement gé-
néral.
L'auteur étudie ensuite les dommages
réels résultant de la guerre et conclut que
les avantages l'emportent de beaucoup.
« Si nous comparons, ajoute-t-il, les maux
" de la guerre avec ceux qui résultent de
« la concurrence pacifique, les premiers
« peuvent à peine entrer eu ligne de
« compte, ils sont bien minimes à côté
« des seconds qui torturent presque tout
« le monde et sans répit.
« Il e.st vrai que le socialisme cherche
« aussi à abolir cette concurrence indivi-
" duelle si dure, mais ce serait un remède
« mortel, ce serait guérir la maladie par
« la mort! Une véritable et complète abo-
« lition de la concurrence entre les indi-
« vidus ou les groupes, une abolition de
« la défense personnelle et de l'agressi-
« vite, aurait pour résultat le refoulement
« de meiLeurs, l'abaissement du tj-pe, la
« mort.
L'auteur réfute ensuite l'argument des
gens qui prétendent calculer d'avance les
pertes des guerres prochaines et déclarent,
en se basant sur la perfection de l'arme-
ment, que ces pertes seront épouvantables.
« Je voudrais faire remarquer, dit-il, que
« la durée d'une guerre et la .somme des
« sacrifices qu'elle entraine dépendent
« toujours de ce que les nations peuvent
« supporter. Et ceci, loin d'être avant tout
X une question de chiffres, est une question
« foncièrement sociale et morale. Si la
« guerre est plus meurtrière, elle cessera
« plus tôt...
« Quant aux dépenses militaires, elles
« ne semblent pas trop fortes à celui qui
« les considère d'un point de vue aussi
« haut que possible... Qu'un peuple vigou-
« reux remplace un peuple sans énergie,
« et que les défauts des nations soient
« radicalement corrigés, n'y a-t-il pas là,
<f au point de vue de l'avenir du monde,
« un ensemble de faits valant beaucoup
'< de milliards? »
Enfin dans son dernier chapitre, l'auteur
étudie l'importance que peut avoir le con-
grès de La Haye.
Pour lui, les congrès « n'ont jamais pu
que baptiser le dernier fait accompli ».
Quant aux tribunaux d'arbitrage, ils ne
pourront, dit-il ironiquement, que compli-
quer im peu l'œuvre de la diplomatie, qui
devra disposer les choses de façon que le
jury d'arbitrage puisse en tirer logique-
ment la solution demandée.
L'auteur conclut enfin :
« Toute la terre devenue une sorte de
maison de retraite pour les individus et
pour les États, plus de lutte, plus d'effort,
plus de responsabilité, plus d'élimination,
des incapables: voilà un bel idéal de vieil-
lard : pourrir dans un fauteuil ! ■■
Le capitaine Constantin après avoir tra-
duit et présenté au public français l'ou-
vrage du docteur Steimetz a entrepris
de faire l'application de ces théories à la
France.
« Pour se placer au même point de vue
« positif que ce savant, pour tirer tout le
€ parti possible de son travail et surtout
< pour en faire une application "raisonnée
<t à notre pays, il est utile d'avoir présentes
322
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
« à l'esprit les acquisitions récentes des
« sciences anthropologiques et sociologi-
« ques, ainsi que certaines théories de la
« politique internationale contemporaine ;
« il est utile avant tout de se èouvenir des
« circonstances qui ont servi à la forma-
« tion de la France, et de se rappeler, avec
« l'évolution du peuple français, ses plus
« lointaines origines.
Tel est le plan de louvrage du capitaine
Constantin. Nous ne pouvons mieux faire
pour en montrer tout Tintérét que d'iden-
tifier quelques-uns de ses chapitres.
Origines techniques des populations fran-
çaises.— Influences qui déterminent la
formation de l'esprit des peuples.
Facteurs de l'éducation du peuple fran-
çais. — La patrie et les éléments du sen-
timent national. — Les intérêts économi-
ques de l'accord international, la guerre
et l'humanité. — De l'arbitrage interna-
tional, de la paix et du droit. — De l'armée
et du militarisme.
Dans ce dernier chapitre l'auteur avec
sa compétence de technicien fait une étude
pour ainsi dire sociale de l'organisation
militaire et met en lumière des faits cu-
rieux et suggestifs, notamment sur l'armée
de métier et sur l'armée composée de sol-
dats citoyens. La comparaison suivante
entre l'évolution identique du soldat et
de Fouvrier sous l'empire du machinisme
militaire et du machinisme industriel est
saisisant :
« Lorsque les armes à feu eurent di-
« minué l'efficacité des troupes de choc
« dans les batailles et augmenté l'impor-
« tance du rôle qu'y tenait l'infanterie.
« lorsqu'elles eurent rendu presque inutiles
« les pesantes armures, moins indispen-
« sables la vigueur musculaire et Fhabi-
s leté à manier la lance ou l'épée, il fut
€ plus facile à l'approche d'une guerre
« d'équiper, d'armer et cFinstruire les
« hommes levés à Fimproviste, mais en-
« cadrés d'anciens soldats et d'officiers de
« métier. De même aujourd'hui, dans la
« plupart des industries, on peut se passer
« de l'habileté professionnelle qu'avaient
« les artisans d'autrefois, grâce à la di-
« vision du travail et aux progrès du
'( machinisme qui permettent de faire
« exécuter les ouvrages plus difficiles par
(' des manœuvres à peine dégrossis dirigés
« par de bons contremaîtres. »
Ce chapitre abonde en aperçus neufs et
intéressants dont les titres suivants donne-
ront du reste une idée : Rapport entre les
institutions militaires, l'état social et les
fins de la politique. — Conditions qui font
la puissance de la nation armée. — In-
fluence éducatrice de l'armée. — Influence
du militarisme au point de vue sanitaire.
— Emploi possible des institutions mili-
taires au bien intérieur de l'État.
En résumé, le livre du capitaine Cons-
tantin est un ouvrage de grande érudition,
qui arrive à son heure et fera réfléchir
tous ceux qui désirent asseoir leurs opi-
nions sur des faits et non sur de vaines
théories.
M. DURIEU.
Icarie et son fondateur Etienne Cabet,
par G. Prudhommeaux. — 1 vol. 7 francs.
E. Cornély et C"-, 101, rue de Vaugi-
rard.
Voilà un livre qui sera lu avec profit J
par les membres de notre société qui s'in- 1
téressent à la question du communisme.
En effet, à notre point de vue, Cabet
est plus intéressant que Karl Marx, par-
ce qu'il a voulu fonder une cité com"
muniste, tandis que le second est resté
dans le pur domaine de la spéculation.
Le livre de M. Prudhommeaux est très
documenté ; il a consciencieusement puisé
ses informations aux sources les plus sûres
et les plus variées. Quand l'on connaît la
vie de Cabet dans tous ses détails, on est 4
frappé de voir comment, à chaque instant. *
les faits viennent corroborer tous ceux qui
ont été relevés par les collaborateurs de
la Science sociale.
Dans une première partie, consacrée à
la vie de Cabet avant la fondation d'Icarie,
l'auteur ' nous le montre issu d'un pays
— la Bourgogne — où l'on * donne à tout le
monde les noms de frère et de cousin ».
Communautaire d'origine, il n'est pas en-
1. Cabel, né à Dijon en 1788. est fils d'un petit
patron tonnelier, qui a pu lui faire donner une
instruction supérieure.
DE SCIENCE SOCIALE.
:i2.s
core communiste, mais tandis que ses trois
frères aînés, devenus tonneliers, prennent
contact avec les réalités de l'existence, il
devient, lui, un pur intellectuel, un avo
cat, et qui plus est, un avocat qui fait de
la politique. Le voilà dans Tengrenage du
clan politique, celui de la Charbonnerie
française sous la Restauration, de la so-
ciété Aide-toi le ciel f aidera dans la mo
narchie de Juillet', etc. Le voilà dans les
intrigues et les complots ; le voilà enfin
en exil.
Pendant son séjour à Londres, de 1834
à 1840, Cabet, hors des luttes politiques,
en a compris le néant, et fait un retour
sur lui-même: il devient le théoricien du
communisme dans son fameux Voyage en
1 carie.
D'après M. Prudhommeaux, trois sources
ont alimenté la pensée de Cabet, le chris-
tianisme, rutopisme traditionnel et la Ré-
volution française. En réalité, Cabet n'a
vu dans le christianisme que la doctrine
de l'égalité sans tenir compte du dogme
du salut personnel. D'autre part, bien
d'autres que lui ont lu Tèlémaque, ou la
Rrpublique de Platon, ou V Utopie de Tho-
mas Morus, sans devenir pour cela des
apôtres du communisme; il est probable
que sa mentalité le portait à se rassasier
de ces utopies. Enfin, il a interprété la
Révolution française dans le sens de la
prise en charge par l'État du bonheur uni-
versel-. En réalité, tout dérive de la for-
mation communautaire de son esprit, for-
mation aggravée sans doute par son
éducation intellectuelle et ses vicissitudes
de politicien banni. Rien ne vient mieux
le démontrer (jue la répartition des
abonnés de son journal le Popuhdre, qui
en 1846 comptait 952 abonnés à Paris et
1.707 en province dont 256 à Lyon, 136 à
Toulouse, 94 à Nantes, 61 à Rouen, 49 à
Reims, 27 à Marseille, 24 à Nancy, etc.,
tandis que le département du Nord tout
entier ne fournissait qu'un seul abonné '!
1. Notons, en passant, qu'après la révolulion de
1830, Cabet devint procureur général en Corse,
mais il n'occupa ce poste que quelques mois pour
aller siéger sur les bancs de l'upposilion.
2. P. 143.
3. 1^ 205, en note.
Le même phénomène se répétera plus
tard pour le recrutement des colons ica-
riens : En 1854, la colonie comptait
405 membres dont 188 venaient de Paris,
34 de Lyon, 12 de Reims. 6 de Toulouse,
5 de Nantes, 4 de Marseille, 4 de Bordeaux,
55 Européens non français venus surtout
de l'Allemagne et de la Suisse, et 30 Amé-
ricains pour la plupart d'origine germa-
nique*. Les adeptes du communisme se
recrutent donc surtout parmi les connnu-
nautaires urbains.
Dans son Voyage en /carie, Cabet montre
les beautés du communisme d'État, en
supposant que la machine fait les tra-
vaux les plus fatigants et les plus en-
nuyeux ^ que la paix universelle est éta-
blie, etc. Naturellement le lu.xe et la
monnaie sont proscrits, et le mariage est
obligatoire. Mais le fait le plus typique
est le maintien de la famille pati-iarcale *.
Dans la deuxième partie de son remar-
quable travail, l'auteur nous raconte l'his-
toire de la véritable Icarie, celle qui fut
réellement fondée en 1848 dans les Etats-
Unis.
A Sulphur-Springs. sur les confins du
Texas et de l'Arkansas, les terrains ache-
tés ne purent être utilisés, par suite de la
répartition du terrain en domaines isolés.
11 fallut s'enfoncer plus loin dans l'ouest,
vers les sources de la Trinity Riv où l'on
pût s'installer sur un domaine vierge de
4.000 hectares. Là, ce fut un échec com-
plet, par suite de l'ignorance des colons
en travaux de culture '.
L'auteur nous raconte ensuite comment,
en 1849, les Icariens purent racheter lan-
cien domaine des Mormons à Nauvoo. sur
les rives du haut Mississipi.
Les trois chapitres intitulés le Commu-
nisme en action sont des plus intéressants;
ils nous dépeignent la vie à Nauvoo de
1849 à 1856. Là, afin d'utiliser les cons-
tructions mormones, chaque ménage dut
loger dans un cottage séparé, mais les
repas étaient pris en commun dans une
construction centrale.
'». I'. -284. en note.
;;. rv m.
ti. 1'. I8H.
7. p. 2-20.
324
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
Les uns cultivent le maïs ou des légu-
mes, les autres fabriquent des produits
(chaussures, vêtements, eau-de-vie) qui
sont vendus à Saint-Louis. Mais, » ù aucun
moment,! carie n'a pu vivre de ses ressources
propres; toujours elle a du demander aux
souscriptions de ses amis d'outre-mer Vap-
point nécessaire pour équilibrer ses re-
cettes et ses dépenses » K Pour appuyer
cette assertion, l'auteur publie de nom-
breux budgets tirés aux meilleures sour-
ces. Comme nous l'avons dit, les cités
communistes ne subsistent que si chacun
reçoit plus qu'il ne donne '- et si la^mi-
sère maintient règalité ^. Il faut y ajouter
un despotisme soupçonneux, se rappro-
chant beaucoup des pratiques des Jésuites
au Paraguay ^ Le luxe et les bijoux sont
bannis. En outre, le recrutement se fait
suivant une sélection ; il n'y a pas moins
de 48 conditions d'admission, que l'auteur
analyse en détail. Malgré tout, l'union ne
dura pas, des clans se formèrent et une
scission s'imposa en 1856. Les cultiva-
teurs restèrent à Nauvoo, tandis que la
plupart des artisans allèrent s'établir à
Saint-Louis, avec Cabet, qui meurt en arri-
vant.
Ses disciples, à Saint-Louis, continuè-
rent à pratiquer les dogmes du commu-
nisme, grâce toujours à l'appoint des
fonds venant de Paris. Le déficit augmente
de plus en plus, et l'on commence à re-
connaître qu'il est plus coûteux de tout
fabriquer soi-même que d'acheter les ob-
jets fournis par le commerce, surtout dans
les grandes villes. Aussi les Icariens de
Saint-Louis entrent de plus en plus dans
la voie de la production commerciale '.
Malheureusement la guerre de Sécession
vient alourdir le marché: la partie la plus
i. p. 278.
2. L'humanité évolue-l-elle vers le socialisme?
3. P. 314.
4. P. 338.
3. P. 451 et 43-2.
valide de la communauté va s'enrôler
dans l'armée fédérale pour toucher la
prime allouée aux volontaires. Malgré tout,
la décadance continue et les derniers Ica-
riens chassés par la misère vont rejoindre,
en 1864, leurs anciens associés. Ceux-ci,
endettés peu à peu, avaient dû vendre
leur domaine de Nauvoo, en 1860, pour
aller en défricher un autre, à Corning,
dans riowa. La guerre de Sécession, si
fatale aux artisans de Saint-Louis, favorisa
les producteurs de mais et de viande de
Corning. 11 y eut une espèce de boom, et
la communauté prosi)éra, mais en même
temps l'individualisme se glisse parmi les
membres, principalement les jeunes : les
jardins deviennent jiropriété individuelle!
Enfin, en 1878, à la suite d'un jugement
du tribunal, la séparation s'accomplit. La
communauté des vieux diminue peu à
peu, et se dissout en 1805: on est trop
peu nombreux pour continuer à vivre en
commun^!
Quant à la communauté des jeunes, elle
diminue également, et abandonne peu à
peu les travaux de fabrication et de cul-
ture pour s'en tenir à l'èlevaije des bes-
tiaux! ' . En 1883, dans l'e.spoir d'arrêter
la décadence, la jeune Icarie émigré en
Californie pour fusionner avec une colo-
nie fondée par Pierre Leroux, mais la
liquidation est définitivement ])rononcée
en 1886.
Notre analyse ne donne qu'une faible
idée de la documentation méticuleuse qui
appuie les faits cités ainsi que de l'abon-
dance des détails. Nous ajouterons que
l'auteur s'est rendu sur les lieux mêmes
où ont vécu les différentes communautés
icariennes dont il nous retrace les vicis-
situdes. Ce magnifique volume e.st illustré
de ])hotogravures et de cartes.
P. Descamps.
G. P. C04.
7. P. 373.
CHEMIN DE FIER D'ORLEANS
La Compagnie d'Orléans a déciilé que, jusqu'au jour de la fermeture delà chasse, le< trains :î et 40
s'arrêteront à Nouan-le-Fuzelier les jours indiqués ci-après :
Train 3. — Le train 3 partant de Paris-Quai-d'Orsay à 7 h. 20 du matin s'arrêtera les dimanches
et jours fériés.
TiiAiN 40. — Le train 40 partant de Yierzon à 7 h. 42 du soir s'arrêtera les dimanches, lundis, jours
fériés et lendemains de jours fériés.
D'autre part, jusqu'au jour de la fermeture de la chasse :
a) Les trains 433 et 30G qui circulent sur la ligne d'Étampes à Beaune-la-Rolande et qui corres-
pondent h Étampes aux trains 3 et 10 précités, s'ai icteront à la station tZ'J.'îcrjMa; les dimanches et jours
fériés.
t) Le train 439 de cette même ligne qui corres) ond à Etampes avec le tiain 43 partant de Paris à
6 h. 35 du soir, s'arrêtera à la station de Villemurli i les dimanches et les veilles de jours fériés.
^^ag'on- restaurant
Jusqu'au jour de la fermeture de la chasse, un wagon-restaurant circulera sur la section de Paris à
Vierzon :
1" Dans le sens de Paris, le samedi de chaque semaine et les 31 octobre, 24 et 31 décembre par le
le train 199 partant de Paris-Quai-d'Orsay à 7 h. 10 du soir ;
2" Dans le sens de Vierzon, le dimanche de chaque semaine et les V novembre, 25 décembre et
1''^ janvier dans le train 114 partant de Vierzon à G h. 52 du soir.
Ces nouvelles facilités seront certainement très appréciées des chasseurs.
CHEMINS DE FER DE PAEIS-LYON-MEDITERRANEE
de PARIS aux ports au delà de SUEZ, ou vioe versa
Les voyageurs partant de Paris pour les ports au delà de Suez, ou inversement, peuvent obtenir,
indépendamment de leurs billets d'aller et retour sur les paquebots, des billets d'aller et retour de
Paris à Marseille ou vice versa, valables un an, au prix de :
li-e classe : 145 fr. » \ via Dijon-Lyon,
2e classe : 104 fr. 40 } ou Nevers-Lyon,
3<- classe : 68 fr. 05 ' ou Nevers-Clermont.
Ces billets sont délivrés par la Compagnie des Messageries Maritimes et par les Chargeurs réunis.
Les billets de chemin de fer et ceux des paquebots peuvent être de classes différentes.
De PARIS en ORIENT (i^/â Marseille)
La Compagnie P.-L.-^I.. d'arcord avec les Compagnies des Messageries Maritimes, Fraissinet et
Paquet, délivre des billets simples, valables 45 jours, pour se rendre, par Marseille, de Paris :'i
Alexandrie, Port Saïd. Jaffa, Beyrouth, Smyrne, Constantinople, Batoum
Odessa, Samsoun. Salonique, Le Pirée. etc.
Les agences de la Compagnie des Messageries Maritimes délivrent des billets d'aller et retour,
valables 120 jours, pour se rendre, par Marseille, de Paris à Alexandrie, Port-Saïd, Jaffa.
Beyrouth.
Arrêts facultatifs sur le réseau P.-L.-M. (par la Bourgogne et le Bourbonnais),
Franchise de bagages : sur le chemin de fer, 30 kg. par place,
— sur les paquebots, 100 kg. par place de \" classe; GO kg. par place de
2'- classe.
Pour plus amples renseignements consulter le Livret-Guide horaire P.-L.-M. en vente dans les gares
au prix de 0 fr. 50.
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leurs, les plus remarquables de ses affiches illustrées.
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des principales gares du réseau, au prix de 1 franc ; ces cartes sont aussi vendues séparément à rai-
son de 0 fr. 05 l'exemplaire. La pochette e.<t envoyée à domicile sur demande accompagnée de 1 franc
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Validité : 45 à 90 jours. Arrêts facultatifs.
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POUR MOS EMFANXS
Nous avons déjà signalé à l'attention des Voyageurs et Touristes les Guides, Livrets et Albums
publiés sur la Normandie et la Bretagne par la Compagnie de l'Ouest.
Ces publications ne s'adressant qu'aux gi-andes personnes, la Compagnie de l'Ouest a pensé être
agréable aux enfants en faisant établir, exclusivement à leur intention et comme souvenir de vo3-age.
un livret-aquarelle de costumes et paysages bretons.
Ce livret-aquarelle comprend 8 gravures en couleurs, chacune reproduite eu esquisse au trait noir,
sur la page mobile qui lui fait vis-à-vis et que les enfants peuvent expédier comme carte postale,
après l'avoir coloriée suivant le modèle ; plusieurs chansons (paroles et musique), choisies parmi les
œuvres du Barde breton Botrel, et enfin quelques renseignements géographiques.
Nul doute que, par son prix modique (0 fr. 60) et son cachet artistique, il n'obtienne un grand et
légitime succès.
Le livret-aquareDe de la Bretagne se trouve dans les bibliothèque- des gares du réseau de l'Ouest
ou est adressé franco à domicile contre l'envoi de sa valeur (0 fr. 60) en timbres-poste au Service de
la Publicité de la Compagnie, 20, rue de Rome, à Paris.
BIBLIOTHEQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
PUBLIÉE SOIS I.A DIRFXTION DE
M. EDMOND DEMOLINS
ENQUÊTE SOCIALE
LES
POPULATIONS FORESTIÈRES
DU CENTRE DE LA FRANCE
MORVAND, BAS NIVERNAIS, PUISAYE
PAR
A. BOYER G'^ de DAMAS d'ANLEZY
E DEMOLINS P. DESGAMPS
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
TjG, rue jaiob, 5G
Octobre 1907
SOMMAIRE
I. Le riorvand. P. 3.
I. Le type morvandeau, par E. Demolins.
Le Morvandeau est un petit paysan-bûcheron. — Il forme la transition
entre les populations pastorales du Plateau central et les populations fores-
tières de l'Est. — Le tran.sport des bois ])ar flottage vers Paris. — La dis-
solution de la famille patriarcale.
II. Le Morvand, \)i\y le C" de Damas ii'Am.ezv.
Le Lieu. — L'industrie des bois. — Le type social. — L'immigration (nourrices,
cliarretiers. moissonneurs).
m. L' Évolution sociale du Morvand, jt.ir P. Descamps.
Les trois étapes de l'évolution du Morvand. — Période de la culture intégrale
en familles patriarcales. — Période de la culture intégi-ale associée à l'ex-
ploitation forestière (le grand propriétaii-e et le bûcheron salarié dc-sorga-
nisé). — Période de la culture intensive et de l'e.xploitation forestière (dis-
parition des communautés paysannes).
II. Le Bas Nivernais. P. 31.
Les auciiMines communautés itaysannes et leur dissolution. — L'état actuel
des pays.
I. Le Bazois, par le C" de Damas d'Anlezy.
Le Lieu. — L'exploitation forestière. — L'élevage et la culture. — Les nour-
rices et le luxe. — La grande industrie. — Conclusions.
II. L'ouvrier industriel du Nivernais, d'après quelques monographies, par
P. Desiami'S.
L'ancien type du fondeur au bois, tl'après une monographie de MJL St-Léger
et Le Play. — Le faïencier de Nevers. d'après une monographie de M. de
Toytot.
III. La crise de V exploitation forestière, d'après les observations de 3L Roblin.
Les causes de la crise. — Les grèves et les jiremiei-s syndicats. — Les nou-
veaux syndicats et le contrat collectif. — Le fy|)e actuel du petit paysan-
bûcheron du centre de la France.
III. La Puisaye, jiar Auguste P>ovek. P. (in.
I. Esquisse historique .
II. État ancien de la Puisaye.
m. État actuel de la Puisaye.
IV. Le type social.
3fc-0-10*-
ENQUÊTE SOCIALE
LES
/
POPULATIONS FORESTIÈRES
DU CENTRE DE LA FRANCE
MORVAND, BAS NIVERNAIS, PUISAYE
LE MORVAND
F. LE TYPE MORVANDEAU
Le Morvancl ost un massif isolé et montagneux de 88 kilo-
mètres de long sur iO kilomètres de large, qui est actuellement
divisé entre les départements de la Cùte-d'Or, de la Nièvre, de
Saone-et-Loire et de l'Yonne. Il est comme un ilôt détaché du
Plateau central, qui aurait été projeté assez loin vers le N<jrd.
Par suite de cette situation septentrionale, il se trouve placé
dans la zone à humidité plus constante où la forêt remporte
décidément sur le pâturage. De fait, les montagnes du Morvand
sont, couvertes de sombres forêts, où dominent le chêne, le
hêtre, le charme, le bouleau et l'aune.
A LES rOPULATIONS FORESTIÈRES DU CENTRE DE LA FRANCE.
Le sol de ce massif montagneux étant essentiellement grani-
tique, par conséquent peu favorable à la culture, les popula-
tions ont eu plus d'intérêt à organiser lexploilation méthodique
de la forêt, qu'à développer le défrichement. On n'a donc livré
à la culture que les parties les plus fertiles où l'humus s'est ac-
cumulé; ces parties sont cxploilées sous le régime de la petite
culture, par des populations qui vivent en môme temps et en
grande partie de la forêt.
Le type dominant du Morvand est le petit pay fian-bucheron.
Ce type présente certaines ressemblances avec celui de la
Lorraine. Mais il en diffère sur deux points essentiels :
1° L'art pastoral est plus développé quen Lorraine. Comme
tous les pays granitiques, le Morvand se distingue par l'abon-
dance de ses irrigations et par l'étendue de ses prairies, cela ne
veut pas dire que l'art pastoral y soit très brillant; c'est un art
pastoral pauvre, à cause de la nature du sol. La race des bœufs
du Morvand n'est pas renommée; elle est d'un faible rapport
pour la boucherie et sort surtout au travail. Autrefois, on éle-
vait des chevaux dans le Morvand, mais ils ont disparu devant
le cheval demi-sang*. On sait d'ailleurs que le cheval, moins
exigeant que le bœuf, se contente de pâturages plus maigres.
Quoi qu'il en soit, ces populations trouvent, dans cet art pas-
toral, une certaine ressource, et par là, elles forment bien la
transition, à la fois géographique et sociale, entre les régions
plus pastorales du Plateau central et les régions plus forestières,
plus agricoles et plus industrielles des Vosges.
D'ailleurs, les Morvandeaux sont d'autant plus attachés à cet
art pastoral pauvre, qu'ils ne tirent pas de la forêt les fabri-
cations variées qu'en tirent les Lorrains.
2" La forêt ri' est exploitée qu'en vue du bois de chauffage.
Voilà qui est bien différent de ce que l'on observe en Lorraine,
où la forêt donne lieu à une extraordinaire variété d'indus-
tries et de fabrications.
Dans le Morvand, la forêt ne produit aucune industrie, c Ce
qu'il faudrait dans ce pays, ce sont des industries forestières. On
ne rencontre pas ces mille petites industries nées de la forêt;
LE MORVANT». O
telles la sa])oterie de luxe, la robinetterie et la fabrication «les
manches de parapluies. A peine dans les villages quelques
petits sabotiers. Les chutes deau abondent, le bois d'œuvre se
rencontre partout; malgré le furetage', il y a dans nombre de
forêts des hêtres et des chênes magnifiques. Et pas un établis-
sement de tournerie et de saboterie-! »
La forêt n'est exploitée que pour le bois de chauffage. Une pé-
tition adressée, en 18i2, à la municipalité parisienne pour de-
mander la suppression des droits d'octroi sur les bois à brûler,
contient ce passage : <( Le petit propriétaire, comme le petit cul-
tivateur, ne connaît pas d'autre industrie. Ces habitudes sécu-
laires ne peuvent se changer sans qu'il en résulte un désastre
pour ce pays. »> II est vraiment impossible d'exploiter la forêt
d'une façon plus simple, plus primitive et moins rémunératrice.
Cet état arriéré d'exploitation me parait tenir à deux causes :
Il doit provenir d'abord de la formation pastorale conservée
par suite de l'abondance des prairies.
Cette formation a maintenu ces populations dans les travaux
simples et routiniers et les a détournées de ceux qui, comme la
fabrication, exigent plus d'initiative et entraînent plus d'aléa.
Cet état arriéré doit provenir ensuite d'une circonstance géo-
graphique spéciale : la nature et la direction du système hydro-
graphique du Morvand.
Le massif du Morvand donne naissance à une grande variété
de cours d'eau, qui. réunis ensuite à l'Yonne, vont se jeter dans
la Seine, au-dessus de Paris. Cette région s'est donc trouvée de
tout temps en rapport avec Paris par la voie la plus naturelle
et la plus économique, par une route qui « marche toute seule »,
qui exige le moins d'effort de traction, le moins de frais d'éta-
blissement et d'entretien, et f[ui est la mieux adaptée aux
transports des objets ayant une faible valeur sous un gros
poids.
Par suite de l'existence de cette route, le Morvand était la
1. Mode d'exploitation qui consiste à n'abattre que les branches ([ui ont atteint
leur valeur marchande.
2. Ardouin-Duniazet. Voyaoc en France. i'° série, p. 27,
6 LES roriLATTfKXS KORESTTEREP DU TENTHE DE LA I RANGE.
région forestière doù Paris pouvait tirer son bois de chauffage
le plus facilement et le plus économiquement.
C'est, en elïet, au moyen d'un système assez ingénieux de flot-
tage que les bois du Morvand sont amenés à Paris, sous forme
de bûches. « Le flottaae, c'est la vie du Morvand; nulle part il
n'est entrepris sur une aussi vaste écliclle. Nulle part, aussi, il
ne montre mieux ce que peut l'esprit d'association. Si l'on pre-
nait une cart(^ hydrographique du Morvand, on verrait le pays
tout entier sillonné d'une multitude de petits ruisseaux, s'épa-
nouissant, d'une façon rythmique, en étangs disposés comme
les grains d'un chapelet. La source même est transformée en
lagunes et possède un ou plusieurs ports sur ses rives' ».
Ce procédé de transport des bois par eau est le mécanisme
caractéristique de l'exploitation forestière dans le Morvand.
Les acquéreurs de coupes de bois transportent leurs bûches
au bord de l'étang, ou des ruisseaux, qui. tous, possèdent des
ports. Là, les ouvriers frappent les bûches sur chaque extrémité,
au moyen d'un marteau, et marquent ainsi les bois. Ces marques,
différentes pour chac[ue marchand, sont une croix, un cadenas,
une cognée, etc. Il n'y a plus ensuite qu'à jeter le bois à l'eau
et à le laisser courir à l'Yonne. Mais il faut que le cours d'eau
ait un débit assez puissant. C'est pour cela qu'on a établi un
grand nombre d'étangs, qu'on vide successivement pour pro-
duire des chasses violentes et entraîner les bûches.
Malgré cela, jamais les bûches n'arriveraient à destination s'il
n'y avait une entente entre les riverains, les marchands de bois
et les gens employés à assurer le flottage. Cette entente a été
établie depuis 15i5. car, à cette époque, les Parisiens recevaient
déjà, par le flottage, les bois du Morvand. Il s'est alors formé une
association qui est, encore aujourd'hui, telle qu'il y a trois cent
cinquante-deux ans. On voit que cette industrie n'a guère pro-
gressé.
Quiconque jette du bois, ne fût-ce qu'un stère, dans le ruisseau
ou l'étang, avec l'intention de le reprendre à son arrivée dans le
1. Ardouin-Dumazel, Voyage en France, p. 27,
LK -MiiUVAMi. 7
biez de li'ica,::c ( U'iagc) est, de droit et d'ol'lice, nicmbic de la
société. Il paiera tant par décastère, selon le trajet parcouru ;
mais il n'a plus à s'occuper de son bois. Des bûches s'arrêtent-ellos
contre la rive? les agents de la Société, échelonnés de la source
à l'embouchure, les repoussent dans le courant. Une bûche trop
lourde est- elle allée au fond? ils la retirent, la font sécher et, à
un autre flot, la font descendre. Enfin, arrivé au biez de tricage, le
bois sera retiré de l'eau, classé par catégories et empilé sur le bord
du canal, dans le tas portant la marque de chaque propriétaire.
Ces sociétés de flottage sont maîtresses de régler la date du
flot, d'ouvrir et fermer les retenues des étangs, de faire circuler
leurs agents sur toutes les propriétés riveraines.
Les ports où finit le flottage ont ensuite à procéder au triage
de tous ces bois. Clamccy et Grains se partagent ce travail sur
l'Yonne. Le bois est disposé sur des piles, non seulement par
marques, mais encore par qualité et essence.
Le travail pour retirer les bûches de l'eau et en faire le triage
est très pénible. Aussi le bois, qui coûte \'i à 56 francs le décas-
tère rendu sur le bord du ruisseau, arrive à Clamecy grevé de
près de 20 francs de frais supplémentaires, et il doit encore sup-
porter le transport par chalands jusqu'à Paris'.
Le flottage traverse cependant une crise. Il diminue lentement
parle développement des chemins vicinaux et des voies ferrées.
Enfin, l'ouverture du canal du Nivernais à la grande navigatioi)
permet d'expédier les bois non flottés, bien plus recherchés, va-
lant 20 francs de plus par décastère.
Le Morvand est donc une région où l'exploitation forestière
s'est arrêtée à sa forme la plus simple, la production du bois de
chauffage : c'est presque de la Simple Récolte. Elle donne nais-
sance au type très rudimentairc du bûcheron.
La forêt n'a donc pas produit ici le développement industriel
et, par voie de conséquence, le développement social que l'on
constate en Lorraine. Le Morvandeau est un Lorrain à peine
ébauché : la forêt ne l'a pas développé.
1. Ardouin-Duinazel, Vojjar/c en France, p. 3.
8 LE? r'dPLLAÏIONS FORESTIERES DU CENTRE DE LA FRANCE.
Aussi est-il resté bien plus fortement attaché aux deux soutiens
traditionnels que le Lorrain a presque complètement lâchés :
l'art pastoral et la communauté.
Mais c'est un art pastoral pauvre, qui ne suffit plus à faire
vivre son homme. Quant à la communauté, comme elle ne
trouve plus à s'appuyer fortement sur l'art pastoral, elle est
misérable et décline de jour en jour.
Jusqu'ici elle avait été soutenue par ce mode très rudimentaire
d'exploitation forestière, qui, on vient de le voir, est presque
une simple récolte, comme Fart pastoral. Mais voici qu'aujour-
d'hui cette ressource elle-même est menacée ou tout au moins
amoindrie. La consommation du charbon de bois a fortement
diminué; beaucoup de ménages, à Paris et dans les grandes
villes, se servent de fourneaux à gaz ou à l'huile minérale. Lin-
vention des poêles à feu continu a substitué le chaufïage à la
houille au chauffage au bois. En voilà plus qu'il ne fallait pour
porter le dernier coup à la communauté, car, on le sait, ce régime
est ébranlé dès que le travail simple et facile est en voie de dis-
paraître ou de diminuer.
Autrefois, le Morvand était un pays de communautés de fa-
mille. Mais peu à peu ces communautés ont été obligées de se
dissoudre, par suite des circonstances (jue nous venons d'indi-
quer. Une des dernières qui ait résisté et qui ait pu être observée
est la communauté des Jault, de Saint-Benin-des-BoisK En
réalité, Saint-Benin-des-Bois se trouve dans le pays des Amo-
gnes, mais les communautés du Morvand étaient semblables à
celles des autres parties du Nivernais.
La communauté des Jault se composait de sept ménag^es, dont
les chefs descendaient tous d'un commun ancêtre et portaient
le même nom. Les biens ruraux, leurs dépendances, les bestiaux
et l'habitation étaient la propriété indivise de tous les membres.
Cette communauté fonctionnait ainsi depuis plusieurs siècles.
Les filles qui se mariaient au dehors recevaient une dot de
1.350 francs une fois payée. Elles pouvaient cependant, en cas
1. Les Ouvriers européens, t. V, p. 20b.
LE M OR VAN D. M
de veuva.ee, revenir dans la communauté. Le père de J'amille
ne transmettait à sa mort aucun bien propre à ses enfants; il les
laissait seulement en possession des droits indivis do propriété
acquis à tous les membres de la communauté.
Tous les travaux s'exécutaient sous la direction du maître et
de la maîtresse, élus comme les plus capables de faire prospérer
l'association. La gestion du fonds commun, les achats et les ventes
étaient l'attribution principale du maître, qui ne manquait
pas d'ailleurs de conférer sur les questions les plus délicates avec
l'aide qui devait ordinairement lui succéder et avec les membres
les plus intelligents.
Le premier symptôme de la décadence de l'institution remonte
à l'année 1816. A cette époque, Etienne, fils de François^, alors
maître de la communauté, se retira, donnant ainsi le premier
exemple qui se fût présenté depuis cinq cents ans, d'une renoncia-
tion aux avantages de cette association. Il fut alors régulièrement
désintéressé par une indemnité de 1.350 francs, c'est-à-dire par
une somme égale à celle que la communauté accordait aux filles.
En 18V3, François, fils de cet Etienne, et qui avait été élevé en
dehors de la communauté, adressa, après la mort de son père, au
tribunal de Nevers une action en partage. Le jugement, rendu en
ISiô, admit cette demande. Enfin, les dissensions intérieures qui
s'étaient envenimées depuis ISiO, sous l'excitation même des
débats judiciaires, amenèrent, en 18i6, entre toutes les parties
intéressées, un compromis fondé sur la dissolution de la commu-
nauté.
Un membre intelligent de l'ancienne communauté, qui avait
souffert comme tous les autres de l'anarchie et du désordre mo-
ral, et qui depuis a prospéré sous le régime de la propriété privée,
ayant été consulté vers 1854 sur des causes de la décadence des
Jault, résumait ainsi ses souvenirs :
« Le plus ancien maître dont le nom me soit connu est le père
Niée (Née); je ne l'ai jamais vu, mais j'en ai souvent entendu
1. L'habitude de designer ciiaque individu [lar son nom de baplênie suivi de celui
du père est un des traits caracliTJstiiiues des communautés: on sait que cet usage
est également suivi dans toutes les communautés patriarcales de l'Orient.
10 Li:S l'Ol'ULATlU.NS KnlîESTIÈHES h[ CëMKE DE I.A KHA.NCE.
parler à mon grand (grand-père). Il se trouva tout à coup investi
de l'autorité de maître à l'âge de trente-quatre ans, par suite
d'une épidémie ({ui ravag-ea la communauté et le laissa le plus
âgé des membres survivants. Son administration fut sage et res-
pectée. Il avait l'entière disposition du bien commun, dont il ré-
partissait les fruits équitablement entre tous, en proportion des
besoins de chacun. Les associés, de leur côté, se prêtaient de bonne
grâce aux travaux qu'il leur distribuait, sûrs que le maître, qui
les avait tous vus s'élever autour do lui et qui les avait toujours
traités comme ses propres enfants, saurait mieux qu'eux ce qu'il
était à propos de faire. En un mot, il régissait bien et tout était
soumis sous lui. De son vivant, maître Niée choisit Etienne le
Jault dit le Petit-Tienne, frère de mon grand, qu'il menait par-
tout avec lui et qui lui succéda. Sous l'administration de maître
Petit-Tienne, tout continua comme par le passé : on n'allait que
par les ordres du chef de la communauté.
(c Mais sous François, mon grand, qui mourut vers 1830, Agé
de quatre-vingt-quatre ans, l'esprit d'insubordination se glissa
dans la communauté : les jeunes gens devinrent fiers et n'écou-
tèrent plus les anciens, qu'ils voulurent mener; ce que voyant,
le père François disait souvent : « Cent diantres, mes enfants,
« vous verrez que vous ne prospérerez plus ». De ce moment et
sous maître Claude qui ferma la liste des maîtres de la coninui-
nauté, les choses allèrent de mal en pis : les devoirs religieux
furent oubliés ; les jeunes se mirent à jurer; ils ne voulurent plus
travailler qu'à leur fantaisie pour le compte de la communauté,
détournaient tout ce qu'ils pouvaient, soit de travail, soit d'au-
tres objets communs, au profit de leurs propriétés particulières,
dont la règle leur interdisait cependant l'exploitation directe.
Ils s'arrogèrent aussi le droit d'exiger des comptes et de sur-
veiller la répartition des fruits. De là, des défiances et souvent
des querelles. Dès lors, les jours de calme et de bonheur que la
communauté avait accomplis disparurent sans retour! »
Cet exemple montre, une fois de plus, comment finissent les
communautés : elles finissent lorsque les travaux faciles, deve-
nant moins rémunérateurs, il faut recourir à des travaux plus
r.E MûHVA.Mi.
11
intenses. Alors les individus jeunes se refusent à travailler pour
le profit commun; ils trouvent plus avantageux d'avoir pour
eux seuls le produit entier de leur travail. Ainsi, peu à peu et
fatalement, s'accomplit l'évolution de la propriété collective à la"
propriété individuelle, qui, seule, est adaptée à la nécessité de
leltort intense et de l'esprit novateur.
En 1789, ainsi que le constate M. de Lavergne, « on b'ouvail
encore dans le Morvand un grand nombre de familles virant
en communauté, comme au moyen âge, et cultivant à perpé-
tuité la même terre, soit qu'ils en fussent propriétaires indivis,
soit qu'ils en fussent seulement détenteurs aux conditions réglées
entre eux et le seigneur, par la convention ou parla coutume ».
Le résultat de cette longue pratique de la communauté fut
d'empêcher le développement du Morvand et d'en faire une
des régions les plus arriérées de la France. « Dans ce territoire
d'environ douze lieues de côté, écrivait M. Dupin aîné, on ne
trouvait, il y a quarante ans, Jii unp route royale, ni une roule
départementale, ni un seul chemin en bon état. Point de ponts,
quelques arbres à peine équarris jetés sur les cours d'eau, ou,
plus ordinairement, des pierres disposées çà et là pour passer
les ruisseaux. Cette contrée était une véritable impasse, une
sorte d'épouvantail par le froid, la neige, les aspérités du ter-
rain, la sauvagerie des habitants, un vrai pays de loups. En-
core aujourd'hui, les habitants ne mangent que du seigle, des
pommes de terre et du sarrasin, ne boivent que de l'eau excepté
les jours de fête, s'habillent de vêtements grossiers, se chaussent
de sabots qui coûtent quatre sous la paire et vivent dans des
huttes immondes, pêle-mêle avec les animaux. L'n petit nombre
de châteaux, très peu de maisons bourgeoises, point d'industrie,
des métayers pauvres cultivant de pauvres domaines et plus
souvent de très petits propriétaires, bûcherons l'hiver, cultiva-
teurs l'été '. »
Il a donc fallu chercher un supplément de ressources, et
c'est ainsi que s'est développée récemment l'industrie des nour-
1. L. de LaveiKne.
12 LES POPULATIONS FORESTIÈRES HT (.ENTRK DE LA FRANCi:.
rices, l'élevage humain, qui est encore, si j'ose ainsi parler, un
travail de Simple Récolte, bien adapté à ces populations peu
entreprenantes.
Vindustrie des nourrices, comme celle du bois à brûler, est
due à la facilité e/ à la régularité des relations entre le Morvand
et Paris. De même qu'il exportait facilement des bois dans la
capitale, ce pays se mit k y exporter des nourrices. Il vint un
moment où, dans le pays, il n'y eut de femmes que les très
vieilles, les très jeunes, ou celles que des tares physiques em-
pêchaient de trouver place à Paris; encore celles-ci eurent-elles
bientôt des nourrissons amenés dans le pays par les nour-
rices revenant de Paris, ou par les meneurs et meneuses
d'enfants.
(l'est d'ailleurs une tendance très marquée, chez les popula-
tions issues de la communauté et plus ou moins formées à la pra-
tique de l'art pastoral, de demander au travail des femmes un
excédent de ressources, lorsque l'industrie traditionnelle devient
insuffisante. L'homme, peu dressé au travail et répugnant sur-
tout à tout travail nouveau, aime mieux y plier la femme. C'est
ainsi que, dans tout l'Orient communautaire et pastoral, on
voit la femme astreinte aux plus dures besognes pendant que
l'homme passe la plus grande partie de ses journées à ne rien
faire. Tout état social qui ne dresse pas l'homme au travail
personnel et intense a pour effet d'abaisser la condition de la
femme, en lui imposant un surcroit de besogne.
C'est bien ce qui arriva dans le Morvand, oîi le développement
de l'industrie des nourrices ne tarda pas à amener l'oisiveté des
hommes et une démoralisation générale. Grâce aux ressources
amassées par les femmes, les maris, ainsi que le constate M. Ar-
douin-Dumazet ', passent leurs journées au cabaret. « Bientôt le
Morvand, vaste garderie d'enfants parisiens, présenta la plus hon-
teuse exploitation humaine qu'on ait jamais vue. L'industrie des
meneurs et dos meneuses se développa. Toutes les nourrices rame-
naient de Paris un, deux ou trois enfants, racolés dans le quartier
1. Luc. cit., \). 32 et 33.
I.E MORVAND. \'i
OÙ elles étaient en service. Ces enfants, épuisés par le voyag^e, pai'
la nourriture au petit pot, par le manque de soins, mouraient
comme des mouches; la mortalité atteig-nit 75 ou 80 %. »
En 18(U, dans le seul canton de Montsauche, sur 2.88i
femmes accouchées, 1.897 étaient parties pour Paris comme
nourrices. Celles qui restaient devenaient en j>artie éleveuses
de « petits Paris ». Dans une seule commune, Montreuillon, huit
enfants succombaient en huit jours, par suite des fatigues du
voyage. Quant aux nourrices parties pour Paris, elles laissaient
leurs propres enfants aux soins de voisins ou de grands-pa-
rents. En sept ans, dans ce canton, V'i9 d'entre eux périssaient
faute de soins.
Lorsque ces faits révoltants ont été révélés, l'administration
a fini par s'émouvoir et, grâce à une surveillance médicale très
active, la mortalité a été restreinte à une proportion normah\
Mais la démoralisation causée par cette industrie n'a pas été
arrêtée, et ne pouvait pas l'être, par voie administrative. Un
seul fait, signalé par M. Ardouiji-Dumazet, en donnera une idée,
les filles-mères se marient plus facilement que les autres, car on
est sûr cruelles pourront aller à Paris.
Le iMorvand nous présente donc un type de pays, où la Simple
Kécolte et la Communauté périclitent, tandis que lExploitatiou
Forestière est encore trop rudimentaire pour développer l'aptitude
au travail intense et à l'initiative. Alors ces populations, incapa-
bles de se relever par elles-mêmes, trouvent plus commode de
vivre du travail de la femme, ce qui a pour effet d'accentuer, chez
l'homme, la tendance à la paresse et, chez la femme, la démo-
ralisation.
On est assez embarrassé pour classer ce type. Ainsi qu'on
vient de le voir, il est influencé à la fois par l'art pastoral dé-
clinant et par l'exploitation forestière rudimentaire. Il peut donc
être classé soit à la fin du groupe des populations à formation
communautaire pastorale, soit au commencement du groupe
des populations à formation communautaire forestière.
Ce dernier parti me parait préférable, parce cjue l'exploita-
li LES POPULATIONS FORESTIÈRES PU CENTRE DE LA FRANCE.
tion forestière tient ici plus de place que l'art pastoral. Ce clas-
sement a d'ailleurs 1 avantage de mieux montrer à quel moment
précis la forêt fait évoluer un type : c'est seulement lorsqu'elle
donne lieu à des fabrications diverses.
Le Morvand apparaît donc comme un l)on type de transition,
comme une sorte d'introduction qui aide à comprendre et à ex-
pliquer les régions à formation forestière dont la Lorraine, par
exemple, est le type accentué.
II. — LE MORVAN'D.
C'est à tort que la plupart dos géographes écrivent Morvan,
car l'étymologie la plus probable de ce nom est Moi' et Vand,
mots celtiques qui signifient Noires-Montagnes . L'habitant du
Morvand s'appelle Morvandeau, qui se prononce Morvandiau et
qui a pour féminin Morvandelle.
Le Morvand est un massif granitique et montagneux de 88 ki-
lomètres de long sur iO kilomètres en moyenne, courant du Nord
au Sud et occupant à peu près le Centre de la France, entre le
1" et le 2" degré de longitude, le VC et le \T degré de latitude
Nord. Il s'étend sur une partie des anciennes provinces de
Bourgogne et de Nivernais et des départements actuels de la
Côte-d'Or, de la Nièvre, de la Saône-et-Loire et de l'Yonne.
Ce pays est caractérisé par des montagnes conicjues, de pro-
fondes vallées, des rivières torrentueuses, de sombres forêts.
Les principales montagnes sont : la Vieille-Montagne au-dessus
de Saint-Honoré-les-Bains, le Haut-du-Château, le Vieux-Cha-
teau, le Beuvray c[ui domine Autun, le Prenelay, enfin le Bois-
du-Roi, qui atteint 902 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Toutes sont granitiques, car c'est le granit qui constitue et
délimite exactement le Morvand. Ces montagnes ont un aspect
sévère, bien que la plupart des sommets soient boisés;
cependant elles sont peu escarpées; on n'y voit ni formes angu-
leuses ni cols infranchissables.
Les forêts en couvrent une grande partie; le chêne, le hêtre,
LE JLORVAXlt. 15
le charme, le J)ouleau et raune s'y mélangent agréablement ot
s'exploitent en bois de « moule » pour l'approvisionnement de
Paris. J'emprunte au savant historien du Morvand, l'abbé Bau-
dian, la description du transport des bois :
« Le transport de tous ces bois s'exécute par les rivières
d'Yonne et do Cure, et leurs principaux affluents, au moyen de
flottage à bûc/ics perdues, ce qui consiste à les lancer à l'eau et à
les abandonner ensuite au couraut. L'invention de ce genre de
transport, si facile et si économique, date de 15'i-9.
(i Avant d'arriver au ilottage, on se livre à diverses opéra-
tions préalables. D'abord a lieu la moulée ou coupe des bois;
elle se fait pendant l'hiver; puis viennent le charroi, l'empilage
sur les ports, au bord des rivières et des ruisseaux flottables,
qui s'exécutent dans le cours de l'été. Enfin on procède au mar-
telage, c'est-à-dire à l'application de la marque de chaque mar-
chand de bois aux deux bouts des bûches qui lui apparliennent,
afin de les reconnaître plus tard. Ce moyen, facile pour éviter
les inconvénients d'un mélange général, fut inventé en 1598.
Avant cette époque, les marchands comptaient leurs bûches et
en retiraient ensuite une quantité proportionnelle tant d'une
essence tant d'une autre.
c( Lorsque le bois est reçu par le facteur ou garde de rivière
de chaque maichand, et que le moment du flot est arrivé,
toutes les populations du voisinage se lèvent ; les bords des ri-
vières et des ruisseaux, que l'on grossit à volonté, à l'aide
d'étangs ou réservoirs, se couvrent d'hommes et d'enfants aux-
quels on donne depuis 30 centimes jusqu'à 1 fr. 25 par jour'.
Les uns jettent le bois à l'eau ; les autres, armés de longs crocs,
s'échelonnent le long du courant pour surveiller le flot et em-
pocher que la goulette, ou milieu du lit de la rivière resté libre,
ne se ferme.
« Mais l'étroit passage vient-il. par l'inadvertance ou l'im-
puissance de quelque surveillant à s'obstruer, alors le bois
s'amoncelle au loin, et l'eau reflue ou s'échappe à travers les
1. Ceci l'.lail ocril en 18(1.1. Les prix ont du presque doubler depuis lors.
J6 LES POPULATIONS FORESTIÈRES DU CENTRE DE LA FRANCE.
])ùches en bouillonnant. A l'instant la vallée retentit de cris
confus, et les flotteurs accourent à toutes jambes d'aval eu
amont, pour cUprendrc.
« Piieu de plus curieux que cette opération; elle exige quel-
quefois des efforts longs et pénibles; mais aussi par moment
elle ne demande que l'arrachement de quelques bûches. Alors
la rùtïe, ou masse de bois arrêtée s'ébranle tout à coup et s'é-
lance avec un lu'uyant fracas aux applaudissements de tous les
travailleurs. On voit, dans ces circonstances, les bûches rouler,
pirouetter, en s'entre-choquant. Le saut de Goulour surtout
offre un intéressant spectacle en ce genre. Le bois, en se pré-
cipitant de 7 à 8 mètres de haut, cause un tel fracas, que tous
les échos de la vallée eu retentissent au loin.
« Arrivé soit à Clamecy soit à Vermonton, le bois de moule,
retenu par les arêts placés dans la rivière, est retiré de l'eau et
déposé sur le rivage. Alors commence l'opération du triage,
vulgairement appelée le tricage, ou séparation de la marque de
chaque marchand. Quand les divers lots sont tirés à part sous
la surveillance des facteurs, et que les différentes essences,
comme le bois gris ou le chêne et le charme, la traverse ou le
hêtre, la menuise ou le petit bois, ont été placés séparément,
les marchands se rendent à Paris pour en opérer la vente.
« Les commerçants de la capitale, après l'acquisition, vien-
nent à leur tour à Clamecy et à Vermenton, et font remettre le
bois à l'eau pour le conduire dans leurs chantiers; mais le nou-
veau transport ne s'opère plus de la même manière. On lie
ensemble, au moyen de harts ou rouettes, de longues perches
dont on forme des espèces de radeaux, et on y dépose le bois;
c'est ce qu'on appelle trains. Chaque train se compose de vingt-
cinq décastères ou cinquante cordes de bois environ, et il suffit
ensuite de deux hommes pour le diriger. »
Depuis que ces lignes ont été écrites, ce genre de transport,
sans être entièrement abandonné, est le plus souvent remplacé
par le transport en bateaux ou en chemin de fer, plus coûteux,
mais qui n'a pas, pour le bois, l'inconvénient d'une longue
immersion.
LE .Mi'li\A.\D. 1/
On le voit, les bois et les eaux sont les principales richesses
du Morvand : les eaux servent encore à l'irrigation des prés;
ajoutons la pêche des rivières où l'on trouve de superbes
truites.
La chaîne du Morvand sépare, on le sait, les bassins de la
Seine et de la Loire; le premier de ces fleuves reçoit l'Yonne,
le Serain et la Cure; le second, l'Aron, qui entoure le Bazois,
et l'Arroux. La Cure est une jolie rivière aux eaux limpides
courant sur des galets; elle traverse le réservoir des Settons,
grand étang de VOO hectares ti'ès poissonneux, créé de 18't8 à
1858 dans le but de grossir la Cure et l'Yonne pour le flottage et
la navigation, et contenant -22 miUions de mètres cubes d'eau.
Aucune mine n'est exploitée dans ce pays et il est probable
qu'il ne se trouve guère de minerai métallifère dans ce sol tout
granitique.
L'agriculture s'accommode du terrain du Morvand, bien qu'il
soit peu fertile; il a besoin de chaux, et il faut aller chercher
celle-ci en Bazois. Il y a quelques vignes, produisant un vin
blanc agréable.
L'élevage des bestiaux n'est ni aussi développé ni aussi facile
qu'en Bazois, aussi les bœufs servent-ils surtout au travail. Il
reste quelques échantillons de la race morvandelle, basse sur
jambes, trapue, bien appropriée à ce pays de montagnes; mais
ils font place de plus en plus à la race charolaise-nivernaise,
peut-être moins nerveuse, mais d'un meilleur rapport pour la
boucherie. Quant à l'ancienne race de chevaux à laquelle le
iMorvand devait une certaine célébrité, elle a totalement disparu
devant le cheval de demi-sang.
Le porc s'engraisse facilement à l'aide de la pomme de terre
et du sarrasin, et constitue une précieuse ressource pour les
habitants, grands mangeurs de lard.
Au point de vue du climat, le Morvand est froid ; la neige y
tombe en abondance, et il n'est pas rare d'en voir encore au
mois de mai sur les sommets. Les orages, comme dans toutes
les montagnes, sont fré({ucnts et causent souvent de grands
dégâts.
18 LES J'Ul'VLATIONS FORESTIÈRES DU CENTRE DE LA EKANCE.
Pou de pays ont conservé autant de souvenirs celtiques et
romains; peu de pays sont le sujet d'autant de légendes, et
Ton y retrouve les superstitions de Tantiquité dans la croyance
aux fées (druidesses), la dévotion aux fontaines, dans certains
usages, comme celui de mettre une pièce de monnaie dans la
main des défunts. La superstition est si naturelle aux gens de
ce pays, ([uon y voit aussi la trace des efforls du christia-
nisme, non pour la heurter de front, mais pour la purifier, par
exemple en dédiant chaque fontaine à quelque saint, en éle-
vant des statues de la Vierge sur les pierres jadis souillées par
les sacrifices humains.
Le Morvandeau, issu des anciens Celtes, a une physionomie
très caractéristique : assez grand, la tête carrée, de petits yeux,
le visage pâle, ses formes sont rudes, ses manières hrusqucs,
malgré la douceur de sou caractère. Très crédule, mais très
méfiant pour ses intérêts, ces deux penchants sont facilement
exploités par les hurcaucrates. Généralement sohre et économe,
il se passionne quelquefois pour le vin. Hahile dans l'art de
feindre, on l'a parfois accusé, non sans raison, de duphcilé et
de mensonge. Il aime le merveilleux, la conversation, les céré-
monies religieuses, tout ce qui frappe sou imagination vive et
ardente.
Les habitants du Morvand se nourrissaient fort mal du temps
deVauban; il n'en est plus ainsi, bien que le Morvandeau soit
moins difficile que l'habitant des plaines. Sa santé est aussi
plus robuste, grâce à l'air vif des montagnes.
Le costume des hommes consiste en une chemise de grosse
toile, pantalon, veste et gilet de drap, et par- dessus la blouse
bleue de tous les paysans du Centre, chapeau de feutre à larges
bords, sabots. Les femmes n'ont plus guère de particulier que le
bonnet bien connu qu'on voit aux nourrices.
Les nourrices! voilà une source de richesses, mais aussi de
démoralisation pour le Morvand. Démoralisation, d'abord quand
elles prennent à demeure des pupilles de l'assistance publique.
Démoralisation, parce que les filles-mères, acceptées parfois
de préférence aux femmes mariées par les familles les plus
LL MOHVA.Vn. 19
scrupuleuses sur tout aulrc [xtint, trouvent un enconr.iiiTmcnf
dans celte facilité à se placer. Drinoralisation enfin, parce f[U('
la nourrice, après un an ou div:-luiit mois passés dans une
famille riche, ne retiouve qu'avec peine et dégoût sa chau-
mière et le travail des champs.
Il faut toutefois constater que les Morvandelles sont moins
portées au luxe que leurs voisines du l>azois, et que le fond
plus religieux des montagnardes les préserve davantage de la
corruption qu'introduit le métier de nourrice.
L'élevage des bestiaux, l'exploitation et le floltage des bois^
les charrois dans les forets, l'agriculture, voilà les ressources
que trouve le paysan pour gagner sa vie. Ajoutons que la pro-
priété est plus divisée qu'en Razois.
Knfm le surcroît de la population cherche dans rémigration
une ressource, parfois temporaire, d'autre fois délinilive. Na-
guère encore, des charretiers ou gallvachers descendaient les
montagnes au printemps et louaient leurs services aux riches
fermiers de la plaine. Aujourd'hui, ce sont surtout les mois-
sonneurs qui vieiment en grand nombre suppléer au manque
de bras dans le Bazois. Jusqu'à présent, ils se contentaient
d'un salaire variant de 3 à 5 francs par jour, mais les politi-
ciens sont en train de les syndiquer, et si la prochaine récolte
est abondante, les fermiers auront peu'-étre beaucoup de peine
à s'entendre avec ces braves gens, auxquels on aura repré-
senté leur sort sous les couleurs les plus noires.
D'autres émigrent sans esprit de retour, séduits par le pres-
tige des villes, de Paiis surtout, dont le chemin de fer leur
rend maintenant l'accès facile. Ils y sont domestiques, employés,
ouvriers, et souvent réussissent très bien.
Il va sans dire que la facilité des transports a eu pour consé-
quence inévitable la disparition d'une partie de l'antique sim-
plicité, et, avec elle, du patois original qui se composait de
mots celtiques, latins et franrais, mélangés, confondus et défi-
gures et variait d'un village et même d'un hameau à l'autre.
Enfin il y a l'émigration, ou plutôt l'infillration qui se fait
insensiblement de la montagne à la plaine par le besoin de tra-
^0 LES POPLLAIIONS FORESTIÈRES DU CE.NÏKE DE LA FRANCE.
vail, par les mariages, etc. Elle a une bonne intluence sur le
Bazois, en lui apportant lâpre énergie et la simplicité qui
manquent un peu à ses habitants.
Comte DE Damas d'Anlezy.
OBSERVATIONS SUR CETTE ENQUÊTE
11 faut rapprocher ces renseig-nements de ceux que nous pu-
blions plus loin sur le Bazois. Il y a comme une partie liée
entre ces deux régions limitrophes : le iMorvand, région monta-
gneuse, déverse par un mouvement régulier et en quelque sorte
automatique le trop-plein de sa population dans le Bazois,
pays de vallées basses. Les populations, comme les cours d'eau,
descendent elles vont chercher dans les pays bas et plus riches
le travail qu'elles ne trouvent pas en suffisance dans les pays
montagneux et pauvres.
Mais le Morvand n'appartient pas à cette variété de régions
montagneuses où dominent les pâturages; en cela il diffère es-
sentiellement des Pyrénées, de l'Auvergne et du Jura bernois.
Nous n'avons pas affaire ici à l'art pastoral^ mais à l'art des
forêts, à l'exploitation du bois. On comprend, dès lors, que les
communautés familiales y soient moins conservées, ce qui se
traduit par le morcellement de la propriété.
D'autre part le Morvand se distingue nettement des régions
montagneuses où l'art des forets donne naissance à une foule
d'industries ayant pour objet le façonnage du bois : ce qui est
le cas des Vosges, par exemple. Le bois, ici, est surtout exploité
en vue du chauffage et pour l'approvisionnement de Paris en
combustible. Il serait intéressant de savoir à quoi tient cette
différence. En tous cas, les conséquences sont importantes.
Tandis que les population des Vosges se sont développées dans
le sens de l'industrie, de la petite industrie pratiquée le plus
souvent à la main et au foyer, ce qui les a conduites à un dé-
veloppement de culture scolaire (les populations industrielles
LE MORVAND. 21
sont portées à demander à l'école un moyen de s'élever dnns
leur métier); au contraire, les iMorvandeaux paraissent peu iu-
dustrieux; ceux qui émigrent cherchent du travail dans des em-
plois inférieurs, n'exigeant pas d'aptitude spéciale et dans les-
quels on s'élève plus par l'économie que par l'initiative.
L'industrie des nourrices est ici aussi florissante que dans le
Bazois et elle y produit les mêmes effets que l'on va constater
dans cette dernière région.
« Peu de pays, nous dit M. le comte de Damas, ont conservé
autant de souvenirs celtiques et romains, etc. » On remarquera
que le Morvand avait en effet une importance considérable
aux époques celtiques et romaines. Ce massif occupait la posi-
tion stratégique et commerciale la plus importante peut-être de
la Gaule. La grande route des transports était alors le Rhône,
puis la Saône que l'on remontait jusqu'à la hauteur de Châlon
et de Dijon. Là, il fallait, au moyen d'un portage, gagner soit
la Loire, soit la Seine, que l'on descendait ensuite jusqu'à des-
tination. Or le Morvand dominait, au nord et au sud, cette route
de terre ainsi que ces deux fleuves et leurs affluents.
Depuis que les transports ont emprunté d'autres routes, le
Morvand est, en quelque sorte, retombé sur lui-même, c'est-à-
dire sur l'exploitation rudimentaire de ces forêts. Il est rede-
venu ce qu'il est naturellement : un pays pauvre à ressources
limitées. Il a été, dès lors, un pays peu enviable. Aussi, lorsque
les conquérants francs se sont installés en Gaule, y ont créé des
domaines et importé plus ou moins la formation particulariste,
ils ont été peu tentés par cette région. Les traditions celtiques
ont donc pu s'y conserver sans grand mélange.
E. D.
III. — LKVOI.niOiV SOCIALK DU MORV.\ND.
On vient de voir que, dans le Morvand, le Lieu est caractérisé
par les points suivants :
1° Sol granitique et montagneux couvert de forêts; sur les
pentes, on trouve des Ilots cultivables formés d'humus, ([ue l'on
99
LES l'ni'lLATloNS KORESTIKHKS Iil" CEMHE HE LA FRANCE.
appelle ouche>.; enfin, l'on trouve des prairies naturelles le long-
des nombreux ruisseaux qui coulent des montagnes;
2" Difficulté des communications à travers ces forêts monta-
gneuses, mais facilité des transports par flottage sur les rivières
qui descendent vers la Seine.
Tout le type morvandeau sort de là.
D'abord, pendant le moyen âge, nous avons une période de
.culture intégrale. En eiïet, la rareté des centres urbains et
Fabondance des forêts non défrichées dans tout le nord de la
France ne permettent pas encore une exploitation rénmnéra-
trice des forêts.
Vers la Renaissance, une seconde période commence, celle de
V exploitation forestière en rue de la vente du bois de cJiaiiffage.
Elle est devenue possible, parce que les centres urbains, et en
particulier Paris, ont augmenté d'importance, tandis que dans
leurs voisiuages, le bois est devenu plus rare par suite des progrès
du défrichement agricole. C'est alors que le Morvand commence
à jouir de sa situation privilégiée, à savoir la facilité d'écouler
ses bois vers Paris par flottage, en descendant le cours des ri-
vières. En effet, c'est en 15'i^.5 que se forme l'association pour le
transport des bois par flottage. Cette association est restée inva-
riable jusqu'à nos jours, de sorte qu'on a pu l'étudier sur place
ainsi que le type du bûcheron auquel elle a donné naissance.
Mais l'ancien type du paysan à culture intégrale est resté in-
variable à côté du bûcheron, car, comme nous venons de le dire,
la spécialisation ne portait que sur le bois et non sur les [)ro-
duits agricoles. Ce type existait encore au temps de Le Play et a
pu être étudié par lui.
Depuis lors, il s'est transformé à son tour j)ar suite de la
commercialisation de la culliire elle-même. Celte troisième et
dernière période est due au développement des transports en
général, routes, chemins de fer, etc.
Nous allons étudier ces trois périodes successivement.
1" PÉRIODE DE LA ciLTi RE INTÉGRALE. — Cette période, qui
fominencc au moyeu âge, n'a liai, pour les j)aysans purs, que
LE MORVAMi. 23
dans la première moitié du xix^ siècle. Ces paysans, qui vivaient
en familles patriarcales, étaient les serfs des seigneurs; et après
leur affranchissement à la fin du moyen âge, ils en devinrent
les métayers; un certain nombre même purent devenir pro-
priétaires. Laissant de côté la période du servage, nous étu-
dierons surtout le lype principal, celui du métayer. Ce type
peut être reconstitué d'après les renseignements recueillis sur
les lieux par Le Play de 1839 à 1855.
Tout d'ahord, les cultivateurs ont dû se disperser en pclits
hameaux sur les ilols cultivables [ouches] ; ils vivaient groupés
en familles j}atriarcales. Certaines de ces familles possédaient
le sol qu'elles cultivaient, mais la plupart ne l'occupaient C£u'à
titre de métayer d'un grand propriétaire. La coutume du Ni-
vernais favorisait le maintien de ces communautés : la tenure
des serfs faisait retour au propriétaire^, s'ils ne laissaient pas
d'hoirs vivant en communauté.
Voici comment était organisé le travail : ^ Jusqu'en 1830,
dit Le Play', la méthode de culture était pasiorale plus qu'agri-
cole. A l'époque où furent recueillis les premiers éléments de
cette monographie, le sol des métairies était subdivisé en petits
enclos par de fortes haies vives plantées d'arbres. Chaque enclos,
nommé chain/re, produisait d'abord des herbes, lesquelles
étaient successivement broutées par les bœufs, par les chevaux,
puis par les moutons. Peu à peu le genêt envahissait ce pâtu-
rage ; et après six années environ, on l'arrachait pourl'incinérer
et pour rendre ainsi au sol l'élément calcaire qui lui fait généra-
lement défaut. Après une année de défrichement et de labours,
on récoltait successivement, en quatre années, un sarrasin, deux
seigles et une avoine. Enfin, on abandonnait de nouveau, pen-
dant six années, le chaiiitre à la production spontanée de l'herbe
et du genêt. »
Les animaux domestiques trouvaient un supplément de nour-
riture dans les prairies permanentes des vallées tandis que les
forêts permettaient l'élevage du porc,
(. Onrrirrs riirnpri'iis. I. V. p. \\\
24 LES POPULATIONS FORESTTKliES PF CENTRE PE LA FRANCE.
Mais rélevage était pauvre par suite du faible développe-
ment des prairies. Les bœufs de la race morvandelle servaient
surtout au travail; les moutons fournissaient la laine, et l'on cul-
tivait en outre un peu de chanvre pour les besoins du vêtement.
Seul, rélevago du cheval donnait lieu à une exportation vers
les pays circonvoisins.
Voyons maintenant comment étaient organisées les commu-
nautés patriarcales du Morvand. Au temps de Le Play, il en
existait encore un grand nombre, surtout dans les parties méri-
dionales du Morvand, dans les cantons de Luzy, dlssy-l'Évôquc,
de Mesvres et de Toulon-sur-Arroux. Une famille do 20 à 30 in-
dividus pouvait vivre sur un domaine de 100 à 1 ïO hectares. Le
maUre et la maUresse élaient éliifi et ne pouvaient jamais être
mari et femme. Cette mesure avait pour but d'empêcher une
entente qui aurait pu être préjudiciable aux intérêts de la com-
munauté. Le plus souvent on élisait le fils aîné de l'ancien maître ;
on n'en choisissait un autre qu'en cas d'incapacité notoire. Tous
les membres se considéraient comme solidaires et obéissaient
sans murmurer au maître. Chaque communauté entretenait ses
malades et ses invalides. Les veuves pouvaient rentrer chez
leurs propres parents ou rester dans la communauté de leur
mari. Dans ce dernier cas, elles y amassaient, en travaillant, un
pécule personnel ; mais lorsque l'âge et les infirmités les ren-
daient impropres au travail, elles dcsQWixxcni reposantes ; c'est-à-
dire qu'elles étaient nourries et soignées gratuitement, mais
n'avaient plus droit au pécule.
Quand la communauté devenait trop nombreuse, un ménage
ayant des enfants assez grands se détachait de la communauté
et allait fonder une nouvelle installation.
Telle était dans ses grandes lignes l'organisation de la famille
dans Fancien Morvand. Qu'il nous suffise de rappeler les grandes
analogies qu'elle présente avec la famille patriarcale atténuée
qui, à l'heure actuelle, subsiste encore dans les Balkans. Pour
cela, que le lecteur se reporte à la description que M. Demo-
lins a faite de la famille bulgare'.
1. Ciiiiimcitl lo roule crée le type sociale I. 11. Ii\. Il, ch. iv.
LE MoHVAMt. :2-J
2" PkKIODK I)I- la CLLTIRE IXTÉGRALli hX DE LEXPLOITA IIO.V
i-ORKSTiKRE. — Nous avons dit que cette période commence au
xvi^ siècle, et nous en avons indiqué les causes. Voyons les
changements apportés dans l'état social par l'exploitation fores-
tière.
Le fait le plus saillant est le développement de la grande
propriété et du travail salarié.
En effet, l'exploitation des forêts ne donne pas un profit immé-
diat; il faut pouvoir attendre ou posséder une étendue suffisante
pour établir un roulement. Dans le Morvand, l'oxploitation fo-
restière se fait dune façon particulière, parce quelle a en vue
le bois do chauffage. On n'abat que les branches ayant atteint
leur valeur marchande.
Le grand propriétaire vend son bois aux marchands de Paris,
reçoit de l'argent et paie ses bûcherons. iMais ici, une difficulté
se présente. Le travail du bûcheron ne se fait que pendant la
mauvaise saison; il n'est arrêté ni par la gelée, ni par la pluie,
la neige seule y met un obstacle.
Pendant la bonne saison, le bûcheron se fait paysan et tra-
vaille aux champs. Pourquoi? C'est que l'exploitation forestière
ne s'est développée que peu à peu, et il a d'abord été plus éco-
nomique de prendre la main-d'œuvre sur place. En effet, pen-
dant l'hiver, les paysans sont inoccupés. Us peuvent donc se
contenter d'un très faible salaire, car ce sera pour eux un sup-
plément de ressources. Au contraire, un spécialiste, qui ne
serait que bûcheron doit se montrer plus exigeant et se trouve
ainsi éliminé.
Il est évident que les bûcherons sont recrutés surtout dans
les communautés patriarcales les moins prospères, celles dont
la propriété devient insuffiScinte. Il s'est ainsi formé une classe
(le petits propriétaires. Quant aux communautés les plus pros-
pères, elles sont devenues peu à peu liées aux grands proprié-
taires par des contrats de métayage qui ont contribué grande-
ment à maintenir leur stabilité.
En résumé, à cette époque, on trouve quatre classes sociales :
1 " Le grand propriétaire qui fait cultiver par des communau-
i6 LES rui'LLATIO.XS FORESTIÈRES DU CENTRE DE LA FRANCE.
tés de métayers, et qui, en hiver, fait exploiter ses bois par des
bûcherons salariés;
2" Le métayer, cultivant en famille patriarcale, et vivant
directement dos produits de sa culture dont il donne la moitié
au propriétaire ;
3" Le petit propriétaire^ dont l'état social a beaucoup d'ana-
logies avec celui du métayer: Il vit sur un domaine plus petit,
mais tous les produits lui appartiennent;
V Le petit propriétaire bordier et bûcheron, vivant en com-
munauté plus restreinte, cultivateur Tété, bûcheron Thiver. Dans
cette dernière classe, la famille patriarcale se dissout peu à peu
par suite des deux causes suivantes :
r La communauté soutient difficilement ses membres par
l'exiguïté de la propriété;
2° Le travail du bûcheron donne la prédominance à la force
physique (donc à la jeunesse), car il ne demande pas un long
apprentissage.
Le Play a pu étudier le Morvand au moment où cet état social
disparaissait pour faire place au suivant.
S'' Période de la culture intensive et de l'exploit.\tion fores-
tière. — Cette période apparaît avec le développement des
moyens de communication. La commercialisation de la produc-
tion peut porter alors, non seulement sur le bois, mais sur tous
les produits agricoles. Aussi allons-nous voir les communautés
paysannes se dissoudre à leur tour, contirmant ainsi la loi que
nous avons posée dans une étude précédente '.
Laissons parler Le Play -.
« Les nouvelles voies de charrotage ont permis d'amener à
bas prix, sur les sols porphyriques du Morvand, la chaux produite
sur les terrains calcaires de la plaine contiguë. Le sol a pu
dès lors être maintenu en état constant de fertilité par un asso-
lement quadriennal donnant successivement un fourrage de
1. l.'IniiiKniih' crolnc-t-eUr rcrs le sni-ialisiiic
2. OiirriiT.f riiropi'riis, I. V. p. \\\ fl \v\l.
LK MdUVAND. 2/
racines, le fi-omcnt. im fourrage de lég-umiiieuses et Tavoine '.
Les chaiiitres sont devenus des champs; les fourrages artificiels
ont doublé les ressources que continuent à fournir les prairies
arrosées par les ruisseaux; la production des grains et des bes-
tiaux s'est beaucoup accrue; et le prix en augmente rapidement,
à la faveur des chemins de fer qui permettent de les trans-
porter jusqu'aux grands marchés du nord et du midi de la
France. »
Sur quoi a porté la spécialisation agricole dans le Morvand?
Sur le bétail.
En effet, les céréales ne sont cultivées que pour la consomma-
tion locale et le rendement ne dépasse guère, à Iheure actuelle,
12 hectolitres de blé à l'hectare. Du reste, l'assolement décrit
plus haut aboutit à la nourriture des bestiaux. Et ici, le voi-
sinage de Paris développe la proibiclion des bestiaux en inie de
la viande, donc à l'engraissement. De là la disparition de la
race morvandelle plus propre au travail et son remplacement
par la race charolaise-nivernaise, d'un meilleur rapport pour
la boucherie. Le cheval, au contraire, a totalement disparu, in-
capable de soutenir la lutte contre le demi-sang.
Que sont devenues les quatre classes sociales de la période
précédente?
1" Le grand propriétaire subsiste toujours; devenu plus riche,
il s'absente de plus en plus; il va dépenser ses revenus à Paris
et dans les villes d'eaux; il ne patronne plus et devient de plus
en plus un étranger au pays (pi'il considère simplement comme
une source de revenu ;
2" Le métayer ne vit plus exclusivement des produits du
domaine qu'il cultive ; il vend et il achète ; les plus avisés, de
métayers deviennent /m?zz"e/'5, mais la famille patriarcale dis-
parait peu à peu, et c'est dans les endroits où les communications
sont le plus difficiles ([u'elle disparait en dernier lieu -;
3° Le paysan propriétaire suit une éNolutiou économique ana-
1. (el assolement est une variante du fameux assolement de Norfolk. (|ui. alaliii
du xviii« siècle, a lévolulionni' la culture anglaise.
■>. Oiirrirrs riiruprciix, I. V, p. '>.'J\ el .Tio.
28 LES l'OrMLATIONS FORESTlïilRES DU CENTRE HE LA FRANCE.
lopue; le domaine s'émiette de plus en plus, et la famille
devient tout à fait instable.
'i-" L'ouvrier salarié, voilà ce qu'est devenu Tancien bor-
dier bûcheron. En hiver, il est toujours bûcheron et est
payé par le grand propriétaire, mais il a été exproprié de sa
petite propriété; c'est une conséquence de la pratique du par-
tage égal des successions qui a émietté le domaine, rendu une
exploitation judicieuse impossible et finit par l'évincer de la
propriété. En été, le travail de bûcheron lui faisant défaut, il
va s'embaucher comme journalier dans les fermes et les métai-
ries. Il est devenu exclusivement un salarié, et salarié sans liens
fixes, emhauché au hasard à droite ou à gauche.
C'est ce que nous montre la monographie du manœuvre agri-
culteur du Morvand de MM. Saint- Léger et Le Play.
La famille décrite jouit encore de certaines subventions (gla-
nage, bois mort) et de certaines tolérances de la part des pro-
priétaires, notamment pour le pâturage des chèvres, etc.
En outre, l'ouvrier s'appuie sur le travail de sa femme;
outre les travaux du ménage (y compris la confection des vête-
ments), elle cultive le jardin et les champs à pommes de terre,
et donne des soins à un nourrisson confié à prix d'argent par
l'hospice des enfants trouvés.
Peu de ces ouvriers s'élèvent. « Une enquête aj)profondie a
montré que, sur 50 ouvriers de cette condition existant dans la
commune, 5 seulement avaient une tendance à l'épargne et
étaient envoie de s'élever à une meilleure situation... Ceux
d'entre eux qui, par exception, se montrent animés de l'esprit
de prévoyance s'élèvent tous facilement au-dessus de la condi-
tion paternelle. Ils sont très recherchés comme ouvriers do-
mesti(jues et ils sont ordinairement admis, par un mariage,
dans la famille d'un métayer dont ils prennent plus tard la
succession. Très souvent, ils sont directement placés par un
propriétaire k la tète d'une métairie ; dans tous les cas, ils ac-
cunmlent chaque année un petit capital et se mettent bientôt
en mesure d'acquérir une propriété, avec laquelle ils parvien-
nent immanquablement à laisance. En revanche, des enfants
Lli MUHVAND. " '19
de métayers et d'ouvriers-domestiques, eu nombre plus consi-
dérable, ne pouvant rester, faute d'emploi ou d'aptitudes, dans
la condition de leurs pères, sont incessamment rejetés dans la
classe dos journaliers. C'est ainsi que celte classe se recrute sans
cesse dans la jjartie la nioius intelligente et la moins prévoyante
de la population. La classe des manœuvres-agriculteurs se re-
crute encore parmi les enfants de propriétaires-cultivateurs qui,
après avoir divisé l'héritage paternel, n'y peuvent plus trouver
chacun pour leur activité un emploi suffisant. Souvent on voit
les propriétaires-cultivateurs eux-mêmes se ruiner pour servir
les intérêts de sommes empruntées, dans l'intention d'acquérir,
à un taux excessif, des terres situées à proximité de leur do-
maine, et être ainsi réduits à cultiver comme journaliers des
terres qu'ils ont antérieurement possédées ^ »
On comprend que, dans ces conditions, le Morvand ne pro-
duit qu'une émigration inférieure. De la classe ouvrière sortent
des manœuvres, des charretiers, des nioissoimeurs qui vont
s'employer dans la rég-ion des plaines.
Des communautés paysannes ébranlées sortent des petits
commerçants, des cabareliers; certains se livrent au commerce
des comestibles {Rocalie7'.s) pour l'approvisionnement des for-
ges du Creusot, et quand ils ont amassé une somme suffisante,
font le commerce des blés [Blatiers).
Tel était l'état social du Morvand vers le milieu du xix*^ siècle.
Actuellement, une autre période semble s'ouvrir; tout au moins
une crise intense sévit sur le Morvand ; elle est due à la con-
currence de plus eu plus grande que le chauU'age au bois ren-
contre de la part de la houille. Mais comme cette crise atteint
toutes les populations forestières du Centre de la France, nous
en parlerons dans le chapitre spécial que nous consacrons à
cette crise.
D'autre part, nous avons vu que les progrès de la culture ont
amené l'extension du fermage au détriment du métayage, et
corréla'ivenient la dissolution de la famille patriarcale. Toute-
1. Ouvriers européens, t. V, [i. 2GI.
3U LES l'OI'LLATlO.NS FOIiESÏlÈHKS HI liLNTHK ME LA KHANCE.
lois, la Monogi'aijhie des fermiers à cornmunautrs taisihlefi dri
Nivernais^ de M. Victor de Chévery '. nous révèle l'existence,
en 1860 de fermiers vivant en familles patriarcales. On ?e trouve
là en présence dun phénomène peu fréquent, qu'il convient
d'analyser de plus près.
La communauté observée se compose de cinq ménages com-
prenant ving't-dcu\ [)ersonnes, plus deux domesliques et une
servante. Elle occupe un domaine de 11 V hectares pour lequel
elle paie un fermage de 2.V00 francs par an. Le domaine était
situé à Cuzy. sur la limite du Morvand et du Charolais.
Tout d'abord, l'auteur constate ()uc les communautés fermièies
n'existent guère que dans la partie méridioiude du massif grani-
ticjue du Morvand, et il attribue ce fait à l'isolement topogra-
phique de cette région, située loin des routes et des centres
industriels ^. Il s ensuit donc que la commercialisation de la
culture doit être peu développée. En effet, la culture propre-
ment dite est restée peu intensive, et M. de Chévery constate que
l'esprit de routine est particulièrement accentue parmi les
communautés patriarcales '. Le seigle est toujours la pro-
duction princij)ale, et est absorbé, autant que p)ossible, par
la consommation ménagère ; seul, l'excédent est exporté vers
la Bourgogne. De même la famille consomme ses propres
légumes, brûle le bois provenant de ses haies ou de ses
genêts. Le domaine produit en outre du chanvre, de l'huile
de noix, etc..
Ce fait s'explique par la commercialisation de l'élevage. L'on
vend des chevaux, des l)œufs, etc., et c'est avec l'argent cjui
provient de ces ventes cjue l'on peut payer le propriétaire.
C'est donc grâce aux gains faciles provenant du développe-
ment de l'élevage que le fermage a pu apparaître.
Mais il est évident que le taux du fermage n'absorbe pas tout
l'argent qui rentre dans la communauté, ou sinon celle-ci n'eût
pas désiré ce mode de tenure. C'est bien ce qui a lieu dans la
1. Ouvriers, des Deu.i Mondes, t. V, ii'^ 38.
2. /(/., i". i")..
8. Id.. \K 44.
Li; MuJtV.VND. 31
raiiiillc observée. Ou peut dAs lors se demander, comment
cet excédent d'argeut ([ui entre dans la communauté, ne vient
pas y introduire un élément dissolvant. On le comprend quand
l'on connaît la coulume qui préside au l)udget commun : « Toul
argent entré dans la comuiunaulé nen doit plus sortir ' ». Là
est la clef de voûte du système. Cràce au régime du domaine
plein, on peut vivre presque exclusivement de ses propres pro-
duits; g-ràce à la vente du surplus, l'on a pu s'élever au fer-
mage. Le bénéfice vient donc s'accumuler dans le colï're de la
communauté. 11 forme le fonds de réserve destiné à parer aux
éventualités, à surmonter les phases de l'exislence.
En réalité, la communauté fait quelques achats au dehors,
mais ces achats se bornent à quelques articles secondaires,
sucre, sel, épiées, etc.
Le fonds de réserve est constamment menacé par le code
Napoléon et par la cupidité des individus.
On élude le code en plaçant l'argent sur parole ou sur des
billets non enregistrés '. On évite le développement de la cu-
pidité chez les individus en les laissant dans Fignorance du
total réel du fonds commun; ce dernier est, du reste, placé au
nom du chef de commnnauté. Celui-ci a le droit d'aller au
marché, de vendre et d'acheter, de gérer le fonds de réserve.
Peu à peu il initie aux alfaires le futur maître de la commu-
muité qui, le plus souvent, est son fils aîné, ou à défaut son
frère.
On voit sur quel échafaudage compliqué repose une commu-
nauté fermière du Morvand ! Malgré tout, il a fallu laisser une
certaine satisfaction aux intérêts individuels. C'est pourquoi, à
côté du bien commun fonds de réserve ou matériel cultural , on
voit apparaître le pécule personnel. Il provient de la dot ap[)<)r-
lée par la femme ou des partages qui ont eu lieu à certaines épo-
ques. 11 comprend les lits, une partie des vêtements et du linge,
et une épargne placée le plus souvent en terres. Ainsi, chose
curieuse, dans cette communauté qui cultive un domaincMie lui
1. Ouvriers des iJeii.r Mondes, \>. il.
2. Id., p. 48.
32 LES rorULATluNS l-UHESTltliES HT CE.MKE DE LA FRANCE.
appartenant pas, les individus sont propriétaires de terrains
situés dans d'autres comuiunes et qu'ils afferment à d'autres
cultivateurs.
On sent, malgré tout, comme ces communautés fermières
sont instables. Qu'elles arrivent à être dans la gène, et le fonds
de réserve , disparaissant, donnera libre cours aux dissen-
sions ; que, d'autre part, une inégalité trop grande se produise
entre les pécules de chaque membre, il est douteux que l'accord
i3arfait subsiste longtemps. Mais, surtout, que les communica-
tions deviennent plus faciles, apportant les produits variés et le
luxe de la civilisation moderne, et l'effondrement se produira,
conmie il s'est produit dans les autres régions plus accessibles du
Nivernais.
Il est donc probable que les communautés fermières ne for-
ment (£u"un état de transition entre les anciennes communautés
métayères et les fermiers vivant en ménages séparés. De même,
on a vu qu'elles forment une transition entre le stade du com-
munisme familial des familles vivant exclusivement des produits
du domaine, et celui de l'individualisme des populations vivant
du commerce. C'est pourquoi le pécule personnel existe à côté
du bien commun.
L'étude du milieu social morvandeau vérifie donc les lois sui-
vantes :
Im communauté familiale^ qui est bien adaptée aux popula-
tions vivant directement des produits cVune culture extensive
appiujée sur l'art pastoral, décline quand la culture^ devenant
plus intensive^ permet la vente de V excédent de production; elle
disparaît quand la production, complètement commercialisée,
force la population à se procurer au dehors la plus grande
partie de sa subsistance K
Le fermage tend à remplacer le métaijage quand V écoulement
facile des produits amène l enrichissement des tenanciers.
On a vu, également, combien l'autorité du maître est despoti-
que et facilitée par une éducation compressive.
1. \oiT L Ititutanité évolue-l-elle vers le socialisiiiey 3u' fasc, p. 21, 27,103, elc.
r.i-: MiiKVAMi. :{:{
Ajoutons que, comme chez tous les patriarcaux. Ion fait tra-
vailler les l'eumies le plus possible. Elles s'occupent, non seule-
ment du ménage et des soins à donner aux enfants, mais du jar-
dinage, de rélevage des moutons et des porcs, de la confection
et de la réparation des vêtements; enfin, elles aident les hommes
dans les travaux des champs.
Il est inutile de dire que le luxe n'a pas pénétré dans ces
communautés. On eu aura un exeqiple quand on saura que Iha-
hitation se compose d'un simple rez-de-chaussée comprenant
une salle commune appelée chau/foir et des chambres à cou-
cher, une par ménage. Le sol du chauiï'oir est en terre glaise,
et le mobilier, ainsi que les vêtements, sont très simples.
Paul Descamps.
II
LE BAS NIVERNAIS
D'après une carte du duché et gouvernement général du Ni-
vernais, dédiée et présentée à Monseigneur Mazarini Mancini, duc
de Nivernais et Donziais, par Delafosse. géographe, et datée
de 1760, cette province se composait du Donziais, des vallées
d'Yonne, du Morvand, du Vau\ de Ne vers, du YauK de Monte-
noison, des Amognes, du Bazois et du pays d'Entre-Loire-et-
AUier.
Le Morvand, par suite de son sol granitique et porphyrique,
forme un pays à part dans le Nivernais. Le reste de la province,
quoique comprenant plusieurs pays, peut être groupé en une
seconde région appelée Bas Nivernais. C'est un plateau calcaire
brisé, entrecoupé de vallons et d'étangs. Comme dans le Mor-
vand, on se trouve donc en présence d'une culture pauvre unie
à l'exploitation forestière. Aussi constatons-nous X" organisation
en familles patriarcales pendant toute la période de culture inté-
grale^ c'est-à-dire jusqu'au début du xix"" siècle. La dissolution
des communautés agricoles a été plus hâtive dans le B;is-Ni-
veruais que dans le Morvand parce que les voies de commu-
nications ont pu s'y établir plus tôt. Aussi Le Play a-t-il assisté
;i la disparition de la dernière, celle des Jault, dans le village
de Saint-Benin-des-Bois canton de Saint-Saulge . Il est curieux
de constater que ce village est précisément le plus élevé du Bas
Nivernais, soit une allitude do 452 mètres '.
1. Voir Vivien de Sdinf-Marlin, .Xnurcnii ilictionnnire de géographie univer-
selle, t. IV, p. 142.
LE BAS NIVKliVAlS. 3")
Les communautés du Bas Nivernais étaient semblables à celles
du Moi'vand. Le maître et la maîtresse étaient élus. L'héritier,
déjà désigné du vivant de son prédécesseur, s'appelait laide.
Le maître et son aide mangeaient à une table séparée , tandis
que les autres membres de la famille mangeaient en commun
dans la salle de réunion. Chaque ménage habitait dans une
cellule séparée, dont les. principaux meubles appartenaient à la
communauté. Toutefois quelques-uns étaient possédés indivi-
duellement, principalemeut les vêtements et la dot que cha-
que femme apportait en se mariant. En cas de veuvage, la
femme peut continuer à faire partie de la communauté de son
mari en restant près de ses enfants, ou bien rentrer dans son
ancienne communauté, chez ses parents, en reprenant sa dot.
(îhaque individu était désigné par son nom de baptême suivi
de celui de son père, comme cela a encore lieu actuellement
en Russie.
Les circonstances qui ont amené la disparition de la der-
nière de ces communautés, celle des Jault, ayant été ra-
contées tout au long par M. Demolins, nous n'y reviendrons
pas ' .
Bornons-nous, à défaut d'autres renseignements, à donner
quelques indications sur l'état agricole du département de la
Nièvre, qui correspond à pon près à l'ancienne province du
Nivernais.
En 188'i-, les exploitations de plus de 100 hectares formaient
plus du tiers du territoire, mais le nombre des bordiers et
des petits cultivateurs était encore considérable, car 1 étendue
moyenne des exploitations ne dépassait pas ï à 5 hectares. On
comptait ^3/M\ï propriétaires cultivant eux-mêmes leurs terres
ou les faisant valoir, ô..>tO fermiers, métayers ou colons, et
15.257 petits propriétaires travaillant pour autrui. L'hectare
valait, en moyenne, 1.785 francs, rappoitant un produit net de
5'i. francs. La population, à peu |)rcs stationnaire, s'élève à
3'i.7.000 habitants environ, vivant sur une superficie de 6.817 ki-
1. \ on supra, p. 8 et suiv.
o6 LES l'OPlLATIONS FoRESTlKKES ItF CENTHE DE LA FKANCE.
lomètres carrés, mais la population rurale s'élève seulement à
278.000 habitants'.
Les principaux produits agricoles sont les céréales, les ponv
uîes de terre, le chanvre, les légumes, les fruits et le vin. Les
deux cinquièmes du territoire sont en forêts, exploitées pour
les bois de chauffage. On pratique l'écorçage du chêne pour la
tannerie; aussi le Nivernais exporte de grandes quantités d'é-
• corce en Belgique, où cette industrie est spécialement déve-
loppée.
Il y aurait lieu de distinguer le type des plateaux où domi-
nent la grande propriété avec la culture des céréales et l'exploi-
tation forestière, de celui des vallées où la petite propriété
remporte, grâce aux cultures arborescentes et maraîchères.
X titre d'exemple, nous donnons la description du pays de
Razois, par le comte de Damas d'Anlezy, et nous exposerons
ensuite l'état de l'ouvrier industriel d'après deux anciennes mo-
nographies auxquelles nous avons appliqué la Nomenclature
sociale. Enfin, nous terminerons par une étude sur la Crise de
l'exploitation forestière d'après une monographie de M. L.-H.
Roblin.
, P. D.
1. — LE BAZOIS.
Le Bazois (de bas et oes, vallées et pâturages) est situé entre
les montagnes du Morvand, qui le bornent à l'est, et la petite
chaîne des Amognes à l'ouest. Il coniine. au nord, aux Vaux de
.Montenoison et aux vallées d'Yonne, au sud à la partie de la
Bourgogne formant le département de Saône-et-Loire. La Loire
le sépare, de Tannay à Decize, du pays d'Entre-Loire-et-Allier,
au sud-ouest.
Un seul afiluent un peu considérable de la Loire, l'Aron, le
traver.se dans toute sa longueur. Il jirend sa source dans les
1. Au conlraire, la poimlalion urhaine augmoiite. Ainsi la ville de Nevers. qui comp-
tait 18.000 hiliitaiils en isr.l en roinpte 2'«.00i) en 1885.
d
I.i; IIA^ .MVLIi-N.MS. 'M
étangs de Crux, coule du nord au sud. puis de 1 est au sud-
ouest, en formant une grande boucle pour se jeter à Decize.
Cette rivière est très importante, en ce quelle alimente le canal
du iXivernais, qui la côtoie sur presque toute son étendue.
La principale ville du Bazois était Moulins-Engilbert: les au-
tres principaux centres urbains sont Saint-Saulge, Chàtillon,
Decize, Gours et Luzy.
Au point de vue du relief du sol, les vallées du Bazois sont éle-
vées de 200 à 300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les
pentes qui descendent des Amognes atteignent VOO mètres, et le
sol s'élève depuis la vallée de l'Arou jusqu'au Morvand à une
hauteur de près de 800 mètres. On le voit, c'est un pays assez
accidente, formé en grande partie de terrains tertiaires et de
quelques terrains jurassiques. On trouve dans les carrières beau-
coup d'ammonites et d'autres cocjuillag-es.
Le climat du Bazois est peu tempéré; en été, la chaleur y est
plus lourde qu'en Morvand; en hiver, il y gèle davantage. Les
orages y sont fréquents et violents, les pluies relativement rares,
excepté sur les bords delà Loire et de l'Arou. En revanche, sauf
dans les années de sécheresse exceptionnelle, la rosée est abon-
dante; on voit s'élever, dès le coucher du soleil, de véritables
nuages, qui entretiennent la fraîcheur des prairies si réputées
du Nivernais. Je pense que cette rosée vient de Yimpfrmmbililc
(la soL presque parloul argileux.
Ce qui domine, en eff'el^ dans cette région, ce sont les prés et
les bois; peu ou point de vignes. Uuoi(|u'on ait beaucoup défri-
ché de 1850 à 1870. on peut aftirnier qu'un bon tiers au moins
du Bazois est couvert de bois. Beaucoup de ces bois apparte-
naient autrefois à des couvents ; ils sont devenus bois de l'État;
quelques-uns sont encore communaux ou usagers; la plupart
appartiennent à des particidiers, dont beaucoup n'habitent pas
le pays. Le commerce trouve un débouché dans le canal du Ni-
vernais, qui met en crtnimunication la Loire et rVonne. hès le
XVI* siècle, les bûches étaient jetées dans l'Yonne et la Cure et
abandonnées au courant, soit isolément soit par trains, et arri-
vaient ainsi à Paris. Cette coutume, appelée tlottage, existe
38 LES POPULATIONS FORESTIKHliS bV CblNTRE UE LA FRANCE.
encore, et la concurrence du chemin de fer n'a pas réussi à la
détruire. Jusqu'à la Révolution, les marchands de bois niver-
nais avaient le titre de marchands d(' bois pour la provision de
Paris.
Depuis quelques années, l'industrie forestière subit une crise
qui tourne à l'état aigu. Sous l'influence de l'industrie métallur-
gique pour les charpentes, de l'importation des ])ois de Norvège
pour la menuiserie, de la consommation de la houille pour le
chauffage, le commerce des bois a subi une baisse considérable.
Les marchands ont cherché à se rattraper, non seulement sur le
propriétaire, qui subit sans trop se plaindre la diminution de ses
revenus, mais aussi sur l'ouvrier, pour lequel ce n'est plus seu-
lement une question de revenu, mais d'existence. Et ici, l'ou-
vrier, c'est le paysan; tout ce qu'il y a dans le pays de journa-
liers, de manœuvres et même de petits propriétaires ne vit,
l'hiver, que de son travail dans les bois. Il s'ensuit (]ue l'offre de
travail est plus abondante que la demande : nouvelle raison
pour les marchands d'abaisser les salaires, qui en sont arrivés
à 75 centimes environ par jour pour les ouvriers médiocres,
1 fr. 25 au plus pour les rudes travailleurs. De là des mécon-
tentements habilement exploités par les politiciens, la forma-
tion d'un syndicat, dont les chefs n'ont jamais touché une
cognée, enfin une grève qui ne s'est terminée que lorsque les
marchands, voyant la saison s'avancer, ont fait des conces-
sions. Qu'est-il arrivé? Il est venu des ouvriers de partout, tous
ont été embauchés, et le travail qui durait habituellement
six mois, a été fait en quinze jours, au grand détriment de la
population locale.
Les sommets non boisés sont livrés à la culture, et les vallées
sont presque toutes en prairies naturelles. Hormis celles-ci, les
meilleures, appelées embauches len général d'anciens étangs),
ne sont jamais fauchées; on .y laisse les bœufs du 1" mars au
l'^' décembre et les chevaux toute l'année, sauf lorsque la neige
est trop abondante.
L'élevage du bœuf est donc la grande production du Bazois.
A l'ancienne race morvandelle, petite, sobre, énergique pour le
T.ii r>.\s MVKiiNAis. :\\\
travail, s'il faut en croire les anciens du pays, mais donnant peu
de viande, a été substituée, vers la fin du siècle dernier, la race
charolaise. En 1773, (Jaude Mathieu, d'Oyé eu (^liarolais, prit à
ferme la terre d'Anlezy. en Nivernais, et y emmena des bctes
charolaises pures, (pii firent souche et devant qui disparut vite
la race morvandelle.
En 1825, M. Brière, d'Azy, dans les Amognes, fit venir d'An-
gleterre six vaches et un taureau de race Durliani; d'auti-es
importations eurent encore lieu depuis, entre autres par le
comte de Bouille, qui remporta de noujbreux succès dans les
concours agricoles, et par M. Tiersonnier, l'éminent président de
la Société d'agriculture de la Nièvre. Il est évident que ces croi-
sements ont eu une influence sur la race charolaise-nivernaise,
influence géuéKalenient regardée comme favorable, contestée
cependant par quelques-uns.
Jadis forêts et étangs, aujourd'hui bois et prés, on voit que la
nature du Bazois doit faire de ses habitants une population es-
sentiellement communautaire, habituée à se contenter autant
que possible des productions spontanées du sol. N'est-ce pas
d'ailleurs à la porte du Bazois, dans le Vaux de Montenoison.
que vivait cette communauté des Jaulf que Le Play a rendue
célèbre, et dont l'ingérence du Gode civil a eu trop facilement
raison ?
Il faut toutefois tenir compte de la complication actuelle du
travail et des rapports sociaux, et Ion aurait tort de croire que
la culture n'existe pas dans le pays dont nous parlons. Mais les
prés étant clos, ainsi que les champs, par des haies naturelles
souvent très hautes, et les bestiaux n'étant rentrés la nuit que
dans le fort de l'hiver, le pâturage développe peu de tiavail.
Aussi peut-on dire que l'élevage du bœuf, surtout du bœuf
(X'rmfxnichc, celui qui se vend au marché de la Villette, tient
plutôt du conmierce que de l'agriculture.
La routine est sinQuU('rement favorisf-e par celle flisposilion
du Xirerridis à se contenler des proditils spontanés du sol, et
les éleveurs de notre région sont î^ouvent plus malheureux que
d'autres : ils répugnent à l'aire venir de loin des fourrages ou
-40 LES l'Ot'l LAlln.NS roUESTlÈHliS 1)1 CE.NTliE I>E LA FRANCE.
des tourteaux, et ne cherchent pas à utihser, comme dans
d'autres pays, les feuilles d'arbres qu'ils trouveraient trop lon-
gues à cueillir, ni à semer du maïs, culture dont ils ont perdu
l'habitude.
Les terres sont en général très fortes. ar(jilo-calcaires ; de
plus, les champs occupent des plateaux et des sommets souvent
en pente assez raide : voilà deux raisons pour labourer avec des
bœufs; mais le bœuf, à six ans. sera vendu pour la boucherie;
voilà une raison pour le ménager. Aussi lal)oure-t-on le plus
souveut avec six bœufs, toujours avec au moins quatre.
Ce mode de labourage a son effet sur l'homme : celui-ci. en
sabots, marche à pas lents et pesants; on dirait même, lorsqu'il
se promène ou va à ses affaires, qu'il suit ses Ijœufs ; rien ne lui
ferait hâter sa marche.
Ou pourrait, à ces traits, croire l'homme du Bazois paresseux ;
bien au contraire, il est. comme ses l)œufs. excellent travailleur,
mais travailleur lent; son ouvrage est accompli consciencieuse-
ment; tout son temps est employé. Aussi les Nivernais font-ils en
général d'excellents domestiques.
Peut-être est-il une autre cause encore à cette lenteur et à
cette routine : c'est (jue la propriété est assez peu divisée. La
grande culture domine : les fermes n'ont jamais moins de 50 hec-
tares et atteignent parfois 2Ô0 à 300 hectares. Or, on sait quel
stimulant est pour les hommes la propriété individuelle. Mais,
s'il est vrai qu'elle excite au travail, il faut reconnaître, d'autre
part, qu'elle est impropre aux progrès actuels des méthodes de
culture.
Le métajjagc, qui acait cié jusqu'au couDuenconent de ce siè-
cle le rêfjime de location de la terre, a presque complètement dis-
paru, et il serait fort difhcile de le substituer aux grandes fermes,
à cause des bâtiments qu'il faudrait construire. Du métayage il
est cependant resté une excellente coutume : celle de la culture
à moitié des pommes de terre, betteraves, carottes et haricots.
Cette culture, en effet, exige une main-d'œuvre considérable, qui
serait fort dispendieuse pour nos gros fermiers; ceux-ci ne la
font guère qu'au point de vue de l'assolement, pour nettoyer la
m; iîas mvi;i!.\\is. 41
teiru cl la i)rcpai'ci' à la cullurc des céréales. Ils trouvent donc
leur compte, après avoir labouré, à abandonner la terre à des
journaliers, des manœuvres ou même des petits propriétaires,
qui sèment, sarclent, récoltent et donnent au fermier la moitié
de la récolte comme loyer de la terre. Le pauvre y trouve pour
rbiver sa nourriture et celle de son cochon, et le fermier n'y
perd rien, puisque, sans autre main-d'œuvre que le labourage,
il trouve sa terre nettoyée et prend la moitié de la récolte. Cette
coutume contribue, je crois, à maintenir les bons rapports so-
ciaux.
Les industries féminines ne sont guère en usage en Bazois :
depuis longtemps le rouet et la quenouille de la grand'mère
pourrissent au grenier, et rien ne les a remplacés. Si les hommes
sont enclins à la routine, les femmes sont, au contraire, fort avan-
cées dans la civilisation : sans avoir jeté leur bonnet par-dessus
les moulins (il n'y a plus guère de moulins), elles Tout partout
remplacé par le chapeau à fleurs ou à plumes venu en droite
ligne du Bon-Marché; je crois que peu de pays forment une
meilleure clientèle pour les grands magasins, et dans ma com-
mune de 800 habitants, il y a trois couturières.
D'où vient ce luxe, puisque la femme travaille peu? Rendons
d'abord à beaucoup cette justice quelles vont en journées, non
pour le travail des champs, mais pour laver ou coudre, qu'elles
tiennent parfaitement bien leur ménage et que leurs enfants sont
très bien soignés. Mais quelques journées par- ci par-là ne se-
raient pas une ressource bien abondante, et le commerce des
volailles et du laitage n'existe pas. Il est une autre ressource
hélas ! qui est une véritable plaie sociale pour ce pays : je veux
parler de celle qui est fournie par l'Assistance publi({ue, non pas
seulement de la Nièvre, mais du département de la Seine. Sous
prétexte que la Nièvre est le paijs des bonnes nourrices, l'atlmi-
nistralion encourage les femmes à venir chercher à Paris des
nourrissons qu'elle leur fournit avec un salaire de 25 francs par
mois pour la première année, 20 francs la deuxième, 15 francs
la troisième, et 10 francs [)our les années suivantes jusipi'à treize
ans inclusivement, plus des habillements, des indemnités assez
42 LES POI'l LATIONS IdKESTIEIi liS Kl C.KNTKE DE LA PHANCE.
coDsidérablcs et <les récompenses. C'est là un éleva j^e ti-ès pro-
ductif. Ces enfants sont d'ailleurs bien soignés au point de vue
matériel (les inspecteurs y tiennent la main très strictement^ et
sont presque toujours traités sur un pied d'égalité avec les pro-
pres enfants de leur parents nourriciers; parfois même ceux-ci
s'y attachent, les voient partir avec peine à l'âge de quatorze ans
pour se placer, et conservent avec eux des relations.
Hien ;i dire si ces enfants étaient l'exception; malheureuse-
ment, il en est tout autrement dans ma commune ; ils forment le
tiers des élèves des deux écoles. U»'en rèsulte-t-il? Les jeunes
gens indigènes, cpii ont de quoi payer un apprentissage, émi-
grentdans les villes, tandis que les petits Parisiens, faute de res-
sources, restent dans le pays, se marient entre eux et forment
une population cosmopolite, scrofuleuse, misérable, qui se sul.>s-
titue peu à peu à celle du pays, au grand détriment du sens
moral et des traditions locales.
Une autre conséquence de cette invasion, conséquence bien
inattendue, est quflk amène avec elle le luxe. 11 y a vingt ans,
les gamins de nos villages allaient nu-pieds et ne s'en portaient
pas plus mal; il y a dix ans, ils allaient en sabots. Or les enfants
de l'hospice sont abondamment pourvus de vêtements et de sou-
liers : une mère peut-elle laisser son fils dans l'inleriorité par
rapport à ces enfants? Dès lors, on considère comme indispen-
sables des choses dont on se passait autrefois fort bien, et, comme
les ressources n'augmentent pas, il y a là une cause de gène et
de malaise social.
Sans doute, à ce mal il y a un bon côté : c'est que la femme
reste à son foyer et pourrait se livrer à l'éducation de ses en-
fants. Je dis pourrait, parce qu'en fait, les soins matériels sont
seuls donnés; pour l'instruction, la mère s'en remet à l'institu-
teur; pour la religion, au curé. Un autre avantage, c'est que la
natalité étant non une charge, mais une ressource immédiate si
la mère est bonne nourrice, le fléau de la dépopulation est ainsi
évité.
Il y a cependant une diminution certaine de la population,
qui atteint surtout la population rurale ouvrière. C'est que Xha-
LE 1ÎA«; MVI.Ii\AlS. 43
bilan t du lui -ois est séduit, comme les auti^es, par le j^resfiye.de^
fonctions publiques et par la vie urbaine. Le gros fei-inier em-
ploie ses économies à acheter à son lils une étude de notaire ; les
fermiers ont beaucoup de peine à se niarioi', les jeunes filles
préfèrent épouser des employés du commerce ou de Tadminis-
tration.
L'industrie houillère n'est représentée en Bazois que par les
mines de la iMachinc, dites mines de Decize et appartenant à la
Société du Creusot. Cette Société, très paternelle pour ses ou-
vriers en même temps que très ferme, occupe là environ deux
mille ouvriers, qu'elle prend autant que possible dans le pays.
Aussi n'y a-t-il jamais eu de grève à la Machine, malgré les ex-
citations des politiciens et de leurs journaux,
Lnc verrerie, près de Decize, occupe aussi un certain nombre
d'ouvriers; aucun ne se plaignait de son sort, car si le travail est
rude, il est bien rétribué; lorsqu'il y a deux ans, le syndicat
central décréta la grève, il fallut bien se soumettre! La grève
dura un mois et ne fut marquée par aucune violence : c'est que.
comme à la Machine, les ouvriers appartiennent presque tous
au pays.
Il y a des eaux thermales au pied du Morvand, à Saint-Honoré-
les-Bains. Elles appartiennent à la famille d'Espeuilles, qui les
exploite en régie directe avec un très bon personnel. Les incon-
vénients des grandes stations thermales sont ainsi évités.
Au point de vue des transports, le Bazois est traversé par deux
lignes de chemins de fer sans grande importance : celle de Ne-
vers à Clagny et celle de Cercy-la-Tour à Glamecy. Il faut noter
toutefois que l'ouverture de la première de ces lignes a aug-
menté l'importance de Decize au point de vue de ses mines et
comme marché de bestiaux, au détriment de Saint-Saulge, dont
les foires étaient autrefois renommées.
Le canal du Nivernais amène une population nomade assez
mauvaise.
Comment s'exerce le patronage dans la population rurale .' Peu
ou point. Sans doute, les rapports sont pacifiques entre le patron
et ceux qu'il emploie, mais domesti(|ues et filles de fermes ne
AA LES l'oi'i LA rh».\s i-(»iii:sTiEKi:s dl i.l.nthl; m: la i-kance.
sont iniUemcnt surveillés. L'une d'elles dounc-t-elle la preuve
d'une inconduite dont le fils du fermier soit la cause? elle est
renvoyée avec ou sans gratification, et le palron s'iinaj^ine avoir
rempli tout son devoir. Ce même patron est cependant chari-
table : jamais il ne refusera la soupe et le coucher dans sa
grange au pauvre qui viendra lui demander l'hospitalité.
Pas d'autre culture intellectuelle que celle du journal à un
sou; parfois, l'hiver, à la veillée, on lit un roman prêté par un
voisin, ({uel qu'il soit, au hasard et sans choix.
La religion est encore respectée en principe, pratiquée par
habitude dans ses grandes lignes. La vie publique est nulle, l'es-
prit d'association n'existe pas ; il n'y a pas, comme dans cer-
tains pays, des jeux de boules ou de ({uilles; le cabaret est le
seul lieu de réunion.
L'émigration se porte surtout sur Paris, où le Nivernais cher-
che une place de domestique, de commis ou d'ouvrier; il ne
songe pas à émigrer à l'étranger. D'ailleurs, quand il émigré,
c'est presque toujours sans esprit de retour.
Voilà les principaux traits c^iractéristiques que nous décou-
vrons dans le Bazois. Sans doute, les pays voisins ont avec lui
beaucoup de ressemblance; cependant l'homme du iMorvand,
pavs de montagnes, n'a pas un caractère aussi communautaire ;
il est plus industrieux, et vient sans cesse renouveler et vivitier
la population de la plaine, qui le jalouse, s'il faut en croire un
proverbe, bien faux quant à sa seconde partie : « Il ne vient du
Morvand ni bon vent, ni bonnes gens. »
O' de Damas d'Anlezy.
• OBSERVATIONS SUR CETTE ENQUÊTE
Il est navi ant de voir à quel point la France a été partout la
même, à quel point le régime agricole y est demeuré arriéré,
primitif, naïf, jusqu'à ce temps-ci. Il y a là pour l'historien ma-
tière à s'instruire. Notre Enquête relève impitoyablement par-
Li; liAS MVKliNAIS. i'i
tout le niôiiic trait, ^uniformité plane et basse du lempéi-a-
meut communautaire, dans la culluie, égalise et nivelle si bien
toutes choses, que les diversités de nature des lieux ne se tra-
duisent plus que par des modifications secondaires.
On verra ici le double phénomène que Ton reniar(jue dans
beaucoup de régions : incapacité du commun de la race à tirer
parti du sol; émigration nombreuse d'éléments très défectueux:
vers la ville. Il faut manifestement autre chose que cela pour
relever un pays.
L'origine du mal éclate de toutes parts : les gens à aptitudes
choisies, à amples ressources, à culture intellectuelle, ont lAché
la pratique des méthodes de production, (^u peut le lire ici : aux
couvents, qui avaient été des pionniers, a succédé l'Etat qui se
borne à conserver les bois des religieux ; aux anciens grands
propriétaires, qui avaient été créateurs de domaines, ont succédé
des communautés rurales incapables, ou des propriétaires qui
vivent en dehors de la région. C'est la désertion parfaite de ce
qui peut et doit être l'élite dans la direction <lu travail.
Cette faute est impardonnable. La présente monographie et
toutes les autres tour à tour le démontrent : Dès que les capa-
cités sont ramenccs à l' exploitation des richesses naturelles du
pays, le pays remonte. Il faut voir ce qui est dit, ici encore, des
progrès opérés par MM. Brière, de Bouille, Tiersonnier, par la
Société du Creusot, par la fanulle d'Espeuilles, et de l'ellet qu'en
a ressenti la région : elle apparaît là dans un type nouveau.
bien dilférent de son vieux type.
C'est par la désastreuse pression d'erreurs anciennes, que la
classe supérieure, j'entends celle qui a plus de ressources à sa
disposition, a cessé de mener les ateliers des travaux manuels.
On peut dire qu'eu France le travail était pleinement tombé en
roture. Ce méfait a commencé avec la décadence de la féodalité,
aux xii'^ et xiir siècles. De loin en loin, le mal s'est montré si
grand qu'on a cherché à ramener aux ateliers quelques hautes
personnalités, quelques classes d'élite. Le roi lui-même s en est
mêlé. Mais ces réactions de commande ne pouvaient aboutir
qu'à d'illustres impuissances. Bien n'était ca[)able d'agir, que
A(^ LES l'OIMLATIii-NS FoKESTIÈKES Dl' CKNTKK DE LA FJiA.XCE.
reflondremetit total de ce qui attirait et retenait à la cour, à
lai-niée, dans Tadministration et à la ville, la vanité et la demi-
oisiveté des meilleures familles. Aujourd'hui cette vanité tombe
de haut et l'oisiveté est devenue absolue et ruineuse. On com-
mence à se souvenir des ateliers qu'on avait désertés et mé-
prisés, et à croire qu'ils peuvent honorer, intéresser et enrichir.
Ainsi s'opère un retour, qu'on aurait juré impossiJ)le il y a cin-
quante ans, et qui fait à présent un des sujels les plus actifs des
conversations privées et des discussions publiques.
Il y a, dans cette peinture du Bazois, une curieuse esquisse de
ce peuple de nourrices que soutient, à vrai dire, l'Assistance pu-
blique de la Seine. On voit là, avec un relief particulier, à quel
patronage s'en vont les populations auxquelles manque celui
des ateliers prospères, c'est-à-dire des ateliers aux méthodes
progressives, menés par des hommes de valeur.
H. T.
II. — l'ouvrier industriel du NIVERNAIS
d'après QUELQUES MONOGRAPUIES.
Si l'industrie n'existe guère dans le Morvand, il n'en n'est pas
tout à fait de même dans le Bas Nivernais. Il y a à cela plusieurs
raisons; d'abord, il n'y a pas de mines dans le Morvand, tandis
que. dans le reste de la province, on trouve quehfues gîtes de
fer, de plomb argentifère et même de houille : de plus, il existe
également des carrières de pierre calcaire, de pierre nuuilière,
des sables kaoliniques, etc., c|ui ont donné naissance à diverses
industries; enfin, le Bas-Nivernais, moins bien placé que le
Morvand pour l'écoulement de son bois vers Paris, a songé à
l'utiliser comme combustible industriel. De là, comme dans
le Périgord et le Berry, le grand développement pris autrefois
par l'industrie métallurgique.
Deux anciennes monographies, consacrées à l'étude des popu-
lations industrielles du Nivernais, nous permettent de dégager
ce type social.
La première est celle d'un fondeur au bois, de MM. de Saint-
\.K r.AS NIVERNAIS. 17
Léger et Le Play'. C'esl doue le type ancien, eeliii qui a été peu
à peu élimine par laconeurrenec de la houille.
La famille étudiée habitait la couiuiune de Vandencsse (canton
de Moulins-Engilberti, à la lisière du Hazois et du Morvand. On y
trouve à la fois, le minerai de fer, le combustible (boisi et la
force motrice (chute d'eau). L'exploitation du haut-fourneau et
de la forêt ne formaient qu'un tout, dirigé soit par le proprié-
taire rural lui-même, soit par un fermier-capitaliste.
La production de la fonte était donc limitée par la quantité de
combustible que la forêt pouvait fournir. Aussi la concurrence
était peu active et le prix du fer très élevé. Il existait ainsi, en
fait, une grande stabihté, tant pour le patron que pour l'ou-
vrier, mais cette stabilité forcée empêchait tout nouveau pro-
grès et entretenait la routine. Le patron n'avait aucune possibi-
lité d'étendre ses ail'aires, tandis que les ouvriers s'endormaient
à l'abri d'un patronage facile.
En quoi consistait ce patronage?
Tout d'abord, la permanence des enyagenients. Théori(|ue-
ment, l'ouvrier est attaché à son patron par le système des
engagements momentanés, mais en fait chacun se croit morale-
ment engagé d'une façon permanente. 11 faut des cas très graves
pour qu'un ouvrier soit congédié, et en temps de chômage, le
propriétaire se croit tenu d'assurer les moyens d'existence à ses
ouvriers, particulièrement à ceux qui sont chargés des travaux
exigeant un apprentissage spécial, ou dont la famille est atta-
chée à l'usine depuis plusieurs générations.
En second lieu, les ouvriers fondeurs forment une rorporalion
fermer, avec l'assentiment tacite du patron. Le fds apprend la
profession avec son père et lui succède quand ce dernier devient
inca[)ab!e de travailler.
Enlin, les ouvriers sont aidés par une foule de subventions de
la part du patron : logement gratuit, récolte du bois dechauf-
fag<', jouissance d'un jardin et d'une chènevière, secours en cas
de maladie, etc.
1. Ouvriers européens, t. V, cb. vj, ;! .il.
iS LES r'orrLATioNs fokkstièuls ni" crmiu:: m; i,.\ [■kance.
Oulre le patronage du propriétaire, l'ouvrier sappuie encore
sur d'autres ressources : élevage d'un porc sur les communaux,
pêche, travaux agricoles pour un fermier voisin. Quant à la
femme, outre les travaux du ménage (y compris la confection des
vêtements , elle s'occupe du jardinage et des animaux domesti-
ques. Ajoutons que la famille épargne en vue d'acheter une
maison.
Pour l'organisation familiale, il faut noter l'installation en
ménages srparés. C'est là un fait général dans les milieux où les
salaires en argent forment la principale ressource de la popu-
lation.
La principale récréation est la conversation avec les cama-
rades, et c'est ce penchant à la causerie plus que l'intempérance,
qui attire les ouvriers au cabaret ou aux foires. Pendant l'hiver
c'est la veillée où l'on bavarde tout en travaillant le chanvre.
iMais aujourd'hui, les fonderies au bois ont dû fermer devant
la concurrence de la houille, et toute cette population s'est dis-
persée dans les villes. La grande industrie métallurgique a pu
naitre à l'aide d'un vaste groupement englobant les mines de
fer du Berry, les houillères de Commentry et les forges de Mont-
luçon dans l'Allier avec les usines de Fourchandjault et d'Im-
phy. Malgré tout, la lutte est très difficile contre les grands
établissements du Nord.
Voyons maintenant l'ouvrier urbain. 11 est décrit par M. Ernest
de Toytot dans la monographie du faïencier de Nerers.
L'industrie delà faïencerie a pu se développera Nevers grâce
à la présence de gisements de kaolin dans le voisinage, mais elle
a été importée d'Italie. « L'historien de Thou raconte qu'un gen-
tilhomme italien du nom de Turade, qui avait accompagné en
France le duc de Nivernais, Louis de (ionzague, aperçut en se
promenant aux environs de Nevers une terre semblable à celle
dont on faisait la faïence en Italie; il fit construire des fours où
fut fabriquée la première faïence française. Pendant près de
quarante ans, Nevers conserva le monopole de l'industrie im-
portée dans ses murs; des générations nombreuses d'artistes
I.K liAS MVEHNAIS. V.»
faïenciers se succédèrent sans intci-ruption ilans ses manufactu-
res. Puis des faïenciers sortis de ce cenire industriel, portèrent
leur art à Rouen, à Lille et à Moustiei^, à Marseille, à (Mermont,
ou Alsace. IMus tard Nevers se laissa même distancer, pour les
objets de luxe, par Rouen et Moustiers; mais la fabrication po-
pulaire et courante n'y devint (pie plus féconde. I/excellente
qualité de sa terre, la blancheur de sou émail, la solidité de ses
produits conservèrent, même après la découverte de la porce-
laine, une réputation justement méritée. Ses peintures rapides,
parfois grossières, mais toujours franches d'allure, empreintes
d'une naïveté charmante, décorèrent pendant près de deux siè-
cles les vaisselles des campagnes, les statues de la Vierge ou des
saints, les coupes et les ))outeilles passées à la ronde aux fêtes
des foyers populaires ou des corporations d'ouvriers, et ornées de
l'image du patron prolecteur de la confrérie ou de la famille '. »
Si nous comparons l'ouvrier faïencier au fondeur, nous voyons
que le premier ne jouit plus d'aucune subvention. D'une part,
dansun milieu url^ain, les subventions naturelles n'existent plus;
d'autre part, dans le travail de fabrication proprement dite, le
patron est o])liuc de calculer de très près les prix de revient, et
seul un salaire payé exclusivement en argent permet de le faire
exactement.
Aussi les ouvriers cherchent-ils un supplément de ressources
en faisant travailler le plus possible leurs femmes et leurs
enfants.
Toutefois, les ouvriers spécialistes jouissent en fait de la per-
manence des engagements et forment une corporation fermée,
se recrutant presqne uniquement parmi des familles qui exer-
cent cette industrie depuis deux cents ans et plus.
Presque tous font partie de la confrérie^ et célèbrent scrupu-
leusement la fête de leur patron, saint .\utoine ermite; ils ont
une société de secours mutuels, et. du reste, sont^ toujours prels
à s'entr'aider. Ils ont conservé, dit M. de Toytot, l'esprit de
fraternité et de solidarité des anciennes corporations-, ils habi-
1. Oiicrier.'i (hs bcii.r Mondes, T sér., t. I. |>. _'l"i.
2. Loc. cit., p. 21S.
oO LES J'OPILATIO.NS rullESTlEliES DL' CEM'IŒ i)E EA EliANCE.
tent tous dans le même quartier, se connaissant tous entre eux
et vivent bien unis.
Malheureusement, ils ont tous les défauts des corporations
fermées. Bien que les salaires des ouvriers nivernais soient in-
férieurs à tous les autres, ils se soucient peu d'émigrer, et il est
rare qu'ils inspirent à leurs enfants le goût dune autre profes-
sion plus lucrative. Ils travaillent comme ils ont toujours tra-
vaillé et n'aspirent à rien de nouveau '.
On trouve là, à sa source, les causes de la décadence de cette
industrie : au xvih' siècle, Ncvers possédait 11 faïenceries; en
1864-, il n'en restait plus que i, et en 1885, 1 seulement.
Voilà comment le travail était anciennement organisé. Il y
avait deux catégories d'ouvriers : les manœuvres payés à la
journée et les spécialistes payés à la tâche. Les manœuvres com-
prenaient les catégories suivantes : les pfl/o«///^z<r>. qui mélangent
et remuent la terre ; les paloiiilleuses qui la mettent en halles
et la divisent dans des pièces de rebut pour la faire sécher; les
marcheurs qui la foulent de nouveau avec les pieds ou avec un
manège, après quelle a séjourné dans la cave; les batteurs de
terre qui la pétrissent une dernière fois. 11 y avait aussi les mou-
Imiers, chargés de la fabrication et du broyage de l'émail; les
trempeurs d' î'mail . chargés de l'appliquer sur les pièces cuites en
biscuit, la couverte d'émail, etc. Les manœuvres ne sont point
considérés comme appartenant à la profession et ne font point
partie de la confrérie. On emploie des manœuvres des deux
sexes, ce qui n'est pas sans dangers au point de vue moral :
« Confondues avec les hommes, dont elles partagent les travaux,
dans les cours, les ateliers, près des fours, les femmes perdent
facilement toute retenue au milieu des plaisanteries qu'excile
leur présence, et elles-mêmes contribuent par leur défaut de
réserve à la perte des bonnes mœurs - » .
Uuant aux ouvriers spécialistes, ils comprennent surtout les
/our/if'urs. les mouleurs et les peintres. Les tourneurs et les mou-
leurs travaillent à l'atelier, mais chacun a sa petite chambre
1. Ouvriers <lt's henr-Mmidcs.
2. IbUl.., p. 5l<.i.
LE BAS NINtUNAIS. .)l
qu'il ferme à clef, alin de pouvoir conserver, sans mélange ni
confusion, les pièces dont il est l'auteur et dont il doit surveiller
le séchage jusqu'à leur livraison. Us sont libres de travailler
autant et aussi peu qu'il leur convient et aux heures qu'il leur
plait, l'éclairage étant à leur charité s'ils veulent travailler la
nuit.
Ils se font aider de leurs femmes, de leurs fils et quelquefois
d'un apprenti.
Voici quels étaient les salaires en 186i : dans la catégorie des
manœuvres, les femmes gagnaient 1 franc par jour et les
hommes 2 francs; l'ouvrier mouleur étudié par M. de Toytot,
avait en moyenne un bénétice de ï francs par jour, défalcation
faite du paiement de l'apprenti à c]ui l'on donnait 5 francs par
semaine. Le bénéfice de i francs pouvait se répartir ainsi :
2 francs pour le travail du mari, 1 franc pour celui de la femme
et 1 franc pour celui du fils.
Les tourneurs gagnaient un peu plus que les mouleurs, mais
les peintres étaient les mieux payés et se faisaient en moyenne
5 à 6 francs par jour. Notons qu'à Xevers, on avait conservé
l'usage de la peintia^e sur cru plus économique que la peinture
sur l'émail cuit qui demande une cuisson supplémentaire, mais
une habileté moins grande.
Cette population est généralement rude, grossière, troublée
par l'ivrognerie, la débauche et la violence. Un certain nombre
sont propriétaires de leur maison, et à la mort du père, l'un
des fils rachète peu à peu la part de ses frères et sœurs, lue
partie de hi maison est souvent sous-louée à un autre mènai:e.
le plus souvent à un frère ou une sœur.
En 1885, .M. de Toytot a fait une nouvelle encjuêtc sur la con-
dition des ouvriers faïenciers de Nevers'. Il n'y a\ait plus
qu'une seule usine, mais le travail était com[)lètoni('nt trans-
formé. Toute la préparation de la pâte se faisait à la machine, à
l'aide d'agitateurs, de cribles et de presses, d'essoreuses et de
1. Ouvriers des Di'ti r .^fondes. ? A«^r.. I. I, ii" .îo, § 22.
hz LES l'Ol'n.ATIONS KnHESTIERKS IH CENTRE IiE LA KHA.NC.E.
pompes, de malaxeurs, etc. (Uiacuii de ces appareils avait dé-
cuplé la rapidité du travail. Dansl'espace de vingt-quatre heures,
on peut aujourd'hui livrer au mouleur une terre de bonne qua-
lité, et elle coûte cinq fois moins qu'autrefois.
L'apparition du machinisme dans l'industrie faïencière a pro-
duit un certain nombre de répercussions que nous allons
signaler :
1" Hausse des sa/aires^. Les touineurs et les mouleurs ga-
g-nent de i à 6 francs et les peintres de 5 à 7 francs. Les autres
catégories d'ouvriers gagnent de 3 à 4 francs.
2° Le salaire à la tâche s'est propagi' au détriment du salaire
à la journée ~. Outre les mouleurs, les tourneurs et les peintres,
on constate que les presseurs (pour les malaxeurs) sont payés à
la tâche, et que les manoeuvres qui préparent la terre sont payés
à l'entreprise. Ou peut dire que les ouvriers payés à la tAche
forment les deux iiers du personnel, tandis qu'anciennement ils
n'en constituaient guère que le quart.
3° Suppression absolue de la main-d'œuvre fnnini/ie'', par
suite de la disparition des patouilleuses, etc. D'autre part, le
patron a empêché les femmes des mouleurs et des tourneurs de
continuer à venir aider leurs maris.
V" Le rôle du patron a augmenté''. Il exige de ses ouvriers
un travail plus assidu et se montre plus difficile sur la qua-
lité des objets fabriqués. Les mouleurs et les tourneurs ont
perdu leur ancienne liberté quant aux heures de travail : ils
doivent être présents à 6 heures du matia sous peine de renvoi,
après un premier avertissement. En effet, aujourd'hui, il faut
produire vite et dans les délais fixés par l'acheteur, sous pehie
de se voir éliminé par les concurrents.
5° La productivité de l'ouvrier a augmenté''. Gela résulte,
d'une part, du machinisme, et, d'autre part, de la régularité
plus grande des ouvriers. Cette productivité plus grande
1. Uiuriers des Vchj Mondes, \i. 22(>.
J. Comparer los tableaux, p. '>17 et 2'26.
3. Ibid., p. 528.
4. Ibid., p. 227 et 228.
5. Ibid., p. 227.
LE BAS MVEKNAIS. 53
explique et jiistilic raugmcntation dos salaires, car le prix des
produits n'a iiuUcinent augmenté,
<>" L'antcKjonismp rnirc le patron cl l'ouvrier s'est dcre-
loppé^. Il se manifeste par des actes de mauvais gré de la part
des ouvriers, tels que malfai^ons préméditées, livraisons de mar-
chandises à vil prix, falsifications des écritures, etc. C'est la ré-
volte inconsciente de gens inertes à qui Ton impose un chan-
gement, que ce changement leur soit favorable ou non. Ils
acceptent bien avec joie de plus hauts salaires, mais, d'un autre
côté, ne veulent pas changer leur travail routinier ni s'as-
treindre h une régularité plus grande. Au surplus, raugmcnta-
tion de salaires ne leur a guère profilé, comme le montre la
répercussion suivante.
7" L'ivrognerie et les désordres niorau.c unt auijincnté •. La
famille est devenue tout à fait désorganisée.
Par tout ce qui précède, on voit clairement les causes qui ont
empêché l'élévation du type, quand des circonstances favora-
bles lui en ont donné les moyens. Mais voilà une dernière ré-
percussion qui montre les eifets de cette infériorité sociale, de
cette difficulté d'adaplation.
8'^ Les emplois les niieu.r rémiuirrés sont pris par des ouvriers
venus de Paris. Ces emplois sont ceux de peintres décora-
teurs; ils se font de V à \i) francs par jour : « Après un demi-
siècle de décadence et d'oubli, les traditions artistiques de la
faïence décorative ont depuis vingt-cinq ans subi une véritable
résurrection. iMalheureusement les jeunes ouvriers nivernais
n'ont pas su mettre à profit le retour du goût pul)lic vers les
dessins et les décors de l'ancienne fabrication du pays. C'est en
vain qu'a été fondée il y a quinze ans, à Nevers, une école mu-
nicipale de dessin, spécialement en vue de la décoration céra-
mique. Jusqu'ici elle est peu fréquentée et le travail y est
moins sérieux que les prétentions arlislicjucs dos élèves n'y
sont exa.i^érées. Aussi la j)lupart des peintres décorateurs
1. Oui lins des Deux Mondes, p. 2:i'i.\
2. Iliid., p. riQ et TM. Il faut noter égaleinent lii (lis|iarilioii des .seriliiiieiiUi iL-li-
gieiix, la suppression de la confrérie et lallaiblissement des idées traditionnelles.
o4 Ll-S roiTLATloNS I-(»1!EST1 KRES DL' CliNïlîE liK LA FRANXE.
occupés à la fabrique de Nevers viennent-ils de Paris '. »
Les deux monographies qui précèdent montrent bien les dif-
licultésqu'éprouvent les populations communautaires à se trans-
former lorsque les nécessités du travail le demajpdent, et une
enquête faite dans les autres industries nivernaises ne feraient
sans doute que montrer les mômes défauts.
Les principales industries du Nivernais sont actuellement
Textraction de la houille 2, la métallurgie •'■, la verrerie, etc.
D'après Ardouin-Dumazet, l'extraction de la houille à Decize
remonte au début du xviiie siècle, et tut entreprise par des Lié-
geois. Depuis 18G8, la mine appartient à la société du Creusot,
qui al)Sorbe dans ses éta'blissemenls la petite production houil-
lère de la Nièvre. Quant aux mines de fer, elles sont presque
abandonnées.
A Briare s est développée une fabrication spéciale, celle des
boutons en porcelaine.
Lîn caractère commun à toute la grande industrie dans le
Nivernais est le grand développement des œuvres de patronage :
habitations ouvrières, caisses de secours et dépargne, etc.
Paul Dkscamps.
Ul. — LA crise 1)E L exploitation EORESTIÈRE.
Nous avons dit qu'une nombreuse population, clans le centre
de la France, vit en partie de l'exploitation du bois. Or, à cause
de la concurrence de la houille, cette industrie subit actuelle-
ment une crise g-rave, dont nous allons dire quelques mots,
d'après les observations de U. H. Roblin.
Vers 18'tO, par suite de la concurrence, les salaires ne furent
plus payés à la journée ; le propriétaire les lit verser selon le
prix du bois et la productivité^.
1. Loc. cit., p. 226.
'2. Le bassin houiller de Décizc a produit 183.000 tonnes en 188G.
3. Citons les forges de Fouiciiainbault, les forges nationales de la Chaussade à
Guérign>, la fonderie d'imphy, etc.
4. Voir L.-ll. Roblin, Les hâclieroiis du Citer et de la JS'ièvre. Leurs syndicals,
p. 85.
LE RAS NIVERNAIS. o")
De 1860 à 1870, l'exploitation des forêts par les marchands
de bois se substitua à celle des propriétaires. Ceux-ci vendent
chaque année cà un marchand le droit d'exploiter telle ou telle
superlicie de I)ois. Les liens palroDaux deviennent tout à fait
temporaires et instables. Les ouvriers sont payés par unités de
produits façonnés et gagnent environ 1 fr. 7.5 à 2 francs |)ar
jour K
Les premiers marchands de bois tirent de beaux bénéfices,
mais peu à peu leur nombre augmenta; ils se firent une con-
currence acharnée, qui lit hausser les prétentions des proprié-
taires. De ce fait, les patrons se trouvaient dans une situation
difficile vers 1890; mais ils Tétaient d'autant plus qu'à ce mo-
ment il y a une baisse sur tous les produits. Cette baisse est
due à plusieurs causes :
1" Substitution de plus en plus grande du fer au bois dans la
construction ;
2° Substitution de la houille au bois pour le chauffage^;
3° Concurrence des bois étrangers (Norvège, etc.) qui, par le
développement des transports internationaux, arrivent de plus
en plus facilement sur le marché français.
Le résultat fut la baisse des salaires, qui tombèrent à 1 fr. '25
pour les meilleurs travailleurs^. Aussi des g'rèves éclatent dans
le Cher en 1891, dans la Nièvre en 1802 '. Des syndicats de lutte
s'organisent à la hâte ; le mouvement commence à Urjay et dans
le massif de Meillant et se répand dans tout le midi du dépar-
tement du Cher. Dans la Nièvre, le mouvement commence dans
le pays d'Entre-Allier-et-Loire et s'étend dans celui des Amo-
gnes, mais l'agitation est moins violente et les patrons sont
mieux organisés que dans le Cher. Le Morvand reste générale-
ment en dehors du mouvement. Le résultat est une augmenta-
1. L-H. Roblin, p. 8(!.
'J. Paris qui, en 187.!. consoininail i3?.0i»0 stères de bois de feu, n'en consoniinc
plus que 300.000 en 19(il.
3. Voir SKprù. p. 38.
i. Un iireiiiier niouveineiil avait déjà eu lieu à Neuvilie-lez-Decize en 188G. et le
succès des boulangisles dans le Cher et l'Allier en 1889 fut causé par le mécontente-
ment des bûcherons.
56 LES POPLLATIONS l'ORESTlÈHES ]>U CENTRE DE LA FRANCE.
tion de salaire pour les hacherons ; d'autre part, les patrons les
plus pauvres sont ruinés, ce qui décharge le marché et rend la
concurrence moins âpre'. Les syndicats ouvriers, après le pre-
mier moment d'effervescence passé, se dissolvent et, en 1896, ont
presque totalement disparu. Leur hut était la fixation d'un tarif, la
conclusion du contrat collectif et la formation d'une caisse de
résistance. Malheureusement, les cotisations qui affluaient en
temps de comhat, diminuaient considérahlement en temps de
paix'. Là est la .arande cause de l'échec, le manque de persévé-
rance.
Les patrons profitèrent de la disparition des syndicats pour
diminuer peu à peu les taux du salaire D'un autre côté, le parti
socialiste avait profité du malaise pour s'infiltrer dans les cam-
pagnes et poussait à la reconstitution des syndicats.
C'est dans la Nièvre que le mouvement éclate d'abord, car là,
les patrons, mieux organisés que dans le Cher, arrivent à une
réduction plus forte des salaires. Dans l'Entre-Allier-et-Loire,
des grèves éclatent en 1898, à la suite desquelles les bûcherons
ùbtieiment une augmentation de salaire '^
En 1899, quelques syndicats se reforment dans le Cher et dans
la Nièvre, et le mouvement continue les années suivantes. Les
progrès sont si rapides, qu'en 1902, se fonde à Bourges une
fédération des syndicats de bûcherons'. Mais, dans la Nièvre, les
grèves recommencent, et les ouvriers obtiennent encore une
augmentation de salaire.
Naturellement, un certain nombre de patrons essaient d'en-
rayer le mouvement syndicaliste, en excluant du travail les ou-
vriers syndiqués. Mais ces derniers, d'autre part, mettent en
quarantaine les non-syndiqués '.
D'autres patrons veulent canaliser le mouvement syndicaliste
et supprimer l'antagonisme des classes par la fondation de syn-
1. Voir Roblîn, loc. cit., p. 202.
2. Uol)!'!!), lue. cit., p. 2^2.
3. Ihid., [). 257.
i. En lOOl, on C()ini>tail l.iil biirlicrons SNndiqués dans le Cber el 2.818 dans
Nièvre.
5. VoirRoblin, loc. cil., \>. 263 el 20i.
LE BAS NIVEH.NAIS. 57
dicats jaunes, dont le premier lui <''t;il)li ;"i (jilfy, dans le Cher
en 1901, mais sans grand succès.
Voici le but que se proposent les nouveaux syndicats : fixa-
tion du tarif minimum de façon; établissement du contrat col-
lectif: poursuite des r(k' la mations; constitution d'une caisse de
résistance '.
A chaque campagne, le syndicat lixc le tarif des salaires, et se
charge de fournir aux patrons qui l'acceptent la main-d'œuvre
nécessaire. Alors, ce sont les délégués du syndicat qui procèdent
à la répartition du travail entre les membres, par parts de
coupes, dûment jalonnées, bonnes ou mauvaises.
Le contrat collectif a d'abord été appliqué à Cuffy ^ Cher) en
1901 , et, de là, s'est répandu peu à peu dans la région forestière-.
En 1903, les salaires demandés étaient calculés sur un»;
moyenne de 1 fr. 75 à 2 francs par jour, pour l'ouvrier non
nourri. Faisons remarquer, en passant, cjue ce salaire n'est pas
fixé à la journée, mais à la tâche. Il s'agit donc du salaire moyen
qu'un ouvrier ordinaire peut faire; m lis les plus courageux ou
les plus forts ou les plus habiles se font plus, les autres moins.
Il n'y a donc \h rien de communiste, comme M. Hoblin semble
le croire, ni même de collectiviste.
Ajoutons que les scieurs de long n'ont pu aboutir aux mêmes
résultats que les bûcherons proprement dits. Cela provient d une
conqilication plus grande dans le ttavail, et peut-être aussi d'une
agglomération moindre.
Les syndicats de bûcherons existent non seulement dans
le Cher vA la Nièvre, mais dans les départements voisins,
tels que l'Allier, l'Yonne, le Loiret, h Us sont arrivés, dit
M. Brun'', à monopoliser presque complètement l'exploitation des
bois. Aux non-syndiqués, ils n'empêchent pas l'embauchage
asec eux. Il les acceptent dans un but de [)ropagande et d'apos-
tolat, mais en stipulant bien expressément que leur salaire devra
être diminué dans une proportion variant autour de 15 ".< . pour
1. Voir Roblin, loc. (il.,[). 30 cl 31.
2. lOid., p. 271.
3. Les récnils irouhles (((jraircs e( la ciise atjrixolc, Se. soc.,-' par., 26" fasc.
58 LES rOI'LLATIO.NS l'UHESTŒRES DL" CENTliE HE LA FRANCE.
que cette somme soit versée à la c.iisse syndicale, qui a, du fait
de la coujie, difTérenfs frais à supporter. >'
Voyons maintenant ce qu'est devenue la famille ouvrière,
après toutes ces transformations. La grande plnie est toujours
la morte-saison. A part la récolte des foins et des blés et la coupe
des bois, le travail est aléatoire le reste du temps. Chacun
cherche à s'employer comme il peut. Quant à la femme, elle va
faire la lessive chez des fei'miers, elle soiune les poules et le porc,
aide le mari à l'écorçage du bois et à la culture des légumes.
Les enfants placés n'apportent plus leurs gages à la famille à
partir de seize ou dix-sept ans, et dépensent facilement leur
argent au cabaret'. Quant aux vieillards, ils n'ont d'autres res-
sources que la mendicité.
Le principal procédé éducatif employé parle père est la crainte ;
aussi les bûcherons sont-ils généralement, obéissants et timides.
Ils sont très métianis envers les étrangers, et peu expansifs : mais
ils causent volontiers entre eux lorsqu'ils se rencontrent et les
nouvelles se colportent très vite.
Les anciennes habitations en terre jaune aux toits en chaume
ont disparu pour faire place à des demeures en pierres avec
toits en tuiles ou en ardoises. Ces maisons ne sont jamais com-
plètement isolées : elles sont groupées à proximité des fermes et
des églises, le long des routes; parfois, elles s'élèvent au milieu
des bois et s'égrènent par quatre ou cinq dans la verdure des
forêts-. L'habitation se compose d'une seule pièce avec une fe-
nêtre unique; elle mesure à peu près 9 mètres sur 8. Le loyer
est d'environ 05 francs par an. Quelques-uns sont propriétaires
de leur foyer, mais parmi ces derniers beaucoup ont dû em-
prunter et sont dans une situation plus mauvaise que celle des
simples locataires. Les seuls qui s'élèvent le doivent à des cir-
constances exceptionnelles : ayant eu peu d'enfants, leur femme
a pu aller plusieurs fois à Paris s'engager comme nourrice. Un
petit capital a été amassé et ils ont pu acheter au comptant leur
maison.
1. Roblin, \). 4'2 et suiv.
2. Ibid., p. 58.
LE BAS M\E1{NAIS. 59
Pour les vêtements, il n'y a rien de parliculicr à signaler,
depuis qu'on les achète à la ville voisine ou dans les marchés.
Le tisserand campagnard n'existe pkis depuis que les chene-
vières ont disparu. Depuis une vingtaine d'années, la longue
blouse bleue s'emploie de moins en moins et ne se met plus
guère qu^. les jours de fête. Comme chaussure, on ne connail
guère que les sabots'.
Jadis, l'ouvrier était payé partie en nature; il recevait ainsi
une certaine quantité de blé, de sorte que la panitication à
domicile était assez usuelle. Il n'en est plus de même aujour-
d'hui; les boulangers passent deux fois par semaine avec leurs
voitures. Les familles nombreuses ne vivent presque exclusive-
ment que do pain et de pommes de terre. La viande de bou-
cherie est inconnue; ordinairement, on engraisse un porc par
an pour la soupe au lard.
Le café et le vin tendent à entrer peu à peu dans la consom-
mation courante-. L'éclairage est assuré par l'essence, et le
chauffage par le bois. Le médecin est toujours payé par la
commune. Le nombre d'illettrés est considérable. Le bûcheron
n'émigre pas et ne cherche pas à changer de métier. Quelques
célibataires vont périodiquement travailler dans la Marne et la
Haute-Marne pour la coupe des bois ou dans la région du Nord
conduire des bœufs pour le transport des betteraves à sucre \
Après le service militaire, quelques uns restent dans les villes.
Telle est cette pauvre population des bûcherons du centre de
la France. Comme on le voit, elle n'a guère su s'adapter aux
changements survenus dans le milieu social depuis un siècle.
Son expansion est nulle, et son inaptitude à l'émigration crée
un surcroit d'offre de main-d'œuvre qui maintient les bas sa-
laires. L'action des syndicats a relevé un peu le taux de
ces derniers, mais il est une limite imposée par la concur-
rence.
P. D.
1. Roblin. \K 3i.
2. Ibid., p. 35 el 3(;.
3. Ibid., i>. 46.
II
LA PUISA YE
I. — KSOLISSE HISTORIQUE.
La Piiisaye faisait autrefois partie du roraté dAuxerre qui
formait un vaste territoire s'appuyant sur la Loire, de Gien
jusqu'à Mesve, limité à l'est par une ligne passant par Cham-
plemy, Clamecy. Grain, Vermanton et revenant au nord à la
Loire par la rive gauche du Serain, Appoigny, Parly, Toucy.
Mezilles, Bléneau.
Sur ce territoire, cntie Toucy et Saint Sauveur, se trouve le
champ de bataille où se décida le partage de l'empire de Char-
lemagne entre Charles le Chauve et ses frères.
C'est Charles le Chauve cjui transforma en titre héréditaire
le gouvernement du comté d'Auxerre et en investit son oncle
Conrad, le frère de sa mère l'impératrice Judith, (^e comté
fut, en 888, réuni au duché de Bourgogne et. à la fin de la
guerre soulevée pour la succession de ce duché, en 1015, il fut
divisé en deux parties; la moitié méridionale fut mise sous la
suzeraineté de lévêque d'Auxerre et l'autre moitié forma le
comté attribué à Landry, comte de Nevers. En 1371, ce comté
d'Auxerre fut cédé au roi Charles V par le dernier comte de la
descendance de Landry.
Lorsqu'en 101.), Févêque dAuxerre, Hugues de Clialon, re<;ut
la propriété féodale d'une grande partie du comté, il était en
outre .seigneur suzerain des trois baronnies de Donzy, Toucy et
Saint- Verein, (ju'il avait créées pour trois de ses chefs de guerre
LA l'I ISAVK. i\i
et parmi les cliai-yes féodales ({u'ils acceptaient était l'oliliga-
tion de porler le nouvel évêque à sa première entrée dans la
cathédrale d'Aiixerre. Cet usage, fréquemment contesté par les
barons, fut longtemps réclamé par les évéques. C'étaient de
puissants et riches seigneurs que les évècjues d'Auverre; leurs
revenus atteignaient (iOO livres qui, au pouvoir actuel de
larg-ent, éc[uivaudraient à sept cent mille francs d'aujour-
d'hui.
Les successeurs dllugues de (^halon élevèrent la prétention
d'être les seigneurs suzerains de tout le comté, même de la
partie que le comte n'avait jamais cessé de posséder. Cette
prétention n'avait aucun fondement sérieux; néanmoins.;» force
de persévérence et d'habileté, et en sachant mettre à profit
toutes les circonstances favorables à leurs desseins, les évèquf s
finirent par les faire consacrer et par obtenir gain de cause
complet dans une leconnaissance du comte Jean I' à Chalon,
en l'année 1280.
Vers l'an 1203, lévêque Hugues de Noyers divise son diocèse
en deux archidiaconés suivant une ligne qui allait du nord-est
au sud-ouest. L'un, dit archidiaconé d'Auxerre. comprenait
Auxerre, Coulang es-la- Vineuse, Courson, Coulanges-sur- Yonne.
Vermanton. Clamecy. Varzy, Honzy, La Charité. Pouilly et Cosne.
L'autre, dit archidiaconé de l*uisaye. comprenait Ponligny.
Seignelay, Appoigny, Ouanne. Druyes. Toucy, Saint-Sauveur,
Entrains, Saint-Amand. Saint-Fargeau. lUéueau, (iien, tUiare,
Bonny, Neuvy, Saint- Vereiu.
A partir du m' siècle, jusqu au xii', ce pays fut soumis à
une suite non interrompue d'invasions, de guerres et de désas-
lies. Quand l'organisation féodale leut détaché de lamouarcliie
franc^aise pour fonder un état séparé, les habitants des villes el
des campagnes se trouvèrent tous, quoique à des degrés diffé-
rentSySous le joug du servage tjui, pour les cauqiagnes", remontait
jus(ju'aiix premiers siècles et f[ui s'était étendu aux villes pendant
la durée de l'anarchie féodale. Mais avant la fin du xii* siècle,
les deux villes principales, Auxerre et La Charité, sont affran-
chies, la première par le comte et la seconde par les religieux
()-2 LES l'OI'LLATIONS FOHESTlElîES \)V CL-.NÏKE DE LA FRANCE.
ses seigneurs, et investies du droit de s'administrer elles-mêmes.
Ce mouvement d'affranchissement se conlirmo dès le commen-
cement du xiii' siècle et se poursuit sans interruption pendant
le cours de ce siècle et du suivant dans les villes de second
ordre et les paroisses rurales. Et quand, en 1371, le pays
auxerrois est, par l'acquisition de Charles V, réuni à la couronne
de France, une grande partie des populations, et même de
beaucoup la plus grande, soumise encore à de lourdes charges,
est pourtant libérée de Thumiliantc condition du servage.
En 1 WO, après la mort de Cliarles le Téméraire, le comte de
Nevers, Jean de Clamecy, céda le comté dAuxerre à Louis XI qui
établit à Auxerre un bailliage royal et nomma deux élus char-
gés de la répartition des impôts du fisc royal.
Par une ordonnance du même roi en l'i-7(), toutes les villes
existant dans le comté ressortissent du bailliage royal d'Auxerre.
Le bailliage tenait, une fois par an, le lendemain de la Trinité, une
assise générale où étaient appelés tous les juges royaux ou sei-
gneuriaux du ressort pour répondre aux plaintes qui auraient
pu être portées contre eux. Il n'y avait pas moins de '+30 de ces
justices dans le ressort.
[Histoire de VAujcerrois, par M. Challe, passim,)
L'archidiaconné de Puisaye comprenait deux régions, très
distinctes au point de vue de leur constitution géologique. Le
sol de toute la partie située au sud-est d'une ligne passant par
Cours, Saint-Loup, Alligny, Bouhy, Sainte-Colombe, est calcaire
tandis que, dans toute la partie au nord-ouest de cette ligne, la
cliaux fait presque totalement défaut.
Pour bien faire ressortir la différence de ces deux régions,
voici l'analyse faite au Bureau des Essais de l'École des mines
par M. Adolphe Carnot de deux échantillons de terre pris l'un
sur la commune de Saint-Père près Cosne, l'autre sur la com-
mune d' A r(piian.
LA PI ISA Y i:. (».'{
l'iunmuue ilc iSt-Pùie. Cuuimuuu d'Arquiaii
Sable très fin. . , liO % "0.6O %
Argile 0 » 14 »
Peroxyde de fer 4.40. 3.30
Chaux. 20. >. 0.80
Magnésie 1.10 traces
Potasse O.f)'.) 0.01
Acide nitrique Traces notables «
Acide pbosphoi'ique 0.02 traces
Celle région silico-argileuse, on k calcaire manque presque
complèienient , forme la Puisa^je proprement dite. Elle est limi-
tée, au nord est, par le cours de lOuauue. depuis Leugny jus-
qu'à (iraudcliamp; au nord-ouest, par une ligne partant de
Grandchamp, passant par Champignelles, au nord de Uli-neau
et aboutissant à la l.oire au sud de Briare; au sud-ouest, par
le cours de la Loire; au sud-est, par une ligne partant d'un
point situé, sur la Loire, entre Myeniies et Gosne et aboutis-
sant à [ieugny.
La Pui.saye, ainsi délimitée, s'étend sur trois départements :
le Loiret qui fouiiiit une partie du canton de Briare — l'Yonne
qui lui donne en tout ou en partie les cantons de Bléneau. Saint-
Fargeau, Saint-Sauveur et Toucy, — enfin la Nièvre qui lui four-
nit le canton de Saint-Arnaud, sauf la presque totalité de la
commune de Bouliy et quelques communes du canton de Gosne.
On a proposé plusieurs étymologies du mot Puisaye. Celle
qui parait la plus raisonnable est donnée par M. Ghalle; elle se
tire des mots : podium, pu;/, ancien nom de tout lieu élevé, et
Haia, forêt. Puisaye serait donc un pays élevé et couvert de
forêts. Cette définition s'appli([ue bien, puisque la Puisaye
était anciennement couverte de forêts impénétrables et que
c'est au milieu de ce pays que se trouve la ligne séparative des
bassins de la Seine et de la Loire.
II. — i:rAi AXCiKN iti: i.a i'lisavk.
La Puisaye se constitue dune suite de collines (jui s'élèvent
graduellement jusqu'f» la ligne de partage des eau.x entre le
M LES l'dl'LLATIO.NS 1"( UiKSTIKl! KS 1)1 Cli.NTliE HE LA l-HANCE.
bassin de la Loire et celui de la Seine, (^ette ligne part de la
limite des départements de rVoniie et du Loiret au sud-ouest de
Bléneau et se poursuit dans la direction du sud-est, en passant
près de Saint-Martin-des-Champs, au sud-ouest de Saint-Far-
geau et de Saint-Sauveur et près de Treigny. La plus grande
partie des eaux de la Puisaye se déverse dans le bassin de la
.Seine, nolaninient par le Loing-, TOuanne et le lîranlin. La
Loire recueille quelques cours d'eau dont le plus important est la
petite rivière de la Vrille qui prend sa source près de Treigny
et se jette dans la Loire à Neuvy.
L'état ancien de la Puisaye antérieurement à l'ère chrétienne
a été décrit dune faron aussi vraisend^lable que pittoresque
par un habitant du pays, M. .larry. La Puisaye, dit-il, était au-
trement sauvage et toufïue qu'aujourd'hui. Partout des forêts
et des landes; une houle de buissons; une tourmente de ver-
dure. Point de ces fermes aux toits en brique cjui rougissent
h travers le feuillage. Aucune de ces routes qui s'en vont mon-
tant, descendant, pliées comme un ru])an à tous les caprices du
sol. CÀ et là des cabanes grossières construites avec des poteaux
et des claies à revêtement de terre battue, couvertes en paille
hachée et pétrie dans l'argile, des sentiers mal frayés, des
chemins encombrés de lourdes pierres et de broussailles trouant
à peine l'amoncellement du bois. Dans la terre où le chêne se
refusait à grandir, des bruyères, des genêts gigantesques, d'é-
pais ajoncs, des houx énormes, un monde d'arbustes épineux
et des plantes revêches comme il en reste des vestiges à nos
portes, se rebellent contre les progrès de la culture. Par en-
droits, des bas fonds marécageux envahis par de hautes herbes
parmi lesquelles émergeaient des vernes noirâtres, des bouleaux
pâles; puis des mares, des étangs dont notre industrie a su
enq^risonner et utiliser les eaux; mais cpi, alors, ressemblaient
plutôt à des gouffres ou à des cloaques. Les teintes rougeàtres
du sol ferrugineux contribuaient à foncer encore la couleur
du tableau et à assombrir l'ensemble.
Il n'y a pas plus de cent ans, sauf h s huttes (jui étaient alors
remplacées par des maisons couvertes en chaume, mais quelles
LA l'UISAYE. 6.J
maisons! et sauf les chênes qui poussaient vigoureusement,
cette description pouvait encore s'appliquer à l'ensemble de la
Puisaye.
Les chemins, pendant les deux tiers de l'année, étaient abso-
lument impraticables; on peut s'en rendre compte encore au-
jourd'hui en parcourant ceux, qui étaient les plus fréquentes
et qui reliaient Saint-Aniand, Saint-Fargeau et Saint-Sauveur.
Ce n'étaient que fondrières où ii ne fallait pas penser à s'aven-
turer en voiture; le seul moyen de locomotion était la bête
de somme. Vers 1830, les jeunes filles de la bourgeoisie de ces
petites villes qui se rendaient aux fêles patronales des loca-
lités voisines à 10 ou 12 kilomèlres^ devaient se hisser sur un
cheval et s'entourer de cartons contenant leurs toilettes de bal.
Escortées de leurs familles à pied ou à cheval, elles affron-
taient un voyage qui n'était pas sans risques^ pour peu que des
pluies récentes eussent détrempé le sol de ce qu'on appelait le
chemin.
Le 7 septembre 1788, l'assemblée communale de la paroisse
de Dampierre déclare que lêtat des chemins est tel qu'on est
exposé à y perdre la vie; que les ponts, en bois naturellement,
ont été emportés par les eaux. Elle offre 100 livres pour les
réparer et demande au bureau intermédiaire de Gien l'abandon
d'une somme de 100 livres sur l'impôt des corvées.
Outre le mauvais état et l'insuffisance de chemins, un des
caractères particuliers de la Puisaye consistait dans la grande éten-
due des bois qui en couvrait le sol. Ce massif forestier était pres-
que impénétrable et les parties cultivées n étaient qu'à l'état de
clairières plus ou moins vastes. A l'époque de la Révolution, ces
bois ont servi de refuge à beaucoup de prêtres non assermentés^
qui étaient aussi protégés par les sympathies des habitants du
pays ainsi que parles charbonniers et les bûcherons. M. Cliallc,
président de laSociété des sciences historiques de l'Yonne, raconte,
dans une notice publiée en 1872, les moyens employés pour faire
échapper ces prêtres aux recherches des autorités d'alors : « Les
charbonniers de ces forêts ont, dit-il, par tradition du temps où
ils étaient réunis en associations, conservé une sorte de télégra-
5
60 LES l'OPlLATIONS FORESTIÈRES Df CENTRE DE LA FRANCE.
plie secret et de signaux mystérieux. Quelques coups fortement
appliqués sur une douve suspendue à la main se font entendre
de leurs oreilles exercées à plusieurs kilomètres de distance ; le
nombre des coups a une signification qu'eux seuls connais-
sent. Ils s'en servaient avec vigilance pour la protectiou des réfu-
giés. A la première apparition des brigades de gendarmerie,
l'éveil était donné et les suspects se mettaient à couvert.
. Le vénérable sous-prieur de Saint-Germain, Dom Laporte, qui,
plus tard, a relevé de ses ruines le collège d'Auxerre et Fa dirigé
avec distinction pendant vingt ans, avait passé un an entier de
cette triste époque dans la commune de Moustiers, connu de tous,
sans être dénoncé par personne et, comme il tenait à gagner le
pain de rhospitalité, travaillant vaillamment tout le jour comme
bûcheron ou comme ouvrier de ferme et, le soir, allant dans
les hameaux instruire les enfants et leur apprendre le caté-
chisme.
Plus tard, sous le Premier Empire, ces forêts cachaient un
assez grand nombre de conscrits réfractaires et jamais les per-
quisitions militaires, même dirigées par des officiers intelligents,
n'ont pu en arrêter aucun. C'est que les épaisses clôtures de
haies vives, les bois touffus, les chemins creux et les marécages
de ce pays offrent, pour ceux qui les connaissent à fond, des
moyens de retraites aussi sûrs que faciles, tandis qu'ils ne pré-
sentent à l'étranger qu'un labyrinthe inextricable.
Beaucoup de bois ont été défrichés depuis cette époque, un
grand nombre d'étangs desséchés et remplacés par de belles prai-
ries. Mais ((uoique le sol soumis à la culture soit plus étendu, le
pays, dans son ensemble, n'a pas notablement changé. Chaque
champ conquis sur la forêt est 7'esté entouré de larges haies gar-
nies de chênes et de charmes été té s. Dans la première partie du
xix" siècle, il n'était pas rare de voir de ces haies larges de G mè-
tres. Aujourd'hui, quoique moins larges, elles le sont assez pour
que le voyageur qui, du haut dune colline regarde le paysage,
ait l'impression dun vaste bocage au travers duquel on aperçoit
çà et là la rougeur des toits de quelques-uns des hameaux
cachés dans celte verdure, (^ar c'est encore un caractère particu-
LA PUISAYE.
lier de ce pays ([uc Véparpillemcnl de la population rurale.
Dans une comniuno de 1.300 habitants on peut compter 18 ha-
meaux dont quelques-uns sont aussi peuples que le chef-lieu.
Beaucoup de chemins ruraux sont encaissés entre les talus qui
les bordent et couverts d'un berceau de verdure par les arbres
des haies. Toutes les petites vallées de la Puisaye oH'renl pendant
l'été un aspect charmant. La végétation est d'une superbe vi-
gueur, toujours entretenue par la fraîcheur naturelle d'un sol
argilo-siliceux et par l'abondance des petits cours d'eau qui ser-
pentent dans tous les plis de terrain.
Le sol du pays contient des richesses naturelles nombreuses
et variées. Il fournit d'abord, en quantité pour ainsi dire iné-
puisable, une argile brune d'une qualité très appréciée pour la
fabrication de la poterie; c'est une industrie qui a été autrefois
très prospère dans les cantons de Saint-Amand et de Saint-Sau-
veur. Elle est aujourd'hui devenue languissante par le défaut
d'initiative des ouvriers qui n'ont pas su moderniser leur fabri-
cation et ont laissé se créer à côté d'eux des concurrences redou-
tables qui cependant sont obligées de venir s'approvisionner
d'argile dans la Puisaye. Il y a maintenant un courant d'exporta-
tion de cette terre à Oi'léans. àChoisy-le-Roi et il en ira à Digoin
quand on pourra employer les transports par eau. Il est très fâ-
cheux que cette richesse de la Puisaye aille procurer des .salaires
à des populations si éloignées quand les gens du pays devraient
en profiter. Outre cette argile brune, on trouve encore, dans les
collines qui bordent la rive droite de la Vrille depuis Neuvy jus-
qu'aux bois qui s'étendent entre Saint-Amand, Saint-Fargeau et
Saint-Sauveur, une terre plastique blanche très recherchée pour
l'industrie céramique de Gien.
Le sol de la Puisaye contient encore une grande quantité de
minerai de fer. Il a été autrefois l'objet d'une exploitation pros-
père, mais qui a été abandonnée lorsque la matière première
est devenue moins abondante et que cette industrie locale a subi
la concurrence des grandes usines raétalhirgiques du centre de
la France : Fourchambault, Imphy, la Machine, le (Ireusot. Les
forges ;\ martinet qui exploitaient le minerai de fer ont laissé des
68 LES l'OlTLATlONS FORESTIÈRES DU CENTRE DE LA FRANCE.
scories encore très riches en fer et qui ont, à la longue, formé
des amoncellements énormes, véritables collines envahies par la
végétation. Elles ont longtemps servi à la création de la chaus-
sée des routes et à leur entretien. Aujourd'hui l'attention de l'in-
dustrie a été appelée sur ces scories et des traités ont été passés
avec les propriétaires pour exporter ces nouveaux minerais en
vue d'une exploitation fructueuse.
On trouve encore, dans jilusieurs parties de la Puisaye des gise-
menls cCocre qm sont exploités, notamment dans le canton de
Saint-Amand à Bitry et dans le canton de Toucy sur la rive droite
de rouanne dans les communes de Dijes et de Parly.
Le climat de la Puisaye est celui de la région du centre de la
France où elle est située, en tenant compte cependant de l'alti-
tude et du massif forestier qui couvre une partie de son terri-
toire; les hivers y sont un peu plus rigoureux que sur les bords
de la Loire et la neige y tombe plus fréquemment. Le lit de
la Loire est, à Cosne, de liG mètres au-dessus du niveau de la
mer et à Briare de 138 mètres; l'altilude de la Puisaye est de
291 mètres aux Billiens, hameau de Saint-Amand; de 321 au
Chesneau, hameau de la commune de Treigoy et de 373 mètres
entre Treigny et Lainsecq. Ce sont les points les plus élevés du
terrain séparant le bassin de la Loire de celui de la Seine. On
a observé que, sur quelques 2)oints oîi se cultive la vigne à la
limite de la Puisaye, à Dampierre et à Treigny, par exemple, la
maturité se produit quinze jours environ plus tard que dans les
vignobles des bords de la Loire (Saint-Père, Cosne, Pouilly).
La culture y est la même que dans le reste des départements
sur lesquels la Puisaye s'étend. C'est le blé, l'avoine, les plantes
sarclées. Les prairies s'étendent dans toutes les vallées et à la
place de beaucoup d'étang-s desséchés. En outre, la fraîcheur
naturelle du sol siliceux reposant sur Targile, permet d'entre-
tenir des prés sur les pentes des vallées, sans avoir à se préoc-
cuper outre mesure de la question capitale de l'irrigation, car
on peut facilement presque partout faire sortir l'eau du sol. Les
prés créés récemment dans ces conditions sont plus sains que
ceux du fond des vallées et les bonnes espèces de bestiaux qui
LA PLISAYE. 69
ont, depuis longtemps, lait la gloire du Nivernais ont pu être
introduits dans la Paisaye, Leur élevage et celui des chevaux
produit aux cultivateurs des bénéfices sérieux qui viennent atté-
nuer l'avilissement du prix des céréales. La culture de ces der-
nières a beaucoup progressé, surtout depuis une quarantaine
d'années. En 1788, lors de l'établissement projeté de l'impôt du
vingtième, l'administration municipale de Saint-Sauveur faisait
observer que les terres ne pouvaient donner que du seigle;
qu'elles n'étaient propres à porter, ni orge, ni avoine, qu'elles
ne pouvaient porter de récoltes qu'une fois en trois ans, et que
le régime des prairies artificielles y était absolument inconnu.
Aujourd'hui, grâce à l'emploi des marnes et de la chaux et
surtout des engrais chimiques, superphosphates de chaux notam-
ment, le solde la Piiisaye donne des blés magnifiques au moins
aussi beaux que ceux des meilleures terres argilo-calcaires.
Autrefois on cultivait dans la Puisaye, comme dans tous les
pays voisins, le chanvre qu'on employait pour les besoins du
ménage; mais le bon marché des étoffes fabriquées dans les
grandes usines avec les avantages qui résultent de la division du
travail et du machinisme ont modifié les anciens usages. On ne
voit plus que rarement un champ couvert de chanvre, non plus
qu'un métier de tisserand dans un village ou une fileuse occupée
de son rouet.
Anciennement, comme aujourd'hui encore, les habitants de la
Puisaye se livraient à la culture d'un sol ingrat qui ne donnait
alors que des récoltes insignitîantes. Les seuls produits de cette
culture étaient le seigle, auquel on pouvait ajouter en très petite
quantité, le blé, l'orge et l'avoine dans les régions les plus favo-
risées. Dans tout le comté d'Auxerre qui s'étendait sur des régions
plus fertiles au sol argilo-calcaire, on ne cultivait le froment
que sur neuf paroisses. On ne connaissait pas la culture des prai-
ries artilicielles et les prairies naturelles dans le fond des vallées
marécageuses ne donnait qu'une herbe peu nourrissante et les
bestiaux qui la paissaient ne prenaient pas de force, restaient
chétifs, ne s'engraissaient pas et donnaient un fumier insuffi-
sant en qualité et quantité pour ajouter à la terre un élément
/O l-liS IMtl'L LATIONS rOlîl'.STIEHLS IM CENTRE 1»E \A FRANCE.
de feitilité que la nature lui avait refusée. Les travaux des
champs n'étaient d'ailleui'S pas épuisants et les cultivateurs con-
finés dans leur Puisaye, n'étant pas stimulés par la vue de meil-
leures cultures dans les pays voisins, s'accommodaient de leur
position et vivaient pauvrement, se trouvant relativement heu-
reux quand la guerre ne venait pas les troubler dans leur pai-
sible existence.
Si les bois eussent été pénétrés par des chemins praticables,
leur exploitation régulière eiit produit des bénéfices importants ;
car il devait y avoir des arbres magnifiques si l'on en juge par
des charpentes comme celle, par exemple, de l'église de Dampierre
qui fait l'admiration des connaisseurs, mais on n'en tirait que
quelques pièces sur la lisière de la forêt. C'étaient d'ailleurs des
ouvriers venus des localités voisines de la Puisaye qui exerçaient
les métiers de charbonniers et de fendeurs et ils étaient réunis
dans les liens d'une association connue sous le nom de Cousins
de la gueule noire. S'il faut en croire ce que raconte M. Challe
dans son Histoire de rAujcerrois{Y)-àge 521), on employait la plus
grande partie du bois en le faisant brûler sur place, afin d'en
obtenir des cendres qu'on allait vendre au loin ', Il passait chaque
année, sous le pont d'Auxerre, G. 000 muids de cendres dirigés sur
Paris. Cependant le bois faisait défaut pour les constructions
dans toute la région et il intervint, le 7 décembre 1581, une sen-
tence de règlement du bailliage d'Auxerre portant commande-
ment de planter arbres fruitiers ou autres, à raison de deux par
arpent dans les terres et vignes de tout le bailliage, le tout pour le
besoin du public, ayant disette et j)<^>^urie de bois ' et défense
de ne plus mettre les terres arables en vignes.
III. — KTAT ACTUKL DE LA PUISAYE.
Le mauvais état des chemins fut encore- le trait caractéristi-
que do la Puisaye, pendant le premier tiers du xix'^ siècle et ne
fut modifié qu'après la promulgation de la loi de 1836; elle
I. D'aiicieniu'Scliarles coiiticniicnl la |n'riiiission ou riiilfidictioii df taire descendre-,
ou du (liarhoii dans les bois, d'autres rcstreiuncul col usage.
I.A ITISAYE.
répondait à clos nécessités si urqcntes que les municipalités
dont ces ressoui-ces étaient cependant très médiocres s'empressè-
rent d'en prolitei' et de faire tous les sacrifices nécessaires pour
se procurer les routes dont elles comprenaient l'importance.
Ainsi la municipalité de Saint-Amand qui. depuis le com-
mencement du siècle, trouvait le moyen d'équilibrer son ])ud,u;el
avec une somme de 1.000 à 1.200 francs; qui, dans la première
année, avait lésiué sur la dépense d'un garde champêtre et d'un
instituteur et s'en était passé jusqu'en 1813; cette municipalité
si économe ne regarde plus à la dépense quand il s'agit des
nouveaux chemins : en deux; ans, de 1835 à 1837, elle va au-de-
vant des charges, elle prend l'initiative de s'imposer pour
qu'on lui donne immédiatement les voies de communication
dont elle a un si grand besoin; elle vote 4.594 francs pour le
chemin de Cosne. i.528 francs pour celui deDonzy et 5.000 francs
pour celui de Clamecy à Neuvy; soit une dépense totale de
14.122 francs.
Comme conséquence de cette amélioration des voies de com-
munication, un autre progrès se fit pour la plus rapide distri-
bution des correspondances. Au commencement du siècle, Saint-
Amand n'avait pas de bureau de poste; le canton était desservi
par le bureau de Neuvy. Un facteur faisait trois fois par décade,
et moyennant un salaire de 200 francs par an, la distribution
dans les communes d'Annay, Arquian, Saint-Amand, Dampierre,
Bouhy, Bitry et Saint-Verrain. En ne visitant que les chefs-lieux,
c'était une tournée d'une cinquantaine de kilomètres et il va
sans dire que, en l'état des chemins, on ne pouvait la faire qu'à
pied. Le maire proposa sans sourciller de faire faire ce service
cinq fois par décade. 11 est vrai que, pour indemniser le facteur,
on devait lui donner 50 francs de supplément par an et un loge-
ment à la mairie de Saint-Amand et l'autoriser à demander une
rétribution de 5 centimes par lettre à ceux qui en recevraient.
C'est de cette époque que date un mouvement économique et
social qui modifia profondément l'état de la Puisaye; du jour
où elle fut mise en relations suivies avec les régions voisines, elle
commenea de perdre les caractères particuliers (|iii la disfiu-
72 LES POPULATIONS FORESTIERES DU CENTRE DE LA FRANCE.
guaient des pays d'alentour. L'effet ne fut pas immédiat, mais il
se manifesta d'années en années, et aujourd'hui le changement
saute aux yeux.
Maintenant que la Puisaye est traversée en tous sens par des
routes nombreuses et ])ien entretenues, les bois sont exploités
normalement et des scieries fonctionnent activement dans plu-
sieurs parties du pays.
• Il y avait autrefois dans la Puisaye une quantité de forges à
martinets pour l'exploitation du minerai de fer. Partout où,
dans le voisinage du minerai, on pouvait faire une retenue de
Feau d'un ruisseau, on créait un étang dont la chute d'eau action-
nait un marteau pour la fabrication du fer. On pouvait ainsi
utiliser ces deux richesses du sol : le bois et le minerai qui, en
raison de la difficulté des transports, seraient restés sans valeur.
Cette industrie fut longtemps prospère et, au commencement
du dernier siècle, on voyait encore des forges en activité.
Aujourd'hui, ceci n'est plus qu'un souvenir rappelé par les
noms de Moulin de la Forge, Étang de la Forge, conservés aux
lieux où, autrefois, exislait une forge, et par les énormes masses
de scories qui, jusqu'à ces derniers temps, ont servi à la création
et à Tentretien des routes. Elles sont encore assez importantes
parla qualité et la quantité pour être exploitées comme minerai.
Malheureusement celui-ci est exporté au loin et les ouvriers du
pays sont privés des ressources qu'ils auraient pu trouver dans
cette exploitation si elle avait eu lieu sur place. Dans un temps
où les capitaux ne trouvent pas facilement un emploi fructueux,
il serait bien désirable que des industriels avisés viennent établir
dans ce pays une exploitation intelligente des richesses qu'il con-
tient. Car, outre ces scories, le sol renferme encore une grande
quantité de minerai de fer qui serait utilement exploitable.
Mais les travaux de beaucoup les plus importants, auxquels
donnent lieu les conditions du sous-sol de la Puisaye. sont ceux qui
ont pour objet l'exploitation de l'argile : la poterie et la tuilerie.
Pour chacune de ces industries, il faut regretter l'esprit de
routine qui les ont empêchées, jusqu'à présent, de faire les pro-
grès nécessaires pour leur permettre de lutter avantageusement
LA PUISAYE. 73
contre la concurrence des industries similaires établies dans le
voisinage. Avec les éléments précieux de succès que les potiers
de Saint-Amand et de Treigny, notamment, trouvent dans Tex-
cellentc qualité de la terre argileuse, mise avec prodigalité à leur
disposition, ils ne peuvent que difficilement soutenir cette con-
currence. C'est qu'en efiét ils fabriquent comme il y a deux mille
ans, sans chercher à modifier les procédés anciens: ^o\\Y\di fabri-
cation aussi bien que pour la cuisson.
Pour la fabrication, l'ouvrier assis devant la roue sur laquelle
se trouve le bloc d'argile à façonner, doit, à la fois, modeler ce
bloc avec ses doux mains et, avec ces mêmes mains, faire tourner
la roue; il faut donc, quand le mouvement se ralentit, qu'il
abandonne son ouvrage et qu'il saisisse un long bâton placé
derrière lui pour accélérer la rotation. Il semble que rien ne
serait plus simple que d'avoir un moteur mécanique ou animé
qui entretiendrait le mouvement de la roue pour tous les ouvriers
travaillant dans le même local. On pourrait aussi disposer un
appareil spécial pour chaque ouvrier qui produirait le mouve-
ment avec le pied, comme fait la fileuse avec son rouet, mais, à
Saint-Amand, on ne voit cette disposition que dans un atelier où
un potier plus artiste continue d'appliquer les procédés du cé-
ramiste Carriès. Dans tous les autres ateliers, on s'est bien gardé
de l'imiter.
Pour la cuisson, on se sert de fours très primitifs qui laissent
perdre plus de chaleur qu'ils n'en emploient, au lieu d'adopter
les fours usités dans toutes les usines actuelles.
il résulte de ces procédés un prix de revient trop élevé et une
situation économique défavorable pour le fabricant. La moitié
des usines, à Saint-Amand particulièrement, sont fermées, et
celles qui restent subissent à chaque instant des crises très graves.
De malheureux petits patrons, obligés défaire face à des échéances
pressantes : salaires d'ouvriers besogneux, paiement de la terre,
du bois, de la location de la poterie, consentent à livrer leur
marchandise à perte ^ Quand ils en sont là, ils voient la nécessilé
1. On reconnaît dans ce tableau tous les lrai(s du sirealiiif/ sijslem dû à la con-
7 '( LES l'Ol'lLATIONS FOHESÏIEIŒ? hV CENTHE DE LA IHANCE.
tl'apportei' un remède ;i une pareille situation. Mais que faire?
Il y aurait bien quelques mesures à prendre : d'abord à se syn-
diquer pour échapper à la tyrannie des marchands de pots
habitant à Neuvy-sur-Loire, à 16 kilomètres de Saint-Amand,
qui profitent de ce que les usines sont loin des voies de commu-
nication, chemin de fer ou canal pour faire la loi aux potiers.
Ceux-ci doivent conduire leur marchandise à Neuvy; mais, ar-
rivés là, le marchand en gros prétend refuser une partie du
chargement pour malfaçon et le potier, pour ne pas ramener
sa marchandise à Saint-Amand, consent une réduction de prix
ruineuse. Si les potiers avaient à Neuvy un dock à eux, ils pour-
raient y mettre leurs poteries, dont la vente serait faite par un
agent à leur service ; ils pourraient même se faire faire des
avances sur le prix de la marchandise déposée au dock. Ils pour-
raient aussi faire des économies sur la fabrication par l'emploi
d'un moteur et dun mode plus rationnel du chauffage des fours.
Ils n'ont pas songé à cela, mais ils ont cru trouver le moyen de
relever le prix de leur marchandise en restreignant leur produc-
tion et en prenant entre eux l'engagement de ne faire, par an,
qu'un certain nombre de fournées. Ce moyen aurait pu avoir un
bon résultat si la Puisaye avait été seule à alimenter le marché,
mais comme il y a bien d'autres poteries en France et ailleurs,
les ouvriers de Saint-Amand ne sont arrivés à rien. On peut leur
reprocher encore de ne pas vouloir modifier leurs modèles pour
se conformer au goût du public; par exemple, un potier avait
trouvé en Bourgogne un marchand en gros qui, très satisfait de
la qualité de ses produits, offrait de lui acheter à un prix très
avantageux tous les saloirs qu'il pourrait faire, mais il fallait
élargir l'ouverture de ces pots; le potier préféra perdre celte
clientèle plutôt que d'apporter à sa fabrication un changement
aussi insignifiant. Et pourtant ces potiers qui appartiennent pour
la plupart à l'opinion socialiste ou radicale-socialiste, ont la pré-
tention d'être des hommes de progrès. En réalité, si on s'en
currence ruineuse tiui; se font entre eux des chefs d'industrie indigents, à leur inca-
jiacité d'organiser la vente de leurs [>roduits eux-inèines, à l'absence en un mot de
leurs qualités de direclion. (Noie de la liédaction.)
LA l'IlSAYi:. /->
rap[)orlo aux actes plus qu'aux paroles, ce titre conviendrait
niioux aux agriculteurs et aux populations rurales de la rryion
quoique, en politique, elles soient plus conservati'ices. Elles ont
su, dans le domaine de leurs intérêts, faire des progrès très con-
sidérables puisque, en modifiant la nature de leur sol par des
chaulages et en employant des engrais chimiques, elles ont fait
produire à leur terre le froment qui était autrefois presque
inconnu et obtenir des herbes plus substantielles qui ont permis
l'élevage d'une race de bestiaux très supérieure aux bêtes étiques
et malingres qui étaient spéciales à la Puisaye.
Mêmes observations en ce qui concerne la tuilerie. Les gise-
ments de terre à tuile sont si considérables dans la Puisaye qu'on
peut les dire inépuisables. Il semble que quelque usinier plus
entreprenant aurait dû s'inspirer des procédés de fabrication qui
ont rendu si prospère cette industrie dans la vallée de la Dheunc
en Saùne-et-Loire et à Chalon-sur-Saône. Cet effort est encore
à faire. Mais maintenant que les voies ferrées vont jusqu'à Saint-
Amand et doivent bientôt traverser le pays de Cosne à Auxerre,
il semble que la situation devrait tenter les capitaux mis aux
mains d'un homme actif et intellig'ent. Du reste, un nouvel agent
de prospérité pour ces deux industries locales, la métallurgie et
la céramique, va, espérons-le, être mis à la disposition des po-
pulations de la Puisaye. Il s'agit d'un canal partant de la Loire
en un point situé entre Briare et Cosne, traversant la Puisaye,
passant par Coulanges-sur-Yonne, Avallon, et aboutissant à
Pont-Royal, près de Dijon, sur le canal de Bourgogne. Ce projet
est très activement et intelligemment poursuivi par M. Dupré
de Saint-Maur, président du syndicat des propriétaires forestiers
du Morvand; mais, en attendant sa réalisation, il nous est permis
de compter sur une autre ressource, c'est le prolongement du
chemin de fer, de Saint-Amand à Cosne. d'un côté, jusqu'au
port des Fouchards, sur le canal latéral à la Loire, à 2 kilomè-
tres de Cosne et, de l'autre côté, jusqu'à Auxerre où l'Yonne offri-
rait aussi le bon marché des transports par eau aux usiniers
de la Puisaye.
Malgré les changements notables appoités depuis un siècle
/6 LES POPULATIONS FORESTIERES DU CENTRE DE LA FRANCE.
dans la manière de vivre des habitants de ce pays, ils conti-
nuent cependant à se chausser de sabots, et c'est, pour ainsi
dire, le métier de tout le monde que celui de sabotier. Il est
rare qu'un homme soit simplement sabotier, mais c'est le mé-
tier accessoire pour beaucoup d'artisans exerçant d'autres profes-
sions qui, d'elles seules, ne suffiraient pas à entretenir une fa-
mille. Ainsi, presque tous les cabaretiers et les coiffeurs sont
sabotiers.
Il n'en va pas de même pour les tisserands. Aujourd'hui les
ménagères aiment mieux acheter le linge et même le vêtement
tout fait au chef-lieu de canton, dans le magasin moderne ins-
tallé à la façon des grandes villes. Le bon poulangis était sans
doute plus résistant et la toile de ménage aussi, mais ils ne sont
plus au goût du jour. D'ailleurs ne faut-il pas faire des écono-
mies sur les objets de première nécessité pour habiller les filles
à la mode de la ville et leur mettre sur la tête, au lieu de la
jolie coiffe d'autrefois, le chapeau empanaché, et quel chapeau !
Le garçon ne connaît plus la blouse ; pour se rendre séduisant,
il lui faut paraître aux fêtes avec le complet pris aux maga-
sins genre Belle Jardinière. Et avec cela, le pauvre tisserand
n'a plus rien à faire. Quand, par hasard, en passant dans un
village, on entend battre un métier, on pense au meunier
d'Alphonse Daudet qui, pour ne pas avouer sa défaite devant
l'invasion de la minoterie moderne, faisait tourner à vide son
vieux moulin et en défendait énergiquement l'entrée aux curieux.
IV. — LK TYPE SOCI.\L.
Les habitants de la Puisaye avaient autrefois peu de besoins
et vivaient très sobrement. Leur nourriture se composait presque
uniquement de légumes récoltés dans leurs jardins. Ils man-
geaient un pain fait avec un mélange de seigle et d'orge fourni
par leurs maigres récoltes ; on appelait ce mélange de la gri-
mace. Il était souvent de si mauvaise qualité que le souvenir en
est resté à des vieillards encore vivants aujourd'hui. Ils racon-
LA PLISAYE. / /
tcnt que, dans leur jeunesse, il leur arrivait de ne pouvoir le
manger et qu'ils le jetaient de colère contre un arbre ou un niur
auquel il restait collé.
C'est aussi chez eux qu'ils se procuraient la chaussure et le
vêtement. Dans les forêts, ils trouvaient en abondance le bouleau
et le verne pour la fabrication des sabots, et c'est avec le chanvre
récolté dans leurs chènevières qu'ils se procuraient le fil pour
le tissage de leur linge de corps et de ménage; ce fil, mélangé à
la laine de leurs moutons^ faisait une excellente étoffe très forte
et très durable que fabriquait le tisserand du village et qui,
portée chez les foulons de Donzy ou de Toury, recevait la der-
nière façon et devenait le poulangis, introuvable aujourd'hui.
Les forges à martinet établies dans le pays pour l'exploitation
du minerai leur fournissaient le fer; dans chaque village un peu
important, se trouvait le charron et le maréchal et dans le
bourg le plus voisin, le bourrelier pour les harnais de leurs atte-
lages de bœufs. Ils se trouvaient ainsi presque indépendants
de l'industrie des villes et se procuraient chez eux tous les ob-
jets nécessaires à leur très simple existence. C'était d'ailleurs
toute une affaire que de sortir de chez eux; pour concevoir et
exécuter celte entreprise, il fallait l'ardeur et la force de la jeu-
nesse. Des hommes, arrivés aujourd'hui à un âge avancé, racon-
tent que, pour la fête de Saint-Michel le 29 septembre, à Cosne,
ils partaient en bande dans la nuit, traversaient à pied les bois
par des chemins à peine frayés et, après avoir participé aux
distractions, on pourrait dire aux fatigues de la fête, revenaient
la seconde nuit par le même chemin.
Ces conditions d'existence disposaient les popidations de la
Puisaije à la vie patriarcale . Les hommes, endormis dans la paix
de leur existence champêtre, n'éprouvaient pas le désir de se
mêler au monde qu'ils soupçonnaient d'être plus agité autour
d'eux et qui éveillait plutôt leur crainte que leur curiosité;
c'était, pour ainsi dire, chez ces gens, le sentiment de timidité
qui retient le gibier dans les fourrés de leurs forêts.
C'était peut-êlre aussi une question d'atavisme chez ces pau-
vres gens dont les ancêtres avaient eu tant à souffrir de ces
78 Li:?; poitlations forestières du centre de la France.
atroces guerres crautrefois : guerre de Cent ans et guerres de re-
ligion au xvi'^ siècle; meurtres et pillages suivis de la famine
et de la peste, l'épouvantable trilogie. Les dévastations de cette
contrée par la guerre s'étaient continuées presque sans interrup-
tion depuis l'assassinat du duc d'Orléans en 1407 jusqu'au traité
d'Arras en liSô. Jusque-là, le pays avait été ravagé tantôt par
les Anglo-Bourguignons, tantôt par les troupes de Charles VII.
Puis, après la paix, était venu le lléau des bandes d'aventuriers
qui, habitués depuis tant d'années à guerroyer et à vivre de pil-
lage, refusaient de reconnaître la pacification et poursuivaient
pour leur compte, sur les frontières des provinces bourgui-
gnonnes, leurs incursions avec tous les genres de brigandages.
On voyait parfois à leur tète des capitaines qui avaient acquis
un grand renom dans les armées du roi. Pendant de longues
années, ces bandes désolèrent la Puisaye. Traqués par les troupes
du duc, ces bandits se relevaient toujours de leurs défaites et
n'en étaient que plus redoutables pour les populations des cam-
pagnes. La frayeur qu'inspiraient ces routiers leur avait fait
donner le nom sinistre d'écorcheurs, par lequel on peut se faire
une idée de leurs déprédations et de leurs crimes. Les vols, les
meurtres, les incendies, les viols, dit l'historien de la Bourgogne,
Dom Plancher, marquaient les traces affreuses de leur passage.
Jean de Courtenay qui demeurait alors chez son père seigneur
de Bléneau, raconte que, vers liiO, il n'y avait, dans les campa-
gnes, ni paix ni sécurité, que les laboureurs n'osaient pas sortir
pour cultiver; que, sur le point le plus élevé du château, il y
avait constamment un guetteur qui, à l'approche des hommes
de guerre, sonnait la cloche et qu'à ce signal tous les cultiva-
teurs de la campagne se sauvaient dans les bois, ou se cachaient
ailleurs, parce que les gens d'armes mettaient à rançon tous ceux
qu'ils prenaient. Ailleurs, c'était dans le château voisin que les
cultivateurs se réfugiaient avec leurs bestiaux. Selon une tradi-
tion rapportée par l'abbé Henry, dans son histoire de Seignelay,
les bestiaux étaient tellement habitués à être conduits à cet abri
(lès que le tocsin s'était fait entendre, qu'au premier coup do
cloche, ils y allaient d'eux-mêmes.
LA PlISAYÈ. 70
Lorsqu'on fut enfin parvenu à délivrer le pays de ces bri-
gands, les calamités dont ils l'avaient si longtemps affligé sur-
vécurent pendant bien des années à leur disparition. La famine,
dont les riguenrs s'étaient déjà fait sentir, devint extrême, dit
l'historien déjà cité; on voyait, dans les villes, les pauvres périr
sur leurs fumiers. La disette venait de ce que les laboureurs,
forcés de se tenir dans les villes et châteaux, avaient abandonné
la culture des terres. Cette famine fut suivie de la peste qui dé-
sola longtemps la province. Les loups, accoutumés à se nourrir
de cadavres humains, se jetaient sur les vivants jusque dans les
villes.
Ces lamentables histoires faisaient l'objet de légendes racon-
tées dans les veillées d'hiver : l'alerte donnée tout à coup à l'ap-
proche de l'ennemi; toute la population affolée se précipitant
au plus épais du bois, ou se réfugiant avec les bestiaux dans le
château voisin, asile peut-être moins sûr. Après le passage des
écorcheurs, retour des pauvres gens dans le village détruit; les
lamentations devant les humbles chaumières incendiées, les
champs dévastés, les arbres fruitiers détruits. Dans ces temps
atroces, il n'était peut-être pas une génération d'hommes qui
n'eût été victime d'un de ses désastres. A la distance de plus
d'un siècle, l'impression d'épouvante en restait formidable et
des récits l'ont conservée vivante même pour les hommes d'au-
jourd'hui. Ainsi les prouesses du grand Ferré, un courageux
paysan défendant sa maison et abattant à coups de hache une
troupe entière de soldats anglais. Ainsi encore la légende hor-
rible du bâtard de Vaurus, rapportée dans l'histoire des ducs de
Bourgogne par M. de Bïirante.
Les gens, comme des bêtes traquées, se méfiant de tous, se
groupaient par famille loin des chemins, dans des retraites ca-
chées sous bois et formaient des agglomérations plus ou moins
importantes, suivant qu'elles prospéraient ou non. De là l'ori-
gine des hameaux^ h'h nombreux aujourd'hui^ dont les no7ns
sont ceux des familles existant encore dans le pays; ainsi les
Foutriers, les Fouchers, les Charriers sur la commune de Dam-
pierre; les Lambert, les Buteaux, les Fiançons, les (iaborets,
80 LES l'OPULATlUNS FORESTIÈRES DU CENTRE DE LA FRANCE.
les Bureaux, etc., sur la commune de Saint-Amand; les Marti-
gnons, les Roys, les Guimards sur la commune de Bitry ; les
Ligers, les Gentiers, sur la commune de Saint-Vérain.
Depuis que la Puisaye, après l'épreuve des guerres de religion
du xvi° siècle, jouissait de plus de tranquillité, la population
n'en continuait pas moins à rester confinée à l'abri de ses bois,
privée des distractions dont pouvaient jouir d'autres pays en
rapports plus constants avec le reste de la France. Toutes les
douceurs que pouvait leur offrir la vie ne consistait que dans
les relations familiales. Le trait caractéristique des mœurs de
ce temps et de ce pays était la force du lien de la famille, dont
tous les membres se transmettaient fidèlement les traditions.
On ne voyait guère de jeunes gens quitter le pays pour aller
courir des aventures plus ou moins lointaines et, quand ils étaient
appelés par le sort à faire un long service militaire, beaucoup
essayaient d'y échapper en se réfugiant dans les bois et ceux
qui obéissaient à la loi ne pouvaient se soustraire complètement
à l'attraction du pays pendant toute la longue durée de leur
service. Il n'y a pas longtemps, vivait encore à Dampierre un
homme qui, dans sa jeunesse, était en garnison à Toulouse. Il
racontait qu'il avait obtenu un congé pour venir passer deux
mois seulement ù Rognon, hameau de la commune de Dam-
pierre; il fit de bon cœur à pied le chemin d'aller et retour
pour le plaisir de revoir un moment le coin de forêt où il était
né et où il aspirait à passer le reste de sa vie; ambition qu'il
réalisa d'ailleurs complètement, car il ne quitta plus sa chau-
mière jusqu'à l'âge avancé où il mourut.
Ce trait caractéristique s'observait encore dans la pratique
exacte des devoirs de la religion des ancêtres. Les procès-ver-
baux des séances de la société populaire de Saint-Amand en
cite un exemple : le 28 primaire an II (19 décembre 1793i, alors
que Fouché, arrivé récemment dans la Nièvre, avait déjà pris
des arrêtés pour interdire aux prêtres de paraître aux enterre-
ments, pour établir l'enterrement civil obligatoire et pour or-
donner la démolition des clochers, des citoyens avaient sonné
les cloches de l'église, annonçant au procureur syndic de la
LA l'UrSAVE. 81
commune qu'ils voulaient que le curé dit la messe et les vêpres
tous les dimanches et fêtes. A la suite de cette motion popu-
laire, des poursuites furent exercées contre INicolas Louault, curé
de la paroisse, qui avait cependant fait tous ses eflorts pour
calmer ses paroissiens : Magnier, instituteur et chantre, Etienne
Plançon dit Pichot, J. B. Béchereau, François Gourdet et Pierre-
Charles Foutrier de Dampierre. Les deux premiers étaient in-
culpés et les autres cités comme témoins devant le tribunal ré-
volutionnaire à Paris. Le 18 germinal, le tribunal déclare, sur
la déposition des témoins, que le rassemblement visé dans l'acte
d'accusation n'avait présenté aucun caractère révolutionnaire
et acquitta les prévenus. Cet acquittement fut attribué à la pro-
tection dont l'un des membres du tribunal couvrait l'abbé
Louault, mais celui-ci ayant prouvé f[u'il avait fait tous ses
efforts pour s'opposer aux manifestations tumultueuses de
Plançon et autres, les témoins furent poursuivis à leur tour
devant le même tribunal. Quand ils s'y présentèrent le 21 flo-
réal, ils plaidèrent que Louault et Magnier ayant été acquittés,
ils devaient l'être aussi puisqu'ils n'étaient que des complices;
et c'est ce qui fut décidé. Ces braves gens eurent la chance
inespérée de s'en tirer à bon compte et de sauver leur tête, mais
il leur avait fallu un grand courage et des sentiments religieux
bien vivaces pour braver ce terrible gouvernement et réclamer
la continuation du culte pratiqué par les ancêtres.
Du jour où les conditions de lieu indiquées plus haut vinrent
à être modifiées, l'état social de la Puisaye le fut également et
le pays cessa de se différencier aussi nettement des pays voisins
et de former une unité distincte et un type à part. Ce phéno-
mène commença à se produire dans les années qui suivirent les
lois de i83() sur les chemins vicinaux et de 181.1 sur l'expro-
priation pour cause d'utilité publique. Les municipalités s'em-
pressèrent de profiter des facilités qui leur étaient données
pour établir, comme il a été dit au paragraphe m, de nom-
breuses voies de communication à travers ce pays, qui était au-
paravant impénétrable.
11 n'est pas un hameau ([ui aujourd'hui ne soit desservi par
6
H'I LES POPILATIONS FORESTIÈRES DU CENTRE DE LA FRANCE.
un chemin vicinal; aussi tout paysan un peu aisé possède une
voiture suspendue et un ciieval pour aller à la ville ou aux foi-
res voisines. Mais voici le revers de la médaille : tandis que
l'habitant de l'ancienne Puisaye était attaché par un lien so-
lide à son foyer familial et à son pays infertile où la vie était
si dure, son descendant actuel, au lieu de se féliciter des pro-
grès accomplis et du bien-être dont il peut y jouir, ne songe qu'à
la quitter pour le séjour des villes et surtout de Paris. Personne
ne veut plus des travaux des champs. Les jeunes gens n aspirent
qu'à rem-plir quelque fonction publique, fût-elle de l'ordre le
plus modeste. Ils veulent être instituteurs, gendarmes, facteurs,
et surtout employés de chemin de fer. C'est, pour les filles, le
même empressement à quitter le pays. La tête tournée par la
coquetterie, elles ont abandonné depuis longtemps les anciens
costumes qui donnaient un caractère particulier aux fôtes lo-
cales. Les journaux de modes à bon marché répandus partout à
la campagne et qui ont mis à leur disposition les meilleurs et
plus nouveaux modèles leur ont permis de s'habiller à la der-
nière mode. Les parents, aussi vains que leur enfants, se prêtent
à ces fantaisies; et ces g"ens si économes, qui vivent si maigre-
ment, qui réservent pour le marché tout ce que produit leur
basse-cour, qui ne mangent ni viande ni œufs, ouvrent leur
bourse tout au large pour satisfaire la coquetterie de leurs
filles. Celles-ci ne tardent pas à prendre en pitié et en dégoût la
modeste existence des parents et, un beau jour, les voilà par-
ties pour aller se mettre en service à Paris. Mais que devien-
nent-elles? On peut bien le prévoir. La plupart du temps, les
parents n'en savent rien et on ne compte plus les mères qui
depuis des années, ne reçoivent plus de nouvelles de leurs filles.
Au commencement, elles ont reçu la garde d'un enfant récolté
au hasard de l'inconduite ; la tille-mère s'est engagée à payer
une pension; puis, un jour, a cessé de donner de ses nouvelles.
Cette histoire est banale et n'appelle plus rattention. Tout le
monde la connaît sous des noms ditférents. En voici un exemple :
c'est une pauvre vieille qui vit des secours du bureau de bien-
faisance et de lacharité privée; elle a eu quatre filles, une seule
LA l'UISAYE. 83
est restée au pays, les trois autres sont tour à tour parties pour
Paris; il y a des années qu'elle n'a plus entendu parler des
deux premières : elle sait encore l'adresse de la plus jeune
parce que son départ ne date pas de plus de trois mois.
Quant à ceux qui restent au pays, leur grande préoccupation,
c'est de ne pas diminuer par le nondire des copartageants le
patrimoine laissé par les parents. A part quelques prolétaires
chargés de famille, la plupart des ménages nont qu'un enfant,
quelques-uns en ont deux, mais il est rare que le nombre en
soit plus élevé. Voilà donc deux causes de dépopulation qui se
sont exercées, notamment depuis 187() ; de cinq ans en cinq ans,
depuis cette époque, le chiffre de la population a diminué, et
cette diminution s'accentue à chaque nouveau recensement.
Telle commune qui, en 1876, comptait 1.532 habitants, n'en avait
plus que 1.306 en 1901.
Pour refaire de la Puisayo une unité distincte et un type à
part la différenciant des pays circonvoisins, il faudrait lui donner
les moyens de tirer un meilleur parti des richesses qu'elle con-
tient. Car fort heureusement, elle ne pourra plus, dans l'avenir,
se distinguer par son isolement au milieu de ses forêts impéné-
trables.
Elle se différencierait encore cependant des pays circonvoi-
sins, si, à la faveur d'un canal allant de la Loire au Rhin, il s'y
créait des usines comme celle de Digoin pour l'exploitation de
la terre argileuse, des hauts fourneaux pour la fonte du mine-
rai, des forges pour la mise en œuvre de cette fonte, si l'impor-
tation plus facile des engrais chimiques permettait aux culti-
vateurs d'améliorer leur sol et de compléter l'œuvre si bien
commencée en portant au maximum l'intensité de la culture.
Ces perspectives de richesse ne seraient pas décevantes et de-
viendraient bientôt la réalité si les pouvoirs publics, au lieu de
se laisser entrahicr dans la voie du rachat des chemins de
fer, voulaient réserver les sommes destinées à cette utopie rui-
neuse, pour un plan bien étudié de travaux ayant pour objet la
création d'un réseau complet de canaux parmi lesquels viendrait
au premier rang celui qui, suivant le projet de iM. Dupé de Saint-
.Si LES IMH'LLATIÛNS FORESTIÈRES ' DV CENTRE DE LA FRANCE.
Maure, doit traverser la Puisaye et le Morvand. L'exemple de l'Al-
le.masne est là pour démontrer jusqu'à l'évidence qu'on ne
saurait trouver un meilleur emploi des capitaux français. L'Al-
lemagne, moins favorisée cependant que les antres pays d'Eu-
rope, possède la seconde si non la première flotte commerciale
du monde et fait une concurrence redoutable à l'Âng-leterre
elle-même. Et cette prospérité, elle la doit à la création d'un
puissant outillage de transports à bon marché. Une grande en-
quête faite en Allemagne par la Société de la Loire navigablp,
a montré l'miportance de cet outillage : 15.000 kilomètres de
canaux construits jusqu'en 1900 ; quatre fleuves, le Rhin, l'Elbe,
l'Oder,- la Vistule, rendus navigables jusqu'aux frontières de
l'Autriche et de la Russie pour des bateaux chargés de 100 à VOO
tonnes de marchandises ; la navigation pouvant se faire sans
interruption de l'embouchure du Rhin à celle du Danube. Ne
serait-il pas temps de songer à imiter cet exemple et à donnera
notre industrie et à notre commerce le moyen de lutter efficace-
ment contre nos concurrents, et à lui éviter, sur le terrain éco-
nomique, une nouvelle défaite moins sanglante, mais peut-être
aussi désastreuse que celle de Sedan.
Sans insister sur ces considérations qui dépassent de beaucoup
l'importance de cette matière, il est permis de les retenir pour
en conclure que c'est par le développement des industries lo-
cales que la Puisaye est appelée à se différencier, d'une autre
manière, des pays circonvoisins et à former une unité distincte
et un type à part.
Auguste BoYER.
L'AdminisIrateur-Gérant : Léon Gangloff
Typographie Fiimin-Diaot et C". — Paris.
TABLEAUX DU TYPE NIVERNAIS
INDIQL AN 1 I.KS KK I' K R C L' S S I U N S (^L ' D K T F. R M I N E N T CETVPK
^ VARIÉTÉS DU MORVAND.
A. — Type ancien.
Ilot--; J 'humus sur les
Habitations isolées.
t ^ Élevage pauvre (cheval, bœuf).
( Culture pauvre (seigle, avoine).
Hontasiips granitiques. </ Prédominance de la forêt. \ ^'"'*'-
( Grande propriété.
/ Exploitation en vue r ^,.^^_^j, ,^^, bûcheron, l '^^P* Z^" ^'''^-
Transport difficile excepte 1 du bois de chauffage < im •_. . 1 san-burheron en
ar flottage vers Paris. 1 pour Paris. ( ' ) famille instable à
la fois bordiers pro-
priétaires et jour-
naliers.
Origine patriarcale l
Culture intégrale.
Familles patriarcales.
Type récent.
/ Absentéi:
Importation de chaux J Culture intensive et \ Digsoluti
Depuis le développe- ) { engraissement des bes- <
■nt des transport^. i Exportation vers Paris. ) tiaux. / Expropriation des bordiers qui dev
1 V purs salariés.
me des propriétaires.
ion des familles patriarcales.
iennent de
purs
Concurrence étrangère. | Di^^parition du cheval.
— VARIÉTÉ DU BAS NIVERNAIS.
Platean calcaire entre-
A. — Type ancien.
Grande culture et élevage (bo-uf de labour).
f Porcs
Prédominance de la forêt. ' .„ '. ,^. ,
/ Propriétés communales.
ipé de vallées et étangs. \ . Développement des industries i Ouvriers industriels salarii'S à
Chutes d-eau et mines. , (fonderies, faïenceries.) '{ familles instables.
)rigine patriarcale
Transports difficiles. : Culture intéei-ale Chanvre et laine.
[ Famille patriarcale.
II. VARIÉTÉ DU BAS NIVERNAIS {Sitilr
B. — Type récent.
Depuis le développement
des transports.
Exploitation :'i outrance du bois.
Concurrence du fer, Je la houille
et des bois étrangers.
Apparition du marchand de bois.
Salaire à la tâche.
Disparition du patronage.
Baisse des salaires et antagonisme ) Syndicats.
des classes.
Contrat collectif des bl
cherons.
III.
VARIÉTÉ DE LA PUISAYE.
Type ancien.
Sol siliceux ondulé et
sous-sol argileu.x.
Humidité dans les bas fonds | Prairies. | Prédominance de l'élevage (bœufs, chevaux, moutons).
Culture pauvre (seigle, orge). ] Hameaux dispersés.
Bois et landes sur sommets. ,
/ Exportation de cendres de ( Immigration temporaire ^le charbo
Voisinage de Paris, mais im- i bois vers Paris. | niers et bûcherons,
possibilité du flottage. )
Transports difficiles
Culture intégrale.
( Femmes tissent chanvre et laine pe
( dant les veillées d'Iiiver.
B. — Type récent.
Importation de marne, chaux ( Culture intensive et ( j,,-
et engrais chimiques. ( prairies artificielles. (
Décadence des indu.stries du fer et des faïenceries j Exploitation des bois en vue de la
Depuis le développement J ^">**' l'"' '^^ l'exportation des cendres. ( truction.
des transports. \ , Diminution de la natalité.
Propagation des idées de luxe et des besoins factices. [ Émigration des hommes vers les fond]
publiques et des jennes filles comme
à Paris.
NOVEMBRE DECEMBRE 1907
41 et i2' LIVRAISONS
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
SOmiAlRC : Nouveaux membres. — Lo .Monument d'Edmond Demolins. par M. Pâli, de
RoLSiERS. — Aux lecteurs de la Revue, par M. Paul de Rolsiers. — Principales études à pu-
blier dans la Revue « La Science sociale », au cours de l'année 1908. — L'action politique il
l'action privée, par M. Edmond Demolins. — Remarques sur les répercussions, par M. Pall
Descamps. — Appréciations de la Presse. — Un nouveau cours de Science sociale. — Un
nouvel ouvrage de M. Poinsard, par M. G. d'Azamblja. — Un opuscule à propager, par
M. G. D'AzAMiiUA. — Enquête sociale sur le pays. — Bulletin bibliographique, par M. Pail
Descamps.
Introduction à la Science sociale : Les ordjines, la méthode et la classification, par
E. BoLCHiÉ DE Belle. Ed. Demolins. lî. Pinot et P. de Rousiers. 1 vol. grand in-8", 6 Ir.
franco. Ce volume comprend les fascicules 36. 1, 10 et 11.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SÉRIE ^Prix : -2 fr. franco)
N'^ 1. — La Méthode sociale, ses
procédés et ses applications, par E. Demo-
lins. Robert Pinot et Paul de Rousiers.
N'^ 2. — Le Conflit des races en
Macédoine, d'après une observation
monographique, par G. d'Azambuja.
N'' 3. — Le Japon et son évolution
sociale, par A. de Préville.
X' 4. — L'Organisation du travail.
Réglementation ou Liberté, d'après
l'enseignement des faits, par Edmond
Demolins.
N" 5. — La Révolution agricole.
Xêcessité de transformer les procédés de
culture, par Albert Daupr vt.
N- 6. — Journal de l'École des Ro-
ches (année 1003-1004:.
IS° 7. — La Russie; le peuple et
le gouvernement, par LÉhn Poinsard.
X'^ 8. — Pour développer notre
commerce ; Groupes d'expansion com-
merciale, par Edmond Demolins.
N" 0. — L'ouverture du Thibet. Le
Bouddhisme et le Lamaïsme, par A.
DE Pré VILLE.
X '^ 10 et 11. — La Science sociale
depuis F. Le Play. — Classification
sociale résultant des observations .faites
d'après la méthode de la Science sociale,
par Edmond Demolins. (Fasc. double.)
X " 1"2. — La France au Maroc, par
LÉON Poinsard.
X'^ 13. — Le commerce franco-belge
et sa signification sociale, par Pli.
Robert.
X*^ 14. — Un type d''ouvrier anar-
chiste. Monographie d'une famille
d'ouvriers parisiens, parle D"" J. Bail-
IIACHE.
X*^ 15. — IJne expérience agricole
de propriétaire résidant, par Albert
Dauprat.
N" 16. — Journal de l'École des Ro-
ches 'année 1004-1000.
X° 17. — Un nouveau type particula-
RiSTE ÉBAUCFIÉ : Le Paysan basque du
Labourd à travers les âges, par M. G.
Olphe-Galliard.
X<^ 18. — La crise coloniale en
Nouvelle-Calédonie, par Marc Le Gou-
pils, ancien Présidehtdu Conseil général
de la Xouvelle-Calédonie.
X'^ 10, 20 et 21. — Le paysan des
Fjords de Norvège, par Paul Bure.\u.
i Trois Fasc.)
X° 22. — Les trois formes essen-
tielles de l'Éducation: leur évolution
comparée, par Paul Descamps.
X' 23. — L'Évolution agricole en
Alle.magne. Le '< Bauer > de la lande
du Lunebourg. par Paul Roux.
La suite au verso
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE [suite).
X" 24. — Les problèmes sociaux
de l'industrie minière. Comment les
résoudre, par Edmond De.moi.ins.
N" 25. — La civilisation de l'étain.
— Les industries de l'étain en Fran-
conie, par Louis Arqué.
N'^' 26. — Les récents troubles
agraires et la crise agricole, par
Henri Brun.
N° 27. — Journal de l'École des
Roches (année 1905-1906).
W' 28 et 29. — L'Histoire expliquée
PAR LA Science sociale : La Grèce an-
cienne, par G. d'Azambuja.
N'^ 30. — L'humanité évolue-t-elle
vers le socialisme? par Paul Descamps.
N° 31. — L'École moderne, par G.
Clerc, M'"'' Huoii Bell et A. Pernotte.
N" 32. — Comment se prépare l'unité
sociale du monde. Le Droit interna-
tional au XX" siècle, par Léon Poin-
SARD.
N° 33. — Les exportations alle-
mandes, par Paul de Bousiers.
N" 34. — Le type savoyard, par C.
Borlet, J. Poncier et P. Descamps.
N" 35. — Le littoral de la plaine
saxonne; le type des Marschen. par
Paul Roux.
X" 36. — Les origines de la science
sociale. Frédéric Le Play; sa mé-
thode et sa doctrine, par E. Bouchié
DE Belle.
X° 37. — Les populations viticoles,
par Paul Descamps.
N'J 38. — Journal de l'École des
Roches (année 1906-1007).
N° 39. — Edmond Demolins, par P.
DE Rousier<. g. Bertikr et P. Descamps.
ORGANISATION DE LA SOCIETE
But de la Société. — La Société a pour
but de favoriser les travaux de Science
sociale, par des bourses de voyage ou
d'études, par des subventions à des pu-
blications ou à des cours, par des enquêtes
locales en vue d'établir la carte sociale
des divers pays. Elle crée des comités
locaux pour l'étude des questions sociales.
Il entre dans son programme de tenir des
Congrès sur tous les points de la France,
ou de l'étranger, les plus favorables pour
faire des observations sociales, ou pour
propager la méthode et les conclusions de
la science. Elle s'intéresse au mouvement
de réforme scolaire qui est sorti de la
Science sociale et dont VÉcole des Roches
a été l'application directe.
Appel au public. — Notre Société et
notre Revue s'adressent à tous les hommes
d'étude, particulièrement à ceux qui for-
ment le personnel des Sociétés historiques,
littéraires, archéologiques, géographiques,
économiques, scientifiques de province.
Ils s'intéressent à leur région; ils dépen-
sent, pour l'étudier, beaucoup de temps,
sans que leurs travaux soient coordonnés
par une méthode commune et éprouvés
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou-
tissent à formuler des idées générales,
à rattacher les causes aux conséquences,
à dégager la loi des phénomènes. Leurs
travaux, trop souvent, ne dépassent pas
l'étroit liorizon de leur localité; ils com-
pilent simplement des faits et travail-
lent, pour ainsi dire, au fond d'un puits.
La Science sociale, au point où elle est
maintenant arrivée, leur fournit le moyen
de sortir de ce puits et de s'associer à un
travail d'ensemble pour une œuvre nou-
velle, qui doit livrer la connaissance de plus
en plus claire et complète de l'homme,
de la Société. Ils ont intérêt à venir à elle.
Publications de la Société. — Tous les
membres reçoivent la Revue la Science
sociale et le Bulletin de la Société.
Enseignement. — L'enseignement de
la Science sociale comprend actuellement
trois cours : le cours de M. Paul Bureau,
au siège de la Société de géographie, à
Paris; le cours de M. Paul Descamps,
à l'Ecole des Roches, et le cours de M. G.
Melin, à la Faculté de droit de Nancy. Le
cours d'histoire, fait par notre collabora-
teur le V'« Ch. de Calan, à la Faculté de
Rennes, s'inspire directementdesméthodes
et des conclusions de la Science sociale.
Bibliothèque de la Science sociale.
— Elle comprend aujourd'hui une tren-
taine de volumes qui s'inspirent de la
même méthode. On en trouvera la liste
sur la couverture de la Revue.
Conditions d'admission. — La Société
comprend trois catégories de membres,
dont la cotisation annuelle est fixée ainsi :
1" Pour les membres titulaires : 20 fr.
(25 fr. pour l'étranger) ;
2° Pour les membres donateurs : 100 fr. ;
3° Pour les membres fondateurs : 300 à
500 fr.
SOUSCf^lPTIOfi
AU
MONUMENT EDMOND DEMOLINS
Je soussigné (Nom et prénoms)
demeurant à _.
déclare souscrire nv Monument Edmond Demolins, poiir la somine
de ._ _. „„
(1) Que j'autorise M. Léon Gangloff, administrateur de la Revue La Science
sociale, à faire recouvrer par la poste.
(2) Dont je joins le montant.
A , Ip 190 .
Signature,
(1) (2) Effacer l'une des deux formules.
NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1907
41 et 42' LIVRAISONS
BULLETIN
NOUVEAUX MEMBRES
M. Jean de I'Estoile, château de La Lande
Chasle, par Longue (Maine-et-Loire), pré-
senté par M. l'abbé Ballu.
M. le D"" Cassaigneau, Montréal-du-Gers
(Gers), présenté par MM. Garas et J. Pé-
rier.
M. le D"" JoâoXjuiaô,RiBEiRAO Preto, Sào
Paulo (Brésil), présenté par M. le D"" Sil-
veira Cintra.
M. le Lieutenant Camy, de l'infanterie
coloniale, Oloron-Ste-Marie (Basses-Pyré-
nées), présenté par M. P. de Rousiers.
Pierre Lederlix, 171, boul. Montparnasse.
Paris, présenté par M. Louis Ballu.
J. RiMBAULD, 5, rue Ste-Catherine, Mois-
sac (T.-et-G.), présenté par M. Daniel
Sales.
M. Jacques Lelono, Tunis, présenté par
M. le D"- Bailhache.
Abdul-Wahab Hassen Husny, interprète
à la Direction de l'Agriculture, rue Abdul-
Wahab, Tunis, présenté par M. l'abbé
Ballu.
B. SoritY-LAVERGNE, Ferme Chute, par
Pasqua Saskatchewan (Canada), présenté
l)arM. Paul de Rousiers.
LE MONUMENT D'EDMOND DEMOLINS
Les élèves de l'École des Roches ont
pris l'initiative d'une souscription pour
I "érection d'un monument à la mémoire
d'Edmond Demolins dans la grande salle
de l'École.
C'est bien, en effet, à l'Ecole des Roches
que le souvenir d'Edmond Demolins doit
être perpétué. C'est dans la chapelle de
l'École que reposera sa dépouille mor-
telle. Et le pieux souvenir de tous ceux
qui l'ont connu et aimé se reportera sans
effort vers ce coin de terre où il a vécu,
où il était venu chercher la paix et la
solitude réclamées par ses travaux, et
sur lequel son âme ardente et sa féconde
initiative ont fait surgir une création vi-
vante et portant en elle de merveilleux
germes de développement.
Mais les collaborateurs et les lecteurs
d'Edmond Demolins ne sauraient rester
étrangers à la manifestation des élèves de
l'École des Roches. Ils tiendront à affirmer
la dette de reconnaissance que tous ont
contractée vis-à-vis de lui, lorsque, grâce
à son enthou.siasme communicatif, ils ont
été amenés à la Science .sociale conquis
par sa méthode, éclairés par ses résultats.
Et il y aura comme un symbole de
l'unité de sa vie dans cet accord des
adeptes de la Science sociale, et des élè-
ves de l'École des Roches pour rendre
hommage à la mémoire du savant qui a su
être un homme d'action, avide de vérité
pour guider ses actes, prompt à agir quand
il estimait connaître la vérité.
Paul de Rousiers.
Nos lecteurs trouveront un bulletin de
souscription encarté dans cette livraison.
AUX LECTEURS DE LA REVUE
La disparition prématurée d'Edmond
Demolins, si cruellement ressentie par
tous ses amis et collaborateurs, si vive-
ment déplorée par tous ceux qui, de près
ou de loin, directement ou indirectement,
s'intéressent à la science sociale, posait
un problème matériel en ce qui concerne
la direction de la Revue fondée par lui et
dont il était resté seul propriétaire.
Le problème vient d'être résolu. Les hé-
326
BULLETIN DE LA SUCIETE INTERNATIONALE
ritiers de M. Edmond Demolins ayant bien
voulu consentir à céder le titre de la Re-
vue à la Société internationale de Science
sociale, celle-ci assume la direction de
La Science sociale à partir du l^^'' jan-
vier 1908.
Cette solution était indiquée au svu'plus
par l'existence de liens antérieurs entre
la Société et la Revue. D'une part, en effet,
aux termes d'un contrat passé dès l'ori-
gine de la Société de Science sociale, le
service de la Revue se trouvait assuré à
tous ses adhérents. D'autre part, les mis-
sions d"études provoquées, dirigées et sub-
ventionnées par la Société, fournissaient
à la Revue des travaux résultant d'obser-
vations méthodiques poursuivies sur place
parleurs auteurs. Elles contribuaient ainsi
à affirmer le caractère scientifique de la
Revue, à multiplier, à renouveler et à
contrôler les éléments à l'aide desquels la
science sociale s'édifie progressivement.
Désormais, par conséquent, la tâche,
jusqu'ici partagée, repose exclusivement
sur la Société de Science sociale. Depuis
quatre ans nous avons perdu successive-
ment Henri de Tourville et Edmond De-
molins; nous avons été privés ainsi des
■''déments de succès que nous apportaient
la puissance d'un cerveau créateur et l'é-
clat d'un talent consacré. Une seule chose
nous reste, la méthode, l'admirable ins-
trument de travail qui nous a été légué.
Et il semble précisément que tous les
avantages extérieurs à la science elle-
même nous aient été retirés afin qu'il ap-
paraisse clairement que les progrès futurs
seront dus à sa propre fécondité.
Cependant il dépend de nous que ces
progrès s'accomplissent. La science so-
ciale ne nous livrera ses secrets qu'au
prix de nos efforts vigoureux, persévé-
rants et ordonnés, à la suite d'observa-
tions nombreuses et patientes, de travaux
d'analyse consciencieux inspirés par la re-
cherche d'un môme problème, reliés entre
eux par l'unité de méthode et par l'unité
de but. C'est le devoir de la Société de
Science sociale de sauvegarder la méthode
et de prévenir la dispersion anarchique
des forces ; mais chacun de ses adhérents
doit considérer comme son devoir person-
nel de travailler dans la mesure de ses
moyens à l'œuvre commune.
C'est pourquoi, au moment où le rôle
de la Société devient plus lourd, nous
adressons en son nom un pressant appel
à tous ses membres, à tous les lecteurs de
la Revue, à tous nos amis connus et in-
connus, à tous ceux qui ont foi dans l'ave-
nir de la Science sociale en leur deman-
dant de nous donner leur concours le plus
actif.
Paul DE ROUSIERS.
PRINCIPALES ETUDES A PUBLIER
DANS LA REVUE
« LA SCIENCE SOCIALE »
Au cours de l'année 1908.
Nous pensons être agréables à nos lec-
teurs, en leur faisant connaître dès à pré-
sent le sujet des principales études qui
seront publiées dans la Revue au cours de
l'année 1908.
De M. Louis Arqué : La Civilisalion de
l'etain (suite) : Les Faiseurs de Jouets el
les Cultivateurs de Houblon en Franconie
('.Mission de la Société de Science sociale.
De M. J. DURIEU : Monographie de Vlle-
de-France (Enquête sur le Pays).
De M. H. Hemmer : Le paysan tvestpha-
lien (Mission de la Société de Science
sociale).
De M. M. Bures : Étude sociale de la
Saint onge (Enquête sur le Pays).
De M. A. KoszuL : Le petit propriétaire
de la New-Forest en Angleterre (Mission
de la Société de Science sociale).
Du R. P. SciiWAi.M : L'État social de la
Judée avant V avènement du christianisme.
De M. Ph. Ciiampault : Monographie de
la Lombardie agricole (Mission de la So-
ciété de Science sociale).
De M. Camy : Madagascar avant et
depuis la conquête.
De M. PArLR<it:x : Le Type Frison en
Hollande (Mission de la Société de
Science sociale).
Il
DE SCIENCE SOCIALE.
32:
L'ACTION POLITIQUE
ET L'ACTION PRIVÉE
Nous publions ci-dessous la dernière
lettre d'Edmond Demolins, publiée dans
Demain (numéro du 19 juillet).
Écoie des Roclies, l.'i juillet li'OT.
Monsieur le Directeur,
On veut bien me demander de formuler
mon opinion au sujet du débat, qui a été
ouvert dans Demain, sur l'influence com-
parée de l'action politique et de Taction
privée. Je n'ai pas d'autre opinion que
celle qui est imposée par les faits à tout
homme qui veut bien les connaître et en
tenir compte. Comme il ne m'est pas pos-
sible d'établir ici une démonstration, je
me borne à quelques brèves indications.
Le fond du débat me parait être le
désir de certains catholiques et conserva-
teurs de reconquérir, au moyen de l'ac-
tion politique et du pouvoir, l'influence
sociale qu'ils ont perdue.
Or, les faits établissent qu'ils ont perdu
leur influence sociale précisément à l'é-
poque où ils exerçaient le pouvoir, et
même dans la mesure où ils l'exerçaient.
Avant la Révolution, ils étaient au pouvoir.
Cela n'a empêché ni l'effondrement poli-
tique, ni l'effondrement religieux. Et quel
effondrement ! A quel point il a été com-
plet et rapide!
Cependant la noblesse et la bourgeoisie
avaient été élevées dans des collèges diri-
gés par le clergé séculier ou régulier.
Depuis la Révolution, Texercice du pou-
voir n'a pas rendu l'influence à ces mêmes
classes sociales.
Il faut donc croire que l'exercice du
pouvoir ne suffit pas et qu'il faut autre
chose. Il faut précisément cette chose que
si peu de gens aperçoivent, dont si peu
de gens comprennent l'importance fon-
damentale : une organisation dv la vie
privée.
On aperçoit peu l'importance tle la vie
privée, parce qu'on est grisé par le désir
d'exercer la domination politique, tl'en
cueillir les fruits et d'en vivre aux dépens
de la communauté.
Nous sommes tous plus ou moins des
candidats à ce que j'ai cru pouvoir appe-
ler la « politique alimentaire », celle qui
consiste à vivre du budget. Aujourd'hui,
la pltipart des Français sont du Midi.
Et cependant les faits prouvent la supé-
riorité de la vie privée.
Voici quelques exemples :
1. — A leur arrivée en Gaule, les Francs
s'établissent à la campagne, ils défrichent,
ils colonisent. Ils créent ainsi une race
remarquable de grands propriétaires ru-
raux. Sous leur influence, les anciens
esclaves se transforment en serfs, puis en
hommes libres. Pendant des siècles, ces
grands propriétaires ont eu, en France,
une influence prépondérante par la seule
action de la vie privée. Au contraire, ils
ont perdu cette influence lorsqu'ils se
sont laissé attirer à la cour dans les situa-
tions administratives, dans la domesticité
royale. En un mot, lorsqu'ils ont lâché
sottement l'action privée pour l'action
publique.
Ce jour-là. la révolution était virtuelle-
ment faite.
2. En Angleterre, le paysan saxon fut
soumis à la domination du noble nor-
mand. Suivant la doctrine de la supério-
rité du pouvoir politique, c'est le Nor-
mand qui aurait dû l'emporter sur le
Saxon, d'autant plus que ce dernier était
plus préoccupé de bien cultiver ses terres
que de s'emparer du pouvoir. C'est préci-
sément le contraire qui arriva : par la
culture intelligente, le Saxon s'enrichit,
se forma à la direction des hommes et des
choses, par là il s'affina et s'éleva; il créa
le type splendide du gentleman, que le
monde est bien obligé d'admirer aujour-
d'hui. Plus clairvoyant que le noble fran-
çais, il resta sur ses terres, dédaigna la
Cour et la vie urbaine.
Pendant ce temps, le noble normand,
occupé à guerroyer constannnent, vivant
à la ville et à la Cour, ne tarda pas à se
ruiner et à se corrompre.
Seuls, écliapi)èrent à la ruine ceux qui
prirent le parti d'épouser des femmes
saxonnes et d'adopter le genre de vie, les
328
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
idées et les mœurs des Saxons. Ce sont les
fils des paysans saxons, qui dominent
aujourd'hui l'Angleterre et le monde. Ils
sont restés aussi dédaigneux que leurs
ancêtres de l'exercice du pouvoir poli-
tique, et ils ont fait l'économie de toutes
nos révolutions.
Au xvii^ siècle, les Français occupent
presque tout le territoire de l'Amérique
du Nord, depuis la Louisiane jusqu'au
Canada; les Anglais n'occupent qu'une
étroite bande de terrain le long de la côte.
Il semble que rien ne sera plus facile que
de jeter les Anglais à la mer et de créer
de l'autre côté de l'Atlantique un vaste
empire français. Le contraire se produit.
C'est que nous n'occupions le pays que
par des fonctionnaires et des soldats,
tandis que les Anglais l'occupaient tout
simplement par des colons.
Encore une fois, la vie privée l'avait
emporté sur la vie publique.
4. Dans l'Amérique du Sud, les Espa-
gnols et les Portugais sont pendant long-
temps les maîtres incontestés, depuis le
Mexique jusqu'à l'extrème-sud. et ils
exercent le pouvoir absolu qui n'est que
trop connu. Ceux qui vantent la supério-
rité de l'action politique sur l'action privée
devraient trouver là un bel exemple à
citer à l'appui de leur théorie.
Malheureusement les faits viennent dé-
molir la théorie et de quelle façon! Si
vous voulez en juger, comparez actuelle-
ment l'Amérique du Nord et l'Amérique
du Sud; voyez ce qu'a fait le petit colon
saxon dans le Nord et le grand potentat
hispano-portugais dans le Sud. 11 faut
être aveugle pour ne pas voir des faits de
cette taille. Ici encore, la faillite totale de
la vie publique fait mieux éclater la puis-
sance invincible de la vie privée.
5. Autre exemple, qui nous touche de
plus près. Les Juifs et les Protestants oc-
cupent en P'rance une situation et exer-
cent une influence très supérieure à leur
nombre.
On s'en plaint assez vivement et on
proteste assez bruyamment. Mais cjui songe
à pénétrer la cause de ce phénomène ? La
cause, la voici :
Pendant des siècles les Juifs et les Pro-
testants se sont vu interdire les situations
politiques et administratives, ils ont été
tenus à l'écart de la vie politique.
Dès lors ils ont été contraints de se re-
jeter vers les situations privées, de de-
mander des moyens d'existence au travail
et à l'effort personnels. Dans ces situa-
tions, comme le paysan saxon, ils ont
grandi, ils se sont enrichis, ils ont acquis
l'habitude de conduire les hommes et les
choses : ils ont acquis l'aptitude à prévoir
et à vouloir et aussi l'aptitude à se re-
tourner, à surmonter l'obstacle, au lieu de
se laisser arrêter par lui. Et ils ont fait
cela avec leurs seules forces, en ne comp-
tant que sur eux-mêmes, puisqu'ils n'a-
vaient pas la ressource des bonnes petites
situations toutes faites de l'administration
et delà politique.
Notez que ce n'est pas la religion qui
leur donne cette supériorité, car ils n'ont
pas la même ; de plus, elles sont très dif-
férentes l'une de l'autre et la religion ca-
tholique est beaucoup plus rapprochée de
la protestante que la religion juive.
Je sais bien qu'actuellement Juifs et
Protestants se précipitent furieusement,
comme les Catholiques, et aussi étourdi-
ment, vers les situations politiques et
administratives. Ils veulent goûter à leur
tour au fruit si longtemps défendu. D'où
la grande colère de leurs adversaires
frustrés. Ils ont même mis à s'emparer
de ce fruit l'énergie et la persévérance
développées en eux par la longue pratique
de professions indépendantes et par la
solidité de leur vie privée.
Ils se réjouissent de cette bonne for-
tune et les Catholiques la leur envient.
C'est que les uns et les autres sont à
courte vue et ignorent que ce fruit est un <a
fruit de mort. Les Juifs et les Protestants, "
qui désertent les professions indépen-
dantes, abandonnent, sans s'en douter, ce
qui a fait leur force ; un avenir prochain
le leur apprendra.
Déjà, la plupart des descendants des
vieilles et solides familles protestantes de
la Rochelle ont déserté le commerce pour
les administrations et les professions li-
bérales.
Les Catholiques, qui se lamentent de ce
I
DE SCIENCE SOCIALE.
:J29
qu'on les chasse des situations politiques
et administratives, de ce qu'on les frustre
du bienheureux budget et qui tendent
vers lui leurs mains suppliantes sont des
aveugles. Ils ne comprennent pas que
leur faiblesse, que leur infériorité, en
dépit de leur nombre, vient précisément
de ce que. depuis des siècles, la noblesse
et la bourgeoisie catholiques ont déserté
les professions indépendantes pour les
situations officielles.
Il faut bien ajouter que cet aveuglement
est partagé par le clergé, qui, à ce point
de vue, a fait un mal énorme à ce pays.
Sa responsabilité, comme directeur de
conscience et comme éducateur de la jeu-
nesse, est indéniable.
Le malheur est qu'il ne parait pas s'en
douter et qu'il rêve encore de reconqué-
rir luie domination qui ne nous réussirait
pas mieux qu'elle n'a réussi ;ï l'Espagne
et au Portugal.
Je sais parfaitement que ce discours
sera désagréable à la plupart des lec-
teurs: je n'ai pas la prétention de dire
des choses agréables, mais des choses
vraies et utiles. Je sais, en outre, qu'il
ne peut avoir . qu'une action très res-
treinte, — s'il en a une, — car, au point
où nous sommes, il nous est difficile de
renoncer à nos habitudes et à notre men-
talité de peuple en décadence.
Le relèvement de ce pays ne paraît plus
pouvoir se faire que par la colonisation
étrangère, par l'afflux d'individualités
énergiques, formées par la vie privée et
acceptant encore de prendre en main la
direction de l'agriculture, de l'industrie
et du commerce, que nous abandonnons
et que nous méprisons.
Cette œuvre de colonisation étrangère
est beaucoup plus avancée que ne le croit
le public hypnotisé dans la contemplation
stupide de la politi(iue et des politiciens.
Un grand nombre de nos grandes in-
«lustries sont déjà entre les mains de pa-
trons étrangers : voyez les grands crûs
de ("liampagne, de Bordeaux, etc.;. voyez
même l'industrie de l'automobile, si jeune,
si brillante et au début si française, etc.,
etc.. Je fais en ce moment une enquête
pour établir exactement l'étendue et l'im-
portance de cette invasion d'un nouveau
genre.
Il ne reste plus qu'un espoir, c'est de
sauver de ce désastre quelques individua-
lités éminentes et avisées.
C'est ce sauvetage que j'essaie de réa-
liser à l'Ecole des Roches. J'ai la con-
science de faire ainsi mon devoir, je n'ai
pas à faire celui des autres ' .
Veuillez agréer...
Edmond Demûlixs.
REMARQUES SUR LES REPERCUSSIONS
M. Woeikoff, professeur de géographie
physique à l'Université de Saint-Péters-
bourg, nous présente les observations sui-
vantes sur quelques répercussions clas-
sées au Mode d'existence.
2. Les milieux intransformables (steppes,
etc.), créent des existences roulinièi'es,
etc.. Il faudrait dire « la vie des pas-
teurs nomades », car elle est la même,
une fois établie, que les milieux soient
transformables ou non. Les nomades qui
existaient dans le midi et l'est de la
Russie au xviii'^ siècle, menaient à peu
près la même existence que les nomades
qui vivent dans les steppes arides, et
cependant le sud et l'est de la Russie
(excepté les steppes de la région ouralo-cas-
pienne), ont été transformées en champs;
c'e.st un des « champs de blé « de la terre
qui nourrissent l'Europe centrale et occi-
dentale.
D'un autre côté, parmi les milieux in-
transformables, nous trouvons une bonne
partie des pâturages à moutons de l'.Vus-
tralie. Et cependant les existences n'y
sont pas routinières.
RÉPONSE. — Les milieux intransfor-
mables créent bien une existence routi-
nière, et cela ne peut être autrement. Là
où les efforts sont inutiles, fatalement
l. Je nie permets de renvoyer les lecteurs qui
désireraient avoir plus do développements sur la
question eflleurëe daus celte lettre à mon volume:
A-t-on intrnt à s'emparer du pouvoir ? Firmin-
Didot, éditeur.
330
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
règne la routine; il n'est pas besoin d'in-
sister. Il en est ainsi, non seulement chez
les pasteurs nomades, mais chez les pê-
cheurs côtiers, tes montagnards, etc..
Cependant, M. Woeikoff fait deux objec-
tions (^ue nous allons examiner :
1'^ Les pasteurs nomades qui habitent
des régions qui pourraient être transfor-
mées, sont aussi routiniers que ceux qui
habitent des régions intransformables pro-
prement dites.
Cela est très vrai, mais cela forme une
autre loi absolument différente de la pré-
cédente, et il n'y a pas lieu de les con-
fondre. Les pasteurs nomades sont routi-
niers, et, d'autre part, les milieux intrans-
formables créent la routine dans tous
les cas.
2° Les éleveurs australiens ne mènent
pas une existence routinière.
Ceci est également vrai, mais ne ren-
verse pas la loi énoncée plus haut, car.
précisément, les éleveurs australiens, les
squatters, ont dû transformer le sol en
partie. Voici, ce que dit Elisée Reclus à
ce sujet :
« La disparition des forêts a transformé
le plus charmant pays en un espace mono-
tone et triste... L'abondance de l'herbe
s'est tellement accrue qu'en certains en-
droits, mille moutons trouvent à pâturer
là où les éleveurs ne pouvaient en garder
qu'une centaine ' ». — i Des puits arté-
siens, creusés en maintes régions de l'in-
térieur^ ont suscité les eaux cachées et
transformé des espaces arides en terrains
de pâture ; on s'occupe aussi de retenir
les eaux au moyen de barrages-. » —
« Néanmoins, l'homme sait par la science
et l'industrie se rendre de plus en plus
indépendant des inconvénients de son
milieu et en utiliser plus habilement les
ressources. Les eaux cachées sont appe-
lées à la surface; les cultures remplacent
les brousses ; des chemins artificiels sub-
viennent au manque de voies navigables ;
sous l'étreinte de l'homme la terre se fait
petite, et les régions habitables, jadis
entourées par le désert, deviennent acces-
1. Nouvelle géograplu'e uiiircrsclle, livre XIV,
p. 7M.
■2. Ibid., p. 704.
sibles. C'est ainsi que le continent austra-
lien a pris dans l'économie du monde une
importance qu'il n'aurait jamais pu acqué-
rir avant l'âge des chemins de fer' ».
13. M. Demolins y classe les latitudes
européennes à céréales du nord au sud : 1
avoine; 2) seigle, orge et froment; 3) mais
et dans une moindre proportion froment.
C'est inexact. 1) L'orge est la céréale ser-
vant à la nourriture de l'homme, qui
vient le plus au nord et s'élève le plus
haut dans les montagnes et sur les pla-
teaux. 2 Puis vient l'avoine, mais à l'ouest
de l'Europe seulement; en Russie, elle sert
presque entièrement à la nourriture des
chevaux, et 3) le seigle suit l'orge pour la
nourriture humaine. 4) Le maïs occupe
une région intermédiaire entre celle du
seigle et la région principale du froment.
Ce sont une partie du sud-ouest de la
France, la région lyonnaise, les vallées de
la Savoie, la plaine du nord de l'Italie, le
sud du Tyrol et de la Hongrie, la Rou-
manie, la Bessarabie, etc.. 5) La région
principale du froment est au sud de cette
dernière, presque toute l'Espagne, l'Italie
moyenne et méridionale, la Bulgarie, la
Turquie, la Grèce.
RÉPONSE. — Il est exact que, dans cer-
taines régions, le ma'is est cultivé un peu
au nord de la limite du froment, mais
il n'en est pas moins vrai que, d'une façon
générale, la zone proprement dite du fro-
ment est au nord de celle du ma'ïs. Cela
provient de ce que la graine du mais
craint moins le froid que celle du fro-
ment, mais elle a besoin de plus de cha-
leur pour se développer. Le ma'is réus-
sira donc dans des pays où il fait très
froid l'hiver, à condition qu'il fasse chaud
l'été. Il en est ainsi en Russie et au Ca-
nada. Mais ce n'est pas dans ces régions
que la culture en est la plus avantageuse.
Aussi, en Amérique, cultive-t-on surtout
le ma'is dans le Texas et le Kansas, le
Mexique et le Pérou, tandis quo le Dacota,
le Minnesota, le Manitoba forment par
excellence la région du froment. De
même, en Europe, c'est dans le nord de
la France, en Belgique, en Angleterre
;{. Ibiil., p. 71-2.
DE SCIENCE SOCIALE.
331
que les terres à froment donnent leurs
rendements maximum, et le maïs y est à
peu près inconnu, parce qu'il est plus
avantageusement cultivé en Italie et dans
le midi.
Voici du reste, ce que nous trouvons
dans le grand Dictionnaire Larousse, à
l'article Céréales ' :
« En s'avançant de l'équateur vers le
pôle, on trouve d'abord le sorgho ou
dourra, l'éleusine, le teff. Viennent en-
suite le mais et le riz, le premier dans
les pays secs, le second dans les contrées
marécageuses. A ces grains succèdent
le hlé, qui est lui-même suivi du seigle ;
enfin l'orge et l'avoine sont aux dernières
limites. »
14. *■ A mesure que l'aisance augmente,
les corps gras, la viande et les boissons fer-
jiienlées viennent en partie se substituer au
pain à cause de leur valeur nutritive supé-
rieure, etc. » Le fait est vrai, l'explication
pour les boissons fermentées est fausse.
Si elles ont une valeur nutritive, elle est
très inférieure à celle du pain et se paie
excessivement cher. Si leur consommation
a augmenté, c'est qu'elles flattent le goût
et que des salaires plus hauts en permet-
tent l'usage plus grand.
RÉPONSE. — M. Woeikoff a raison, mais
je crois que l'auteur voulait dire que les
corps gras et les viandes se substituent en
partie au pain, et que les boissons fer-
mentées se substituent à l'eau. Je pense
que l'on mettrait tout le monde d'accord,
en ajoutant et à l'eau après le mot pain.
31. « Chez les populations plus directe-
ment issues de la vie pastorale et nomade,
le mobilier est très réduit..., pas de lits. »
Je demande de quels nomades sont plus
directement issus les Japonais, par exem-
])lc. qui ont si peu de meubles, et pas
l'ombre de lits ? Et les peuples malayo-
polynésiens, de quels nomades viennent-
ils, avec quels nomades ont-ils des rela-
tions? Et les peuples américains? Cepen-
dant les uns et les autres ont un molnlier
des plus exigus. En fait de mobilier il faut
1. Tome III, p. "5".
constater ceci. Tous les peuples primitifs
en ont peu. Les civilisations antérieures
à notre moyen âge se sont développées
dans des pays chauds, où l'on vivait
beaucoup à l'air, et ce besoin du « con-
fort », comme l'entendent les peuples du
nord et du centre de l'Europe, ne se faisait
pas sentir ; ce n'est que quand la civilisa-
tion eut pénétré dans les pays plus froids
que fut créé le « confort » moderne. Le
* nomadisme » ancien n'a rien à y voir.
RÉPONSE. — Dans la répercussion visée,
il n'est pas dit qu'il n'y a que les popu-
lations directement issues des Pasteurs
nomades qui ont un mobilier réduit. Une
répercussion n'embrasse pas tous les phé-
nomènes, mais un seul phénomène. Or, il
est exact que les populations directement
issues de Pasteurs nomades ont un mo-
bilier réduit, parce qu'elles conservent
les liabitudes antérieurement acquises,
M. Woeikoff nous indique une nouvelle
répercussion qui n'empêche nullement la
précédente d'exister. Cette nouvelle ré-
percussion pourrait se formuler comme
suit : Un climat rigoureux tend à déve-
lopper le besoin du confortable, parce qu'il
oblige à vivre plutôt dans les habitations
que dans la rue.
39. La profession impose certaines formes
de vêlements. < Ici la blouse du paysan est
confondue avec l'uniforme du soldat, la toge
du magistrat ou du professeur. » Dans les
deux derniers cas c'est la loi qui prescrit la
forme du vêtement, souvent très incom-
mode. Aux États-Unis les magistrats ne
portent pas de toge, car la loi les en dis-
pense.
44. « Les familles patriarcales et ins-
ttiljles sont moins capables de résister au
développement de l'alcoolisme. » Cependant
où s'est-il plus développé que dans la
Grande-Bretagne? Aux Etats-Unis et dans
les pays Scandinaves, c'est une législation
très sévère et appliquée sans exception
quia beaucoup diminué l'alcoolisme. D'un
autre coté, l'Espagne, l'Italie méridionale,
la Grèce, pays à familles « patriarcales »
nu « instables » sont parmi ceux où il y a
332
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
le moins d'alcoolisme, quoique le vin y
est fort et à bon marché.
RÉPONSE. — Les mesures législatives ne
sont réellement efficaces que si les mœurs
les soutiennent. On vient encore d'en avoir
la preuve en France avec la loi sur le re-
pos dominical. Une loi sévère n'est appli-
quée que si elle rencontre l'approbation de
la majorité de la population. Dans les pays
particularistes, la diminution de l'alcoo-
lisme est due, en partie, aux sévérités de la
législation, en partie à l'action des sociétés
de tempérance, mais l'une et l'autre causes
trouvent leur origine profonde dans la
formation sociale.
M. Woeikoff nous présente, en outre, les
observations suivantes sur la condition de
la femme à propos d'un article de M. Paul
Descamps {31'' Bulletin, p. 73).
« Il suffit de voir quelle est sa condition
dans les jmys où le machinisme n'a pas jié-
nétré, chez les Asiatiques, les Nègres, les
Slaves )>, etc. Ces lignes montrent l'igno-
rance profonde de l'auteur et la confusion
de pays et de peuples où la condition de
la femme est très différente.
Les Asiatiques sont très différents de
mœurs, et à côté de peuples où la condi-
tion de la femme est très mauvaise, la
plus grande partie de l'Inde par exemple,
il y en a où elle est très libre, comme le
Siani et surtout la Birmanie ; qu'on lise par
exemple le livre de Fielding, The soûl of
a peole. La femme est très libre, les ma-
riages se font de son consentement, elle
a voix à tout ce qui concerne la famille,
sans en excepter les « affaires », etc. Parmi
les Slaves, la femme a une condition très
abaissée chez les Monténégrins où elle tra-
vaille seule, mais, chez les Polonais et les
Petits-lhissiens, elle domine dans la fa-
mille, et sa condition est beaucoup meil-
leure que chez les Tchèques, parmi les-
quels le machinisme a pénétré depuis
longtemps, et surtout chez les Allemands.
KÉPONSE. — Dans le passage visé par
M. Wocikoff, nous n'avons pas eu la pré-
tention de faire une étude complète de la
condition de la femme dans les divers
pays ; nous savons bien que les mœurs
diffèrent chez les diverses nations asiatir
ques, africaines, etc. : la science .sociale ne
fait que le répéter constamment, et son
but est justement de trouver les causes de
ces différences. Nous voulions simplement
répondre à une objection de M. Creveaux,
prétendant que le développement du ma-
chinisme avait aggravé la situation des
femmes qui devaient non seulement tra-
vailler à l'usine comme l'homme, mais,
en outre, s'occuper du ménage. Dans ma
réponse, je voulais lui montrer que la con-
dition des femmes n'est pas plus heureuse
dans beaucoup de pays où le machinisme
n'a pas pénétré. Là, le rôle de la femme
n'est nullement confiné aux travaux du
ménage, mais elle est chargée de nom-
breux travaux de fabrication (filage des
matières textiles, culture, etc.). Il en est
ainsi chez les Asiatiques, les Mègres, les
Slaves, et la plupart des populations agri-
coles de l'Europe.
M. Woeikoff nous objecte que la femme
est très libre, en Birmanie et au Siam.
Malheureusement il ne nous apprend pas
si elle reste confinée dans le ménage ou
si elle est chargée de rudes travaux: si,
proportionnellement, elle travaille plus ou
moins que les hommes.
La liberté dont elle jouit ne provient-elle
pas justement de ce qu'elle détient une
partie des moyens d'exi.stence?
Nous Pavons dit, la question du fémi-
nisme sera un jour traitée par la méthode
de la Science sociale. En attendant qu'elle
le soit complètement, voici ce qui se dé-
gage de ce que nous connaissons.
Il nous suffit de citer les trois réper-
cu.ssions suivantes classées à la Famille :
24. La formation communautaire fait
retomber sur la femme les travaux les plus
durs, \oi\k le fait général en Orient.
Mais deux cas peuvent se présenter : ou
bien les travaux durs sont des travaux
secondaires, ou bien ce sont des travaux
que la femme accomplit dans un atelier
séparé de celui du mari et sous sa propre
responsabilité. Le premier cas entraîne
l'infériorité de la femme, (voir repère. 25),
et c'est le cas le plus général ; le second
émancipe la femme, comme le montre la
répercussion 23 : La situation de la femme
s'élève dans la mesure où elle dirige un
DE SCIENCE SOCIALE.
333
atelier de travail distinct de celui du mari.
C'est probablement dans ce cas que ren-
trent la Birmanie et le Siam. Nous serions
très heureux si M. W'oeikoff voulait bien
faire une étude à ce sujet.
Voici une dernière répercussion (n° 28 :
La formation particulariste développe le
respect de la femme et Veffortpourla sous-
traire au travail pénible.
Quant au machinisme, son influence est
le plus souvent neutre. Dans les pays par-
ticularistes, il n'a pas abaissé la condition
de la femme; dans les pays communau-
taires, il ne l'a pas relevée.
Ce n'est pas un procédé scientifique de
dire : Chez les Petits-Russiens où le ma-
chinisme n'a pas pénétré, la situation de
la femme est meilleure que chez les Alle-
mands où le machinisme a pénétré. Cette
comparaison pèche par la base parce que
l'état social des Petits-Russiens n'est pas
le même que celui des Allemands, et qu'il
intervient d'autres facteurs que le machi-
nisme. Le procédé scientifique est celui-ci :
La situation de la femme est-elle meil-
leure cliez les Allemands atteints par les
effets du machinisme qu'elle ne l'était
avant l'introduction des machines, toutes
choses égales d'ailleurs?
La situation de la femme deviendra-
t-elle meilleure chez les Petits-Russiens
(ju'elle ne l'est actuellement, quand ils
seront atteints par le machinisme, toutes
choses égales d'ailleurs ?
M. Woeikoff termine sa lettre comme
suit : « Je dois remarquer en général que
beaucoup d'auteurs des monographies de
la Science sociale, même parmi ceux qui
sont cités avec le plus d'éloges dans la
« Classification sociale », montrent une
ignorance regrettable en géographie, en
climatologie, en ethnologie. Des erreurs
qui étaient très excusables du temps de
Le Play, ne le sont plus maintenant. Telle
l'hypothèse si souvent répétée du « noma-
disme » comme condition initiale de Thu-
manité.
Je cite quelques autres erreurs au
hasard, par exemple, d'après un auteur,
la Mandchourie est un pays de pâturages,
plus sec que la Mongolie; d'a])rès un
autre, la flore du Japon est pauvre et a
restreint la quantité des plantes cultivées
dans ce pays (qui est au contraire très
grande) ; d'après un troisième, il y a des
« clans Varègues » et des « caravaniers »
en Russie, etc., etc.. Tout cela excite la
risée et donne une mauvaise idée de
l'oeuvre de la Société de science sociale.
RÉPONSE. — Il est possible que la science
sociale excite la risée parmi les personnes
qui ignorent sa méthode: c'est là un
argument sans valeur scientifique. Nous
nous contentons de redresser les erreurs
qui nous sont démontrées. Nous nous
étonnons que M. Woeikoff" continue à pen-
ser que la science sociale soutient que
l'humanité a commencé par l'état pasto-
toral. Nous l'engageons donc à relire la
réponse qu'Edmond Demolins lui fit à ce
sujet même dans la 33" livraison du Bulle-
tin, page 181. M. Woeikoff" ignore égale-
ment qu'une étude fut jadis publiée par
A. de Préville, tendant à prouver que
riiumanité n'avait pas dû commencer par
l'état pastoral '.
La Science sociale ne dit pas qu'il y a
des caravaniers en Russie, mais qu'il y
en avait anciennement, ce qui est bien
diff'érent. De même pour les clans varè-
gues.
Paul Descamps.
APPRÉCIATIONS DE LA PRESSE
Dans y Avenir du Nord de Terrebonne
(Canada), M. Fernand Rinfret consacre
toute une série d'articles à l'analyse
d'un mémoire' présenté à la Société
Royale du Canada, par notre ami M. Léon
Gérin. M. Rinfret, après avoir constaté
l'impuissance des méthodes sociologiques,
à dégager nettement l'objet propre de la
science sociale, écrit : « ... Il nous semble
que la méthode que nous présente M. Gé-
rin — et que d'ailleurs j'ai moi-même
étudiée et fouillée, avec grand intérêt,
et qui tient encore aujourd'hui une très
large part dans mes travaux — a su dé-
finir cet objet, et par là substituer aux in-
1. Voir A. de l'réville, La Société védique {Se. soc,
\IV, 133).
334
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
décisions, aux théories vagues, aux ambi-
tions nuageuses, un but fixe et déterminé.
« ... On les trouvera tous dans la No-
menclature que M. Gérin a eu l'heureuse
idée de mettre à la fin de son travail, et
qui est, nous l'avons déjà dit, l'œuvre
d'Henri de Tourville. Nous n'avons pu ici,
comme M. Gérin d'ailleurs, qu'en esquis-
ser les grandes lignes ; ce n'est qu'après
l'avoir souvent lue et surtout méditée
que l'on en comprendra toute la beauté et
l'importance. C"e>st d'elle que Montaigne
eût pu dire : J'aime mieux forger mon âme
que la meubler. Cette nomenclature olîre
peu à lire et beaucoup à forger.
« ... M. Gérin a raison dédire que cette
classification des sociétés ne repose pas
sur la conformation physique ou le déve-
loppement intellectuel des êtres humains
qui les composent; mais qu'elle est fondée
entièrement sur la formation sociale, im-
posée à l'origine par les moyens d'exis-
tence etmaintenue aujourd'hui, dans bien
des cas, uniquement par la tradition ou
la force d'inertie. Voilà qui est fortbien, et
je me contenterai d'ajouter : ou par la
nature intransformable des lieux... »
Dans le Démocrate vervinois:
« ... Dans les Ouvriers Européens,
Le Play s'était contenté de faire des mo-
nographies de familles en procédant d'une
manière uniforme suivant un plan éta-
bli.
« Henri de Tourville perfectionna la mé-
thode sociale ; il créa la nomenclature
«... .Mais ce n'est pas tout d'avoir analysé
et comparé, il faut ensuite classer, c'est
à cela surtout que s'attacha Demolins.
Il envoya dans les différents pays des en-
quêteurs, pour observer les phénomènes,
sociaux, suivant la méthode nouvelle,
c'est-à-dire dans l'ordre de la complication
croissante. 11 compara un fait social re-
latif à un pays quelconque, avec des faits
analogues, relevés dans d'autres pays. Par
ce moyen, il arriva à dégager l'évolution
de ce fait dans les diverses sociétés. Puis
il fut amené à trouver les répercussions
qu'exercent les phénomènes sociaux les
uns sur les autres; c'était un premier pas
vers la synthèse sociale... »
Du Journal de Rennes :
« Parmi ces dernières pages qu'il a pu-
bliées, ces mots sont à souligner. Je pour-
suis en ce moment une enquête pour mon-
trer comment et pourquoi tant d'industries
françaises passent actuellement entre les
mains de patrons étrangers, anglais, al-
lemands, belges, etc. C'est le grand péril
social actuel. 11 espérait, par les écoles
nouvelles, préparer des hommes capables
de lutter contre ce nouveau péril.
« Voilà comment la fondation de ces
écoles estl'aboutissement naturel de toutes
les études sociales de Demolins. Voilà
ce qui fait la belle unité morale de sa
vie. Ceux qui l'ont connu savent quel
infatigable travailleur il était, quelle
volonté entraînante il mettait au service
de ses idées, quelle force enthousiaste
il paraît communiquer à ses coopérateurs.
Avec le goût des recherches et des pré-
cisions scientifiques qu'il devait à son
père, médecin à Marseille, il avait hérité
de son grand-père, négociant arménien,
un don d'activité extérieure prodigieuse.
« De ses études classiques, il avait gardé
un style saisissant de clarté, de relief et
de couleur. Toutes ces qualités ne lui ont
pas médiocrement servi à conquérir la
faveur du grand public. 11 parlait comme
il écrivait et, sa verve provençale lui
venant en aide, il était capable de faire
accepter ses idées aux esprits les plus
récalcitrants et de faire pénétrer dans les
cœurs les plus froids la chaleur de ses
convictions.
« C'est une grande force qui vient de
disparaître, et les gens de bien doivent
pleurer cette mort, car s'il ne disait pas
toujours des choses agréables à entendre,
il ne disait jamais que ce qu'il croyait
la vérité. Ses forces, il les dépensait sans
compter au service de la France. »
UN NOUVEAU COURS
DE SCIENCE SOCIALE
Nous avons le plaisir d'annoncer aux
membres de notre Société que le collège
libre des Sciences sociales dont le sièges
DE SCIENCE SOCIALE.
335
est à riiôtel des Sociétés savantes rue Dan-
ton, à Paris, inaugurera cette année un
exposé de la méthode d'observation en
science sociale. Ce cours a été confié à
l'un de nos membres très qualifiés, notre
sympathique secrétaire M. J. Durieu. Cet
exposé viendra heureusement compléter
l'étude poursuivie depuis deux années déjà
au même collège, par M. Alf. Agache sur
l'évolution sociale des beaux-arts. Voici
le programme de ces cours, qui com-
prendront chacun dix leçons et commen-
ceront en février.
Laméthode d'observation en science
sociale, par M. J. Durieu, Secrétaire-ad-
joint de la Société de Science sociale.
1. La science sociale peut-elle être une
science d'observation? — Le Play, sa doc-
trine, ses procédés.
IL Les continuateurs de Le Play. — La
réforme sociale, Henri de Tourville et Ed-
mond Demolins, M. Durkeim, etc. — La
science sociale et le positivisme.
IIL Nomenclature et classification
sociale. — Les 25 grandes classes de phé-
nomènes sociaux. — Le lieu. — Le travail
(simple récolte, extraction, fabrication et
transports).
\\. La propriété. — Les biens mobiliers.
— Le salaire. — L'épargne.
V. La famille : Organisation; Éduca--
tion qu'elle donne aux enfants; comment
elle développe : la prévoyance (qualité
relative à la direction du travail), l'atten-
tion (relative à l'exécution du travail),
Te.sprit de discipline (aptitude à vivre en
société).
Vi. Modes d'existence et phases de
l'existence.
VIL Le patronage et les auxiliaires du
patronage (commerce, cultures intellec-
tuelles, religion». — Associations libres
(voisinage et corporation).
Applications pratiques de la méthode :
VIII. Comment on étudie une région, un
village, une famille. — Comment par-
courir un pays en vue de ces études.
IX. Diverses « autorités sociales r> et
personnes à interroger: questionnaire
abrégé dans cliaque cas. — Le passant,
l'hôtelier, le guide, l'écolier. — Le maire.
le secrétaire de la mairie, le prêtre, le
maître d'école. — Le père de famille, la
mère de famille.
X. Étude des personnalités marquantes
de la région: — Dans les lettres, les
sciences, les arts ; — Dans les professions
usuelles et libérales.
Histoire sociale des beaux-arts, par
M. D. Alf. Agache, architecte diplômé du
gouvernement.
I. Préliminaives. — L'Evolution en criti-
que d'art.
Les méthodes critiques usitées en art.
Analyse subjective, analyse objective. —
Les vues de l'archéologue, du psycho-
logue, de l'historien. — Légitimité d'une
explication sociologique.
Les étapes de la critique philoso-
phique. — La justification sociale de
l'œuvre d'art dans ses effets (M'"" de Staël,
Proudhon, Aug. Comte, etc.), dans ses
causes (Stendhal, Taine, Guyau, Henne-
quin, Gab. Séailles, etc.).
//. L' Art expliqué par la Science sociale.
Intervention d'une méthode analytique
basée sur l'observation, considérant l'en-
semble des faits sociaux et leur rapport
avec le phénomène artistique.
Résumé du cours de l'année précé-
dente .sur les origines de l'art.
Les grandes étapes de l'art dans l'an-
tiquité.
(Projections.)
Les visites aux musées seront annexées
à ce cours.
Conditions d'admission.
dours. — Groupes d'études.
Conférences du soir.
Akt. 7. — Sont admises aux cours toutes
les personnes qui en font la demande,
sous les conditions suivantes :
a) Inscription au secrétariat.
/>) Versement d'un droit d'inscription de
30 francs.
Les étudiants inscrits aux établissements
d'enseignement supérieur, les professeurs
de toute catégorie et les maîtres auxiliaires
ou répétiteurs ne paient qu'un droit de
10 francs.
336
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Les membres de la Sociélé internationale
de Science sociale bénéficieront par faveur
spéciale de cette réduction. .
Il y a donc actuellement quatre cours
d'exposition de la science sociale :
Ceux de MM. Paul Bureau et G. Melin ;
celui de M. Durieu dont nous venons d'an-
noncer l'ouverture, et enfin celui qui était
anciennement donné par Edmond De-
MOLiNS à rÉcole des Roches, est actuelle-
ment fait par M. Paul Descamps.
Nous pensons être agréable à nos lec-
teurs, en leur donnant quelques indications
sur ces différents cours :
M. Paul Bureau, exposera cette année
la méthode d'observation monographique ; il
recherchera notamment quelle en est la
valeur pour la direction de la conduite.
Ce cours a lieu tous les mercredis, à 5
heures, à la Société deficor/raphie, boulevard
Saint-Germain, 184. Il s'est ouvert le
20 novembre.
On est prié de se faire inscrire au siège
de la Revue la Science sociale, 56, rue
Jacob (Librairie Firmin-Didot). Il n"est pré-
levé aucun droit d'inscription. On est in-
vité à se munir de ce qui est nécessaire
pour prendre des notes.
Des bourses de voyage seront accordées
aux personnes désireuses de poursuivre
leurs études sociales d'après la méthode
d'observation.
Le cours professé par M. G. Melin à la
Faculté de droit de Nancy, portera cette
année sur le socialisme, ses causes sociales
et ses aspects divers suivant les types de
sociétés où il se développe.
A l'École des Roches, le cours professé
par M. Paul Descamps comprend l'explica-
tion de la Méthode (Nomenclature et ré-
percussions), suivie d'un exposé de l'état
social des principales sociétés humaines et
de leur classification.
Nous rappelons également que le cours
d'histoire faite à la Faculté de Rennes par
M. le vicomte de Calan s'inspire également
des méthodes de la science sociale.
Il esta souhaiter que ces différents cours
continuent, non seulement à répandre la
science sociale, mais à lui amener un
nombre de plus en plus grand de recrues.
UN NOUVEL OUVRAGE DE M. POINSARD
Nous sommes heureux de signaler à nos
amis l'apparition d'un nouvel et important
ouvrage de notre excellent et infatigable
ami, M. Léon Poinsard. C'est le premier
volume d'une étude approfondie sur La
production, le travail et le problème social
dans tous les pays au début du xx^ siècle K
L'auteur, déjà connu par ses applica-
tions de la science sociale à l'examen des
problèmes d'économie politique {Libre
Echange et Protection, Vers la ruine, etc.)
entreprend aujourd'hui une vaste revue de
tous les peuples du monde considérés au
point de vue de leur situation matérielle,
et placés dans un ordre conforme aux con-
clusions de la science sociale ; c'est ainsi
que le tome premier de l'ouvrage est con-
sacré aux peuples communautaires.
M. Poinsard, dans sa préface, constate
que les événements ont cruellement dé-
menti, depuis un demi-siècle, les espé-
rances de ceux qui, bercés de théories uto-
piques, attendaient du jour au lendemain
l'avènement d'un âge d'or pour l'huma-
nité. « On croyait toucher à l'époque bénie
du progi^ès paisible et régulier de toutes
les facultés, de toutes les forces, de toutes
les aspirations légitimes de l'homme. > A
ces espoirs ont répondu ce que, depuis
certain article retentissant de M. Brune-
tière, on pourrait appeler une « banque-
route y>. La science mal comprise n'est
pas seule à éprouver des déconfitures ; la
politique mal conduite a aussi les siennes,
et les idylles humanitaires ont parfois un
bien terrible réveil.
Mais laissons parler M. Poinsard :
« D'où vient, dit-il, cette sorte de fail-
lite des idées, des théories, des institutions
et des principes sur lesquels on comptait
1. Chez Félix Alcan, 108, bouL Saint-Germain,
l'aris. Un fort volume in-8". — 600 pages.
DE SCIENCE SOCIALE.
sa-
le plus, il y a cinquante ans, pour assurer
le bonheur du genre humain? Et. d'autre
part, peut-on faire fond, pour préparer
l'avenir de l'humanité, sur les raisonne-
ments, les projets, les procédés, les orga-
nismes que l'on préconise aujourd'hui '!
Nous croyons que ce livre répond à la
double question ainsi posée. Dominé par
une méthode scientifique rigoureuse, il
met en lumière le jeu des forces sociales
sous Taction puissante de deux éléments,
Tun spontané, naturel, l'autre artificiel et
humain. Le premier réside dans les res-
sources offertes par la nature à l'action
transformatrice du travail de Thomme ; le
second se trouve dans la tradition sociale
des individus, c'est-à-dire dans leur édu-
cation. »
C'est ce dernier point qui est fort né-
gligé par les économistes, trop absorbés
par cet être abstrait qu'on a ironiquement
appelé homo œconomiciis. M. Poinsard, lui,
nous montre des hommes, des hommes en
chair et en os, ayant une certaine origine,
de certaines habitudes, un certain pli pris
par eux dans la prairie ou dans le désert,
dans le verger ou dans les sillons: et c'est
après s'être renseigné sur la formation
sociale de ces hommes qu'il comprend et
nous fait comprendre la combinaison de
leurs tendances traditionnelles avec les
ressources ou les nécessités de leur mi-
lieu.
En un chapitre préliminaire, divisé en
deux parties, l'auteur étudie le « problème
social » et le « problème économique ». Il
rappelle, en y insistant avec preuves à
l'appui, la supériorité de la méthode des
monographies sur la méthode des statisti-
ques. Puis défilent devant nous de vieilles
connaissances, mais examinées par l'au-
teur sous l'angle particulier où le place .sa
mission d'économiste : les pasteurs de la
Mongolie, ceux des confins, ceux des dé-
serts, les déformations diverses du type
pastoral dans les glaces du Nord ou dans
les forêts équatoriales, les communautés
agricoles des oasis et des confins cultiva-
bles des déserts, les populations agricoles
plus compliquées de la Perse, de la Tur-
quie, de l'Inde, de la Chine, de l'Indo-
Chine, les « communautés ébranlées » du
Japon, de la Russie, des Slaves du Sud, et
enfin, parmi les natures civilisées dites
occidentales, l'.Vutriche-Hongrie, la Grèce,
l'Italie, l'Espagne, le Portugal et les Répu-
bliques de l'Amérique du Sud.
Le livre de notre ami a donc quelque
chose d'une géographie sociale comme
l'ouvrage de M. Demolins : Comment la
roule forme le type social. Mais il en dif-
fère, non seulement par des développe-
ments beaucoup plus étendus, mais en-
core par la considération constante du
côté économique des choses. Par exemple,
à propos de chaque nation, la question de
la protection et du libre-échange revient
sur le tapis. Les industries auxquelles se
livre chaque groupe de populations sont
soigneusement relevées et expliquées. Des
chiffres assez nombreux viennent à l'appui
du texte lorsque cela est nécessaire, et.
tout en faisant ses réserves .sur la valeur
des statistiques, l'auteur se fait un devoir
de citer celles qui .sont vraiment intéres-
santes, notamment celles qui concernent
la répartition des différentes races dans
un même pays ou les étapes d'une expan-
sion commerciale. C'est dire que les six
cents pages que nous venons de parcourir
recèlent une somme immense de travail.
Notre ami — nous tenons à le faire remar-
quer — y a d'autant plus de mérite que sa
vue. usée par ses recherches, est fort af-
faiblie, et que des fonctions d'une haute
importance occupent une bonne part de
son temps.
Mais ce sont aussi ces fonctions — celles
de secrétaire du Bureau international pour
la protection de la propriété industrielle
— qui lui ont sans doute permis de com-
pulser sans obstacle bien des documents
relatifs un mouvement économique dans
les diverses nations. A ce titre, M. Léon
Poinsard était un des hommes les mieux
placés du monde pour entreprendre et
poursuivre son travail. C'est pour nous
une garantie d'exactitude ; mais ceux qui
connaissent M. Poinsard n'en ont pas be-
soin pour .savoir qu'ils se trouveront en
présence d'une œuvre probe, forte, cons-
ciencieuse, contenant le suc, pour ainsi
dire, d'une foule d'études déjà parues dans
la Science sociale tout en nous plongeant,
338
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
par l'observation de la vie économique
tout à fait contemporaine, en pleine actua-
lité.
G. d'Azambuja.
UN OPUSCULE A PROPAGER
Notre ami Fernand Butel, l'auteur de
la monographie de la Vallée d'Ossaii, vient
de publier une petite brochure qui ne
rentre pas dans les catégories des travaux
de la Société de Science sociale, mais qui
n'en est pas moins un acte social, en ce
sens que M. Butel rend un réel service aux
propriétaires ruraux désireux eux-mêmes
de rendre service autour d'eux.
Il s'agit d'un Manuel de droit rural ' ,
résumé substantiel des diverses parties de
nos codes qui intéressent les agriculteurs.
Il y est question de fermage, de métayage,
de cheptel, de régime des eaux, de police
sanitaire, de voirie rurale et de mur
mitoyen, mais tout cela, en termes rapides
et clairs. Cet opuscule, en bien des cas,
dispensera de consulter des avocats ou de
gros ouvrages ; il permettra aussi d'éclairer
les paysans sur leurs droits et de leur
épargner, soit des querelles, soit des
ennuis. L'auteur y a joint des renseigne-
ments sur les syndicats agricoles, les
caisses de crédit, les mutualités, les assu-
rances, etc.
M. Butel a voulu combler une lacune.
« A combien en effet, dit-il, de difficultés,
de fausses démarches, de frais et de pertes
de temps expose l'ignorance de la loi ! Que
de services à rendre autour de soi, en
étouffant dans l'œuf ou en neutralisant,
par un renseignement donné à propos, les
litiges, si fréquents à la campagne, faute,
le plus souvent, d'avoir sous les yeux le
texte de loi ou la règle de solution néces-
saire ! »
M. Butel était qualifié pour ce travail. 11
est docteur en droit, ancien magistrat,
ancien professeur de législation rurale à
l'Institut agricole de Pau. C'est surtout un
I. G.
Pau.
Lesclier-Mdutoni''. rue (!'■ la l'rélccture.
homme pénétré de ses devoirs envers
ceux que son influence peut atteindre et
qui cherche à s'en acquitter modestement,
sans phrases, d'une manière moderne et
pratique.
G. D' A.
ENQUÊTE SOCIALE SUR LE PAYS
M. Henri Brun a Tintention de faire une
monographie locale très complète de la
Puisaye orléanaise. II nous écrit à ce su-
jet :
« Je n'ai pas encore arrêté un plan dé-
finitif; toutefois, voici quelle est actuelle-
ment ma pensée :
I. Une introduction expliquant briève-
ment la méthode employée et la justi-
fiant.
II. C'est ensuite la monographie très
complète et très détaillée des différents
types suivants :
a. Le métayer;
b. Le vigneron propriétaire ;
c. L'artisan et le petit commerçant;
d. Le manœuvre-bûcheron -rabatteur.
p. Le garde-chasse;
/. Le braconnier ;
La monographie du métayer servira de
base aux autres, dont je ne noterai que les
différences sociales.
III. Comme troisième partie, je tâcherai
de dégager le caractère particulier du
« pays », en notant toutes les répercus-
sions sociales trouvées en cours de route,
et en appuyant .sur l'influence sociale de sa
chasse, qui meparaîtétre dominante. Cette
troisième partie sera précédée d'un aperçu
historique aussi complet que possible et
se terminera par l'adjonction d"une carte
de la contrée que j'ai moi-même dressée.
■le crois qu'il n'estpas inutile, en science
sociale — et mon voisinM. Champaultme
semble de cet avis — de montrer les
matériaux dont on se sert. De leur solidité, ,
c'est-à-dire de l'exactitude et de la préci-
sion, des monographies, dépend la duréej
de rédifice. Du reste, n'est-ce pas la mé-
thode même de Le Play dans ses Ouvrier.
Européens? Je pense donc qu'il y aura
DE SCIENCE SOCIALE.
:5:{9
intérêt à présenter aux lecteurs de la
Science sociale le mécanisme décomposé
d'une monographie de contrée sérieuse-
ment faite, et de faire devant eux le tra-
vail, qui ne me semble pas devoir être
fastidieux, de reconstruction, avec tout
Tensemble de ses répercussions sociales,
qu'on aura vues en germe, ou mieux en
puissance dans les monographies sépa-
rées, qui auront précédé.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Dans la Bévue hebdomadaire, M. Paul Bu-
reau a consacré à Edmond Demolins. un
article remarquable dont nous extrayons
■ le passage suivant :
« Ainsi Edmond Demolins a attaché son
nom à deux entreprises également pros-
pères : l'École des Hoches, que dirigeait
depuis deux ans déjà un éducateur de
grand talent, M. Bertier, continuera pour
le plus grand profit des pères de familles
qui ont eu la clairvoyance de lui confier
leurs fils, à « bien armer pour la vie » les
[ élèves choisis qu'elle a su recruter, après
quelques éliminations nécessaires. Son
corps professoral est homogène et ensei-
I gne avec une maîtrise égale non seu-
lement les sciences humaines, mais
[ aussi le respect des forces physiques, la no-
blesse de toute vie consacrée au travail, à
Telfort persévérant et volontairement sou-
mise à la discipline morale. D'autre part,
la Société Internationale de Science so-
ciale et la Revue qu'elle inspire n'ont qu'à
continuer aussi leur labeur scientifique
déjà si fécond. Plusieurs missions d'étude
ont été envoyées et d'autres sont prépa-
rées : tout le monde est prêt au travail et
chacun s'attache, non pas à défendre les
conclusions antérieurement dégagées, mais
à poursuivre, en toute loyauté intellec-
tuelle, des analyses nouvelles. A ce régime,
il est possible que certaines i vérités »
d'hier deviennent des erreurs de demain;
mais, comme le disait Renan, on n'appau-
vrit pas un homme lorsqu'on retire de son
portefeuille les mauvaises valeurs, et puis,
n'est-ce pas la seule manière dhonorer
vraiment le grand aine, que nous venons
de perdre, M. Edmond Demolins? »
La Picardie et les régions voisines,
Artois. Cambrésis, Beauvaisis. par
Albert Demangeon, chargé de cours de
géographie à l'Université de Lille. —
1 vol. in-8 raisin de 500 pages, 42 figu-
res dans le texte, 34 photographies hors
texte. 3 cartes hors texte (Armand Co-
lin, édit.); prix : PJ francs.
Les sciences géographiques sont de plus
en plus imprégnées des idées qui forment
le fond de la science sociale telle que nous
la comprenons. En dehors de notre école,
se fait jour de plus en plus l'idée que les
phénomènes sociaux sont étroitement rat-
tachés aux phénomènes naturels par des
liens étroits qu'Edmond Demolins appelait
les répercussions sociales.
L'étude de M. A. Demangeon sur la Pi-
cardie et les régions voisines est un exem-
ple remarquable de cette orientation nou-
velle.
Mais elle n'est pas remarquable sous ce
point de vue seulement; elle l'est aussi
par l'érudition de l'auteur. Les faits pré-
cis, les documents sûrs abondent à toutes
les pages. Nous citerons, à cet égard, un
exemple tj'pique, dont tous nos lecteurs
comprendront la force. .Nous voulons parler
de la figure 23. Elle est intitulée : Exten-
sion de la ferme picarde. On y voit une
carte de la région du nord, avec les li-
mites des aires occupées par les différents
tj-pes de ferme : ferme herbagère nor-
mande, ferme picarde, etc.
L'auteur explique très nettement com-
ment l'organisation du travail en Picardie
dérive, d'une part, de la nature du sol, et,
d'autre part, de l'influence exercée par les
pays environnants : la Flandre et l'Angle-
terre (nous dirions, par le contact avec les
races particulari.stes).
Jusqu'à nos jours, tous les progrès agri-
coles dans cette région ont été réalisés
par l'imitation des procédés de plus en
plus perfectionnés inventés en Flandre. 11
en a été ainsi de la culture du lin et du
chanvre au début des temps modernes,
de celle du colza et de l'œillette sous la
dévolution, de la betterave au xiv* siècle,
340
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
de la culture intensive qui permet la sup-
pression des jachères, de l'amélioration
des races bovines et ovines, etc.
Dans l'industrie, on imita les Flamands
jusqu'à l'invention de la machine à vapeur
(draps, toiles, etc.); ensuite, on prit l'An-
gleterre comme modèle.
On ne peut démontrer d'une façon plus
palpable la supériorité sociale des peuples
particularistes.
Et cependant, malgré les faits, les Pi-
cards ne semblent pas avoir la sensation
bien nette de leur infériorité à cet égard,
parce qu'ils rachètent leur infériorité so-
ciale par une supériorité, en certains
points, qui frappe davantage, parce qu'elle
est plus extérieure : « Longtemps les Pi-
cards arrivèrent en Flandre avec cette
assurance que donne aux gens le sentiment
d'une supériorité : auprès des hommes du
Nord, ils faisaient figure de Méridionaux...
Compères gais et pleins d'entrain , on les
distingue vite des Flamands taciturnes,
buveurs de bière. »
C'est grâce à ce genre de supériorité
que la langue picarde (et plus tard, la
langue française) a fait reculer la langue
flamande dans les centres urbains.
Toutefois, si le type picard est inférieur
au point de vue social aux pays particula-
ristes, il est loin de l'être, si on le com-
pare aux autres types français. La Picar-
die occupe im des premiers rangs parmi
les régions de la France.
En résumé, cette étude de M. Deman-
geon est une mine de renseignements
précis pour tous ceux qui voudraient étu-
dier l'un des pays de cette région inté-
ressante; pour tout le monde elle ouvre
des aperçus originaux sur les faits écono-
miques généraux.
Nous ne pouvons que regretter que l'au-
teur n'ait pas eu la connaissance de la
Nomenclature d'Henri de Tourville, qui
lui eut fait faire un pas de plus dans la
méthode d'observation analytique des
faits sociaux.
C'est pourquoi, par exemple, l'ordre des
chapitres ne suit pas toujours l'enchaine-
ment rigoureux des choses. Sans doute, le
Lieu est d'abord décrit, puis le Travail;
mais l'on ne voit pas pourquoi l'auteur
part de la culture pour aller aux indus-
tries urbaines et revenir ensuite aux in-
dustries campagnardes. Ces dernières
sortent plus directement de la production
agricole du pays. Non seulement, la fabri-
cation urbaine a suivi la fabrication rurale,
dans l'ordre chronologique, mais elle est
plus compliquée dans ses méthodes et
s'éloigne plus que la dernière des condi-
tions naturelles du Lieu.
C'est pourquoi aussi certains phénomè-
nes importants sont passés sous silence,
entre autres, l'organisation de la famille
ouvrière, si primordiale cependant comme
élément constitutif des sociétés.
En résumé, c'est un livre, où tous ceux
que la science sociale intéresse trouve-
ront beaucoup à puiser.
Paul Descamps.
Livres reçus.
L'individu et l'esprit d'autorité, du mofjen
âge à la loi Falloux, par Abel Faure.
— 1 vol. 3 fr. 50 (P.,V. Stock, éditeur,
155, rue St-Honoré).
La religion des peuples non civilisés, par
A. Bros. — 1 vol. in-8 écu, 4 fr. (P. Le-
thielleux, éditeur).
La république industrielle, par Upton Sin-
clair. — I vol. in-12, 3 fr. 50 (Félix
Juven, éditeur).
Le proudhonisme dans l'association inter-
nationale des travailleurs, par Jules L.
Puech, docteur en droit; préface de
Charles Andler, chargé de cours à la
Faculté des Lettres de Paris. — 1 vol.
grand in-8, 6 fr. (Félix Alcan, éditeur).
Adam Smith and modem Sociology, par
Albion W. Small, 1 fr. 25 (Fisher Unwin,
éditeur, Londres et Chicago).
Xotes sur le commerce international, la
navigation et les finances du Brésil, par
D. Vieira Sonto, professeur d'économie
politique et de finances à l'École poly-
technique de Rio-de- Janeiro. — 1 bro-
chure (Oresco et C''", éditeurs. Assein-
blea. 24, Rio-de-Janeiro).
Les limites et les divisions territoriales de
la France, par Armand Brette. — 1 vol.
in-8, 3 fr. 50 (Edouard Cornély et C'
éditeur.s).
CHEMIN DE FER D'ORLÉANS
La Compagnie d'Orléans a décidé que, jusqu'au jour de la fermeture delà chasse, les trains 3 et 40
Fréteront à Nouan-le-Fuzelier les jours indiqués ci-après :
Train 3. — Le train 3 partant de Paris-Quai-d'Orsay à 7 h. 20 du matin s'arrêtera les dimanches
jours fériés.
Train 40. — Le train 40 partant de Vierzon à 7 h. 42 du soir s'arrêtera les dimanche.*, lundis, jours
•iéa et lendemains de jours fériés.
D'autre part, jusqu'au jour de la fermeture de la chasse :
y) Les trains 433 et 306 qui circulent sur la ligne d'Étampes à Beaune-la-Rolande et qui corres-
ndent à Etampes aux trains 3 et 10 précités, s'arrêteront à la station d'Ascoux les dimanches et jours
•iés.
6) Le train 439 de cette même ligne qui correspond à Étampes avec le train 43 partant de Paris h.
1. 35 du soir, s'arrêtera à la station de Villemurlin les dimanches et les veilles de jours fériés.
^W^ag'on-restaurant
Jusqu'au jour de la fermeture de la chasse, un wagon-restaurant circulera sur la section de Paris à
erzon :
l" Dans le sens de Paris, le samedi de chaque semaine et les 31 octobre, 24 et 31 décembre par le
train 199 partant de Paris-Quai-d'Orsay à 7 h. 10 du soir ;
2° Dans le sens de Vierzon, le dimanche de chaque semaine et les 1" novembre, 25 décembre et
janvier dans le train 114 partant de Vierzon à 6 h. 52 du soir.
!^es nouvelles facilités seront certainement très appréciées des chasseurs.
CHEMINS DE FER DE PARIS-LYON -MÉDITERRANÉE
5 PARIS aux ports au delà de SUEZ, ou vice versa
Les voyageurs partant de Paris pour les ports au delà de Suez, ou inversement, peuvent obtenir,
lépendamment de leurs billets d'aller et retour sur les paquebots, des billets d'aller et retour de
iris à Marseille ou vice versa, valables un an, au prix de :
1« classe : 145 fr. )) ^ via Dijon-Lyon,
2'- classe : 104 fr. 40 ( ou Nevers-Lyon,
3" classe : 68 fr. 05 ; ou Xevers-Clermont.
;;e3 billets sont délivrés par la Compagnie des Messageries Maritimes et par les Chargeurs réunis,
Les billets de chemin de fer et ceux des paquebots peuvent être de classes différentes.
De PARIS en ORIENT {via Marseille)
La Compagnie P.-L.-M., (raecoid avec les Compagnies des Messageries Maritimes, Fraissinet et
quet, délivre des billets simples, valables 45 jours, pour se rendre, par Marseille, de Paris à
exandrie, Port Saïd. Jaffa. Beyrouth, Smyrne, Constantinople, Batoum
lessa, Samsoun, Salonique, Le Pirée, etc.
Les agences de la Compagnie des Messageries Maritimes délivrent des billets d'aller et retour,
labiés 120 jours, pour se rendre, par Marseille, de Paris à Alexandrie, Port-Saïd, Jaffa,
îyrouth.
â.rrèts facultatifs sur le réseau P.-L.-M. (pai- la Bourgogne et le Bourbonnais).
Franchise de bagages : sur le chemin de fer, 30 kg. par place,
— sur les paquebots, 100 kg. par place de V- classe ; (iO kg. par place de
2" classe.
Pour plus amples renseignements, consulter le Livret-Guide horaire P.-L,-M. en vente dans les gares
prix de 0 fr. 50.
CHEMINS DE FER DE L'OUEST
Cartes départementales de circulation à demi-place
La Compagnie des Chemins de fer de l'Ouest délivre des cartes nominatives et personnelles valables
pendant 6 mois ou 1 an et donnant le droit d'obtenir des billets à demi-tarif pour des parcours exclu-
sivement OUEST entre toutes les gares d'un même département.
Les départements desservis par le réseau de l'Ouest ^ont répartis en 2 catégories :
i'" catégorie. — Calvados, Côtes-du-Nord, Eure, lUe-et- Vilaine, Manche, Orne,
Seine, Seine-et-Oise et Oise, Seine-Inférieure.
2'= catcc/orie. — Eure-et-Loir, Finistère, Loire -Inférieure, Maine-et-Loire,
Mayenne, Morbihan, Sarthe.
Les cartes sont délivrées pour les départements de chaque catégorie, moyennant le paiement préa-
lable des prix suivants :
1'
A') Cartes donnant droit à des billets à demi-tarif ( fi mois
de toutes classes pendant ( 1 an
5) Cartes donnant droit à des billets à demi-tarif ^ G mois
de 2° et 8' classes pendant ( 1 an
C) Cartes donnant droit à des billets à demi-tarif \, G mois
de 3° classe seulement pendant ^ 1 an
Il est perçu, en outre, à chaque voyage, la moitié du prix d'un billet simple (place entière) de la
classe demandée par le voyageur pour le parcours qu'il veut effectuer.
Ces billets à demi-tarif sont délivrés au titulaire sur la présentation de sa carte au guichet des
gares et haltes du département qu'elle concerne.
CHEmiN DE FER DU NORD
r.ATÉCxORIE
2' CATÉGORIE
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BIBLIOTHEQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
lOND.VTELK
EDMOND DEMOLINS
RÉPERTOIRE
DES
RÉPERCUSSIONS SOCIALES
PAR
Edmond DEMOLINS
AVEC UNE PUÉFACE
PAR
Paul DESCAMPS
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
5G, RUE JACOB, 56
Novembre-Décembre 1907
SOMMAIRE
Préface, par Paul Descanips, p. 3.
Les origines de la science sociale. — La nomenclature. — Les répercussions
sociales. — L'étude des sociétés humaines. —Le répertoire des répercussions.
— La classification sociale et ses tableaux synoptiques. — La Franco et ses
subdivisions sociales. — Les problèmes sociaux. — Conclusions.
Répertoire des répercussions sociales, par Edmond Dcmolins. p. 32.
I. Le Travail.
Uépercussions sur le travail de simple récolte; — sur le travail d'extraction;
— sur le travail de fabrication; — sur le travail des transports. — Lois du
travail.
II. Les diverses formes de la Propriété.
I. Lu Propriété immobillire.
u. Les Biens mobiliers.
m. Le Salaire.
IV. L'Épargne.
III. La Famille.
Le ]ière et l'autorité paternelle. — La loi morale et la tradition des ancê-
tres. — La lemme et le mariage. — Lois de la famille.
IV. Le Mode d'existence.
Répercussions générales. — La nourriture. — L'habitation. — Les vête-
ments. — L'hygiène. — Les récréations. — Lois du mode d'existence.
V. Les Phases de l'existence.
YI. Le Patronage,
Vil. Les Auxiliaires du Patronage.
1. Le Cu)/tmerce.
I. Les Cultures inteUeeluelles. — Répercussions sur les cultures intellectuelles
venant du lieu; — du travail (Exemples : Italie de la Renaissance; Espa-
gne; France de Louis XIV; monde anglo-saxon): — de la propriété. —
Répercussions sur l'instruction primaire; — sur la science: — sur l'art: —
sur la littérature. — Lois des cultures intellectuelles. — Lois do l'évolution
littéraire.
lu. La Religion. — Répercussions sur la religion provenant du lieu: — du
travail; — de la propriété; — de la famille. — Lois de la religion.
VIII. Les Associations libres.
I Le Voisinage. — Répercussions sur la proximité des foyers; — sur l'exten-
sion du voisinage: — sur la diversité et les rapports de voisinage. — Lois
du voisinage.
II. Les Corporation^^.
IX. Les Associations forcées.
I. La Commune rurale. — Répercussions sur la circonscription et ses divi-
sions; — sur les biens et intérêts communaux; — sur les services divere.
— Lois de la commune.
II. Les Unions de communes.
III. La Cilé.
IV. Le Pays.
V. La Province.
VI. L'État. — Répercu-ssions sur la circonscription et ses divisions; — sur
les biens et intérêts nationaux (domaine, alïaires intérieures, affaires ex-
térieures); — sur le service de la paix publique (ju.stice, police, force ar-
mée); — sur les participants; — sur les autorités et agents (souverain,
fonctionnaires): — sur la gestion (moeurs administi-ativos, mœurs poli-
tiques]; — sur rindé]teiidance nationale. — Lois de l'Etat.
X. Expansion de la Race.
Ki'ix-rcussions sur l'essaimage; — sur l'émigration organisée.
PREFACE
Edmond Demolins laisse un grand travail inachevé, le Ma-
nuel de Science sociale. Nous présentons aujourd'hui au public
la partie de cette œuvre si importante, rédigée de la main du
Maitre : le Répertoire des répercussions sociales.
Nous en avons respecté, non seulement l'esprit mais la forme
même. Tous nos lecteurs comprendront le sentiment qui nous
guide à cet égard.
Un esprit aussi puissant que le sien imprimait fatalement
sa marque particulière dans l'expression de sa pensée, dans
l'allure du style. Edmond Demolins pesait chacun des mots
qu'il employait, et il le voulait adéquat à l'idée qu'il pré-
sentait.
Ces notes, ({uoique rédigées entièrement, n'étaient cependant
pas prêtes à être publiées. Le dernier coup de fer manque. Nous
pensons donc que le lecteur pardonnera aisément les incorrections
qui pourraient exister. Aucune phrase n'a été re visée ni corrigée ;
il reste quelques lacunes dans les résumés; enfin plusieurs dé-
veloppements man([uent parce que Fauteur comptait ajouter à
certains endroits des extraits de ses œuvres antérieures.
Mais la publication posthume que nous présentons a un incon-
vénient plus grave. La parti(> du Manuel qui est rédigée n'en
comprend ni le début, ni la lin. Elle est donc hors de son cadre
naturel, et risque d'être imparfaitement comprise. Ayant vécu
ces dernières années dans l'intimité du .Maître, j'ai assisté jour par
jour à l'élaboration de ce travail où il avait mis toute son âme,
4 REPERTOIRE DES REPERCISSIONS SOCIALES.
auquel il avait sacrifié le meilleur de son temps et de ses forces.
J'ai pensé qu'il élait de mon devoir d'essayer, dans la faible
mesure de mes moyens, de rétablir au moins la charpente
de ce cadre qui manque.
Heureusement, le liépertoire des répercussions sociales forme
une unité bien tranchée au milieu du Manuel: il en constitue,
pour ainsi dire, la clef de voûte. C'est pourquoi Edmond Demo-
lins s'était d'abord attaché à ce travail qui lui semblait primor-
dial. De plus, les parties du Manuel qui devaient précéder le
Répertoire owi été déjà étudiées par quelques-uns de ses disci-
ples dans des articles épars dans cette Revue. Il s'agissait sur-
tout de les rassembler, de les relier entre eux, et de les mettre au
point. Quant aux dernières parties du Manuel, elles ne pouvaient
être étudiées qu'après rétablissement du Répertoire.
Si le Répertoire forme la partie la plus importante du Ma-
nuel, il en est aussi la plus aride. Son but est, en elfet, non pas
de faire un exposé plus ou moins attrayant des résultats de la
science, mais d'établir un enregistrement méthodique des maté-
riaux fournis par l'observation.
Rien entendu, le lecteur superficiel et avide do solutions toutes
faites ne saurait y trouver l'explication facile, en quelques lignes,
de tous les phénomènes sociaux si complexes qui agitent l'huma-
nité. Mais en revanche, quelle mine inépuisable pour le travail-
leur sérieux qui veut étudier et que le labeur ne rebute pas !
Sans doute, lui non plus ne découvrira pas tout ce qu'il sou-
haite, parce que le Répertoire n'est pas complet. On peut même
dire qu'il ne le sera jamais, puisque de nouvelles observations
viendront constamment apporter des faits nouveaux, puisque
l'évolution de riiumanité fera apparaître des phénomènes incon-
nus. Mais l'observateur y trouvera un guide sûr dans ses re-
cherches. Dans l'avenir, les travailleurs auront recours aussi sou-
vent au Répertoire, que dans le passé on a fouillé les Ouvriers
Européens . En effet, toute l'essence des Ouvriers Européens s'y
trouve', mais d'une façon plus claire et plus dégagée que dans
1. El une partie de celle des Ouvriers des Deux Mondes.
PREFACK. 5
rouvrag-c original. De plus, toute l'essence des travaux publiés
dans la Science sociale lui est ajoutée. On ne peut que regretter
que l'on n'y trouve pas l'essence des écrits de nos collaborateurs
les plus autorisés, Paul de Bousiers, Léon Poinsard, Paul Bureau,
mais c'est là un travail relativement facile et qui sera fait à son
heure. On pourra y ajouter aussi les répercussions tirées des
travaux pul)liés parles auteurs étrangers à notre méthode. Par-
fois, enelfet, il est possible de les dégager, bien qu'elles n'aient
pas été formulées par rauteur. Quelle magnifique ampleur aura
alors le Répertoire des Répercussions !
J'ai montré • comment a germé l'idée du Manuel. Depuis long-
temps on réclamait un ouvrage de synthèse coordonnant les tra-
vaux antérieurs, mais cet ouvrage ne pouvait pas être écrit tant
que la science n'était pas suffisamment constituée. Après trois
quarts de siècle d'o])servations collectives, et après les derniers
perfectionnements de la Méthode, Edmond Demolins croyait que
le moment propice était enfin arrivé.
Le Manuel avait pour but d'exposer au grand public l'en-
semble des résultats acquis jusqu'à ce jour par la science
sociale.
Voici (juel devait en être le plan :
I. La Méthode sociale.
1. La Nomenclature.
2. Les répercussions sociales.
3. Comment on s'élève de la monographie de famille à la monographie des
sociétés.
II. L'Évolution des phénomènes sociaux.
Répertoire des répercussions du Travail, de la Propriété, de la Famille,
etc.
III. L'Évolution des sociétés humaines.
1. La classification sociale.
2. La France et ses subdivisions sociales.
IV. Applications aux problèmes sociaux.
1. Comment on peut résoudre les problèmes sociaux.
2. Exemples de questions résolues par la science sociale.
1. .Se. soc, 'l-' SfT., 39° fasc, p. 85.
6 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
Reprenons chacun de ses points.
Les origines de la science sociale. — Le Manuel devait être
précédé d'une introduction historique racontant la naissance,
lébauclie et le développement de la science sociale ^
C'est en 18-29, à sa sortie de l'École des mines, que Frédéric
Le Play entreprend son premier voyage d'observation sociale.
Pendant plus de vingt ans, il parcourt la plupart des pays
européens, étudiant sur le vif un grand nombre de familles ou-
vrières, suivant la méthode monographique qu'il venait d'inven
ter. Les monographies de ces familles ont été réunies en un ou-
vrage fameux, les Ouvriers Européens, dont la première édition
parut en 1855, et la seconde, plus développée, en 1879. Depuis
lors, une autre série de monographies publiées sur le même
plan, paraît périodiquement dans le recueil des Ouvriers des Deux
Mondes.
Dans la seconde partie de sa vie, de i86i jusqu'à sa mort,
en 1882, Le Play essaya de synthétiser les faits observés, et de
les classer. Malheureusement la synthèse et la classification
étaient prématurées, les faits rassemblés étant encore trop peu
nombreux. Comme la classification de Linné en botanique,
celle de Le Play en science sociale est artificielle, c'est-à-
dire basée sur l'examen d'un seul caractère, et non sur l'ensem-
ble. Ainsi Le Play classe les difiFérontes espèces de familles
d'après le régime de succession seulement. C'est pourquoi il
arrivait à la conclusion bizarre suivante : les x\nglais et les
montagnards des Pyrénées et des Alpes sont rangés dans le
même genre; les Anglais et les Américains rangés dans des
genres différents !
Pour en sortir, il fallait perfectionner Va méthode. C'est ce
qui fut réalisé par Henri de Tourville, vers 1885, quand il*
inventa la Nomenclature.
1. On lira avec profit les études suivantes : le chapitre d'Edmond Demolins sur
les Origines de la science cl l'ébauche de la Méthode [Vélat actuel de la science
sociale, 22« livr. du Bulletin] ; celui de Paul de Rousiers sur la méthode d'obser-
vation léguée par Le Plaij (Se. soc., 2" pér., T' fasc, p. 18) ; enfin le travail consa-
cré par L. Bouchié de Belle à Frédéric Le Play, sa méthode et sa doctrine (Se. soc,
2' pér., 30" fasc).
PRÉFACE. 7
La NoMEXCLATiRE. — La Nomenclature est Tinstrument d'ana-
lyse et (le classification qui permet de disséquer les groupe-
ments humains ifamille, corporation, commune, etc.) et de
classer méthodiquement les éléments qui les composent.
Grâce à elle, on arrive à réduire chacun de ces groupements
en ses éléments simples. Ces éléments simples, appelés fait^
^ocmw-r, jouent, en science sociale, le même rôle que les atomes
en chimie, et que les molécules en physique.
Voici quelques exemples de faits sociaux : la présence du
bison dans les savanes de l'Amérique du Nord ; — celle de l'or
en Californie; — la culture du riz en Chine; — l'isolement des
habitations en Norvège; — le partage égal en France.
La Nomenclature est la liste des différentes espèces de faits
sociaux rangés dans l'ordre de la complication croissante. Il
y a en tout 8-26 espèces de faits, groupés en 2.3 grandes
classes.
La première classe de faits comprond le Lieu physique où
vit la société : sol, sous-sol, air, productions végétales et ani-
males. C'est du Lieu que Ihomme tire la plupart de ses moyens
d'existence par l'intermédiaire du travail.
Le Travail forme donc la seconde classe des faits sociaux.
Les accessoires du travail viennent ensuite : ce sont la Propriété ,
les Biens mobiliers, le Salaire et V Épargne, réunis dans la troi-
sième, la qualrième, la cinquième et la sixième classes de
faits.
La septième classe des faits comprend l'organisation de la
Famille ouvrière. Ensuite viennent le Mode d'existence ou
description de la vie journalière, et les Phases de l'existence
ou description des événements marquants de la vie familiale.
Quand on en est là, on a disséqué toute la famille de l'ouvrier.
On passe alors aux groupements qui lui sont superposés.
Tout ce qui concerne la famille patronale, et la façon dont
elle vient en aide à la famille ouvrière, est réuni sons le nom
du Patronage dans une dixième classe de faits. Les auxiliaires
du Patronage forment trois classes: le Commerce, les Cultures
intellectuelles^ la Religion.
8 RKPERTOIRE DES REPERCUSSIONS SOCIALES.
Nous passons alors aux grands groupements de la vie privée,
les associations libres qui forment deux classes : le Voisinage
et les Corporations.
Ensuite ceux de la Vie publique ou associations forcées :
la Commune, les Unions communales, la Cité, le Pays mem-
bre de la Province, la Province, VÈtat. Ce dernier forme la
vingt et unième classe des faits sociaux. Arrivé à ce point, on
connaît une société de bas en haut. Mais il faut étudier les
rapports qu'elle a avec les autres sociétés. De là, deux nouvelles
classes de faits, V Expansion de la Race et Y Étranger. Il ne reste
plus qu'à expliquer les faits anciens d'après les faits actuels,
comme on le fait en géologie, c'est Y Histoire de la race; sous
le nom de Rang de la race, on réunit une vingt-quatrième et
dernière classe dans laquelle on présente les conclusions qui
se dégagent de rensemble des faits, afin d'arriver à classer la
société que l'on étudie.
La justification de l'ordre suivi dans la Nomenclature a été
exposée d'une façon détaillée clans cette Revue par Robert Pinot,
dans une série d'articles intitulés Cours de méthode de la Science
sociale K Cette démonstration a été résumée par Paul de Rou-
siers dans le second chapitre de son article sur YÉcole de la
Science sociale et sa méthode ■^.
Nous n'avons pas ici à faire cette démonstration; qu'il nous
suffise de rappeler l'utilité de la Nomenclature. Grâce à elle,
l'observateur qui veut étudier une société quelconque^ n'est plus
exposé à n'oublier aucun des faits sociaux qui la constituent;
il doit examiner chacun de ces faits en fonction de tous les au-
tres et peut ainsi noter toutes les influences exercées ou subiespar
eux; en outre, il lui est facile de comparer des faits sociaux du
même ordre dans des sociétés dillerentes, non seulement parce
que les faits viennent se ranger dans le même compartiment,
mais encore parce que chaque fait observé y apparaît avec la
somme des influences qu'il exerce ou qu'il subit, c'est-à-dire avec
1. Tomes XI. XU. — Voir aussi le second chapitre de l'Élal actuel de la Science
sociale, par E. Demoiins.
2. Science sociale, 2'' sér., 2 fasc.
l'REFACi:.
la mesure de son importance sociale. Gest par la détermination
de cette mesure qu'on peut le classer; c'est par Tensemble de
ces déterminations qu'on peut classer la société ou le groupe
observés, but suprême des etîorts de l'observateur. Précisément
à cause de cela, l'ordre de la Nomenclature n'est pas un ordre
d'exposition, mais un ordre de recherche, simplement. Chaque
groupement humain a son ordre spécial que l'usage de la No-
menclature doit révéler à l'observateur et qu'il appartient à
cehii-ci de mettre en relief. Les conditions du Lieu ont une
importance primordiale dans une société simple vivant de pro-
ductions spontanées; leur importance diminue dans une so-
ciété adonnée à la culture; elle n'est plus qu'indirecte dans
les sociétés où dominent la fabrication et les transports. Au
contraire, les transports agissent peu dans une société purement
pastorale ; ils constituent un élément des plus actifs dans une
société moderne compliquée, etc. Ainsi la Nomenclature invile
l'observateur à un travail personnel de classement, c'est pour-
quoi elle fît faire un pas énorme à la science en fondant une
classification nouvelle de sociétés humaines, non plus sur un
seul fait, mais sur l'ensemble des éléments dont elles sont
composées. La base de cette classification est, on le voit, la dé-
termination des influences exercées ou subies par les dilférents
éléments du groupe étudié, c'est-à-dire des répercussions so-
ciales. Il y a donc lieu d'insister sur ce point.
Les réperclssioxs sociales. — On appelle répercussion so-
ciale, l'action d'un fait social sur un autre. Le premier joue
le rôle de cause; le second celui deilet. Nous appellerons le
premier le fait influençant et le second le fait influencé.
Évidemment, dans la réalité, les choses ne se passent pas
d'une façon aussi simple. La plupart du temps, — sinon tou-
jours — un élément est influencé par plusieurs autres. Mais,
pour arriver à la connaissance des choses, il faut les analyser,
et l'on est obligé d'étudier séparément l'action de chaque fait
sur chacun des autres, pris un à un.
Ainsi, par exemple, quand nous disons : telle cause déve-
10 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
loppe l'alcoolisme, nous ne prétendons pas que cette cause par-
ticulière soit la seule qui développe l'alcoolisme; nous voulons
dire seulement quelle contribue, avec d'autres causes, à produire
ralcoolisme. Par contre, il peut y avoir, dans le même pays,
quelques autres répercussions c[ui enrayent l'alcoolisme. Il y
a ainsi tout un faisceau de forces diverses, dont la résultante
sera un certain développement de l'alcoolisme. Mais, pour le
connaître, il fallait d'abord analyser les diverses forces. Ainsi,
en mécanique, est-on obligé de décomposer les forces C[ui agis-
sent sur un point donné, à l'aide du parallélogramme des forces.
Voici quelques exemples de répercussions : L'art pastoral en
Mongolie produit la communauté familiale. — La dissémination
des parcelles de terre cultivable le long des fjords de la Norvège
impose l'établissement en ménages séparés. — Le régime du
double atelier familial chez les Touareg produit le matriarcat.
On voit comment se formule une répercussion. On indique en
premier lieu la cause, et en dernier lieu la conséquence. Le lien
entre la cause et la conséquence est indiqué par l'un des verbes
suivants : produit, impose, développe, maintient, dissout, etc.
de façon à montrer dans quel sens l'action s'exerce.
Rien n'est plus formateur pour le jugement que la nécessité
d'établir les répercussions d'une façon claire, précise et concise.
J'ai pu l'apprécier pendant ces deux dernières années où j'ai
vécu dans l'intimité constante du Maître. Je ne puis trop en-
gager les esprits qui veulent comprendre la science des sociétés
à se livrer à un travail analogue à ceux dont il me chargea
pendant cette période.
Je veux parler de la recherche des répercussions qui se
trouvent dans les monographies de Le Play. La plupart ne
sont pas indiquées; il faut les extraire. C'est un travail qui,
d'abord, parait fastidieux, long et peu profitable. Il faut relire
plusieurs fois une monographie avant de découvrir les rap-
ports qu'ont entre eux les faits qui y sont contenus. Pour
beaucoup de ces faits, on ne trouve pas les liens qui les réunis-
sent à l'ensemble des autres, et cela décourage. Tout ceci
montre que Le Play n'a pas eu alors la préoccupation de formu-
J
I-RÉFACE. il
1er des répercussions. 11 n"a indiqué que les plus visibles. Dans
les Ouvriers Europrens, il n'a voulu qu'observer des faits, et les
accumuler dans un cadre méthodique. Ce n'est c\\\'apr('.s, qu'il
les a comparés entre eux pour en tirer des conclusions. L'incon-
vénient de cette méthode est que l'on ne peut plus retrouver
les faits qui mamjuent, et qui sont indispensables pour arriver
à la synthèse des sociétés étudiées. Dans les monographies des
Ouvriers des Deux Mondes, la pêche est encore moins fructueuse.
Il arrive parfois même que les faits les plus importants man-
quent. Cela provient de ce que le cadre de la monograpbie de
Le Play est incomplet. Comme l'on se prend à regretter que
des observateurs si consciencieux n'aient pas eu à leur service
les outils merveilleux inventés par Henri de Tourville et Edmond
Demolins! Tous ceux qui voudront refaire le travail dont nous
parlons en seront vite persuadés.
Malgré tout — et rien ne prouve mieux l'excellence de l'ou-
til — on arrive à dégager un certain nombre de répercussions
qui s'enchainent, qui s'éclairent mutuellement, qui font devi-
ner des lois. On sent que, si l'on possédait plus de répercussions,
on verrait les lois apparaître d'une façon tout à fait automatique.
Voici comment on opère :
De chaque monographie on tire un certain nombre de faits
sociaux que l'on classe dans l'ordre de la Nomenclature. On
prend le premier de ces faits, et on le compare à chacun des
autres, un à un, et l'on cherche comment il peut les influencer
ou être influencé par eux. Au bout d'un certain temps, on ac-
quiert une habileté très grande et on ressent une véritable satis-
faction à mesure que l'hypothèse d'une loi se dégage peu à
peu du rapprochement de répercussions semblables.
Ce travail peut évidemment être fait sur d'autres études que
celles de Le Play. C'est ainsi qu'Edmond Demolins a fait relever
les répercussions contenues dans une foule de travaux par les
élèves de la Section spéciale de l'École des Roches. Ceux-ci
analysèrent sous sa direction l'Histoire de la formation particu-
lariste d'Henri de Tourville, les Socirtrs africaines de A. de
Préville, les Français d'aujourd'/iui, la Route des peuples, etc.
12 RKPERTOIRE DES RÉrERCUSSIONS SOCIALES.
Le Répertoire est sorti de ce labeur; s'il a été dressé par le
Maître seul, les documents nécessaires furent rassemblés par
les élèves. Ainsi travaillait Pasteur, confiant à chacun de ses
disciples une tâche spéciale, qui n'avait d'autre but que de ci-
menter l'une des pierres de l'édifice dont il poursuivait si la-
borieusement la construction. Que devait-il sortir de ce travail
obscur et ig-noré? Demolins ne le savait pas exactement. Tou-
tefois il avait confiance, el pensait que l'expression de la vé-
rité s'en dégagerait un jour. U savait aussi que cette vérité
finirait par s'imposer au monde, comme toutes les vérités, après
des luttes plus ou moins longues.
L'ÉTUDE DES SOCIÉTÉS HUMAINES. — Maintenant que nous con-
naissons la méthode, il s'agit de l'appliquer. Gomment étudie-
t-on une société. Pour cela, il faut se rendre sur place, et ceci
différencie la science sociale des autres sciences naturelles,
dans lesquelles on peut prélever un échantillon, et l'étudier
dans un laboratoire. On étudie d'abord le groupement le
plus simple, la famille ouvrière. Evidemment, on ne peut
étudier toutes les familles ouvrières; il faut choisir une famille
représentative de l'état social. Dans les miheux simples, cela
est facile, parce que toutes les familles sont à peu près au même
niveau. Dans les milieux compliqués où l'on rencontre toute
une gamme sociale des familles, une difficulté se présente :
comment choisir la famille-type?
Au début de la science, on la choisissait un peu au hasard.
De là, des erreurs quand on veut généraliser les observations
recueillies. Aujourd'hui, la science est assez avancée, pour que
l'on puisse, dans bien des cas, guider son choix à l'aide d'une
hypothèse basée sur les faits déjà connus. On prend donc une
famille répondant à cette hypothèse, et l'on vérifie si celle-ci
est d'accord avec les faits.
La Nomenclature permet de passer de la monographie de
famille à celle des sociétés; car elle embrasse toute la série
des faits sociaux, et permet de les relier entre eux.
Edmond Demolins comptait expliquer le procédé en détail,
i
pnL;FACE.
13
en prenant un exemple concret. Il devait choisir celui du Grec
de Makri, décrit dans cette Revne. Mais cette description nous
entraînerait trop loin.
Une fois la Méthode connue et son usage indiqué, il s'agis-
sait d'exposer les rcsullats que l'on obtient en s'en servant.
Ces résultats peuvent être classés de deux façons : d'une part
à l'aide du Réijertoire des répercussions, d'autre part à l'aide
de la Classification sociale.
Nous allons exposer successivement ces deux points de vue.
Le Répertoire des répercissioxs. — Une fois les répercussions
trouvées, il est indispensable de les classer.
La première idée qui vient à l'esprit est de les classer d'après
la Nomenclature, et, ici, il y a deux façons d'opérer. Les ré-
percussions peuvent être classées d'après la cause ou d'après l'ef-
fet. Ainsi, par exemple, la répercussion : En Mongolie l'art
pastoral produit la famille patriarcale, classée d'après la cause,
trouvera sa place dans le casier du 7V«i'«// (art pastoral j. Au
contraire, classée d'après la conséquence, elle devra se trou-
ver dans le compartiment delà Famille (famille patriarcale.
Pratiquement chaque répercussion sera inscrite sur deux
fiches. Pour faciliter le classement, on iuscrira en haut de
chaque fiche le nom générique des compartiments de la Nomen-
clature où la répercussion doit être classée. Ainsi, dans l'exemple
que nous venons de citer, on inscrira sur la première fiche : Tra-
vail sur Famille, et sur la seconde : Famille de Travail. Dans
chaque cas, on inscrira en outre le numéro, — et, s'il va lieu,
la lettre — de la subdivision du casier de la Nomenclature.
Les deux fiches se présenteront donc comme suit :
TRAVAIL SUR FAMILLE
Eu Mongolie, Tart pastoral lu'o-
duit la ramillc patriarcale.
Se. soc. XV, 17<l.
FAMILLJt; DE TRAVAIL
En Mon.i^olie. l'art pastoral jiro-
diiit la faaiilio patriai'calo.
Se. soc. XV. 17(1.
14
REPERTOIRE DES REPERCUSSIONS SOCIALES.
La fiche de gauche est classée au Travail I ', c'est-à-dire au
Travail de simple récolte, art pastoral. La fiche de droite est
classée à Famille /, c'est-à-dire à Famille patriarcale.
En bas se trouve la référence. Se. soc, XV, 170. Cela veut
dire que la répercussion indiquée a été extraite dune étude
publiée dans la Science sociale, tome XV, page 170. Ainsi tout le
monde peut contrôler l'exactitude des faits avancés, en retour-
nant aux sources indiquées d'où ils ont été relevés et commentés ' .
Voici quelques autres exemples de fiches :
p
TRAVAIL
SUR
ÉPARGNE
1
>a cliasse no de
veioppe pas la
pr
^voyance.
Phkvii.lk,
Soc.
afi-'ic, 138.
TRAVAIL SUR TRAVAIL
L'élevage de la vache dans les
fjords entraîne l'élevage du porc
l)Our l'utilisatinn du petit lait.
Fasc. 19, l.":.!.
III
SALAIRE SUR TRAVAIL
Le prix élevé de la main-d'ani-
vre à Paris y a fait échouer la
fabrication des châles communs
à bon marché qui s'est localisée
en lîrovince (Lj'on. Nînioi;, Pi-
cardie).
n. M., /., 311.
ÉPARGNE DE TRAVAIL
La cliasse
ne dévelopi»c
pas
la
pr
evoyance.
Prévii-i.f.,
Soc. afric.
138.
TRAVAIL DE TRAVAIL
L'élevage de la vache dans les
fjords entraine l'élevage du porc
jtour l'utilisation du petit lait.
Fasc. 19, 151.
III
TRAVAIL DE SALAIRE
Le prix éle\ é de la main-d'œu-
vre à Paris y a fait échouer la
fabrication des châles communs
à bon marché qui s'est localisée
en province (Lyon, Nimes, Pi-
cardie).
0. M.. !.. 311.
1. On trouvera l'explicalion des abrévialions employées dans les renvois à la
page 31.
rRHFACE.
GrAce aux indications écrites en haut de chaque fiche, on peut
les classer rapidement dans un casier comprenant autant de
compartiments qu'il y a de subdivisions dans la Nomenclature.
Edmond Demolins a constitué ainsi le Répertoire de répercus-
sions qui compte actuellement quelques milliers de répercus-
sions tirées des travaux de la Science sociale, des Ouvriers Euro-
péens et des Ouvriers des Deux Mo7ides.
Comme on le voit, le travail qui précède est entièrement mé-
canique. Voici à quel résultat on arrive.
Ouvrons, par exemple, le casier du Patronage, nous y trou-
vons rassemblées un certain nombre de répercussions venues de
plusieurs études différentes.
En voici une extraite des observations de Le Play sur le pay-
san d'Orenbourg- {0. E., II, G8) :
Dans les steppes cV Orenbourg , le patronage concourt plus cl la
stabilité quau progrès.
En voici une autre extraite des observations de M. E. Delbet
sur les paysans de Bousrah, dans le Haouran (0. E., II, 307).
A Bousrah, le patronage de la communauté pjrolège les inca-
pables de la misère, 7nais entrave l'essor des individualités émi-
nentes.
En voici une troisième tirée des observations de M. L. Donnât
sur des paysans chinois du Ning-PÔ-fou (0. il/., IV, 12G) :
Chez les paysans du Ning-Pô-foii, la communauté soutient les
individus, mais nuit ci l'initiative individuelle.
L'analogie entre ces différentes répercussions saute aux yeux.
D'après cela, on pourrait être tenté de dire que le Patronage
soutient les incapables et empêche l'élévation des capables.
Mais on trouve, dans le même casier, toute une autre série de
répercussions dans laquelle, au contraire, le Patronage tend à
élever les individus : ceci se passe dans les pays anglo-saxons,
et l'on est amené à penser qu'une même cause ne produit pas
les mêmes effets dans tous les pays. Cola provient de ce (pic la
structure des groupements n'est pas la même partout. Dans le
premier cas, le groupement sur lequel agit le phénomène est la
famille patriarcale; dans le second cas, la famille particulariste.
16 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
Dès lors, nous formulerons les deux répercussions de la façon sui-
vante :
Le patronage imtriai'cal soutient l'ouvrier, mais ne Vélève
pas. (Dans le Répertoire, cette répercussion porte le numéro 4,
section du Patronage).
. Le patron à formation particularistc tend plus à patronner
Vouvrier en l'élevant quen l' assistant (c'est la SS'' répercussion
du Patronage).
Je pense avoir montré clairement par cet exemple comment
l'on arrive à préciser l'énoncé des répercussions trouvées par la
comparaison des répercussions analogues o])servées par des
observateurs différents dans des pays différents.
Plus le nombre des répercussions analogues est grand, et plus
on arrive à en préciser la formule. Quand on a pu établir
exactement les données de plusieurs répercussions, on a ce qu'on
appelle une loi sociale. La plupart des répercussions formulées
dans le présent Répertoire sont l'éliauche de lois sociales.
Edmond Demolins n'a pas voulu faire un triage prématuré, et il
nous présente simplement un répertoire des répercussions, ce
qui veut dire qu'il n'est pas établi à titre définitif, et qu'il est
révisable par des observations complémentaires. Pourtant il est
plus qu'un simple répertoire des répercussions, puisque chaque
formule est la condensation de plusieurs observations différentes.
Nous pouvons donc dire que c'est l'essai d'un répertoire des
lois. C'est le premier essai d'une classification méthodique des
lois sociales. C'est la première fois qu'il est donné au public de
contempler un tel ensemble de faits coordonnés et liés entre eux
concernant la science des sociétés humaines.
Tel qu'il est, ce répertoire est un instrument de travail mer-
veilleux. Quand un observateur rencontrera une répercussion
déjà enregistrée, il se contentera de la signaler sans insister, à
moins qu'elle ne soit pas tout à fait conforme. Dans ce cas, un
problème se pose. Il y a lieu d'étudier plus exactement le phé-
nomène en question. C'est ainsi que le progrès se fait dans les
sciences.
Le Répertoire aura un autre eH'ct. Il fera reposer la classifi-
PRKPAr.E. 17
cation des sociétés humaines sur des bases plus certaines. La
dernière classification sociale que nous possédons est celle
établie par Edmond Demolins en 1905, cVst-à-dire avant
qu'il eût commencé le Répertoire. Cette classification est certai-
nement exacte dans ses grandes lignes, mais combien elle
acquerra plus de certitude quand l'on aura pu indiquer dune
fac-on claire la répercussion qui engendre chaque variété, chaque
sous-variété I Dieu n'a pas permis au savant de contempler ce
résultat de son œuvre. Quelle n'aurait pas été sa joie, le jour où
il aurait eu devant les yeux le grand tableau synoptique des
sociétés humaines ranuées dans l'ordre de la complexité crois -
saute, avec l'indication des répercussions génératrices de chaque
type, de chaque variété, de chaque sous-variété!
Ce travail, Edmond Demolins comptait le faire dans le Manuel
même. Il devait en former la troisième partie.
La classification socialk et lks tableaux synoptiques. —
D'après ce (jue nous venons de dire, on comprend que la clas-
sification des sociétés humaines repose sur la détermination des
répercussions ({ui ont engendré chacun des types sociaux.
Comment peut-on trouver les répercussions qui ont engendré
un type social?
Edmond Demolins avait résolu la question à l'aide des ta-
bleaux siinojitiquf^ des répercussions relatives à un même pays.
Voici sur quel principe repose la confection d'un tableau
synoptique.
Si l'on classe les répercussions, non plus d'après la Nomen-
clature, mais d'après les régions, on aura dans chaque casier
toutes les répercussions relatives au même pays.
Or, les répercussions d'un même pays peuvent être rangées
dans l'ordre où elles s'engendrent les unes les autres. Cela est
possible, car très souvent un même fait social, qui, dans une
répercussion donnée, agit comme fait influençant, se trouve être,
dans une autre répercussion, le fait influencé, il suffit de les
aligner dans cet ordre pour voir apparaître le ou les points de
départ.
2
18 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
Nous avons montré i, d'après la pratique des tableaux synop-
liques, que l'on peut grouper ces points de départ en deux
classes que nous avons appelés les causes génériques et les causes
modifiantes.
Les causes génériques d'un type sont celles qui ont contribué
à le former à l'origine. Elles comprennent d'abord le Lieu tel
qu'il était au moment où le groupe est venu s'y fixer; et ensuite
les lieux antérieurs occupés par ce groupe, ou, si on veut, les
origines historiques du groupe.
Les causes modifiantes sont celles qui ont agi après que le
groupe s'est définitivement fixé. Elles comprennent l'influence
de l'agglomération croissante de la population, et celle des
autres groupes avec lesquelles il se trouve en contact. Pour la
clarté, on est amené à faire deux tableaux synoptiques par type :
le premier enregistre les phénomènes dérivant des causes géné-
riques; le second, ceux qui proviennent des causes modifiantes.
Dans les temps modernes, la cause modifiante qui a agi avec
le plus d'intensité est le développement des voies de communi-
cation, amenant un conlact plus intime avec l'étranger. Aussi,
en ce qui concerne l'étude des faits présents, la pratique â-t-eile
conduit à intituler ces deux tableaux, l'un le tableau avant ^
l'autre le tableau après le développement des transports.
Comme exemple, nous donnons ci-dessous les tableaux synop-
tiques du Type savoyard , variété de la Tarentaise "-.
Nous pouvons résumer ces deux tableaux de la façon sui-
vante :
( , . { Montagnes très hautes et
v 1 îeu -
Causes génériques. ( ^^'lées profondes.
( Origine de la race Famille patriarcale.
Agglomération par l'action!
prir-pc ovf pn'piirpe î '
transports)
Causes modifiantes. ■? ^ „ ... ( par le développement des
) Influences extérieures . . . ' '
1. Bulletin, 27= livr.,p. 99.
:>.. La Tarentaise est un pays faisant partie de la Savoie, et comprenant la haute
vallée de l'Isère.
VARIETE DE LA TARENTAISE
A. — Type ancien.
Montagne? très hautes
vallées profondes.
Zones étagées de pâtu-
rages et de forêts.
Élevage des jeunes ani- ^
maux dans les pâturages f Ebauche d'tine classe
peu accessibles (race ta- i patronale d'éleveurs,
riue). )
Art pastoral trans- / „ ,.^ ^. ... , ( Indépendance de la
humant. S Habitations multiples. ^^^^^^^
Industries laitières
dans les pâturages acces-
sibles.
Prédominance des biens ) t^ , 4 _.
, .. f Forte autonomie com-
eommuuaux (pâturages ^ ™,„,„ip
et forêts). ) muuaie.
Vallées orientées de ^ ^"""'^ exposition au ^ Culture de la \-igue )
i7„t A !>>>.,„„<. ^ soleil de l'un des ver- > et des arbres fruitiers sur r l'etite propriété.
( sauts. ; ce versant. )
l'Est à l'Ouest.
' Moutons, pour laine; \ Tissage pendant les
„ „ ... ,.- , ,TJ. •!.■ 1 j. i \ chanvre pour toile. ( veillées d'hiver.
Communications dif- \ Nécessite de tout pro- ) '^
Née
I duire.
Climat froid. | Stabulation d'hiver.
Sol peu transformable \ ■c.„-„ ,.■ „t -i-i^t
... ... , Emigration et célibat.
et Umite. / *
Abeilles, pour miel ;
culture des céréales.
Culture fourragère.
Appropriation des par-
ties défrichées.
irigino patriarcale.
f L'émigration est tem-
Famille devient quasi N poraire, ou avec esprit
patriarcale. 1 de retour et dans des
( métiers subordonnés.
B. — Type récent.
/ Défrichement.
Culture intensive.
Industries laitières eu vue
epuis le développement des / de l'exportation.
isports. (
Tourisme.
Dissolution des communau-
tés quasi patriarcales.
Appropriation des biens com-
munaux.
l Formation d'une classe rela-
V tivement supérieure.
[ Elevage du porc pour utiliser
^ le petit lait.
I Développement du luxe.
Utilisation des chutes d'eau ( Les résultats ne se sont pas
par des capitalistes étrangers ( encore manifestés,
au pays.
Concurrence extérieure.
( Disparition du mouton , ilu
} chanvre et des industries do-
( niestiqnci.
Grande propriété sur la mon-
tagne.
20 RÉPERTOIRE DES UÉrERCLSSIONS SOCIALES.
Voici un autre exemple, celui de la plaine saxonne^ étudiée
par M. Paul Roux. En opérant comme précédemment, on arrive
au résumé suivant :
Causes génériques.
.Causes modifiantes.
L Lieu Plaine pauvre.
( Origine de la race Famille particulariste.
l Agglomération (par l'action;.
) , ., ... ( (parle développement des
/ Influences extérieures ■ ■ . \ , .
( ( transports).
On voit comment il devient facile maintenant de comparer les
types entre eux, et de les classer d'après les causes qui ont con-
tribué à leur formation.
iMais on peut également les classer d'après les effets princi-
paux produits par ces causes. Nous soulignons principaux,
parce que les effets sont tellement nombreux que l'on se per-
drait dans le détail si l'on ne faisait un choix judicieux des
phénomènes les plus marquants, des répercussions les plus
fortes. Nous avons appelé ^ ces répercussions les répercussions
profondes. On les reconnaît en ce qu'elles produisent des chan-
gements intenses et durables dans la constitution des groupe-
ments qu'elles affectent. Quant aux autres répercussions ou rey^er-
cussions superficielles, elles n'amènent que des changements de
détail. Voici des exemples de répercussions profondes : En Mon-
golie, l'art pastoral, produit la communauté familiale (c'est
l'origine du type du Pasteur nomade). — La dissémination des
parcelles de terre cultivable le long des fjords de la Norvège
impose l'établissement en ménages séparés (c'est l'origine de la
famille particulariste). — Le sous-sol houiller dans le Borinage
y a développé l'art des suisses à grande profondeur (c'est l'ori-
gine du type borain).
Voici des exemples de répercussions superficielles :
La pauvreté des émigrants allemands des régions monta-
gneuses les oblige à se fondre dans le milieu ambiant. — Les
1. Bulletin, 27Mivr., p. 98.
PREFACE. 21
conquêtes (1<^ la chevalerie, au moyen âge, n'étaient pas stables,
parce qu'elles n'étaient pas accompagnées d'émigrants agri-
coles.
Et maintenant, nous avons réalisé la synthèse des groupe-
ments. D'ime part, nous avons déterminé les répercussions
génériques; de l'autre, les répercussions profondes. Nous sup-
primons les chaînons intermédiaires et les branches secondaires.
D'une part, nous avons les causes générales; de l'autre, les
elfets principaux. Englobant les deux dans une formule succincte^
nous énonçons \^ formule sociale du territoire K Nous aurons,
en réalité deux fornmles pour chaque type : la première,
appelée formule de formation, est tirée du tableau synoptique
avant le développement des transports; la seconde, ovx formule
d'évolution, extraite du tableau après le développement des
transports.
Si l'on applique ces données au type de la Tarentaise dont
nous parlions plus haut, on voit que la montagne a changé la
famille qui, de patriarcale qu'elle était, est devenue quasi pa-
triarcale; et, d'autre part, quota montagne très haute dominant
des vallées profondes, en rendant l'art pastoral transhumant,
oblige aux habitations multiples, ce qui amène l'indépendance
de la femme.
Nous proposerons donc la formule sociale suivante :
Formule de formation de la Tarentaise :
La montagne très haute unie à la vallée profonde rend In
famille quasi patriarcale et émancipe la femme, par suite do la
multiplicité des habitations imposées par l'art pastoral transhu-
mant.
En opérant de la même façon sur le tableau synoptique
du type modifié par les transports, nous arriverons à la fornmle
suivante :
Formule d évolution de la Tarentaise :
Le développement des transports a poussé à une s])éoiali-
sation vers les industries laitières qui rend la famille instable
1. Bulletin, 27" livr., p. '.i'.).
:22 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
et développe la ,i;raiide propriété au détriment des biens com-
munaux.
Quand on a les foruiules sociales d'un certain nombre de
groupements, on peut les classer.
Nous regrettons profondément qu'une mort impitoyable ait
empêché la réalisation de ce projet grandiose. Edmond Demo-
liiis devait le faire au retour des vacances. Il comptait déter-
miner la classification générale des races les plus importantes.
Ensuite, il comptait sétendre d'une façon plus détaillée sur la
variété du type français.
La France et ses subdivisions soci.x^les. — La classification
«les différentes variétés et sous-variétés du type français devait
se faire sur un plan absolument semblable à la classification
générale que nous venons d'exposer. Cette étude a déjà été
préparée pour les variétés sociales du midi et du centre, par
Demolins dans le premier volume des Français d' auj oiirdliui .
Remarquons en passant qu'il n'a jamais publié le second vo-
lume de cet ouvrage. La raison en est simple. L'invention du
Répertoire était venue entre temps bouleverser l'orientation des
études, et il se proposait même de refondre le premier volume
avant décrire le second. Il aurait trouvé les bases de ce travail
à l'aide de l'Enquête sociale sur le pays que nous poursuivons
en ce moment. C'est là une œuvre de longue haleine, mais il
y a tout lieu d'espérer quelle sera menée à bonne fin.
Le plan de la nouvelle étude devait différer notablement de
la première. On se souvient du plan suivi dans les Français
d'aujourd'hui. L'auteur divisait la France en deux parties
d'après la question des origines, ou, si l'on préfère, de la for-
mation sociale. Les types du midi et du centre ont une origine
patriarcale, par suite de la prédominance des pâturages; ceux
du nord ont été plus ou moins désorganisés par la Forêt,
mais par contre ils ont été plus mélangés de colons francs, c'est-
à-dire qu'ils ont reçu un appoint considérable d'éléments par-
ticularistes. C'est grâce à ce fait que la supériorité sociale
appartient à la partie septentrionale du pays. L'inconvénient de
l'RlCKACE. 23
ce plan est qu'il est difficile, aujourd'hui, d'évaluer les degrés
de l'influence particulariste dans chaque région.
D'après le nouveau phin, la France devait être divisée en
deux parties par une ligne allant à peu près de Bayonne à
Rocroy. Au sud-est dominent les montagnes; au nord-ouest les
plaines. Dans chacune de ces deux parties, on devait classer
les types sociaux, en partant de ceux où dominent les travaux
de simple récolte pour finir par ceux où les Transports jouent
un rôle prépondérant. En d'autres termes, on devait aller dans
l'ordre de la complication croissante, de la spécialisation crois-
sante.
Ce plan a l'avantage de partir, d'une façon plus exclusive,
des faits actuels observables. Il est évident qu'on devait arriver
à élucider, en passant, la question des origines, au moins dans
beaucoup de cas. Il est inutile de faire remarquer combien le
nouveau plan doit au Répertoire.
Nous donnons ci-dessous, les notes rédigées à ce sujet par
Edmond Demolins lui-même. On y verra clairement comment
ce nouveau plan doit sa naissance au Répertoire :
L'évolution sociale résultant du Lieu.
La vie sociale se complique généralement dans l'ordre suivant :
1° A mesure que l'altitude va en décroissant (parce que celte décroissance
fait passer des travaux les plus simples à des travaux de plus en plus com-
pliqués et variés) ;
2'^ A mesure que le sol, ou le sous-sol, devient plus riche (parce que cette
richesse, en fournissant aux plus capables les moyens de s'élever, accuse da-
vantage l'infériorité des incapables) ;
3" A mesure que les productions spontanées (vég>'inh's on animales) vont
en décroissant (parce que à mesure que cette ressource spontanée fuit défaut,
on doit compter de plus en plus exclusivement sur son travail personnel i ;
4" Ainsi on évitera : a) l'erreur des anciens géographes qui se bornaient à
une sèche nomenclature géographique ;
6i l'erreur de Daudet et de Taine qui voulaient tout expliquer par la géogra
phie. c'est-à-dire par le milieu physique.
On va voir en effet qu'il faut tenir compte de beaucoup d'autres (Méments.
Le premier de ces éh'ments est le Travail.
En effet, le Lieu agit sur l'homme principalement par Tintcrmédiaire du
Travail.
24 RÉPERTOIRE DES RÉI'ERCLSSIOiNS SOCIALES.
Cette loi, qui résume l'inlluence sociale des phénomènes du Lieu indique le
plan que Ton doit suivre dans un expcsr méthodique de la géographie; on
doit suivre pour chaque région d'un même pays l'ordre de la complication
sociale croissante.
Pour la France, par exemple, on devrait donc étudier d'abord le midi et le
Sud-Est où dominent les Pyrénées et les Alpes, puis le Massif central dominé
par les Cévennes et les Monts d'Auvergne, puis l'Est où le .Jura et les V'osges
font sentir leur influence prépondérante. Ce n'est qu'en suite qu'on abor-
derait les régions de plaines qui caractérisent l'Ouest de la France et dont la
limite, en allant du Sud-Ouest au Nord, est formée par les Plaines des Landes
de la Gironde, du Berry, de la Sologne, de la Brie, de la Champagne et de la
Flandre.
Les subdivisions de chacune de ces régions devraient être établies d'après
la même règle de la complication sociale croissante.
Dans les Français d'aujourd'hui, i'ai essayé de donner une première ébauche
de ce plan. Cet essai, malgré ses nombreuses imperfections, peut du moins
fournir une indication. C'est ce qui faisait dire à Elisée Reclus que ce plan
d'étude était le meilleur qu'il soit possible de se tracer.
Ce plan donnerait
L Midi et Est.
£0 Pyrénées et Alpes : Pâturages dominant avec productions arborescentes
dans les parties basses.
2'^' Massif central : Pâturages avec peu de productions arborescentes et
compliquées de petite culture pauvre et de petit commerce (colportage et bro
cantage).
3*^ Jura et Vosges : Pâturages et exploitation forestière, compliquées de
petite industrie et, récemment dans certaines parties, de grande industrie
métalluryiquc.
IL Ouest et Nord.
1" Dans les plaines du Sud-Ovest iLandes et Gironde) : Petite culture
domine (céréales et vigne).
2° Dans les plaines de la Vendée, du Plateau et du Berrij : Petite culture
en métayage avec plus grandes propriétés.
3° En Bretagne : Idem, associée à l'élevage.
4" En Normandie : Elevage associé à la culture et à V industrie.
ri» Les /jlaines du Nord: Grande culture spécialisée et industrielle avec,
dans le Nord, développement de la grande i)idustrie.
Lks problèmes sociaux. — Après la science pure devaient
venir les applications de la science.
Puisque les lois sociales existent, et que riiumanité doit s'y
conformer bon gré mal gré, on peut arriver à déterminer le
l'REFACE.
9:;
sens dans lequel les groupements évoluent, et par conséquent
prévoir les changements (jui se produiront à une échéance plus
ou moins brève, ou tout au moins connaître dans quel sens
agissent les forces naturelles auxquelles Ihumanité est sou-
mise.
Dans bien des cas, l'homme lutte inconsciemment contre
ces forces cachées, lutte inégale dans laquelle il s'épuise en
vain, pendant la plus grande parlie do son labeur.
Quelle économie le jour où l'homme, connaissant l'action
des forces sociales, saura les employer à son profit comme il
emploie à son profit les forces physiques, la chaleur, l'électri-
cité ! Ce jour-là, la question sociale possédera des éléments de
solutions qui lui ont fait défaut jusqu'ici.
Et ceci intéresse tout le monde.
Les grands magasins doivent-ils fatalement faire disparaître
les petits?
Le socialisme est-il le régime de l'avenir?
Que penser du péril jaune? Sous quelle forme nous menace-
t-il?
Et nos enfants, vers quelles professions devons-nous les
orienter?
Et nos capitaux, de quelle façon devons-nous les employer?
Et la question du paupérisme?
Et la question de l'alcoolisme? celle de la criminalité? Et le
féminisme, dans quelle mesure peut-il se réaliser?
Questions troublantes qui nous intéressent tous! Questions
toujours à l'ordre du jour et jamais résolues!
Questions jamais résolues, parce que chacun apporte ses
idées personnelles dans le débat, ou tout au plus un embryon
insuffisant d'observations anarchiques.
Questions sur lesquelles la science sociale est appelée à jeter
une lumière plus grande, parce qu'elle part d'observations ana-
lytiques précises, d'où elle remonte, par un procédé méthodi-
que, vers les faits généraux.
On en vit un exemple remarquable, il y a quelques années.
C'était au début de la guerre du Transvaal, au moment des dé-
26 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
bâcles de Ladysmitli et de Maggei-sfontein. Tout le monde ap-
plaudissait l'héroïsme des Boers et ne doutait pas que l'expul-
sion des Anglais du sud de l'Afrique ne fût proche. On voyait là
une analogie frappante avec l'émancipation des États-Unis un
siècle plus tôt.
Pourtant une petite brochure parut, prédisant, à l'encontre
de l'avis général, et malgré les apparences du moment, le suc-
cès final (les Anglais.
On ne vit pas assez que cette prédiction reposait sur une base
scientifique, et on la combattit avec des arguments tirés du
sentiment. Il s'agit Inen de sentiment en science ! Le géologue
qui prédit une éruption volcanique manque-t-il de cœur? L'as-
tronome qui prédirait la rencontre, parla Terre, d'une comète
est- il fermé à tout sentiment élevé? L'homme qui prédit que telle
race supplantera telle autre n'a-t-il donc aucune générosité?
Xon, cent fois non ! Il a tout simplement le courage de dire tout
haut la vérité, et cela vaut mieux que de faire comme l'autru-
che, de fermer les yeux au danger pour l'ignorer, et le croire
ainsi supprimé !
Edmond Demolins ne prit pas pa.Ttipou7' les Anglais contre les
Boers, comme on l'a dit. Il a prédit le triomphe final des Anglais
en se basant sur la supériorité de leur organisation sociale.
D'après lui, les Anglais, même battus complètement sur le ter-
rain militaire, étaient designés à prédominer sur les Boers sur le
terrain social.
Il savait que les Boers ne sont pas des Yankees. Il savait que,
jadis, les Saxons furent conquis par l'épée des Normands, à
l'époque de Guillaume le Conquérant, mais que, cependant,
quelques siècles plus tard, les Saxons avaient reconquis leur in-
dépendance individuelle, et fait prédominer leurs mœurs et leurs
coutumes sur celles des Normands !
Mais alors, dira-t-on, la science sociale conduit au plus déso -
lant des fatalismes? Non, la liberté de l'homme reste entière ,
comme elle reste entière devant les lois de la physique ou de la
chimie.
Mais alors, que valent les prédictions de la science sociale ?
l'RKFACE. 27
Les prédictions de la science sociale sous-entendent quelque
chose (jiii n'est pas énoncé. Elles sous-entendent le maintien de
la forme sociale actuelle. Dans le cas des An,i;lais et des Boers,
la prédiction d'Edmond Demolins sous-entendait que les Boers
auraient conservé leur formation sociale actuelle. Mais il était
certain que les Boers ne chaniieraient pas leur formation sociale
parce quils ignoraient leur infériorité à ce sujet.
Tous les Français n'ignorent pas aussi complètement que les
Boers leur infériorité sociale vis-à-vis dos Anglo-Saxons. mais
pourbeaucoup cette infériorité est voilée par la supériorité scien-
tifique, artistique et littéraire, par la supériorité du bon eoùtou
de l'esprit d'invention.
Nous le reconnaissons volontiers, en tant qu'individu, le Fran-
çais est très souvent supérieur à l'Anglais. Il a l'esprit plus
vif et plus clair, la compréhension plus prompte, le goût plus
sur, la sociabilité plus développée. Mais, eu tant que meml)re
d'un g-roupement social, il lui est de beaucoup inférieur. Au
Français, il manque le sens de la disciphne, le sens de la res-
ponsalnlité sociale. Que l'on compare n'importe quel genre
d'association et l'on sera vite édifié. Qu'il s'agisse du Par-
lement ou de la Commune, des syndicats ou des corporations,
de l'organisation des colonies ou des ateliers, et la supériorité
éclate, saute aux yeux. Tel est le vrai sens qu'il faut donner au
mot supériorité sociale, et c'est de cette supériorité sociale qu'Ed-
mond Demolins parlait quand il écrivit son livre sur la Supério-
rité des Anglo-Saxons.
Revenons aux applications de la science sociale. Edmond De-
molins comptait donner comme exemple, la question du fémi-
nisme, celle de la morale, celle du socialisme, etc.
Gomment peut-on, par la science sociale, étudier ces ques-
tions ?
Rien ne vaut un exemple concret, pour bien compren-
dre comment on peut appliquer la méthode de la science
sociale.
Prenons cet exemple parmi les cultures intellectuelles, la poé-
sie épique si l'on veut.
28 ru'PERTOIRE DES RÉrERCUSSIONS SOCIALES.
Si Ion veut étudier ce genre littéraire, au point de vue social^
il faut d'abord définir exactement ce que l'on entend par pure
poésie épique, de façon à bien délimiter le terrain.
Il faut alors prendre chaque peuple dans un ordre méthodi-
que, en allant du plus simple au plus compliqué. On examine
quels sont ceux d'entre eux où la poésie épique s'est manifestée et
développée.
On commencera donc par les Pasteurs nomades, et l'on cher-
cbera s'ils ont cultivé la poésie épique soit dun façon perma-
nente, soit simplement d'une façon temporaire. Dans le premier
cas, on cherche quel rapport il peut y avoir entre l'art pastoral
et la poésie épique; dans le second cas, il faut trouver quelle est
la cause ou les causes; qui. à une certaine époque, a pu la dé-
velopper; cela est dû à l'influence étrangère ou à un état par-
ticulier de la société pastorale à ce moment.
On fait la même recherche pour les peuples simples, vivant
de la pèche, de la chasse, de la cueillette ; ensuite pour les peu-
ples agricoles, industriels, commerçants, etc.
On élimine ceux où la poésie épique n'a pas existé ; on com-
pare les autres entre eux, et l'on voit alors apparaître un certain
nombre de causes communes qui ont pu produire la poésie
épique. Et ceci permettra de classer les dilterentes variétés de
ce genre, d'après leurs causes sociales.
Quand on connaît les causes qui favorisent le développement
d'un genre littéraire donné, on peut prévoir si ce genre est
appelé, dans l'avenir, à progresser ou à décroître.
Sans doute, plus les sociétés deviennent riches et civilisées,
plus elles sont compliquées, et plus il est difficile d'analyser les
phénomènes qui s'y passent. Mais, si cette étude a été précédée
de celle des sociétés simples, on possède là une base solide de
connaissances, qui permet de s'élever facilement à la compré-
hension des choses plus difficiles, qui autrement nous auraient
échappé.
Sans doute cette manière d'opérer paraîtra longue et ennuyeuse
aux esprits superficiels qui aiment à en venir de suite, et sans
effort, aux conclusions. C'est cependant la voie laborieuse qui
PRÉFACE. 21)
permet d'arriver à la vérité par l'observation. Toutes les sciences
n'ont été établies et n'ont progressé que de cette façon.
Conclusions. — Je pense avoir donné aux lecteurs une idée
exacte de la façon dont a été conçu et exécuté le Répertoire des
répercussions.
Ce n'est pas un ensemble de décrets sortis de la tête de l'au-
teur. C'est un amas d'observations mis en ordre.
Tout le monde a compris l'immensité du labeur souterrain
qu'il a fallu déployer avant qu'un tel exposé puisse voir le jour.
Il n'est plus possible de nier maintenant l'existence de la science
sociale .
Oui, la science sociale existe. Elle possède un outil merveil-
leux pour analyser les groupements humains quels qu'ils soient :
la Nomenclatui'e. Elle possède le moyen de connaître les réper-
cussions ou réactions des éléments sociaux les uns sur les autres.
Elle possède un cadre approprié pour classer méthodiquement
les répercussions, et dégager mécaniquement les lois sociales :
le Répertoire. Elle a ses procédés pour synthétiser les groupe-
ments et les comparer. Qu'il y ait eu des erreurs, surtout au
début, nous le reconnaissons volontiers. Observations incom-
plètes et hypothèses hasardées n'ont pas manqué. Il en est de
même dans toutes les sciences, et il devait en être ainsi en
science sociale.
Mais peu à peu. les observations se multiplient, se contrôlent,
deviennent plus complètes et plus exactes. Les théories trop
hasardées sont redressées, les angles trop vifs s'émoussent; les
faits se relient entre eux et s'enchaiueut ; l'ensemble des connais-
sances prend corps. Ainsi s'affermit peu à peu l'autorité d'une
méthode que l'on avait jugée parfois sévèrement à ses débuts
sur des résultats de détails. Entre les mains d'ouvriers inexpéri-
mentés ce merveilleux outil ne pouvait pas donner la mesure de
sa valeur et les meilleurs ouvriers sont inexpérimentés en pré-
sence d'un outil aussi nouveau.
Il est plus facile d'imaginer des solutions que de recueillir
des observations. Il est plus facile de discuter les conclusions que
30 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
(l'étudier la Méthode! Aussi a-t-on critiqué beaucoup plus nos
conclusions et nos hypothèses que notre méthode. Pourtant
celle-ci peut redresser des erreurs et aboutir à un résultat positif
là où la critique se borne à une œuvre négative.
Il est mieux d'édifier cjue de détruire! Edmond Demolins a
été un des grands architectes de la science sociale.
Après les Français d'aujourd'hui, les Grandes routes des peu-
ples et la Classification sociale, le présent travail vient montrer
quel a été son véritable rôle dans la constitution de la science
sociale.
Paul Descamps.
Dans le Répertoire, les répercussions sont rangées d'après les
divisions et les subdivisions de la Nomenclature. Ce Répertoire
est loin d'être complet. Il ne comprend que les Répercussions
qui ont été formulées jusqu'à ce jour. Il en résulte que certaines
subdivisions sont beaucoup plus chargées que d'autres, au hasard
des études qui ont été entreprises.
Certaines des subdivisions de la Nomenclature manquent
complètement dans ce Répertoire. Il y a même de grands casiers
absolument vides, comme ceux concernant les Unions de com-
munes, VÉtranger, l'Histoire et le Rang de la race.
Au reste, les casiers sont très inégalement remplis. Les plus
charges sont ceux du Travail, de la Propriété, de la Famille, des
Cultures intellectuelles et de Y État. Ces deux derniers ordres de
faits montrent des préoccupations chères à notre race. Les trois
premiers sont, après le Lieu, ceux qui figurent en tête de la
Nomenclature. Ce sont les faits les plus simples et les plus impor-
tants, ceux sur lesquels repose l'étude de toute société humaine.
Comme toutes les sciences, la science sociale a commencé
par la connaissance des phénomènes les plus simples. Mais cette
connaissance même lui permettra d'arriver progressivement à
celle des phénomènes les plus complexes.
P. D.
PRKFACE. ;{I
EXPLICATION DES SIGNES ABRÉVIATIFS EMPLOYÉS DANS LE
[{ÉPEBTOIRE
Se. soc. signifie Science sociale.
O.E. — Les Ouvriers Européens.
0. M. — Les Ouvriers des Deux Mondes.
La Route — Comment la route erre le type social, par
E. Demolins.
A7iglo-Sa,vons — A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons,
par E. Demolins.
Franc, ifauj. — Les Français d'aujourd'hui, par E. Demo-
lins.
Soc. a fric. — Les Sociétés africaines, par A. de Pré ville.
Hisf. de la form. part. — Histoire de la formation particutarisfe, par
H. de Tourville.
Confit, de VAngl. — Constitution de l'Angleterre, \)diVY.\.e^\di\.
Grèce anc. — La Grèce ancienne, par G. d'Azambuja.
Libre-éch. et protect. — Libre-échange et protection, par L. Poinsard.
Bull. — Bulletin de la Société internationale de
Science sociale.
Rép. — Hépercussion sociale.
RÉPERTOIRE
DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES
Je voudrais établir nettement et par de nombreux exemples,
que l'étude des phénomènes sociaux repose sur une base aussi
scientifique que Tétude des autres phénomènes naturels.
Pour qu'il y ait une science sociale, il faut, de toute nécessité,
que les phénomènes sociaux réagissent, ou se répercutent , les
uns sur les autres, indépendamment de la volonté humaine et
par le fait de la nature des choses.
En effet, si les phénomènes sociaux sont « déterminés » seule-
ment par le caprice, ou par la volonté de l'homme, il n'y a pas
matière à science, il n'y a pas de science sociale. Il n'y a que de
la philosophie sociale, de la littérature sociale.
On comprend combien il est important d'être nettement fixé
sur ce point, puisque toute la science en découle.
Cette démonstration, une fois faite, on constatera avec éton-
nement que la liberté humaine, le libre arbitre de l'homme,
loin d'être supprimés, se trouvent au contraire prodigieusement
accrus. La liberté humaine est moins limitée par le fait que les
phénomènes sociaux sont « déterminés » les uns par les autres,
que par le fait qu'on ignore en quoi, comment et pourquoi ils le
sont.
Lorsqu'on le saura de science certaine, on connaîtra égale-
ment comment on peut manier ces phénomènes et les plier au
service de la volonté humaine, comme cela est déjà arrivé pour
les phénomènes naturels, par exemple pour la vapeur et pour
l'électricité.
REPERÏOIUE 1>ES REPERCUSSIONS SOCIALES. 33
Nous donnerons successivement des exemples de répercus-
sions se rapportant aux diverses divisions de la Nomenclature
sociale. On constatera ainsi que tous les phénomènes sociaux
sans exception sont soumis à des lois : le travail, la propriété,
la famille, aussi bien que l'art, la littérature, ou les formes po-
litiques, etc.
Nous n'avons pas à relever de répercussions sur le Lien. En
effet, les phénomènes du Lieu ne sont pas déterminés par des
causes sociales, mais par des causes naturelles, qui relèvent de
la géographie physique, de la géologie, de la météorologie,
de la botanique, ou de la zoologie. Ils sont donc expliqués par
ces diverses sciences et la science sociale n'a qu'à les constater
comme point de départ de ses observations.
LE TRAVAIL
Après le Lieu vient le Travail. Le Travail, on va le voir, est
intluencé par une série de causes multiples et variées, qui s'im-
posent à l'homme et dont il doit tenir compte, qu'il le veuille
ou non. Je dispose ces répercussions, autant que possible, dans
Tordre des subdivisions de la Nomenclature. Pour chacune
d'elles j'indique, en note, les passages de la Bibliothèque de
la Science sociale, où on trouvera la démonstration.
L — Répercussions sur le travail de simple récolte {Art
pastoral, Pêche^ Chasse et Cueillette).
1. Une courte saison cl humidité, succédant à un hiver long
et rigoureux, crée la steppe et t art pastoral'^. Cette loi domine
toute l'Asie centrale et occidentale et une partie de l'Europe
orientale. Elle est la cause première de leur état social.
Mais les résultats sont modifiés si la sécheresse est un peu plus
accentuée :
2 Une saison plus prolongée de sécheresse fait prédo7niner le
désert, avec le type du pasteur caravanier'-. Alors, au lieu du
Tartare-Mongol, pasteur pur, on a l'Arabe et le Touareg, pas-
teurs caravaniers et commerçants, dont l'état social est si diftè-
1. Comment la Route crée le type social, t. I, liv. I. — Classification, les renvois,
22 et suiv. — .se. soc, I, 20 à 28.
2. Lu Route, t. I, liv. II, ch. i. — Classification, les renvois., 2G et suiv. — Soc.
afric, 27, 44, 109, 128.
LE TRAVAIL. 33
rent. Pour opérer cette profonde transformation, il a suffi d'une
légère accentuation de la siccité de Tair.
Autre modification sociale, si c'est le froid qui s'accentue :
3. Le froid intense et prolonyr fait prt'dominer la toundra,
avec le pasteur de rennes^. On a alors le Lapon et l'Esquimau
qui, au point de vue social, diffèrent complètement des deux
types précédents.
Remplaçons la sécheresse par l'humidité, et nous obtenons
un autre type social :
\. Une longue saison d'humidité fait prédominer la forêt'-^ ce
qui donne originairement le type du chasseur, ou sauvage, de
l'Amérique méridionale, de l'Afrique é([uatoriale, etc.
Si nous introduisons maintenant un autre élément, la cha-
leur, le type social est encore une fois modifié :
5. Une longue saison chaude fait prédominer la cueillette, par
suite de C abondance des arbres fruitiers'^. Gela nous donne les
populations du bassin de la Méditerranée et celles des régions
intertropicales, dont l'organisation sociale diffère totalement des
précédentes, par le fait de cette simple modification de climat.
6. V étagement plus ou moins abrupt du sol détermine des
variétés différentes d'art pastoral''. Parce que l'altitude fait va-
rier les espèces animales et par conséquent les formes de l'art
pastoral.
7. La déclivité du sol développe l'art pastoral transhumant^.
Par suite de l'impossibilité, de laisser les animaux daAs la mon-
tagne pendant l'hiver.
8. Les landes pauvres font prédominer l'élevage du mouton
sur celui du bœuf^'. Parce que cet animal est moins exigeant.
9. Les sols forestiers obligent les pasteio's de bêtes à cornes à
se transformer en pasteurs de porcs'' . C'est là une transformation
1. L(i Roule, t. I, liv. I, ch. m. — Claasi/icnlloii. les renvois, 41.
'i. L(i Route,{. I, liv. I,ch. iv. — Clussipcalion, les ienvois,4G etsuiv. — .Soc. afric,
209.
3. .Se. .soc, -WII, 305. 48<). 49 1: .\X1L 746.
4. Corse, Se. soc, XXII, 377. Pyrénées et Alpes, .XXIl, 9.
5. .se soc, XXII, 382.
G. Le Raucr du Lunebourg, .Se soc, fasc. 2:?.
7. La Houle, t. Il, liv. IV, ch. i. — 5c soc, XI, 380 et suiv.
36 RÉPEBTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
décisive qui s'est imposée aux émigrants celtes pendant leur sé-
jour dans les forets de la -Bavière et qui leur a donné un des
traits caractéristiques de leur état social, en les dispensant de se
livrer à uoe culture plus intense.
Le science sociale a déterminé un grand nombre de répercus-
sions produites sur le travail par l'art pastoral nomade. En
voici deux, à titre d'exemple :
10. V art pastoral nomade impose le travail en communauté^,
par l'avantage et par la nécessité du groupement, au milieu de
l'isolement de la stepjje.
11. Vart pastoral comprime C aptitude au travail, entrave
V initiative, s'oppose aux transformations et aux progrès ~. Parce
qu'il est facile, traditionnel et immuable. C'est là la cause fon-
damentale de l'infériorité et de l'immobilité de l'Orient, où l'art
pastoral a été pendant des siècles, et reste encore aujourd'hui,
le travail dominant.
Chez les pécheurs, le poisson exerce une influence qui déter-
mine parfois l'importance plus ou moins grande de l'atelier de
travail :
12. Chaque espèce de poisson exige un nombre déterminé de
pêcheurs'-^'. Le thon exige des équipes de douze à dix-huit pé-
cheurs, montés sur de grandes barques; pour les maquereaux et
harengs, huit pêcheurs; pour les raies, turbots, esturgeons,
cabillauds, rougets, plies, quatre pêcheurs; pour les anchois et
carrelets, "dans le Zuyderzee, deux pécheurs, etc.
Certains amphibies, ou poissons, obligent les pêcheurs à cons-
tituer un groupement spécial :"
13. Le phoque contribue à maintenir le travail en commu-
nauté chez les Esquimaux''. Parce qu'il exige un groupement
nombreux de pêcheurs; parce qu'il fournit des ressources im-
portantes et variées et qu'il est possible de le conserver en grande
provision, grâce au froid intense.
1. La Route, t. I, liv. I. — Classification, les renvois, p. 2] et suiv.
2. .Se. soc, I, 22 et suiv.
3. 0. £.,IV, 293: III, 216. — 0. M., 2" sér., F, 331; II. 112. 160.
4. Se. soc., VI, 328 à 334.
LE TRAVAIL. 37
IV. Au contraire, en Norvège, le saumon détermine la prche
individuelle et dans de petites barques^. Parce qu'on le pêche le
long des fjords dont il remonte le courant pour aller frayer.
(Tel était du moins l'état traditionnel jusqu'à l'établissement de
la grande pêche. )
15. La pêclie rend difficile la transformation en agriculteur-.
Quoique pénible, le métier de pêcheur est attrayant comme
tout ce qui touche à la simple récolte. De plus, à cause de son
caractère aléatoire, il ne dresse pas à la prévoyance qui est
nécessaire pour entreprendre avec succès les travaux de cul-
ture.
Le travail de la chasse et celui de la cueillette sont également
soumis à des répercussions bien caractérisées. En voici trois
exemples :
16. Les animaux vivant en troupe, comme le bison, main-
tiennent le groupement des chasseurs en communauté, chez les
Peaux-Rouges''. Parce qu'il est nécessaire d'être nombreux pour
attaquer ces animaux.
17. Les animaux vivant isolés, comme ceux des forêts de l'A-
mazone, désorganisent la communauté chez les chasseurs^.
Parce que ces animaux isolés et de petite taille peuvent facile-
ment être attaqués par un seul homme et qu'il est plus avanta-
geux de se réserver le produit pour soi seul.
18. Comme la chasse, les productions spontanées dues à la
cueillette parcdysent l'aptitude au travail pénible '\ En etlet, ce
travail facile et attrayant rend incapable de tout elibrt pro-
longé. C'est ce qui a empêché les populations des îles de
l'Océanie de s'élever, même au contact des Blancs.
II. RÉPERCUSSIONS SUR LE TRAVAIL d' EXTRACTION {Culture,
Art des forêts. Art des mines).
\. O. £., II. — .Se. soc, I, 110, XXIII: III, 327. — La Route, ll.liv. V, cli. i.
-i. Voir les monographies do pt'cheurs.
3. Se. soc, VII, 165 a 172, 3i8 à 3G1.
4. Se soc, I, 23tj.
5. Classification, les renvois des Soc. à form. comni. instables, groupes 3 et i.
.'Î8 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
Nous avons indiqué quelques répercussions qui déterminent
les diverses formes du travail de simple récolte
Avec la culture, nous entrons dans la voie des complications
sociales.
L'homme passe difficilement de la simple récolte, qui est un
travail facile n'exigeant pas une longue prévoyance, à la culture
qui est un travail diflicile exigeant une longue prévoyance. Il
n'effectue ce passage que contraint et forcé. Voici un de ces
cas de contrainte :
19. — Le cantonnement sur un sol circonscrit j^ousse les po-
indations à la culture''. Par la nécessité d'augmenter la pro-
duction. Exemples de cantonnement : les Goths en Scandinavie,
par la difficulté d'en sortir; les Slaves, en Bulgarie, par les
ressources insuffisantes d'un sol pauvre et montagneux; les
Slaves, en Russie, par la contrainte exercée par les Tsars.
Mais le cantonnement ne sufiit pas pour amener l'évolution
de la simple récolte à la culture ; il faut encore que l'homme
soit assuré d'avance de récolter les produits de son travail. D'où
la répercussion suivante :
20. La propriétr est la condition même du travail""-. Les faits
qui justifient cette répercussion établissent qu'au moment du
passage de la simple récolte à la culture , l'homme est plus
poussé à la propriété du sol par la nécessité que par l'attrait.
Il ne se fixe pas au sol volontairement : il cède à la nécessité
impérieuse. Cette constatation devra modifier beaucoup d'idées
à priori sur les origines de la propriété. L'homme qui passe
du libre parcours à la propriété individuelle se considère bien
plus comme volé que comme voleur, parce que cette propriété
entrahie pour lui l'obligation d'un travail plus intense; aussi
il essaie de se soustraire le plus longtemps possible à l'une et
à l'autre.
21. La culture oblige au travail régulier et à la prévoyance'^.
i. La Roule, liv. II, ch. m {Se. soc., XXIII. 125).
2. .Se. .soc, XII, 40; XXXII, 512.
3. Classification, les renvois du genre ébranlé, dans les sociétés à forme commu-
nautaire.
LE TRAVAIL.
39
Parce que les sols cultivés ne donnent plus de produits spon-
tanés et exigent la régularité des travaux imposés impérieuse-
ment par Tordre des saisons.
Cependant, toutes les formes de la culture ne développent
pas au même degré l'aptitude au travail :
22. La culture en communauté patriarcale est celle qui déve-
loppe le moins l'aptitude au travail et à V effort^. Cela tient
précisément à ce que le travail en communauté de famille ne
laisse pas aux individus la propriété pleine et personnelle des
produits de leur travail. Ces produits sont consommés en com-
mun, c'est ce qui explique la nonchalance qui règne dans
l'Orient communautaire. Cette répercussion prouve que l'appli-
cation des théories communistes diminuerait beaucoup la puis-
sance de travail.
Voici trois répercussions qui montrent comment les conditions
du Lieu peuvent influencer la nature et la forme de la cul-
ture :
23. Les coteaux abrités et bien exposés favorisent la culture
des arbres fruitiers '\ Parce que les fruits exigent une exposition
favorable pour arriver à maturité dans les meilleures condi-
tions.
2'*. Les vallées développent surtout la petite culture^. Varce
que la vallée est éminemment favorable à l'installation de pe-
tites gens : ils y trouvent une grande variété de l'cssources en
partie spontanées. Dans le fond, des prairies irriguées; sur les
pentes basses, un sol d'alluvion, qui donne une culture facile
et productive; sur les coteaux, les arbres fruitiers; au-dessus,
à la lisière des plateaux, souvent des bois, ou même des forêts.
De plus, ce sol, trop étroit et trop accidenté, éloigne la grande
culture, qui recherche les vastes espaces.
25. Les plaines développent surtout la grande culture''. Parce
que cette forme de culture a besoin de surfaces vastes et pla-
1. Mêmes références, Za /VoH/e, H, liv. I, ch. i.
2. Se. soc, III, 52.>ets.; XXII, 14'j, 26i : fasc. XXVIII, 125. —Franc, d'auj.,
liv. II, ch. II et m.
3. Se. soc., II, 157; XXII, 457; XXVI, 59. — Fratir. d'auj., liv. III. ch. ii. m, iv.
4. Se. soc, II, 157; XXIII, 209. — Franr. dauj., îiv. IV.
40 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
nés, favorables aux grands labours. Elle échappe d'ailleurs
ainsi à la concurrence de la petite culture, qui recherche moins
cette nature de terrain.
La petite culture, c'est-à-dire celle qui est faite par les mem-
bres de la famille sans l'intervention d'un patron, donne nais-
sance à diverses répercussions sur le travail. Voici deux exem-
ples :
26. La petite culture fait prédominer le travail à la main.
A cause de la faible étendue du domaine et des ressources
restreintes de la famille.
27. La culture des arbres fruitiers éloigne des travaux péni-
bles exigeant l'effort des bras ^. Parce qu'elle ne demande pas
des labours répétés et que cette culture se fait ordinairement
sur des espaces restreints.
Certaines plantes, ou certaines cultures, déterminent sur le
travail des répercussions particulières. A titre d'exemple :
28. La culture du riz rend les popidations laborieuses ^.
A cause des nombreuses façons et des irrigations qu'elle exige.
La Chine fournit un exemple caractéristique de cette répercus-
sion.
29. La culture de la canne à sucre développe la grande cul-
ture et les transports 3. Parce que l'exploitation doit se faire en
grand, avec une main-d'œuvre importante, que le produit doit
être traité sur place et ensuite exporté au loin. Il en est à peu
près de même, et pour les mêmes causes, de la culture du café
et du coton.
30. La culture du manioc favorise la transformation du chas-
seur en cultivateur ^. Parce que cette plante exige très peu de
travail. Elle fait l'oftice d'éducateur agricole pour les nègres et
les Indiens.
Elle fait plus encore :
31. Le manioc fait disparaître le cannibalisme dans certaines
1. .se. soc, XI, -114 à 5'i; XXII, 14y, 270. — Franc, d'auj., liv. II.
2. Classification. Voir Chine, Italie septenlrionale. — 0. 37., l'user., IV, 159.
3. .Se. .soc, II, 323 à 330: 111, 92, 140, 195.
4. .Se .soc, VII, 187.
LE TRAVAIL. 41
parties de l'Afrique^. A cause de son rendement abondant,
qui assure aux nègres une nourriture suffisante.
32. La culture du maïs tend à développer la petite culture
(au moins dans certaines régions)'^. Parce qu'elle exige des
façons nombreuses et minutieuses et qu'elle donne des res-
sources abondantes et variées sur un petit espace.
33. La culture maraichère engendre la petite culture et la
petite propriété-''. Pour les mêmes raisons.
Voici quelques répercussions relatives à la grande culture :
34. Le fermage favorise Véb'vation du tenancier. Parce que
le fermier, retirant le produit entier de son travail et n'ayant
à compter que sur lui-même, est porté à donner le maximum
d'efTorts dont il est capable.
35. Le métayage ne favorise pas V élévation du tenancier^.
Parce que le métayer n'a pas le produit entier de son travail,
et qu'il est plus porté à s'appuyer sur le propriétaire que sur
lui-même.
36. Le travail servile ne dresse pas V homme au travail^'. Parce
qu'il étouffe le mobile de l'intérêt personnel et qu'il fait con-
sidérer le travail lui-même comme le signe de l'esclavage. L'es-
clave rendu à la liberté ne parvient pas à triompher de cette
habitude et de cette mentalité. C'est ce qui explique pourquoi
l'abolition de l'esclavage n'a pas relevé les anciens esclaves.
L'impuissance des nègres d'Haïti à s'élever par la liberté est
un exemple fameux de ce cas.
Quelques répercussions relatives à l'exploitation forestière :
37. Les sols montagneux, ou pauvres, sont favorables à la con-
servation des forêts^'. Parce qu'il est peu avantageux de les
utiliser pour la culture.
1. Se. soc, vil, 187.
2. .Se. SOC, XXIII, 210.
3. 0. E., V, 403, 407.
4. Se. soc, XXIII, 224.
5. Se. soc, Haïti, II; 209à216; XVIII, .")06; XX, 205. —La Réunion, 0. .V. . l^'StT.,
IV, 135, 169, 180.
6. Oural. 0. L., II, 99, 152. — Balkans, 0. E., Il, 232. — Harlz, O. £.,111.99. —
Sciiemnitz, O. E., IV, 1. — Suède, 0. E., III, 55. — Se. soc. XXIV, 250.
42 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
38. Les forêts aménagées développent la fabrication et, par
voie de conséquence, le commerce ^. Parce quelles fournissent
une matière première qui, pour être utilisée, doit être soumise
à une transformation industrielle : scieurs de long-, sabotiers,
menuisiers, charpentiers, ébénistes, constructeurs de tous
genres, etc. Cette matière étant lourde, encombrante et devant
être transportée au loin, fournit un élément important au
commerce.
• Il faut cependant faire une exception pour les forêts exploi-
tées en taillis : elles développent le commerce et non la fabri-
cation 2. Parce qu'elles fournissent du bois de chauffage et non
du bois d'œuvre.
39. Les forêts aménagées exigent le grand atelier et le grand
patron'^. Cela tient à ce quelaforêt, ne donnant des produits qu'à
longue échéance, exige, delapart du propriétaire, des ressources
accumulées et une longue prévoyance. Aussi partout les forêts
appartiennent à de grands propriétaires, aux communes, aux
provinces, ou à l'État.
40. L'art des forêts maintient la stabilité du travail '.Parce
que la production est régulière, étant réglée invariablement
par la nature. Cette régularité maintient la stabilité du per-
sonnel et empêche les chômages imprévus.
41. L'alliance de l'art des forêts et des fonderies ?naintient la
stabilité de ces dernières'' . Pour les mêmes raisons.
Voici quelques répercussions tirées de l'exploitation des
mines.
Lorsque l'exploitation minière est associée à une exploitation
forestière, comme cela était général autrefois pour les mines de
fer, par exemple, il en résulte la répercussion suivante :
42. Le traitement du 7ni7ierai par le bois limite et régularise
1. Orenbourg, O. E.,U. 58, 72.— Oka, 0. E., II, 189. —Norvège, 0. £■.. 111,55. —
Allema;^iie, 0. E., IV, lis. — Pays basque, Se. soc, fasc. XVII, 18. — Lorraine,
Se. soc, XXIV, 124, 182, 188; XXI, 172, 518. — Morvand, XXIV, 250, 259.
2. Se. soc, XXIV, 2."}4.
.'{. Mêmes références.
4. Se. .soc, XXXIV, 125.
5. 0. E., V, 316. — Se .soc, XXIV, 123.
LE TRAVAIL. 43
Ve.rploitation minirre^. Parce que la production du bois est li-
mitée par l'étendue même de la forêt. La forêt ai.i;it ici comme
une sorte de régulateur économique et social, qui empêche à
la fois la surproduction et les chômages.
i3. Dans les mines d'or afjle^irantes, le travail ne peut être
constitué d'une façon stable. Parce que la valeur du produit et
la facilité du travail, qui est presque une simple récolte, atti-
rent un grand nombre de chercheurs. Ceux-ci travaillent indi-
viduellement, se déplacent fréquemment et ne créent aucun
établissement fixe et durable sur le sol.'
4i. Les mines profondes développent l'agglomération du per-
sonnel dans le grand atelier"^. Il est nécessaire d'exploiter ces
mines en grand, pour couvrir les frais généraux considérables,
qui résultent des recherches, de l'établissement des galeries et
d'une exploitation très coûteuse. Cette répercussion est parti-
culièrement accentuée dans les mines de houille.
\b. Les mines de houille développent, au plus haut degré, la
fabrication en grand atelier '. Parce que la houille, se présen-
tant en couche et non en filon, peut être extraite par très gran-
des quantités ; parce qu'elle est nécessaire pour alimenter toutes
les machines et qu'elle se consomme rapidement par le simple
usage, ce qui oblige à s'approvisionner d'une façon constante.
III. — RÉPERCUSSIONS SUR LK TRAVAIL DE FABBICATIOX.
iO. Vart pastoral nomade des steppes maintient la fabrication
dans les formes les plus simples'-". Cette fabrication est exclusi-
vement faite à la main, parce que la vie nomade ne permet pas
l'emploi do machines. Elle est purement ménagère, parce que
l'isolement de la vie nomade empêche la fabrication en vue (h>
la vente. Cela supprime toutes les complications que soulève la
fabrication en vue de la vente: questions du salaire, de la clien-
tèle, du chômage, du progrès des méthodes, des engagements
1. 0. i'., m, 47, 101, 127, 130; IV. 3, 69: V, 314; VI, 3.
2. Se. soc, VI, 208 à 228.
3. .Se. soc. iasc. XXIV. 13.
4. 0. /•;.. III, 318. — .Se. soc. fasc. XXIV.
.'). /ji Route, I, 22 et siiiv.
14 RÉPERTOIRE DES REPERCUSSIONS SOCIALES.
des salariés, de la concurrence, etc. C'est pour cela que la ques-
tion ouvrière ne se pose pas chez les populations de ce type.
47. Les objets fabriqués par les pasteurs nomades doivent être
nécessairement portatifs, peu luxueux et fabriqués par des pro-
cédés simples^. A cause des nécessités de la vie nomade et des
moyens très simples dont dispose la fabrication ménagère à
la main.
48. V art pastoral, dans les déserts, étant insuffisant, on voit
se développer la fabrication en vue de la vente et les transports
en vue du commerce''-. Parce (ju'il est nécessaire d'ajouter à cet
art pastoral pauvre un travail accessoire, celui des transports.
Cela est facile, grâce aux nombreux animaux dont on dispose.
C'est ce qui explique le développement du commerce par ca-
ravane dans les déserts de l'Arabie et du Sahara.
49. La pauvreté du sol développe les petites fabrications, sou-
vent associées au colportage'^. Par suite de la nécessité de sup-
pléer à l'insutfisance des produits agricoles. Ce type est très
fréquent à la surface du globe.
Une série d'autres causes développent la fabrication, par
exemple : les chutes d'eau ', les matériaux fournis par le sous-
sol "', les forêts '', etc.
Au sujet de l'influence du salaire sur la fabrication :
50. Le salaire à la journée excite moins au travail que le
salaire à la tâche, celui-ci moins que le salaire avec prime''.
Parce c{ue l'excitation au travail est en raison directe de l'intérêt
personnel qu'on y a. Cette répercussion explique pourquoi le
communisme, en remplaçant l'intérêt personnel par l'intérêt col-
lectif, supprime du même coup l'excitation au travail.
51. La cherté delà main-cV œuvre pousse aux inventions méca-
1. La Roule, I, 22 et suiv.
2. Ibid., 1, 201. — Classification, les renvois, 26 et suiv., fasc. XXII.
3. 0. i»/.,2"'sér.,ll,56. — O.E.,n,iSi. —Se. soc, \XU,ià;\X\l\,AS. — Lafioule,
I,liv. II, ch. I.
4. 0. E., m, 37; VI, 62. —.Se. soc. XXX, 352.
5. Se. soc, VI, llfi, 125 à 128 ; XXII, 589 ; XXVI, 58. —0. E.. III, 55. 208. 318.
6. 0. E., II, 38, 59, 72, 189; IV, 118. — .Se. .soc, XXI, 518.
7. Se. soc, fasc. XXX.
LE TRAVAIL.
niques K Par suite de la nécessité de réduire les frais de cette
main-d'œuvre. C'est ainsi qu'aux États-Unis, on est arrivé à in-
venter la machine à coudre, la machine à écrire et à vulgariser
à un degré extraordinaire l'emploi du téléphone et de toutes
sortes de machines pratiques et ingénieuses.
52. Les industries de luxe subissent, plus que les autres, la
répercussion des crises sociales-. Parce qu'on est porté à sup-
primer d'abord les dépenses de luxe. L'industrie de la soie est
un bon exemple en ce genre.
53. L'instabilité de la production amène l'instabilité des enga-
gements''^. Parla difficulté de conserver son personnel ouvrier
pendant les mortes saisons. C'est là une des causes les plus
graves des souffrances des ouvriers et celle à laquelle il importe
le plus de parer, en se plaçant dans les conditions qui peuvent
assurer la permanence des engagements, grâce à la stabilité
de la production.
Certains travaux exigent une forme déterminée d'atelier :
54. La boucherie et la boulangerie exigent généralement le
petit atelier ^ Parce qu'il faut être à proximité de la clientèle, qui
doit être servie tous les jours et, parfois, plusieurs fois par jour.
Quelques causes du développement de la fabrication :
55. La multiplication des moyens de transports provoque le
développement de l'industrie •^. Par suite de la facilité plus
grande d'importer la matière première et surtout d'exporter les
produits.
56. La libre concurrence provoque le progrès des méthodes in-
dustrielles''. Par la nécessité de lutter contre cette concurrence.
57. La fabrication développe, plus que la culture, Vinstabiiité
et la complication'' . Parce que la production n'eSt plus réglée,
comme dans la culture, par les lois fixes de la nature; elle est
1. Se. soc. XV. 301.
2. .Se. SOC, XXXIII, 42.
3. 0. E., VI, 35.
4. Se. soc., VIII, 148.
:>. 0. £., IV, 108.
6. 0. E., IV, 40.
7. La Route, I, liv. I, ch. i. — 0. E., V, 19, 139; VI, 231. — 0. M., 2- sér.. I, 41.
16 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
susceptible des variations les plus grandes, ce qui entraine l'ins-
tabilité plus grande du personnel et une série de problèmes plus
difficiles à résoudre : par exemple, les questions de la clientèle,
du salaire, du progrès des méthodes, des engagements, etc.
58. L'alliance de la fabrication et de la culture favorise la
stabililê et la permanence des engagements K Grâce à la stabi-
lité que donne la culture et parce que l'ouvrier peut trouver l'em-
ploi de ses bras à la campagne pendant les périodes de chô-
mage de l'industrie.
59. L atelier mécanique tend à agglomérer la population- .
Parce que l'emploi des machines augmentant la production, on
a intérêt à utiliser un personnel nombreux, pour diminuer les
frais généraux.
GO. Le grand atelier tend à supprimer les fabricationsménageres
et en petit atelier''. Parce qu'il fabrique plus économiquement.
IV. RÉPERCUSSIONS SLR LE TRAVAIL DES TRANSPORTS.
61. Le développement des tratisports amène encore plus de
complications sociales que la fabricatio7i^. Parce que les trans-
ports étendent encore plus loin le champ de la concurrence.
62. Dans les sociétés qui sont à l'abri des transports et de la
concurrence, le travail n'est pas spécialisé ■\ On pratique le
cumul des travaux. Par exemple, on produit dans la famille,
ou sur le domaine rural, tout ce dont on a besoin. Les artisans
eux-mêmes ne sont pas spécialisés : le même ouvrier sera à la
fois menuisier, ébéniste, charpentier, etc. Parce que, la con-
currence étant peu développée, on est peu exigeant pour soi-
même et que la clientèle est peu exigeante pour l'ouvrier.
63. Le développement des transports et de la concurrence
pousse le travail dans la voie de la spécialisation de plus en
1. .Se. soc, VJI, 341 à 345 : VIII, 88 à 99. — O. E., V, 86.
2. 0. £., 111, 308.
3. Se. soc, XI, 168, XVl, 140. — 0. E.. Il, 32G ; 111, 52, 396; VI, 62, 214, 436.—
0. M., T sér., 1, 95, 99.
4. .ST. soc, II, 9; XVI, 188; XIX, iil; XXIV, 251 ; XXV; XXVI, 212:XXXV,418 ;
XXXVl, 557. Fasc. XXll, 71; XXllI, passim. — O. E., Il, 273, 295. 301 ; 111, 319. —
0. M., \" sér., IV, 107.
5. La Roule, 1, liv. I, cli. i.
LE TRAVAIL. \t
plus grande^ La spécialisation seule permet de lutter contre la
concurrence, parce qu'elle donne le moyen de produire plus,
mieux, et à meilleur marché.
V. — Lois du travail. — Nous pouvons tirer do ces réper-
cussions quelques conclusions générales sur les conditions du
travail et, en particulier, sur la question ouvrière, qui en est un
des éléments.
1. Le travail est soumis à des conditions naturelles, dont
l'homme est obligé de tenir compte Toutes les répercussions
précédentes .
2. Chaque nature de travail a ses conditions qui lui sont pro-
pres (/</.).
3. Les conditions du travail et la question ouvrière se com-
pliquent progressivement à mesure que l'on passe de la Simple
Récolte à TExtraction, à la Fabrication et aux Transports (Kép.
11, 13, 15, 18, 21, 22, 38, 39, iV, iS, 56, 57, 61 1.
k. Les travaux de Simple Récolte compriment l'aptitude au
travail et à l'initiative Kép. 11, 18, i6, 4-7).
5. Dès lors, on n'élève pas l'homme, en lui facilitant les con-
ditions de vie, mais en le dressant à en surmonter les difficultés.
6. Il importe donc plus d'élever l'ouvrier que de le patronner.
7. La concurrence amène le progrès des méthodes de ti'avail
(Rép. 55, 56, 61, 63j.
8. La supériorité économique appartient donc aux peuples
qui sont le plus capables de triompher par eux-mêmes de la con-
currence I Mêmes rép.)
9. Cette loi est confirmée par ce fait que les sociétés commu-
nistes (qui ne supportent pas la concurrence! n'ont pu s'élever
au-dessus des travaux de simple récolte, et, dans les cas les plus
favorables, au-dessus de la culture extensive, ou de la petite fa-
brication à la main simple et routinière (Rép. 11, 13, 16, 18,
22). Ensomme, elles succombent devant le travail intense et pro-
gressif et devant la concurrence commerciale'-.
1. Se. soc, fasc. V et XV en entier, par M. A. Dauprat.
'l. Voir la démonstration méthodique dans la Sc. soc. fasc. X.\X : L'Iiumatiité
évolue-t-elle vers le socialisme? i^ixr Paul Descamps.
II
LES DIVERSES FORMES DE LA PROPRIÉTÉ
On distingue, en science sociale, (|iiatre formes de proprié-
tés, qni sont dans l'ordre de l'importance décroissante : la Pro-
priéU' immobilière, les Biens mobiliers, le Salaire et VEpargne.
Chacune de ces formes est déterminée par des répercussions
dont nous allons donner des exemples.
I. — LA PROPRIÉTÉ IMMOBILIÈRE.
Il y a un régime plus simple que la propriété proprement
dite, c'est l'occupation du sol laissé à la libre disposition, au
libre parcours de chacun, en dehors de toute forme positive
d'appropriation ; c'est ce que la Nomenclature désigne sous le
nom de sol flisponible.
Cette disponibilité du sol ne résulte pas du hasard ou du
caprice deFhomme; elle se manifeste dans certaines conditions.
La répercussion suivante indique le cas le plus général :
1. Les populations qui se livrent aux divers travaux de Sitnple
Récolte (art pastoral nomade, chasse, cueillette) laissent le sol à
VHat disponible^ . Le pasteur nomade, par exemple, n'a pas
intérêt à s'approprier une partie déterminée du sol : il lui est
plus avantageux d'avoir le libre parcours de la steppe que la
1. Se. soc. I. 30. — La Roule. I, 9.
LES DIVERSES FORMES DE LA l'ROl'lUÉTÉ. 49
propriété exclusive (run territoire limitr. U'autre part, l'herbe
se renouvelant cV elle-même chaque année, sans exiger un travail
prtkdable, comme la culture, le pasteur n'a pas le même motif
que Faiiriculteur pour revendiquer la propriété d'une partie du
sol. C'est ce qui explique pourquoi les immenses steppes de l'xVsie
centrale, de l'Arabie, du Sahara, etc., ne sont pas appropriées
et restent à l'état de sol disponible.
Il en est de même pour les chasseurs de l'Afrique, ou de
l'ancienne Amérique et pour les cueilleurs de l'Océanie.
Cette répercussion capitale éclaire la grave question des ori-
gines et des conditions de la propriété. Elle montre que le sen-
timent de la propriété du sol n'est pas inné dans l'homme. Tant
que l'homme vit exclusivement des productions spontanées et
sans travail préalable, le sol n'est pas approprié; chacun le
parcourt librement.
L'appropriation du sol se fait sons diverses formes, dont la
plus simple est celle de la commiinautr. La simplicité de ce type
de propriété résulte de ce qu'elle est la moins exclusive, par
conséquent la plus rapprochée du régime du sol disponible.
Le passage du sol disponible à la communauté est indiqué par
les deux répercussions suivantes :
2. Les populations vivant de la simple rrcolte tendent à cons-
tituer la propriété en communauté , à mesure que l'étendue du
sol disponible diminue^ Cette communauté peut être la collec-
tivité d'une tribu ou d'une famille patriarcale, comme dans la
steppe et le désert, ou du mir, comme en Russie, ou de la com-
mune, comme dans la plupart des pays où les herbages cons-
tituent par excellence les « biens communaux ».
3. En passant à la culture, les populations issues de la simple
récolte s^ efforcent de conserver le plus possible la pratique de la
1. La Houle, I, liv. I, cli. i. — .Se. soc, V, 359. — Classification, les renvois
relalifs aux Soc. à forin. comm. — Bachkirs. O. E., H, 10. — Arabes. 0. .1/., 2' sér..
I, 410. — Russie. 0. E., II, 57, 8G, 105, 188. — O. .lA., 2' sér., I, G9, 71. — Bulgarie.
0. E.,U, 242,244; V, 320. — Hongrie, 0. /::., 11,278. — Espagne, 0. £., IV, 253. —
Suisse, O. E., VI, 58. — Se. soc, ÏU, 486 à 503. — Corse, .Se. soc, III, 532 ; V, 35'.i :
XXII, 386; XWI, 60; XX\, 473; XXXII, 316. — Erauc. d'avj., liv. II, cli. iv;
France. — Eranc. d'auj., liv. I. — Se. soe.. .\XIV, 217; XXIX. 550.
4
50 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
communauté^. Parce qu'elles sont habituées à s'appuyer sur la
communauté, et elles s'attachent d'autant plus à cet appui que
le travail de la culture entraine pour elles plus de difficultés.
Mais, avec la culture, la communauté devient de plus en plus
difficile. Aussi elle ne se maintient que dans la mesure indiquée
pnr la répercussion suivante :
k. L'abondance du sol disponible facilite le maintien de la
communautr '-. Parce qu'on peut agrandir le domaine à mesure
qu'augmente le nombre des membres de la communauté. Lors-
que le sol disponible vient à manquer, on est obligé de frac-
tionner la communauté et souvent de la dissoudre.
Quelques effets de la communauté :
5. La propriété en communauté ne développe qu'un travail
peu intense et peu productif^. Parce que, la propriété étant
commune, l'individu ne bénéficie pas complètement des produits
de son travail. Il n'a donc pas intérêt à donner une somme de
travail, qui profiterait à ses associés plus qu'à lui-même. C'est
ce qui explique la faible ardeur au travail des populations com-
munautaires de l'Orient. Cela explique aussi les échecs si nom-
breux des sociétés coopératives de production. Cela explique
enfin la faible somme de travail que donnent, dans tous les pays,
les fonctionnaires, membres de la grande communauté d'État.
6. La communatité est plus capable de conserver ce qu'elle a
acquis que de l'augmenter'*. Parce qu'elle développe plus la
restriction des besoins que la puissance de travail.
7. La communauté s' accommode du métayage et repousse le
fermage''. Parce que le métayage est une sorte de communauté
entre le propriétaire et le tenancier,
La propriété en simple ménage, ou propriété familiale^ mar-
que une appropriation plus nette et plus exclusive. C'est ce
que l'on appelle ordinairement la petite propriété.
1. /d., ibid., et, en plus, Clussi/ication, les renvois (Jes Soc. à form. comra. ébran-
l«'e?. — La Roule, II, voir un grand nombre d'exemples.
2. Ici., ibid., et X. — Se. soc, XVI, 261.
3. .Se. soc, I, 32 et suiv. — La Route, 1, liv. I. ch. i.
4. O. E., il, 19, 63.
Ti. Se soc, XXIII, 145.
LKS DIVERSES FORMES DE LA l'HOl'RlÉTÉ. 51
Influence du l.ieu sur la petite propriété :
8. Les valUes. sont plus particulièrement favorables au déve-
loppement de la petite propriété^. l'Pour les raisons précédem-
ment indiquées au sujet de la petite culture. Voir au Travail,
Rép. 24).
Cette forme plus exclusive de propriété s'accentue avec le
développement de la culture, parce que chacun désire avoir
plus complètement le produit de son travail.
La culture a un autre efï'et :
9. La culture rend la propriété du sol de plus en plus j}erma-
nente'-. Parce que le produit de la culture est à long terme et
qu'il exige un travail préalable intense.
Autres effets provenant de l'objet de la culture :
10. La culture des arbres fruitiers '' et la culture maraichère'^
développent surtout la petite propriété. Cela tient aux mêmes
raisons que nous avons données pour la petite culture.
11. La culture arborescente [cueillette] ne détermine quune
appropriation imparfaite du sol '^. Parce que, si elle exige plus
de travail que l'art pastoral, elle en exige moins que la culture.
hdipropriélé patronale, ou grande propriété, est celle (]ui exige
la disposition la plus exclusive du Lieu, puisqu elle limite encore
plus le nombre des propriétaires.
Elle est également influencée par le Lieu :
12. Les plateaux, ou les plaines, sont plus particulier entent
favorables à la grande propriété^'. Pour les raisons indiquées au
sujet de la grande culture. Voir au Travail, Hép. 25).
Elle est, en outre, influencée par certaines natures de travaux :
13. Les forêts aménagées développent la grande propriété' .
1. Franc, d'auj., liv. III.
L>. Se. soc, II, 421; IV, 299; XXII, 15.
3. .se. soc, XXII, 151, 271. 459: XXVIII, 298. — O. /:.. VI, 176.
4. 0. E., Y, 403, 407.
5. .Se. soc, III, 532; IV, 301; XXII, 380. — Russie, O. A'., II, 57, 105, 1S8. —
Bulgarie, 0. E., II, 242, 244. — Espagne, O. E., IV, 253. — 0. .»/., 2' sér., I, 171.
6. .se. soc, II, 157; X.\III, 209. — Franc, d'atij., liv. IV.
7. Voir les monographies de types forestiers.
52 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
Parce quelles exigent des ressources accumulées et une longue
prévoyance. C'est pour cela que les forets appartiennent toujours
à de grands propriétaires, aux communes, aux provinces, ou à
l'État.
La grande propriété, lorsqu'elle n'est pas exploitée en régie,
a recours soit au fermage, soit au métayage. Ces deux formes
d'exploitation se manifestent suivant certaines lois :
li. La grande propriété en culture spécialisée développe le
fermage '. Parce qu'elle exige des chefs de culture capables, qui
se sentant aptes à diriger, veulent rester maîtres de leur exploi-
tation et n'acceptent pas le métayag-e.
15. La prospérité agircole fait reculer le métayage''-. Parce
qu'elle excite le désir d'avoir complètement le bénéfice que l'on
prévoit.
16. La crise agricole fait reculer le fermage"^. Parce qu'elle
excite le désir de faire partager par le propriétaire les pertes
que Fou redoute.
Quelle que soit la forme de la propriété, le mode d'installa-
tion sur le sol varie suivant l'origine des populations.
17. Les populations d'origine pastorale ou patriarcale sont
portées ci se fixer au sol par villages à banlieue morcelée''. Le
groupement en village provient des habitudes antérieures de
communauté, et la banlieue morcelée du partage égal des biens
qui dérive du sentiment de l'égalité développé par la commu-
nauté pastorale ou patriarcale.
18. Les populations d'origine particulariste sont portées à se
fixer au sol par habitations isolées '\ Parce que cette formation
sociale développe surtout Thabitude et le besoin de l'indépen-
dance du foyer. Le cottage anglais est le type du genre.
Le foyer et le domaine présentent une différence au point de
vue de la facilité d'appropriation :
19. La propriété du foyer exige des aptitudes plus communes
1. O. /:•., VI. 107.
2. .ST. soc, XXllI, 149. — Franc, d'aiij., liv. IV. ch. ii.
3. Mornes références.
1. .se. soc, V, 23 à 2G. — (>. A'., IV. 207 el O. Jî., H. Ul, V. VI.
5. Anglo-saxons, 191 el suiv.
i
LES m VERSES FORMES DE LA l'ROI'RlÉTK. 53
qiio la propriété du domaine '. I*arce que le foyer n'exige pas,
comme le domaine, la continuité du travail ; on en jouit sim-
plement par rusa.ye, ce qui est à la portée du plus grand nombre.
Quelques exemples de répercussions relatives au mode de trans-
mission de la propriété :
20. Les communautés familiales qui se dissolvent partagent
les biens entre tous les membres par parties égales '-. Parce que
le propre de la communauté est de considérer que tous les mem-
bres sont co-propriétaires au même titre du bien commun.
21. Les populations issues originairement de la communauté
patriarcale ont une tendance à conserver le partage rgalK Parce
qu'elles continuent à considérer la propriété comme un bien de
famille et non comme un bien personnel.
22. Le régime du partage égal ruine la petite propriété'^. Il
la transforme en propriété parcellaire et crée le type du pro-
priétaire indigent,
23. Les populations à formation particulariste' inclinent vers
la liberté de tester '\ Parce que la propriété n'étant plus considé-
rée comme un bien de famille, mais comme une création indi-
viduelle, chacun considère qu'il doit en disposer librement.
On appelle « domaine plein ). celui qui est constitué pour don-
ner pleinement les divers produits nécessaires à une famille, de
manière à ce qu'elle ait à acheter le moins possible au dehors.
24. Le domaine plein s'oppose au morcellement et fait prédo~
miner la transmission intégrale'' . Parce qu'il forme un tout
indivisible, et qu'il est constitué pour fournir directement à la
famille les divers produits dont elle a besoin.
Deux effets du développement des transports sur la propriété :
25. Le développement des transports fait substituer de plus en
1. .Se. soc, XII, 120. — Anglo-Saxom, liv. II, cli. iv.
2. Classification, renvois des Soc. à form. comm. Voir iiaiticuliôrenient Bulgarie.
3. Se. soc, V, 28, 31, 162, 199,342.
4. Se soc, I. 1G5; H, 314, 393. ~- O. E., IV, 105, 248, V, 199: VI, 2, 178. —
Voir les monographies relatives à la France.
Ti. Voir plus loin, à la Famille, la définition de la formation particularisle.
6. Classification, renvois des Soc. à form. part., passim. — 0. F.., III, 4, 375,
409, 425, 429.
7. Se soc, III, 558 et suiv. ; fasc. XXIII. — La Houle, H, i89 et suiv.
o4 REI'ERTOIRK DES REPERCUSSIONS SOCIALES.
phis la dot en nature '. Parce que le paysan trouve alors plus d'a-
vantage à vendre et à acheter qu'à produire lui-même tout ce
dont il a besoin. Il dispose, par conséquent, d'une moins grande
variété de produits et de plus d'argent.
26. Le développement des transports amène une diffusion plus
grande de la propriété^-. Par suite de la hausse des salaires qui
rend plus facile l'achat de la terre, ou des valeurs de bourse, les-
quelles se multiplient pour la même raison.
Lois de la propriété. — 1. L'homme n'arrive pas volontai-
rement à l'appropriation du sol. Il s'y est soustrait et s'y soustrait
encore le plus possible, en s'eftorçant de se maintenir dans le
régime du sol disponible (Rép. 1).
2. Lorsque riionime arrive à l'appropriation du sol, il se main-
tient le plus longtemps possible dans le régime d'appropriation
le plus faible, qui est la communauté, parce que c'est celui qui
exige le moins de travail individuel et qui présente le moins
d'aléa (Rép. 2, 3, i, 5, G, T .
3. C'est la nécessité impérieuse d'un travail plus intense et
plus progressif qui détermine la dislocation de la communauté et
l'appropriation de plus en plus personnelle du sol, sous le régime
de la propriété familiale ou patronale Rép. 8 à 16).
k. A mesure que la propriété devient plus personnelle, le pro-
blème social se complique, parce qu'il devient plus difficile à
résoudre pour les moins capables, qui perdent l'appui de la
communauté (Rép. 1 à 16).
5. iMais on ne peut résoudre ce problème par le retour à la
propriété collective, puisque ce mode de propriété ne s'accom-
mode que d'un travail peu intense et peu progressif Voir au
Travail, Rép. 11, 18, i6, M).
6. Il n'y a donc pas d'autre solution que d'augmenter, chez
l'individu, l'aptitude à la propriété personnelle, par l'aptitude
plus grande au travaiL
1. .Se. soc, fasc. XXIII.
2. Idem, et fasc. XXX, lOG, 107.
LES DIVERSES FORMES DE LA PROl'RIETE. OO
7. En fait, l'accès à la propriété est de plus en })lus accru par
le fait du développement des transports Rép. 26 .
8. On verra à la Famille dans quelles conditions l'accès et
l'aptitude à la propriété peuvent être encore augmentés.
II. LES BIENS MOBILIERS.
Les biens mobiliers comprennent les animaux domestiques,
les instruments de travail, le mobilier meublant et le mobilier
personnel.
1. Le travail en communauté patriarcale empêche l'appro-
priation générale des biens mobiliers^. Parce que ceux-ci appar-
tiennent à la communauté. L'appropriation commence par le
mobilier personnel et le mobilier meublant parce qu'ils sont
d'un usage plus personnel.
2. L'appropriation des biens mobiliers est la première étape
vers la propriété foncière et tj prépare les individus'^. Parce que
ce genre de propriété, exigeant moins de travail, est plus facile
à acquérir et à conserver.
2». L'appropjriation des biens mobiliers établit la pjremière
séparation entre les capables et les incapables, les prévoyants
et les imprévoijants^'. Pour les mômes raisons.
III. LE SALAIRE.
Les formes, la nature et l'importance du salaire varient sui-
vant un grand nombre de causes dont nous allons donner quel-
ques exemples :
1. Les subventions naturelles [Herbages, Bois, Fi'uits, etc.),
1. 0. E., IV, 293, — O. .1/., 2' sér., II, 111, 160. Voir ce qui concerne les proprié-
tés, le mobilier et les instruments de travail, dans les monographies de familles pa-
triarcales pures. — 0. E. cl O. M.
2. Ibid., dans les monographies qui marquent révolution vers la proprictt- per-
sonnelle.
3. Ibid. et Soc. afric, 265.
o6 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
mis à la disposition de l'ouvrier, le rendent moins exigeant sur le
taux du salaire^. C'est ce qui explique en partie le bas prix des
salaires dans tout l'Orient, où les populations jouissent de nom-
breuses subventions naturelles.
La nature du travail exerce souvent une influence sur le
salaire :
2. Le travail de la pêche développe l'usage du partage égal
du produit -. Parce que chacun y prend une part égale et
que le caractère aléatoire de ce travail égalise les chances de
tous.
3. Dans le régime du domaine plein i c'est-à-dire produisant
autant que possible tout ce qui est nécessaire à la famille), la
tendance est de payer une partie du salaire en nature''. Parce que,
d'une part, on dispose de peu d'argent puisqu'on vend peu de
produits; et que, d'autre part, on dispose de produits très divers,
puisque le domaine est organisé pour cela.
i. Le développement de l'industrie ou des transports fait
hausser les salaires''. Parce qu'il augmente à la fois la richesse
et la demande de salariés.
5, Avec l'industrie, la question du salaire rend la situation
de V artisan plus compliquée'. Travaillant uniquement en vue de
la vente, l'artisan dépend complètement du salaire que lui
fournit sa clientèle. Or, celle-ci est aléatoire. Dès lors l'artisan,
aussi bien que l'ouvrier, se trouve dans une situation plus
précaire que sous le régime de la culture.
0. Le développement des transports et du commerce fait pré-
dominer le salaire en argent sur le salaire en nature^'. Parce
qu'on vend plus facilement ses produits et que^ dès lors, on
dispose de plus de ressources en argent.
7. L'aptitude à s'élever fait substituer le salaire à la tâche
1. 0. E., V. 85.
2. 0. E., IV, 293. ~ O. M., 2" sér. I, 287 ; II, 144. 16o. — Sc. SOC, fasc. XXVIII, 68.
3. Se. SOC, fasc. XXI, 220.
4. Sc soc, XXXV, 281 ; fasc. X, 19, 9.1, 201. — 0. M., I, 396.
5. Jm Boule, I, liv. I, cb. i ; II, liv. 1, ch. m.
6. O. E. et O. M., lire les monograpliies en allant d'Orient en Occident, et
Se soc, fasc. XXIII.
LES DIVKIiSKS FORMES DE LA l'ROI'lUÉTÉ. 57
au salaire à la journée^. Parce qu'on est plus capable de faire
plus (le travail on moins de temps.
8. L émigration fait hausser les salaires; F immigration les
réduit -. Cela s'explique facilement.
9. La régularité de la production assure la stabilité des
salaires''. Parce qu'on a intérêt à s'attacher ses ouvriers d'une
façon permanente et que cela est rendu plus facile.
10. La question du salaire soulève plus de difficultés dans
les entreprises appartenant à des sociétés d' actionnaires que dans
celles qui appartiennent à un seid patron'. D'abord à cause
de raggiomération plus grande du personnel ; ensuite à cause de
l'impersonnalité du patron; enfin, à cause de la nécessité d'établir
un tarif général qui, dès lors, tend à régler les salaires au taux
le plus bas.
11. Dans les entreprises à personnel nombreux, les ouvriers
sont portés à provoquer la hausse des salaires par la coalition
et la grève^. Parce qu'ils se sentent assez forts pour en imposer
par leur nombre et par l'impossibilité de remplacer d'un seul
coup un personnel aussi nombreux.
12. La hausse du salaire est proportionnée à la valeur de
l'ouvrier et à sa puissance de travail^. Sous peine d'être éliminé
par la loi de la concurrence, le patron ne j^eut supporter une
hausse des salaires que s'il obtient une somme correspondante
de travail, qui rétablisse l'équilibre. La preuve, c'est que les
salaires sont plus élevés à mesure que Ion avance d'Orient en
Occident, c'est-à-dire vers des populations donnant un travail de
plus en plus productif. Et c'est en Angleterre et aux États-Unis
tjue la puissance de travail et par conséquent les salaires de
l'ouvrier sont à leur maximum. D'après M. Schulze-(îauer-
nitz, pour diriger 1.000 broches, il faut 25 ouvriers hindous,
ou 13 italiens, ou 7 allemands et seulement 3 ou 'i^ anglais.
1. 0. E., II, 234.
2. Se. soc, XXII, r.3. — 0. E., VI, 313.
3. 0. E., III, 120: IV, 30.
'i. Se. soc.,fasc. XXIV, 535 à 555.
5. Ibid., 555 à 563.
G. Ibid., et P. de Rousiers, La Question ouvrière en Angleterre.
58 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
Ces chiffres donnent également la proportion des salaires.
Lois DU SALAIRE. — 1 . La qiiestioii du Salaire va en se compli-
quant à mesure que l'on passe des travaux de simple récolte à
ceux de la culture et de ceux-ci aux travaux de fabrication
(Rép. 1,2, 3, i,5, 6, 10).
2. La stabilité de la production est le moyen d'assurer la
stabilité des salaires (Rép. 9).
3. L'élévation de la capacité de l'ouvrier est le moyen d'élever
létaux des salaires (Rép. 11, 12).
IV. — L KPARGXE.
1. Le sol disponible et les biens communaux ne poussent pas à
l'épargne personnelle^. Parce qu'ils constituent une épargne
naturelle et spontanée qui dispense de la nécessité d'épargner.
2. La communauté ne développe pas V aptitude à l'épargne'.
Parce qu'on compte sur l'appui de la communauté et que l'épargne
personnelle venant se fondre dans la communauté, on n'en
bénéficie pas soi-même.
3. Les montagnards sont naturellement portés à l'épargne^.
Parce qu'ils doivent compenser les faibles profits d'un sol pauvre
par la puissance d'économie et la restriction des besoins.
4. Les productions spontanées (comme l'art pastoral nomade,
la chasse et la cueillette) ne développent pas l'habitude de
Vépargne''. Parce que ces productions, fournies par la nature,
n'exigeant pas de prévoyance, ne la développent pas.
5. La nécessité de posséder ses instruments de travail provoque
généralejnent la première manifestation de l'épargne'. Parce
qu'il n'est pas possible de se soustraire à la nécessité d'acheter
1. .Se. soc, III, 513, et danstoutes les monoi;. au chap. des Subventions naturelles.
2. O. E., Il, 5. — 0. ;!/., 2''sér., I, 423.
3. .Se. soc, X.\X, 128, 264. — .Soc. afric, 70.
4. 5c. 5oe.,XXII, 277: XXllI, 3bi. — Socafric, 138, 177. — Franc. d'avj.Jiv.X.
— O. E., m. 115. — 0. JA., 2'àéT., II, 1.^7.
5. se. soc, XXII, 3fi. — Soc. afric, 2r.2. — O. E., 111,212. — O. il/.. 11,252 : III, Ad.
LES DIVERSES FORMES DE I.A l'ROl'RIÉTÉ. ')!•
ses instruments, qui sont le seul moyen de se procurer du travail.
6. La nécessilr. d'acheter les femmes oblige les familles pa-
triarcales à réaliser une épargne K Cotto nécessité est d'autant
plus impérieuse quelle est inéluctable.
7. 1m nécessité de constituer des dots aux enfants jonc un rôle
analogue, dans les pays où cet usage existe.
8. Le désir de se marier est une grande incitation à l'épargne''-.
Mais il agit surtout sur les jeunes gens qui nont pas à attendre de
dots de leurs parents.
9. Le patronage excessif, qui pourvoit à tous les besoins,
empêche le développement de l'épargne'^'. En ce qu'il déshalûtuc
l'ouvrier de compter sur lui-même.
10. Les caisses d'épargne et les institutions similaires facilitent
et développent l'épargne'^.
11. Le goût du luxe, particulièrement développé dans les
villes, détourne de V épargne''.
Quel(jues répercussions relatives à l'emploi de l'épargne :
12. Les émigrants de familles patriarcales, ou quasi patriar-
cales, envoient généralement leurs épargnes à leur famille '■.
Parce qu'ils sont habitués à compter en tout sur le groupe
familial qui doit, soit les établir, soit les recevoir au foyer, s'ils
restent célibataires. Ils se considèrent d'ailleurs comme co-pro-
priétairesdu bien de famille.
13. Dans la famille quasi patriarcale , toute F épargne de la
famille est emploijée à l' établissement des frères et sonirs de
l' héritier-associé ''. hMis ce type, l'héritier est considéré comme
un simple usufruitier chargé de tirer du bien de famille les
ressources nécessaires pour établir ses frères et sœurs, ou pour
les garder au foyer.
ik-. L'éloignement pour les travaux usuels [agriculture, indus-
1. (). E., II, 42. — O. M., 2<- sér., II, 63.
2. O. E., IV, 81, 208, 259, 390; V, 16, 162; VI, 44.
:i. O. £.,111, 12, 35; IV, 12, 13. — O. 3f., 2" sér.. II, 338.
i. .Se. .soc, XXIII.
5. O. E., VI, 38, 299.
6. O. .»/., 1"- sér., IV, 9i: 2- sér., I, 60.
7. .se. soc, fasc. xviii, xxiii. — O. l:'., IV , 500.
60 RÉPERTOIRE DES RÉl'ERCrSSlONS SOCIALES.
trie, commerce) 'porte à employer l'épargne en valeurs de bourse ' .
Parce que cette épargne reste sans autre emploi. Cette pratique-
est particulièrement courante en France, où elle est le signe d'une
richesse plus apparente que réelle, parce qu'elle n'est pas
régulièrement renouvelée par les trois sources fondamentales du
travail.
15. L aptitude aux travaux usuels porte à utiliser l'épargne
pour développer ces industries ~. C'est ce qui explique le dévelop-
pement agricole, industriel et commercial de l'Allemagne, de
l'Angleterre et des États-Unis.
16. L'absence de dot^ combinée avec V aptitude à gagner de
l'argent, porte à constituer F épargne au moyen de l'assurance sur
la vie. C'est le cas des populations anglo-saxonnes chez lesquelles
l'assurance sur la vie est d'une pratique générale. En effet,
l'homme capable de gagner de l'argent est en état de prélever
régulièrement la somme nécessaire pour l'assurance ; de plus,
il n'a pas d'autre moyen d'assurer éventuellement la situation
de sa veuve, puisqu'au moment de son mariage, il ne possède
aucune fortune personnelle, par suite de l'absence de dot.
Lois de l'kparune. — - 1. Tout ce qui dispense du travail et
de l'effort entrave l'aptitude à l'épargne (Rép. 1, 2, 3, i, 9, 11).
2. Tout ce qui oblige au travail et à l'effort développe l'aptitude
à l'épargne (Rép. 5, 6, 7, 8).
3. Les populations à formation communautaire emploient
l'épargne par l'intermédiaire du groupe familial et pour établir
les enfants (Rép. 12, 13 .
V. Les populations à formation particulariste emploient
l'épargne individuellement, pour assister non leurs enfants, mais
leur veuve Rép. 15. 16).
5. L'emploi de l'épargne en valeurs de bourse n'est pas une
manifestation de la puissance agricole, industrielle et com-
merciale (Rép. li).
1. Anglo-Saxom, liv. II. ch. ii.
:>. llnd.
III
LA FAMILLE
La science sociale ramène les diverses formes de la Famille à
quatre grands groupes : la Famille patriarcale, la Famille quasi
patriarcale, la Famille particulariste , la Famille instable.
i'^ La Famille patriarcale. — Elle est caractérisée })ar la
réunion au même foyer de plusieurs ménages soumis à l'iiuto-
rité d'un ancêtre commun. A la mort du chef de famille, ou pa-
triarche, l'autorité passe ordinairement non au fils, mais au
frère le plus âgé. C'est de ce type que procède le mode de suc-
cession usité en Turquie pour les sultans.
La Famille patriarcale comprime l'initiative individuelle et
l'aptitude au travail pénible.
Cette forme de famille s'observe à l'état pur dans les steppes
et, avec des déformations plus ou moins importantes, dans pres-
que toute l'Asie, dans l'Orient et le midi de l'Europe et dans le
nord de l'Afrique.
-r La Famille quasi patriarcale. — Cette forme de Famille,
ainsi que son nom l'indique, présente la plupart des caractères
de la Famille patriarcale.
Elle n'en diffère que sur deux points :
1" La communauté est réduite à deux ménages : celui des pa-
rents, qui gardent toujours l'autorité ; et de lun des enfants, avec
les membres restés célibataires. Celte réduction vient de l'agglo-
mération de la population sur un territoire trop restreint.
02 RÉPERTOIRE DES RÉI'ERCUSSIONS SOCIALES.
2" Le domaine, toujours considéré comme un bien de famille
et non comme une propriété individuelle, est Iransjnis à un seul
enfant. iMais cet enfant est considéré comme un usufruitier, dé-
positaire du bien commun, avec la charge d'établir ses frères et
sœurs, ou d'assister et de recueillir les célibataires,
C est la transmission à un seul enfant, qui difTérencie nette-
ment ce groupe de famille du premier, car on n'observe jamais
ce mode de transmission dans la Famille patriarcale. Cette der-
nière se dissout par le partage égal, parce que tous les membres
se considèrent comme co-propriétaires au même titre.
L'influence de la Famille partie iilariste semble seule pouvoir
expliquer cette transmission à un seul enfant. En effet, la Fa-
mille quasi patriarcale n'a été observée jusqu'ici que dans la
zone touchée par la -Famille particulariste.
Nous n'avons pas encore réussi à déterminer actuellement des
variétés de ce type K
3° La Famille particulariste. — Elle diffère de la Famille
quasi patriarcale sur les points suivants :
1" La propriété n'est plus considérée comme un bien de fa-
mille, mais comme un bien personnel ;
2" Dès lors, le père la transmet librement à qui il veut;
3" Lorsque le Père constitue un héritier, il lui abandonne la
complète direction du domaine, en se réservant par contrat sa
propre indépendance, au moyen de droits et de redevances
bien délimités. Ce contrat exclut toute idée de communauté.
4° Les enfants sont préparés, dès leur jeune âge , à l'indé-
pendance et à l'initiative individuelle, parce qu'ils doivent
compter le moins possible sur le bien et sur l'assistance de la
famille.
5° Aussi les émigrants partent-ils isolément et sans esprit de
retour.
Ce type de famille caractérise plus particulièrement la Nor-
vège, le Nord-Ouest de l'Allemagne, l'Angleterre, les Étals-Unis
et toutes les possessions anglo-saxonnes.
1. Franc, d'auj., liv. I, eh. i, ii, m.
LA FAMILLE. 6)5
4° La Fa3iille instable. — Elle est le produit de la décom-
position des trois autres types de famille. Cette décomposition se
produit suivant deux formes :
A. La Famille instable sauvage. — Elle résuite de la décom-
position produite par la chasse et la cueillette pures. C'est le
type propre aux toundras, aux anciennes savanes de TAméricpie
du Nord, aux forêts de l'Amérique du Sud et de l'Afrique et aux
anciens territoires à cueillette de TOcéanie. C'est, en somme, la
variété de famille caractéristique des peuplades sauvages.
Ici, la famille est rendue instable en ce qu'elle ne peut plus
s'appuyer, comme dans le type patriarcal, sur la communauté
familiale, ni, comme dans le type particulariste, sur l'aptitude
individuelle au travail difficile et intense.
La chasse et la cueillette font passer l'autorité des vieillards
aux jeunes gens, sans que ceux-ci soient rendus capables de
l'exercer. Par là, la famille est livrée à l'instabilité totale '.
B. La Famille instable atténuée. — C'est la variété propre
aux populations qui, pour des causes diverses, sont sorties du
type patriarcal, ou du type particulariste. Elles ont perdu, par
conséquent, comme la variété précédente, le moyen de s'ap-'
puyer soit sur la communauté, soit sur l'initiative individuelle.
Mais cette variété diffère de la précédente en ce qu'elle con-
serve, malgré tout, certains restes, certaines survivances de sou
état famihal antérieur, parce qu'elle n'a pas été complètement
désorganisée par la chasse ou par la cueillette et quelle est
plus ou moins en contact avec des milieux à formation commu-
nautaire, ou à formation particulariste. Par là, son instabilité se
trouve atténuée.
Cette variété se manifeste sur tous les points du globe, mais à
l'état sporadique, suivant que les circonstances ont amené une
décomposition plus ou moins complète de la Famille patriarcale,
ou de la famille particulariste.
Par conséquent, en dehors du cas constaté pour les popula-
1. Voir Lu Houle, t. I, liv. I, ch. m eliv. — .Se. soc, VU, VIII, I.\, X. — Les Soc.
a/y'ic. (sauf la région des Déserts).
64 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
tions sauvages, la famille instable n a pas d'habitat déterminé.
Ces quatre grands groupes de familles comprennent un cer-
tain nombre de \ariétés dont nous avons donné précédemment
les définitions'.
Voici quelques exemples de répercussions au sujet des phé-
nomènes qui se rattachent à la Famille.
I. — Le père et l'autorité paternelle. — L'autorité pater-
nelle se manifeste différemment suivant la forme de la famille,
ainsi que l'indiquent les répercussions suivantes :
1. V art 'pastoral nomade développe au plus haut degré l'au-
torité du patriarche'^. Il y a plusieurs raisons : ce travail ne
donne aucune supériorité à la jeunesse sur la vieillesse; il exige
en outre une forte autorité pour maintenir l'ordre au milieu d un
groupement nombreux; d'autre part, l'isolement delà vie no-
made ne laisse aucune autorité se constituer au-dessus de celle
du patriarche; enfin, le patriarche détient le capital de la com-
munauté représenté par le troupeau, et comme ce dernier l'em-
porte sur la part du travail, l'autorité paternelle a une base
solide.
2. Dans les communautés patriarcales, la vie facile maintient
i autorité paternelle'*. Parce que les plus travailleurs n'acceptent
de travailler au profit de la communauté et d'obéir au chef de
famille qu'autant que le travail est facile. Sinon, ils ont plus d'a-
vantage à travailler pour leur compte.
3. L'autorité du patriarche diminue dans la mesure où le tra-
vail devient plus intense'-". Cette évolution se produit générale-
ment lorsque la culture devient le travail exclusif. A mesure que
les membres de la communauté doivent donner une somme de
travail plus grande, ils entendent exercer une part de l'autorité.
1. Voir, à titre d'exemple, Franc, d'aiij., siirlout liv. II, ch. m.
2. Voir Bnlletin, n" 23, 24, 26.
3. Se. soc, m, 411; XVIII, 262; XXII, 16; XXV, 420; XXIV, 254; fasc. XXII,
38,42, 45; XXVIII, 100, 179. — .Sor. fl/rù'., 50. 114, 129, IbO, 213. — La Route,}, liv. I.
4. Se. soc, II, 534; III, 526, 534, 538;IV, 300; XXII, 139, 151, 388. — Soc.afric,
45, 95.
5. Se soc, I, 416; III, 244 à 266 ; XXIII, 226. —La Roulc, II, liv. II, cil. iv, 207
Cl suiv. — O. /•;., II, 365: V, 298.
LA FAMILLE. 63
La diminution de l'autorité du patriarche se manifeste ainsi :
nomination d'un conseil de communauté composé des plus ca-
pables; élection du patriarche par la communauté; droit de dé-
poser le patriarche s'il est insuffisant. En somme, l'autorité passe
de plus en plus des vieillards aux jeunes gens et aux plus
capables.
4. Les migratio)is de pasteurs nomades diminuent l'autorité du
patriarche en lui superposant le chef de tribu, ou de clan^. Ces
migrations arrachent les familles à leur isolement pastoral et
nécessitent des chefs supérieurs, dont l'autorité vient diminuer
celle des chefs de famille qui était jusque-là en quelque sorte illi-
mitée. C'est le cas des caravaniers de l'Arabie et du Sahara, des
anciennes migrations celtiques depuis le haut Danube jusqu'à
l'Armorique, l'Ecosse et l'Irlande, des invasions de pasteurs
nomades, etc.
5. Dans la famille quasi patriarcale, l'autorité du chef de
famille est limitée par celle de l'héritier associé "-. Cet héri-
tier est institué au moment de son mariage et il est associé au
père pour l'aider dans l'exploitation du domaine, dans l'éduca-
tion et l'établissement des autres enfants. L'autorité est donc
partagée.
6. La famille particulariste limite l'autorité paternelle : le
père agit surtout par des conseils tendant à développer aussi ra-
pidement que possible l'initiative et la personnalité des enfants'^
Cela vient de ce que le père considère que chaque enfant doit se
créer une situation par lui-même. Dès lors, il se préoccupe sur-
tout de l'émanciper le plus tôt possible et de lui donner l'apti-
tude à réussir sans l'aide de ses parents. Mais l'autorité paternelle
reste entière en ce qui concerne la transmission de ses biens, car
il conserve intacte la liberté de tester.
1. Se. soc. XXIV, 23 à 31. — Franc, cl'auj., liv. V.— La Jioute, 1, liv. II, cli. i, ii;
liv. IV.
2. O. E., IV, ch. IX. —Franc, d'auj., liv. I. cli. i. — La Vallée d'Ossau, par F.
Bulel (Se. soc, III, 574, 583).
3. An<jlo-Sa.ions, pa-ssim. — L' Éducation )iowye//e, passim. — Ilist. de la form.
pari.; Les premiers cliap. — Sc.soc, XXX, 121, 516. — U. M., T ser., III. — 0. F.,
III, 375, 400, 425, 429.
5
G6 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
7. Bans la famille instable sauvage, Vautorité paternelle est
complètement atrophiée^. Parce que la chasse, qui est ici le
travail dominant, fait éclater la supériorité des enfants sur les
vieillards au point de vue du travail. L'autorité et Tinfluence
passent ainsi aux enfants, ce qui constitue le renversement des
rôles naturels.
8. Dans la famille instable attihiuêe, Vautorité paternelle est
plus ou moins diminure'^-. Elle l'est, dans la mesure où le type
s'éloigne de la famille patriarcale, ou de la famille particula-
riste. Comme ce type est une déformation, il comporte des
degrés nombreux, suivant le point d'évolution auquel il est
arrivé. Mais, quel que soit ce point, le type présente un carac-
tère commun, c'est que le père perd le droit de disposer de son
bien : le bien est partagé entre tous ses enfants par parties
égales. Le père ne peut donc assurer lui-même l'avenir de son
œuvre dans les conditions (|ui lui paraissent les meilleures.
II. — La loi morale et la tradition des ancêtres. — Pour
se faire obéir, l'autorité paternelle invoque le grand argu-
ment de la loi morale. Mais les diverses formes de famille ne
maintiennent pas la loi morale de la même manière et au
même degré. On peut résumer les procédés qui leur sont pro-
pres dans la répercussion suivante :
9. La loi morale est maintenue : dans la famille patriar-
cale^ par l'autorité très forte; dans la famille particulariste'' ,
par la conscience individuelle très forte; dans la famille ins-
table'", seulement par des spécialistes, étrangers à la famille et
qui se substituent à elle. (Voir les démonstrations.
On peut signaler comme un soutien puissant de la morale la
répercussion suivante :
10. Le relèvement de la situation de la femme favorise les
1. La Houle, I, liv. 1. ch. m. iv. — Se. soc, VI. Les i>opuI. circunapolaiics ; VU,
VIII, les Cliasseursde bisons. — Soc. afric, 91 elpassiin.
2. Classification soc, V et VII. passim dans les renvois. — 0. E., V, 362.
3. Se. soc, XV, 59; fasc. XXII, 38, 42.
4. Se soc, fasc. XIX, 74; XXll, 58.
5. Se soc, fasc. XXII, 30, 31.
LA FAMILLE. 07
bonnes manirs '. Parce que la femme est alors plus en état de se
défendre par elle-même et qu'elle est plus respectée. En Orient,
où la situation de la femme est peu relevée, on est amené à
l'enfermer dans le gynécée, ou dans le harem, et à la surveiller
étroitement.
L'autorité paternelle trouve un autre soutien dans la tradition
des ancêtres. Mais cette tradition ne se manifeste pas partout
avec la même force :
11. La famille patriarcale assure au plus haut degré le maiïi-
tien des idées traditionnelles ~. Parce que toute son organisation
repose sur lautorité et sur le respect du passé.
12. La tradition y est fortifiée par le culte des ancêtres"^. Ce
culte est né originairement de l'isolement de chaque commu-
nauté, par suite des nécessités de l'art pastoral nomade. Cet
isolement ne permettait qu'un culte domestique, dont le pa-
triarche était le pontife.
13. L'isolement favorise le tnaintien des traditions'*'. Parce
qu'il met à l'abri de toute influence étrangère et différente,
14. La famille particulariste associe Vesprit de tradition à
Uesprit de nouveauté-'. Parce qu'elle comprend deux éléments
bien distincts : le fils héritier du foyer stable qui représente la
tradition ; les autres enfants qui émigrent au loin pour fonder
des foyers nouveaux et qui sont ainsi tournés vers l'avenir. Ce
dualisme explique le caractère à la fois traditionnel et progressif
des races Scandinave et anglo-saxonne, et leur puissance extraor-
dinaire d'expansion.
15. Le travail modifie les traditions dans la mesure où il est
plus susceptible de transformations et de progrès^'. La tendance
à s'éloigner de la tradition va en s'accentuant de la simple
1. <). £.. IIK 57, JIO; IV, 2i)7. — 0. M., •>." sér.. 1. 293; II, 113, 156.
2. Se. soc, fasc. XXII, 41. — O. £., II, 19, .>3; V. 31. 44. — O. .)/., l'user., IV, 1)1 ;
2' sér., I, liy.
3. Se. soc, [, 52',», 532; II, 2S2 ; XVIII, 2ii'.) ; XIX. <.)3 ; XXXI, 150. — O. M..
1" sér., IV, 88; 2'= sér., I, 4l7.
4. .se. soc, III, 122 et s., 148, 349;IV, 379 ;i382; fasc. XIX, 188: IV, 98,490; V, 1G3.
5. Anglo-Saxons, passim. — Hist. de la form. part., passim. — La Roule, il,
liv. V.
G. Classiftealion soe. Voir les renvois dans l'ordre du tableau du Travail,
68 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
récolte à la culture, puis à la fabrication, puis aux transports,
et au commerce.
III. — La femme et lk mariage. — 16. La facilité d'établis-
sement rend les mariages précoces^. C'est pour cela qu'ils sont
plus précoces en Orient, où la vie est plus facile, à cause de la
simple récolte, de la communauté et de la concurrence plus
faible.
17. Dans la farnille patriarcale, les j^arents décident eux-
mêmes des mariages-. Parce que les jeunes épouses devant
habiter dans la communauté de leur mari, celle-ci a besoin de
s'assurer qu'elles ne viendront pas y porter le trouble. Cela
amène à considérer les mariages comme une affaire familiale
et non individuelle.
18. Dans la famille particidariste, le mariage est un acte in-
dividuel^'. Parce que les jeunes ménages devant s'établir et
vivre à part, les parents sont moins préoccupés de décider les
choix. D'autre j)art, ils s'en reconnaissent d'autant moins le
droit qu'ils ne donnent pas de dot et que les enfants s'établis-
sent avec leurs ressources personnelles.
19. La monogamie, la polygamie et la polyandrie sont déter-
minées, chez les peuples sauvages, par l'importance comparée
du travail de l'homme et du travail de la femme ^. Si la ressource
principale du ménage est due au travail de l'homme, c'est la
polygamie qui domine ; si elle est due au travail de la femme,
c'est la polyandrie; s'il y a équilibre, c'est la monogamie. En
somme, le mariage est ici une question de nourriture ; c'est une
association entre deux producteurs, suivant les conditions
mêmes du travail.
20. Lorsque la femme est considérée comme un instrument
de travail, la coutume de Vachat, lors du mariage, s'rta-
1. se. soc, XXVII, 32; XXI, 265; fasc. XXIII; XXIV, 51. Bull. XXIII, 36. - O. E.,
103; IV, 12; V, 32, 91. — 0. M., T sér., II, 114, 156; IV, 102.
2. .Se. soc, fasc. XXII, 41. — Soc ofr., 240. — 0. E., IV, 56; V, 45, 47. — 0. M.,
V sér., 11. 293.
3. .se. soc, 1, 280 à 288; IX, 177; XXiX, 147; fasc. XXII, 62.
4. la floH/e, 1,156 à 102. — 0. £., Il, 373.— 0. M., 1" sér., IV, 89. — .Soc, o/nc,
3't, 35, 92.
LA FAMILLE.
G9
blitK Parce qu'elle est alors 'assimilée à une [marchandise dont
on peut tirer un profit.
21. La coutume d'acheter la femme reml les mariages moins
hcUifs"-. Par suite de la nécessité d'accumuler la somme néces-
saire à cet achat.
22. Vhabitude d'acheter la femme entraine le droit de la
répudier -^ Parce que le mariage est assimilé à une opération
d'achat et de vente.
La situation de la femme dans le ménage est déterminée par
une série de répercussions dont voici les plus importantes :
23. La situation de la femme s'élève dans la mesui'e où elle
dirige un atelier de travail distinct de celui du mari'. Parce
qu'elle assume ainsi une responsabilité personnelle et qu'elle
exerce la direction d'un travail indépendant. Cette répercussion
capitale a une telle action que, dans certaines régions de l'Orient,
elle empêche la polygamie et qu'elle a donné naissance au ma-
triarcat, comme chez les Touareg. Cette répercussion est très
fréquente chez les pêcheurs et les marins par suite des longues
absences du mari : la femme a la complète direction de l'atelier
sédentaire et de l'éducation des enfants; c'est elle qui tient la
bourse commune.
2i. La formation communautaire fait retomber sur la femme
les travaux les plus jjénibles'^. Parce que cette formation ne
dressant pas au travail, l'homme est naturellement porté k y
contraindre sa femme. C'est là une des causes principales de
l'infériorité de la femme en Orient.
25. La formation communautaire, en maintenant la femme
1. Se. soc, fasc. XXll, 36.41.— O. L., I, el o. M., passira, les monographies de
pasteurs. — soc. afric, passiin.
'1. O. E., II. 17, 372, 373.
3. O. A., II, 375. — 0. M., V sér. IV, 134; 2'^ sér., I, 457; II, 71.
4. Pasteurs caravaniers, .Se. soc, XII, 288; fasc. \XII. 43. — 0. f., II, 43. — .Soc
afric, 33. Pfclieurs et chasseurs, Se. soc, X, 200 et suiv., fasc. XXII. 31. — Franc,
d'auj., \\v.\. — O.E., IV, 297. — 0, JA., 2' sér. II, 1.57. —Montagnards grecs, Se.
soe., XVI, 69, 71, 74; XXXV, 322; fasc. XXVIII, 56. 83. — Germains, .Se soc, XXIX
274. — Sud-Slaves, O. K., IV, 57. — France, 0. E., IV, 71, 400; V. 153, 404; VI, 110.
5. .Se. soc, fasc. XXII, 36, 41. — O. E., II. 5, 36,59, 189, 279; IV, 254; V, 254;
VI, 127, 376, 379, 415. — 0. M., V' sér., IV, 94; 2' sér., I, 430; II, 66, 396.
/O KEF^ERTOIRE DES REPERCUSSIONS SOCIALES.
dans une situation inférieure, l'empêche iV exercer une bonne in-
fliieiice sociale^ . Ce seutimont d'infériorité porte à nég-liger com-
plètement son éducation, ce qui diminue en elle l'idée de chas-
teté et de pudeur.
26. La famille patriarcale ne maintient les bonnes mœurs que
f/râce à la surveillance étroite exercée par les parents et ci la ré-
clusion des femmes-. On saisit ici toute Finfériorité de ce type
qui, fondé exclusivement sur l'autorité et ne développant pas
la responsabilité individuelle, ne peut agir que par la con-
trainte. C'est ce qui explique les deux manifestations si diffé-
rentes de Fesprit slave : la soumission passive de ceux qui sont
encore retenus dans le cadre de la communauté familiale et
l'insubordination violente de ceux qui ont réussi à en sortir :
d'un côté, le moujik; de l'autre, le nihiliste. On tient par le
cadre et non par soi-même.
27. Dans les coinmunaittés patriarcales, les femmes prennent
leur repas séparément'-''. Cela résulte du sentiment que l'on a
de leur infériorité et de la tendance à les maintenir par l'isolement.
28. La formation particularisle développe le respect de la
femme et V effort pour la soustraire au travail pénible'". Parce
qu'ici l'homme est dressé au travail; parce qu'il a choisi lui-
même sa femme après des fiançailles souvent longues; parce
que la jeune fille, élevée comme le jeune homme et ayant
choisi elle-même son mari, a le sentiment profond de sa di-
gnité et de sa respectabilité. L'homme a été formé à la res-
pecter et, elle, à se faire respecter. Le spécimen le plus connu
de ce type est l' Anglo-Saxonne.
IV. — Les enfants et l'éducation. — D'abord la question de
la natalité :
29. Le partage forcé des héritages'' porte à limiter le nombre
1. Se. soc, fasc. XXII, 41. — O. i:., FI. 52, 183, 436. — O. M., V sér., IV, 89;
2'sér., I, 64, 117,421.
2. O. E., II, 5, 40, 314. — O. M., 1'" sér., IV, 89; 2^^ sér.. I, 421 ; II, 291.
3. O. E., II, 329, 407. — O. M., r'sér., IV, 96; 2» sér., I, 435; II, 66.
4. Se. soe., XXII, 69,71. — O.E., 111,281,370, 406; V, 203; VI, 111.
5. .se. soc., I, 164 à 167; XXXIII, 170. — fK /f., V, 363; VI, 116. — O. .V.. III,
363. — Anfjlo-Saxons. passim.
LA FAMILLE. 71
des enfants. Afin d'éviter le morcellement des domaines, qui
souvent entraine la ruine de l'exploitation et l'obligation de
vendre la maison et la terre. Les effets de cette lég-islation sont
particulièrement visibles en France.
30. La coutume de la dot porte à limiter le nombre des en-
fants^. Par la difficulté presque insoluble de constituer de
nombreuses dots dans le peu de temps qui sépare le mariage
des parents de celui des enfants. Cette difficulté est aussi
grande pour les riches que pour les pauvres, parce que la dot
doit être proportionnée à la fortune des parents. Cette cou-
tume, combinée avec le partage égal des héritages, a fait
tomber au dernier rang- et en un siècle, le chift're de la na-
talité en France. (L'éloignement des Français pour les profes-
sions lucratives et leur engouement pour les situations admi-
nistratives peu rétribuées a complété cet effondrement de la
natalité.)
31. La faciliti' d'établir ses enfants amène le dèvelop'pement
de la natalité ~. En Orient, l'abondance des productions spon-
tanées, la densité moindre de la population, les facilités de
vie offertes par la communauté patriarcale permettent aux
parents d'avoir un grand nombre d'enfants. C'est ce qui
explique la persistance de ce proverbe : « Dieu bénit les fa-
milles nombreuses ». En Occident, où la population est plus
dense, la natalité se maintient dans certains pays, comme la
Norvège, TAllemagne, l'Angleterre, qui savent aller coloniser
au loin et s'assurer ainsi des facilités d'établissement.
32. L'imjirévoyance amène le développeinent de la natalité.
C'est ce qui explique le développement de la natalité dans cer-
tains milieux ouvriers. Ici l'imprévoyance empêche de prévoir
la difficulté d'établissement, ce qui fait que la loi précédente
ne fonctionne pas.
Les conditions de l'éducation sont directement influencées par
l'état social, ainsi qu'on va le voir :
1. Anglo-Saxons, passiin. — (). E. et (t. M. Les monographies des familles fran-
çaises. — Se. soc, III, 47tl.
2. Se. soc., fasc. XIX, 84. — Soc. afric, 254.
72 HÉrERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
33. V éducation des enfants varie suivant les quatre formes
de la famille"^. Chacune d'elles élève l'enfant à son image,
suivant les iiiclications données plus haut. Les familles patriar-
cale et cjuasi patriarcale ^ inculquent aux enfants le respect de
la tradition des ancêtres, et compriment l'initiative et l'apti-
tude à TefFort. La famille particulariste ^ développe au con-
traire l'initiative et l'esprit pratique. La famille instable, qui
est une déformation des deux précédentes, n'est pas outillée
pour l'éducation et l'enfant se trouve livré à toutes les in-
fluences extérieures. Au point de vue religieux, elle ne déve-
loppe ni le sentiment collectif de la piété orientale, ni l'énergie
personnelle de la piété anglo-saxonne '*.
Une répercussion caractéristique :
34. La famille patriarcale oblige les jeunes gens des deux
sexes à s'amuser séparément'^. Toujours la tendance à maintenir
les gens par l'autorité, la rigidité du cadre, et non par le dé-
veloppement de la conscience et de la responsabilité : les
moyens extérieurs, au lieu des moyens intérieurs".
Une répercussion de la reHgion sur l'enfant :
35. Le culte des ancêtres oblige à choisir un fils adoptif , à
défaut de descendant mâle''. Ainsi en Chine. Cela tient à la né-
cessité d'avoir un représentant autorisé pour continuer le culte
familial. Delà, la coutume de l'adoption, pour l'ancienne Rome.
36. C'est le milieu social, et non la naissance, qui constitue la
race^. La race est le résultat des conditions générales de vie
1. Se. SOC.,I, 452, V, 40; XXIV, 347. — O.E.. II. 68, 367: III, 64,315,405:1V, 82:
VI, 30. — 0. J/.,IV, 126.
2. Se. SOC, L 529; XVII. 66;XVIII, 297. — 0. E.,l\, 19, 52: IV, 457. — Se. soc,
fasc. XXII, 38, 39. Famille parliculariste.
3. Se. soc, IX, 71 à 80;XVIiI, 114, 118: XXIV, 305: XXV, 372, 394: fasc. XIX,
75, 76, 77, 80, 119: XXII, 56, 57, 62, 65, 83. — O. M., III, 181.
4. Se. soc. II, 305; XIII, 502: XXXIII, 174: fasc. X.XII, 30, 35. — 0. E., II. 5.
52, 183, 187, 189, 314, 433. — O. E., V, 364: VI, 86. 108, 123, 124, 147, 190, 293,
303; 385, 392, 451, 487. — O. M.. V' sér., IV, 169.
5. Se. .soe., XXXIII, 177: fasc. XXII, 31. — 0. E., IV, 189; V, 363, 400, 426, 481;
VI, 176. —0. E., l\, 16, 195, 349. — O.M., V sér!, IV, 8: 2= sér., 438, 439.
6 5c. soc, XXVI, 395 ; fasc. XXII, 52. — O. E., IV, 61 ; V, 273 ; VI, 297. — O. E.,
IV, 61; V, 273; VI, 297. — O. M., 2' sér.. I, 61, 69.
7. O. M., r« sér., IV, 127.
8. La Route, I, liv. III, ch. i.
LA FAMILLE. T!}
imposées par le milieu social. C'est pour cela qu'on constate
la ressemblance parfaite d'état social et la communauté de race
chez des gens qui ne sont pas d'une commune origine. C'est
ainsi (jue tant d'immigrants aux États-Unis perdent leurs ca-
ractères originaires, pour passer au type créé par le milieu
américain, le type yankee Voir la démonstration \
D'ailleurs toute l'histoire est la démonstration de cette vé-
rité : la plupart des peuples résultent originairement de types
sociaux différents par la naissance, et qui cependant ont été
fondus en une seule race par l'influence d'un même milieu
social.
Lois dk la famille. — 1. L'autorité paternelle est limitée (vo-
lontairement ou involontairement) dans la mesure où les en-
fants peuvent se créer des situations par eux-mêmes (Rép. 1 à 8).
2. La loi morale est maintenue, soit naturellement par l'é-
nergie de la conscience, soit artificiellement par un pouvoir
extérieur (Rép. 9).
3. Les traditions sont maintenues par l'invariabililité du
travail et par l'isolement (Rép. 11, 12, 13, li, 15).
4. Le mariage est un acte familial, ou un acte individuel,
suivant que les moyens d'existence sont assurés par la famille,
ou par l'individu (Rép. IT. 18).
5. La situation de la femme s'élève, suivant que l'homme est
plus apte au travail, ou suivant que la femme dirige un atelier
distinct (Rép. 20, 22, 23. 2i, 25, 26, 27, 28).
6. L'élévation de la situation de la femme est un symptôme
du degré d'élévation de la société (Résulte des Rép. précé-
dentes).
7. La facilité d'établissement (par la famille ou par soi-même)
ou l'imprévoyance développent la natalité (Rép. 29,30,31, 32).
8. L'éducation est tournée vers la tradition, ou vers la nou-
veauté, suivant que les moyens d'existence sont assurés par la
famille, ou par l'individu (Rép. 33, 34.).
9. La race est le produit du milieu social et non de la nais-
sance (Rép. 36).
IV
LE MODE D'EXISTENCE
Nous signalerons d'abord quelques circonstances qui influent
sur le Mode dexistence dune façon générale.
1. — RÉPERCUSSIONS GÉNÉRALES. — i. La clouceiir du climat
r(kluit les besoins matériels '. Un climat doux permet de se con-
tenter dune nourriture moins substantielle, d'une habitation et
de vêtements moins confortables : l'hygiène est simplifiée et les
récréations sont facilitées par la vie au grand air.
2. Les milieux intransformables [steppes, montagnes, etc.)
créent des existences routinières, économes et frustes -. Routi-
nières, parce que le travail est peu progressif; économes, parce
que le sol est pauvre ; frustes, à cause de l'éloignement des cen-
tres urbains.
3. La communauté iiousse à la consommation et au gaspillage '^.
Parce que chacun, prélevant sur le fonds commun, est peu porté
à économiser les choses.
4. V aptitude à l'économie ne suffit pas pour élever les con-
ditions de vie ^. Parce que l'économie donne l'habitude d'une
vie étroite, que l'on est porté à conserver, même lorsqu'on est
1. .se soc. fasc. XXII, 33: XXVllf. 2. — Classification soc, les renvois relatifs
aux pays méridionaux.
2. Se. soc. fasc. XXII, 42. — La Route, i. liv. I et II.
3. Se. soc. XXX1II,297. — O. E., V, 410.
4. O. E., VI, 377. — Franc d'avj., liv. I, ch. m.
LK MODE I) EXISTENCE.
arrivé par ce moyen à la richesse. C'est cette loi qui crée le type
(lu « parvenu », et ([ui l'empêche Je s'élever socialement. 11 ne
suffit pas d'arriver à la richesse, il faut savoir en user, en
sachant la dépenser.
5. Les individualités inférieures éU-vent surtout les conditions
de vie au moyen du travail de leur femme K Parce que l'homme
qui n'est pas capable d'un travail intelligent et intense, est
porté à imposer à sa femme un surcroît de travail. Il use de
l'instrument qu'il a sous la main et qui est sans défense.
0. L'aptitude au travail intense [distincte de la puissance
d' économie) élève les conditions de vie et dévelopj^e ihabitude
du confortable ~. Le travail donne le moyen d'arriver au con-
fortable, mais à condition que les préoccupations d'économie ne
viennent pas le paralyser. C'est le cas de la race anglo-saxonne,
plus apte au travail qu'à l'économie, par suite de sa formation
particulariste, fortifiée par la répercussion suivante. (Le Français
est plus apte à l'économie qu'au travail intense.)
7. V absence de dot à donner aux enfants permet aux parents
une existence confortable ^. Ceci est capital, car on ne peut
arriver à économiser les sommes importantes nécessaires pour
créer des dots, qu'en se donnant à soi-même une vie médiocre
et en s'imposant de nombreuses privations. C'est à cette dure
extrémité que le Français se condamne.
8. Les peuples qui dédaignent les professio?is lucratives es-
saijent de résoudre le problème de la vie en diminuant le con-
fortable ^. C'est le cas de la noblesse et, à sa suite, de la bour-
geoisie françaises.
Certains travaux ont une action bien déterminée sur le mode
d'existence :
9. La culture de la vigne développe les habitudes de luxe ■'•.
Parce qu'elle donne un produit riche sur un petit espace, que le
1. O. /;., IV, 198: V, 308; VI, 3'.), 61. — O. lA., 11, 2i3; III, 33.5. 418.
2. O. i:., m, 286, 322, 103.— O. .)/., I. — An(jh-Saxons,\ydSs\m.
3. Se. soc, fasc. XXil, (iS. — Anglo-Sa.rons, passira.
4. .Se. ioc, XXXI, 19.
5. Se. soc., XXII, 277: XXIX, 239. — Franc, d'atij., liv. II, ch. m. — O. M..
259.
76 RÉPERTOIRE DES RKPERCISSIONS SOCIALES.
vigneron escompte la bonne récolte et vit en conséquence. Le
vigneron est porté à régler ses dépenses ordinaires d'après ce
revenu extraordinaire. De plus, comme la récolte est transformée
en argent, il a, plus que le paysan, l'habitude de vendre et
d'acheter facilement.
10. Le développetnent des transports et du commerce augmente
les habitudes de luxe ^ Par la facilité plus grande que l'on
a de vendre et d'acheter et par Timpoitation d'habitudes étran-
gères au pays. C'est ainsi, par exemple, que le costume local
est peu à peu remplacé par des vêtements achetés au dehors et
que les habitudes de vie se modifient.
11. La limitation de la vie publique et exthneure fait atta-
cher plus d' importance à la vie privée '. Parce qu'on reporte
toutes ses préoccupations sur la vie au foyer et qu'on cherche,
dès lors, à la rendre attrayante.
II. — La nourriturk. — Les éléments qui constituent la nour-
riture sont le résultat de répercussions dont voici quelques
e.vemples :
1*2. Le bas prix relatif des céréales, en rapport de leur valeur
nutritive, en fait la substance alimentaire principale ■K Les
céréales ont, en outre, l'avantage de se conserver longtemps et
de pouvoir, dès lors, être gardées en provision. Quand une
impérieuse nécessité oblige de simplifier le régime alimentaire,
les céréales y deviennent tellement pi-édominantes qu'elles
absorbent parfois la moitié de la dépense totale de la famille ^.
13. Les conditions du sol et du climat font varier la nature des
céréales employées dans V alimentation ^. En Europe, la zone
septentrionale a pour blé l'avoine; la zone centrale, le seigle,
l'orge et le froment ; la zone méridionale, le mais et, dans une
moindre proportion, le froment.
1. Sc.soc.,\\, 96; fasc. XXH, 33, 34; XXlll, 64, XXVIII, 118. — 0. £'., Il, 407:
IV, 401 ; Y, intr. 32; V, 375. — O. £., VI, 37. — O. .)/., 2* sér., Il, 400.
2. Soc. soc, XXVIII, 312. — A7iglo-Saxo)is. passim,
3. 0. E., I, 292.
4. O. E., VI, 208.
5. 0. E., I, 294.
LE MODE d'eXISTENCK. 77
Ik. A mesure que V aisance augmente, les corps gras, les
viandes elles boissons fermentées viennent en partie se substituer
au pain ^ A cause de leur valeur nutritive supérieure. C'est
ainsi que, dans certains cas, le rapport de la dépense en céréales
à la dépense totale de la famille se réduit au huitième ' ; en
d'autres cas, au douzième ^ ; parfois, au treizième ^.
15. Les conditiojis du climat font varier la nature des corps
grasemploijés dans l'alimentation'^. Dans la zone septentrionale,
on fait principalement usage des graisses de poisson, d'oiseaux
aquatiques et de quelques animaux terrestres. Le beurre, ex-
trait du lait de vache, ne commence à être employé d'une ma-
nière usuelle que vers le soixantième degré de latitude nord.
Dans la zone méridionale, la chaleur oblige à convertir le lait en
fromage.
16. Les conditions du climat font varier la nature des fruits
employés dans l'alimentation ''. Le nombre et l'abondance des
fruits va en diminuant, à mesure que Ton va du midi vers le
nord.
17. Les conditions du climat font varier la nature des boissons
fermentées'. Dans les régions chaudes et tempérées de l'Europe,
les boissons fermentées s'extraient, pour la plupart, de certains
fruits : les plus importantes s'obtiennent par la fermentation
spontanée du jus de raisins, des pommes et des poires. Dans la
région septentrionale, les boissons fermentées se fabriquent
principalement au moyen de céréales, comme les bières, ou
au moyen de matières sucrées, comme les hydromels, préparés
avec le miel. Enfin, les pasteurs de l'Orient obtiennent des
boissons fermentées avec le lait de divers animaux, par exem-
ple le koumouiss, préparé avec le lait de jument *^.
1. O. E., 1, 203.
2. 0. E., II, ch. VII, i 15; III, ch. ix, i 15.
3. 0. E., III, ch. VI, g 15.
i. 0. E., VI, ch. II, 'i 15.
5. O. E., I, 299 à 301.
6. 0. E., I, 309.
7. 0. E., I, 316.
8. 0. E., III, ch. vu, g 9.
78 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
18. Les sols pauvres développent la sobriété '. Parce qu'ils
ne fournissent qu'une nourriture pauvre, peu abondante et peu
variée.
19. Dans certaines régions de l'Afrique, la banane développe
le cannibalisme '-. La banane est le principal aliment dans une
région dépourvue de troupeaux, à cause de la mouche tsé-tsé.
Or, la banane est un aliment incomplet, qui exige l'adjonction
d'un corps gras.
20. Dans certaines régions de r Afrique, le manioc fait dis-
paraître le cannibalisme •'. Parce qu'il est beaucoup plus nutri-
tif que la banane et qu'il donne un rendement abondant pour
un faible travail.
III. — L'habitation. — Quelques répercussions, qui montrent
comment les conditions de vie peuvent déterminer laforme même
de l'habitation :
21. La vie en communauté de famille oblige à avoir le type
de la grande maison ^. Parce qu'il faut abriter plusieurs mé-
nages. C'est le cas, par exemple, pour les populations de l'Orient
et d'une partie de l'Italie.
22. La vie en sitnple inénageà formation pnrticulariste porte
à adopter le tijpe de la petite maison individuelle ■\ Parce qu'on
est peu nombreux et qu'on tient par-dessus tout au foyer isolé
et complètement indépendant. De là, le cottage et la petite mai-
son urbaine des Anglais.
23. La vie urbaine, en simple ménage, à formation particu-
larisie ébranlée, porte à s'entasser dans de grands immeubles
divisés en petits appartements. Parce qu'on est également peu
nombreux, mais que, par contre, on ne tient plus au foyer isolé
et indépendant. On veut habiter dans la ville même. De là, la
grande maison urbaine à loyer des Français.
1. Se. soc, II, 372; fasc. X.VII, 31. — O. £., H, 198; IV, 281 ; V, 179; VI, 57.
— O. M., V sér.,lV, 102; l" sér., II, .^.G, GG, 8i, 421.
2. .SOC. afric, 224, 233.
3. Soc. afric. 205.
4. Se soc, XVI, 369. — Soc afric, 219.
5. .Se. soc, XI.X, 39, 158; faiC, XXI, 273. — An'jlo-Saxons , l'iv. III. ch. iv.
LE MODE d'existence. 7Î)
2V. La rigueur du climat a souvent pour conséquence t adop-
tion des toitures larges i. Par tendance à abriter les animaux
sous le même toit que la famille, afin de résister plus facilement
aux hivers trop rigoureux. C'est le cas, par exemple, de la Suisse
et de l'Allemagne du Nord,
25. La douceur du climat porte à réduire la grandeur des
maisons ~. Parce que l'on passe volontiers une grande partie de
la journée dehors et qu'on ne rentre chez soi que pour prendre
ses repas, ou pour dormir. C'est pour cela que les maisons grec-
ques sont si petites.
26. La douceur du cli)nat ne porte pas à embellir l'intérirur
de sa maison et à s'y installer confortablement ^. Pour les mêmes
raisons.
27. L'état habituel de guerre et le besoin de se défendre por-
tent à construire sa maison sur les hauteurs ^. Ce type est fré-
quent chez les montagnards guerriers du bassin de la Méditer-
ranée; il était également fréquent au moyen âge.
28. Les mêmes causes portent aussi à s'agglomérer dans les
villes et à se détourner des habitations isolées '". C'est le cas de
tous les pays où la sécurité n est pas garantie.
29. Dans la formation communautaire, on change moins fa-
cilement d'habitation que dans la formation particulariste ".
Parce que le communautaire est plus porté à s'appuyer sur la
tradition et sur le groupe familial dont le foyer traditionnel est
la représentation. Le particulariste, au contraire, compte plus
sur lui-même que sur son entourage.
30. Le particulariste est plus préoccupé d'orner son « home »
et de II' rendre confortable "'. Parce qu'il attache plus d'impor-
tance à la vie privée qu'à la vie publique, à la vie de famille
qu'à la vie de société.
1. Se. soc, XXII. — .Soc. afric, 218, 220.
2. Se. soc, fasc. XXVIII. 176. — Soc afric, 235.
3. Aiifjlo-Saœons, l'iy. II, ch. iv.
4. 0. .1/ , II, 54, 94.
5. O.M., 2" sér., II, 385.
G. Anylo-Saxoiis, liv. II, ch. iv.
7. Ibid.. et O. .1/., III. 181.
80 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
31. La formation sociale a une influence sur la composi-
tion du mobilier ^. Chez les populations plus directement issues
de la vie pastorale et nomade, le mobilier est très réduit,
comme sous la tente : quekjues objets de vaisselle en bois ou
en métal; pas de lils, simplement des coussins et des nattes
étendues sur le sol. En Occident, au contraire, où la vie séden-
taire est plus ancienne, des lits garnis de draps, une nombreuse
vaisselle, des meubles en bois, etc.
3*2. Le climat a une influence sur la disposition du mobilier ~ .
Ainsi, en Auvergne, en Bretagne, etc., les lits sont groupés dans
la même pièce, haut placés et masqués par des tentures et des
colfres. Cette coutume a pour but d'économiser le chauffage
nécessité par un climat froid, ou humide.
33. Les productions du sol et du sous-sol font varier le mode
de chauffage ^'. Dans les contrées où le combustible abonde, on
se sert du bois de corde, ou de charbon de terre. Dans les ré-
gions privées de forêts et de houillères, on a recours à la tourbe.
Dans les régions encore plus dépourvues, on emploie les herbes
séchées, les roseaux, la paille, le fumier, ou même les excré-
ments d'animaux.
34. Le climat fait varier le mode cV éclairage ''. La consom-
mation augmente à mesure qu'on se rapproche des régions
boréales. Dans le voisinage de la mer glaciale, une mèche
plongée dans l'huile de poisson ; dans la région boisée plus au
sud, fragments de bois résineux, parfois matières enduites du
goudron extrait. Plus au sud, chandelles fabriquées avec la
graisse animale , huiles végétales brûlées au moyen de mè-
ches, etc.
IV. — Les vêtements. — ,35. Le climat et le travail font varier
la forme et la nature des vêteinents'-'. Le climat impose des vête-
1. O. E., 1, 330; II, ch. I à VI, g 10; VI, ch. m, ji 20.
2. Se. soc, XX VII, 32.
3. 0. ]■:., I, 333; II, ch.i, ;^ 17; cli. I à vu, ;^ 15; III, ch. i et li;ch. iv, ^ 15;Ch. vi,
§ 15.
4. 0. E., I, 339 et toutes les monographies au ;", 15.
5. O. E., I, 340 à 349 et clans les monograiihies le paragraphe consacré aux vête-
ments.
LE MODE d'eXISTEXCK. 81
ments plus ou moins chauds et le travail eu détermine la na-
ture, suivant les produits qu'il livre à la consommation.
36. La résidence urbaine jjorte surtout à l'abandon du cos-
tume local ^. Parce que, dans les villes, on se trouve en contact
xivec des gens de toutes provenances et que le développement
du commerce facilite l'achat de vêtements confectionnés à bas
prix.
37. Le costume de U homme et celui de la femme sont in-
fluencés par des causes différentes. Ainsi les modes anglaises
sont plus eénéralement imitées par les hommes; les modes
françaises par les femmes. Parce que les premières sont plus
pratiques et les secondes plus gracieuses.
38. Le développement des sports impose certaines formes de
vêtements. Par la nécessité de les adapter à cet usage spécial.
39. La profession impose certaines formes de vêtements. Pour
les mêmes raisons. Ainsi la blouse du paysan, la veste de l'ou-
vrier, l'uniforme du soldat, la toge du magistrat, ou du pro-
fesseur, etc.
VO. Les conditions de l'épargne peuvent modifier l'aspect du
vêtement'-. Ainsi, en Orient, l'interdiction du prêt à intérêt par
la loi religieuse a poussé les populations à utiliser leurs épar-
gnes en introduisant dans le vêtement des métaux précieux,
surtout sous la forme de monnaies d'or et d'argent.
il. Le développjcment des transports tend à uni fer la forme
et la nature du vêtement •'. Par la facilité de se procurer par
le commerce des vêtements confectionnés à meilleur marché.
V. — L'iiYGiÈXE. — i2. Certains travaux prédisposent à exercer
une médecine empirique^. Cette prédisposition s'accuse surtout
dans les régions où l'homme ne se livre pas à un travail épuisant
qui détourne des spéculations intellectuelles. On l'observe, prin-
cipalement, dans les régions de steppes, de montagnes et de
1. Ihid.
2. 0. £"., I, 349: II, ch. M. % 10 et 19.
3. 0. E., IV, 126. 136, 337; VI, 408. — 0. M., III, 291.
4. 0. £., I, 36G; 11, ch. v, C. '* ; IV, ch. vu, ;;, 4.
S2 . RÉI'ERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
forêts, où les travaux agricoles sont peu développés et où le
pâturage est l'industrie dominante. La classe des bergers peut
alors se recruter d'hommes énergiques et intelligents qui se
trouvent naturellement initiés aux plus simples pratiques de
Fart de guérir, par les soins qu'exigent les animaux malades.
i3. Les conditions du lieu et du travail influent sur l'hy-
giène. Suivant que le travail se pratique au grand air, ou dans
des locaux mal aérés; suivant qu'il met en contact avec des
matières salubres ou toxiques, etc. Il y a des maladies qu'on
peut appeler locales, ou professionnelles.
W. Les familles 'patriarcales et instables sont moins capables
de résister au développement de l'alcoolisme K Parce qu'elles
ne créent pas le sentiment de la responsabilité individuelle.
Pour la raison inverse, la famille particulariste en est plus
capable -.
i5. Les exercices physiques se développent dans la mesure et
de la n\aniere où ils sont utiles à l'acquisition du pain quoti"
dien \ Cela résulte de ce fait que chacun agit suivant les condi-
tions imposées par les nécessités de ses moyens d'existence. De
là, la difficulté de développer les exercices physiques chez les
peuples où ils ne résultent pas de cette nécessité.
46. L'abus des examens est un empêchement à la pratique
générale des exercices pliysiques*. Par la tendance à tout sa-
crifier aux études scolaires et parce que l'examen ouvre des
carrières qui exigent moins que d'autres la force physique,
l'agilité et la vie active.
A'I. — Les récréations. — i7. Le climat exerce une action di-
recte sur les récréations ■'. Dans le Nord et jusque vers le milieu
de la zone centrale, la consommation de quelques aliments de
choix et surtout des boissons fermentées est la récréation favo-
1. se. soc, fasc. XXII, 36, 50. — 0. /•;., V, 3:5.j ; VI, 157, 302,300, 312, 447.
2. .se. soc. fasc. XXII. GO. — 0. M., I, 397.
3. .Se. soc. VI, 469 à 487.
4. .Se soc, VI, 478.
5. 0. £., I, 363; V, 387. — .Se. soc, XI, 55; XXIII, 282; XXXIII, 423; fasc. XXVIII,
183.
LE MODE d'EXISTENCC. S3
rite dos ouvriers. Au contraire, à mesure qu'on so rapproche
des limites extrêmes de la zone méridionale, les récréations
les plus recherchées sont les spectacles publics, les fêtes, la
promenade, la musique, la danse, les jeux d'adresse et de
hasard. Dans les pays chauds, le besoin de l'alimentation exces-
sive est remplacé par le besoin de la vie extérieure et bruyante.
48. La formation sociale imprime aux ri'créations un carac-
tère spccialK (Voir les exemples indiqués aux renvois.) Le Turc
cherche son plaisir dans le repos aussi complet que possible,
l'Anglais dans les exercices violents; voilà les deux extrêmes,
qui dérivent de deux formations sociales très diflerentes.
Lois du Mode d'existence. — 1. Le mode d'existence varie
suivant les conditions du lieu Rép. J, 2), du travail (Rép.
6, 8, 9, 10) et de l'état social (Rép. 3, i, 5, 7, 11).
2. La nourriture varie suivant les conditions du sol (Rép. 13,
18) et du climat (Rép. 15, 16, 17, 19, 20).
3. La grandeur de l'habitation varie snivant le climat (Rép.
24,25) et suivant le type de la famille Rép. 21, 22, 23).
4. L'installation intérieure varie suivant le climat (Rép. 20,
32) et la formation sociale (Rép, 30, 31).
5. La situation des habitations varie suivant le degré de sé-
curité (Rép. 27, 28 1.
G. La fixité de la résidence varie snivant la formation sociale
(Rép. 29).
7. Le chauffage et l'éclairage varient suivant le climat et les
productions (Rép. 33, 34j.
8. Les vêtements varient suivant le climat (Rép. 35 1, le travail
(Rép. 39, 41), la résidence (Rép. 30), la mode (Rép, 37), les
sports (Rép. 38).
9. L'hygiène est influencée par le lieu et le travail (Rép. 'i2,
43, 45, 46) et par la formation familiale (Rép. 44).
10. Les récréations sont influencées par le climat (Rép. 47)
et par la formation sociale (Rép. 48).
1. .se soc. V, 2Gr, à 268; X, 82, 92; XXVllI, 219; XXXIII. 173, 317; fasc. XXVllI,
101. — 0. /;.. IV, 125, 20G. — 0. }]., I, 382: III, 296, 323, 389.
LES PHASES DE L EXISTENCE
Avec le Mode d'existence, nous avons considéré les néces-
.sités ordinaires, journalières pour ainsi dire, de la vie. Les
Phases de l'existence se rapportent aux nécessités extraordi-
naires, survenances notables ou perturbations, qui viennent, à
certains moments, compliquer ou troulder la vie de tous les
.jours. Quelles sont les causes qui les déterminent, qui les aggra-
vent, ou qui permettent de les résoudre?
Si on veut ramener ces causes à leurs éléments les plus sim-
ples, on peut les formuler d'après les trois répercussions sui-
vantes :
1 . Les phases de l'existence sont sw^montées grâce à la facilité
des conditions sociales^. C'est le cas des populations qui trou-
vent des facilités de vie naturelles, grâce à l'abondance des
productions spontanées (steppes, cueillette, etc.), et grâce à la
communauté (du iiavail, du sol, de la famille). Appuyée sur
ces deux soutiens, la famille résiste plus facilement aux surve-
nances et perturbations qui viennent compliquer son existence,
parce que ces difficultés sont réduites par le fait même des cir-
constances.
1. Les phases de l'existence ne sont pas surmontées à cause
de la difficulté des conditions sociales'-. Ce cas se produit
1. .se. soc, XVIII, 487; XII, 380 à 391. — 0. E., IV, 287. — ,SC .soc, XXIII. —
0. £., Il, 5, 40, 52; V, 44. — 0. M., r<= sér., IV, 89.
2. Se. soc, XVllI, 490. Accidents et maladies : Se. soc, fasc. XXII, 33. — 0.3/.,
LES PHASES DE L'exISTENCE. 85
lorsque les deux ressources des productions spontanées et de la
communauté viennent à se restreindre, ou à faire complètement
défaut, sans que les individus soient formés à se soutenir par
eux-mêmes, c'est-à-dire par de bonnes conditions sociales. C'est
le cas des sociétés à formation communautaire, ou particu-
lariste, instable et ébranlée (voir la Classification sociale).
L'homme est alors hors d'état de résister aux difficultés des
phases de l'existence.
3. Les phases de l'existence sont surmontées malgré la diffi-
cullé des conditions sociales '. C'est la situation inverse de celle
du premier type. Ici, l'homme n'a plus à compter sur les faci-
lités de vie, mais du moins il est apte à s'appuyer sur lui-même,
parce qu'il est formé au travail et à l'initiative. C'est le cas des
sociétés à formation particulariste ébauchée ou développée
(voir la Classification), du moins pour les individualités qui
présentent à un deg-ré éminent les caractères imprimés par
cette formation.
Ces trois répercussions sont assez générales pour être consi-
dérées comme les trois lois des phases de l'existence.
m, 188. — Vieillesse, 0.£"., VI, 396. — 0..V., III. 445. —Chômages. O.E.,\, 458. —
O.M., 2«sér.,ll, 430. —Dettes, O. £., If, 104; IV, 15), 248. — Inconduite, Se. soc,
fasc. XXII, 35. — O.E.,U, 314; 111,244. —0. M., III, 56: 2'= sér., I, 293, 308,421 ;
II, 113,291, 293; IV, 169. — Calamités diverses, 0. £"., II, 111, 375; IV, 162, 189.
— 0. M., IV, 169; 2" sér., I, 52; II, 288, 320.
1. .Se. soc, XVIII, 495; XIX, 129; XXXVI, 341 ; fasc. XXII, 76. — 0. E., III, 4, 56,
113, 169, 213,322,351, 359, 362; IV, 15, 32, 4il ; V, 187. — 0. M., 2" sér., II, 432.
VI
LE PATRONAGE
Le « patronage » est un groupement supérieur superposé
aux familles ouvrières, qui a pour but de les diriger dans le
travail, dans la disposition de la propriété et de les aider dans
les phases de l'existence.
Le Patronage prend des formes différentes qu'indiquent les
répercussions suivantes :
1. Les conditions de Lieu peuvent faciliter le patronage, ou
le rendre difficile ^ Elles le facilitent dans la mesure où le
sol fournit une plus grande abondance de productions spon-
tanées à la portée de tous. Ces productions (herbe, forêts,
fruits, etc.) constituent une sorte de patronage naturel, auto-
matique et gratuit. Une grande partie de l'humanité bénéficie
de ce genre de patronage.
Mais, outre ce patronage exercé par les choses, il y a le pa-
tronage proprement dit exercé par des personnes.
2. Le patronage n'est pleinement efficace, et exercé en con-
naissance de causes que par le patron du travail ~. Parce que
ce dernier dispose seul des moyens d'existence de la famille
ouvrière, puisque c'est hd c|ui lui fournit du travail. Tous les
autres patronages sont artificiels et plus ou moins incomplets,
ainsi que nous le verrons.
1. Se. soc, XIV. 24. — 0. E., V, 6.5.
•2. Se. soe., III, 291 à 294.
LE l'ATRONAGE. 87
Le type le plus simple de patron est le patriarche, c'est-à-
dire le chef de la communauté patriarcale. Il est le plus simple,
parce qu'il cumule les fonctions de père et de patron, puisqu'il
dirige à la fois la famille et le travail. C'est donc un patron
qui n'est pas encore dégagé de la famille.
Le patronage du patriarche est très simplifié et très facilité,
ainsi que l'indique la répercussion suivante :
3. Les productions spontanres de la steppe facilitent V action
du patriarche et réduisent son action pmtronale ^. Le patriarche
est aidé par les ressources naturelles, ainsi que l'indique la
répercussion n" 1. L'ahondance, la régularité et la spontanéité
de ces ressources lui permettent d'exercer son patronage dans
des conditions que ne -connaissent pas les patrons de l'Occi-
dent.
4. Le patronage patriarcal soutient l'ouvrier, mais ne l'élève
pas ~. Il le soutient par l'appui des productions spontanées et
de la communauté familiale. Or, cet appui lui-même a pour
effet de comprimer l'énergie et l'initiative individuelle. Il ha-
bitue à être patronné et non à se patronner soi-même. De là,
l'inertie de l'Oriental.
5. Les sociétés patriarcales ne constituent pas le tijpc du pa-^
tron en dehors et au-dessus de la famille ouvrière '^. Parce que
les individus incapables, ceux qui auraient besoin de se placer
sous la direction d'un patron, ne se détachent pas de la com-
munauté familiale. Ou bien ils restent dans leur communauté
originaire ; ou bien ils entrent dans une communauté voisine
à laquelle les rattachent le plus souvent des liens de parenté.
Ils y trouvent ainsi l'appui dont ils ont besoin. C'est un pa-
tronage par absorption. Il résulte de ce que chacun considère
comme le pire des malheurs, celui d'être détaché de la com-
nmnauté patriarcale.
G. Lorsque les populations patriarccdes s'adonnent à la cul-
ture, le patronage du patriarche est renforcé par celui du con-
1. 6c. .soc, XIV, 24.
2. .se. ioc, X.KV, 180. — 0. £•., H. 03, 218, 307. — 0. M., IV. 12G.
3. 5c. soc, m, 52 à 5i.
88 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
seil de communauté^. Voir la cause de ce phénomène aux ré-
percussions sur le travail.
7. Les issus de jmtriarcmtx comprennent et pratiquent le
patronage, comme une sorte de paternalisme ~. C'est une sur-
vivance du patronage patriarcal originaire. Cette survivance
se retrouve très souvent en Occident dans cette idée que le
patronage doit avoir pour but d'assister plus que d'élever les
incapables.
8. Les débuts de la culture font apparaître le type le plus
simple du patron, l'ouvrier cJief de métier, sous la forme de
l'artisan ambulant '■'\ Il est ambulant à cause de la rareté de
la clientèle, dans une période où on continue encore à fabri-
quer dans les domaines tout ce dont on a besoin. La clientèle ne
venant pas à lui; il va à elle. C'est le type du forgeron cjui se
constitue le premier en dehors de la famille, parce que le
métal exige plus particulièrement des spécialistes. Ce type am-
bulant a persisté jusqu'à nos jours dans les campagnes éloi-
gnées des villes, avec les forgerons tziganes et les Bohémiens,
qui, eux aussi, travaillent surtout le fer, font l'étamage, etc.,
pour les mêmes raisons.
9. Les premiers pjr ogres du défrichement font apparaître le
type du petit patron ^. Celui-ci est sédentaire et, tout en tra-
vaillant encore de ses mains, emploie des ouvriers. Ce type
résulte des progrès de la culture qui crée une clientèle plus
nombreuse et plus riche, exige des patrons plus capables et
les fait surgir.
10. Certains métiers ne produisent guère que le type du
petit patron '^. Ce sont ceux qui exigent à la fois l'habileté de la
main et un certain goût artistique, parce qu'ils s'opposent à
la séparation du patron et de l'ouvrier. Ainsi les fabricants
d'objets en étain, les batteurs d'or, etc. Ou encore, les métiers
qui exigent des livraisons quotidiennes résistent plus longtemps
1. Se. soc, XIV, 28.
2. .Se. soc, XXXI, 391. — 0. !■:., VI, 30. — O. M., IV, 103.
3. La Boute, II, 76 et suiv.
4. lAi Route, II, 80 et suiv.
5. Se. soc., IV, 346; VIII, 343; fasc. XXV, 11, 57, et passhn.
LE PATRONAGE. 80
à la constitution en grand atolier; par exemple, les bouchers
et les boulangers.
il. Le développement du défrichement fait apparaître le pa-
tron de fabrique collective '. On appelle de ce nom un régime
de fabrication comprenant une collectivité de petits ateliers dis-
séminés, travaillant pour un commerçant qui centralise les pro-
duits. Lorsque le défrichement se développe, l'agriculture de-
vient moins avantageuse : le terrain est plus coûteux ; celui
c[ui reste disponible est le moins fertile; enfin les bénéfices sont
moindres à cause de raccroissement de la production, qui crée
la concurrence des produits agricoles. On commence donc à
avoir plus d'intérêt à fabriquer qu'à défricher.
12. La fabrique collective atténue les difficultés du pjatro-
nage ~. Parce que l'ouvrier, étant ordinairement rural, repose
en partie sur la culture; il fabrique surtout à ses moments
perdus et il a toujours la ressource de retomber sur la culture
en cas de chômage.
13. La fabrique collective ne développe pas l'aptitude au pa-
tronage ^\ Parce que ces patrons peuvent, sans inconvénients
pour eux, abandonner leurs ouvriers et multiplier les chôma-
ges. Ils ne se sentent pas responsables des moyens d'existence
de leur personnel, et ce personnel, disséminé et travaillant à
domicile, manque de cohésion pour réclamer du patron la ré-
gularité du travail. Aussi, dès que la fabrique collective devient
urbaine, elle livre l'ouvrier à l'instabilité des engagements et
le laisse sans aucun patronage. Elle aboutit parfois au swea-
ting System.
Le type du grand patron est caractérisé par le fait qu'il ne
travaille pas de ses mains et qu'il groupe ses ouvriers au lieu de
leur donner du travail à domicile. Voici cjuelques répercus-
sions relatives à ce type.
li. Le métayage est favorable au patronage '. Parce que les
1. Itl., 92, et siiiv.
2. La Route, II, 98.
3. Ibid.
4. 6'c. soc, I, 466 à 470. — Franc, d'aiij., liv. IV, cli. n.
90 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIO.NS SOCIALES.
produits étant partagés par moitié entre le métayer et le
propriétaire, ce dernier a intérêt à s'intéresser à la culture et
à patronner le métayer.
15. Le fermage est peu favorable au patronage^. Parce que
le fermier étant complètement à son compte, le propriétaire
est porté à se désintéresser de tout rôle de patron, non seule-
ment vis-à-vis de son locataire, mais même vis-à-vis du do-
maine.
16. Les inondations périodiques du iS'il ont produit le plus
grand type de patron de Vantiquité, le Pharaon ~. Parce que la
culture n'était possiljle que par l'intervention d'un grand pa-
tron réglant souverainement tout le système compliqué des
irrigations. Aussi, sous les Turcs, incapables par leur formation
sociale de jouer ce rôle difficile de patron, la culture de l'Egypte
décline. Au contraire, elle se relève actuellement, parce que les
Anglais ont su reprendre ce rôle de grand patron distributeur
des eaux.
17. Le défrichement difficile des marais du Latium a fait
des vieux Romains une classe remarquable de patrons ruraux,
les Patriciens 2. Aussi durs pour les autres que pour eux-mêmes,
ces patrons ont été capables de coloniser l'Occident et de dresser
à la culture romaine des populations innombrables. Mais, avec
l'esclavage, ils ne résolurent pas le problème du relèvement de la
population agricole, <iinsi que l'indique la répercussion suivante.
18. L'esclavage est iinpuissant à dresser l'ouvrier à se patron-
ner lui-même '■*. Parce qu'il ne le dresse pas àlusage de la liberté
et de l'initiative nécessaire pour se patronner; au contraire il
l'atrophie. Delà, l'impuissance des esclaves affranchis à user de
leur liberté pour continuer l'œuvre de la colonisation.
19. La fi'odalité territoriale a créé le plus grand tgpe de pa-
tron rural du moyen âge ■'. Au lieu d'attacher l'homme à la per-
sonne, comme l'esclavage, le patron féodal Ta attaché à la
1. Franc, dauj., liv. IV, ch. ii. — .se. soc, IV, 229. — 0. E., VI, 107.
2. .se. soc, IX, 563 et suiv.
3. La Roule, I, liv. III, ch. vi. — Se soc. fasc. XXII. 54.
4. Se soc, 111, 209 à 216.
5. Se. soc, IV, 192; XXXI, i33; XXXII. iJOn. — Ilist. (le la forvi. part., passini.
LE PATRONAGE. '.)l
terre, en lui concédant la jouissance exclusive d'une maison et
d'un petit domaine.
Par les bénéfices réalisés sur ce domaine, le serf s'est élevé
progressivement de la corvée à la redevance en argent et en-
suite à l'état d'homme libre. C'est la cause la plus manifeste
de la supériorité sociale de l'Occident sur l'Orient, du moyen
âge sur l'antiquité. V Histoire de la formation particularistey
d'Henri de Tourville, raconte, d'après la science sociale, cette
magnifique épopée.
20. V exploitation forestière crée le grand patron et favorise
le patronage '.Parce que la production du bois, nécessitant une
longue prévoyance, exige le grand patron. D'autre part, cette
production réglée par la nature d'une façon immuable assure
aux populations des sources fixes, ce qui favorise la permanence
des engagements.
21. L'exploitation des mines profondes crée le grand patron
collectif, sous la forme de sociétés d'actionnaires et rend le pa-
tronage plus difficile "-. Parce que cette exploitation exige des
frais de recherche, d'extraction et d'exploitation qui dépassent
les ressources d'un patron individuel. Le patronage est plus
difficile, parce qu'il est collectif et, dès lors, plus administratif,
et parce que les ouvriers sont très nombreux.
22. Le clan détermine une forme de patronage à la fois in-
tense et inefficace '■'. Parce qu'il est surtout et avant tout inté-
ressé. Le chef de clan patronne les gens pour l,es utiliser en
vue de la domination de son clan.
23. Le patron à formation particulariste tend plus à patron-
ner l ouvrier en V élevant quen F assis tant ''. Parce que cette for-
mation développe plus l'initiative individuelle que l'assistance
collective.
2i. Le patron à formation instable patronne peu et livre les
*
1. .Se. soc. VI, 22 à 25, 29 à 37.— O.E.. III, 47, 'J4, 130.
2. Se. soc, I, 371 ; II, 398, 402 ; VII, 128, 326, 245; fasc. XXIV, 14, 16, 20, 3G, 56,
G7, 80, 91, 93, 96, 101. — O. M., III, 149; 2" sér., I, 39, 250.
3. Se soc, .XXIV, 37. — Franc, d'avj., liv. IV, ch. i. — La Roule, II. liv. IV ch. iit.
4. Se. soc, XIX, 118; XXX, 51. — 0. £., III, 64, 315, 405: IV, 82. — 0. .»/., J, 76,
383.
92 RÉPERTOIRE DES HÉI'ERCESSIONS SOCIALES.
ouvriers à des patrons artificiels '. Parce que son instabilité
l'empêche à la fois d'assister et d'élever ; dès lors, l'ouvrier tombe
sous le patronage de patrons artificiels : commerçants qui four-
nissent à crédit, médecins qui donnent leurs soins gratuitement,
prêtres et particuliers qui créent des œuvres charitables, poli-
ticiens qui fomentent les i;rèves et promettent la révolution
sociale, institutions d'assistance, etc.
25. Les patrons artificiels sont inaptes à patronner efficace-
menr^. Parce que, n'étant pas lespatrons du travail, ils ne peu-
vent donner qu'une assistance momentanée, irrégulière et tou-
jours insuffisante. Cette assistance a souvent pour effet de
détourner de retfort et du travail et d'endormir clans une fausse
sécurité.
Lois du patronage. — 1. Le Lieu peut rendre le patronage
facile ou difficile (Rép. 1, 3).
2. La nature du Travail modifie les conditions du patronage
(Rép. 8, 9, 10, 11, 12, 13, n. 15, 16, 17, 20,, 21).
3. Le patronage qui soutient l'ouvrier ne résout le problème
que dans certains cas et momentanément (Rép. i, 5, G, 7, 16,
18, 22, 2i, 25).
4. Le patronage qui relève l'ouvrier, résout seul le problème
(Rép. 17, 19, 23).
1. Se. soc, I, 451; V. 40; XXIV, 347. — 0. E. et 0. M., les monograpliies de ce
type.
2. Se. soe., XIV, 268: XV, 27, 92: XVIII, 424. —0. M., 111, 460.
VI
LES AUXILIAIRES DU PATRONAGE
I. — LE COMMERCE.
Voici d'abord une répercussion du Lieu sur le Commerce :
1. La situation géographique influe sur le développement du
commerce'^. Cette influence du lieuse manifeste de façons très
diverses, ainsi que l'indiquent les renvois en note. Par exem-
ple, FArménie : Par suite de la nature montagneuse du sol,
qui s^oppose au développement de la culture et favorise l'éle-
vage du bétail et par la situation sur une des grandes routes
entre l'Asie et l'Europe,
La nature du travail a une grande influence sur le commerce,
comme le prouvent les répercussions suivantes :
2. V élevage des bestiaux développe l'aptitude au commerce- :
Parce ({ue le producteur n'élève que pour la vente, parce que
chaque animal représente une valeur importante, enfin parce
qu'il faut être très connaisseur pour apprécier la valeur réelle
de la marchandise et éviter d'être trompé.
En effet, cette valeur dépend moins des cours (]ue de l'animal
lui-môme.
3. La culture de la vigne développe l'aptitude au commerce''- .
1. .Se. soc. VIII, 527; .\XII, 550: .WVI. 319; X.\I.\.233; fasc. .\XII. 33: XXVIII,
7, 118, 129, 150. — Soc. ap-ic.,o3. 285, 323. — 0. K., IX. 448.
2. .Se. soc, XXII, 23 à 25. — Franc, d'auj., liv. I, ch. n, p. 58. — Soc. afric, 51 .
3. Se. soc. X.XII, 1»9 : X.XVI. 222. — Franc, d'auj.. liv. II, ch. m.
94 RÉPEKTOIHE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
Par la nécessité d'écouler ce produit au dehors, et le désir de
chaque producteur d'atteindre directement l'acheteur.
Ce désir se manifeste par les circulaires iunombrahles et
prix courants caractéristiques, dont les producteurs de la Gi-
ronde, de l'Hérault, etc., inondent la France.
4. Le manioc et Hvoire développent le commerce de la traite
en AfriqueK Le manioc fait des nègres plus robustes et plus
travailleurs c[ue les autres, par conséquent d'un placement plus
avantageux pour les traitants.
L'ivoire fournit une marchandise très riche qu'on a intérêt
à transporter au moyen d'esclaves.
5. La culture intégrale qui produit intégralement ce qui est
nécessaire à la famille ne développe pas le commerce-. Parce
qu'elle vise surtout à produire pour sa propre consommation et
non pour la vente. C'était le cas général au moyen âge.
6. La culture spécialisée développe le commerce '■''. Parce qu'elle
ne produit pas pour la consommation familiale, comme la cul-
ture intégrale, mais pour la vente au dehors.
7. L'exploitation forestière développe le commerce'-" . Parce
que les régions forestières ne peuvent utiliser elles-mêmes leurs
produits et doivent exposer au loin soit le bois brut, soit le
bois ouvré. La Norvège, l'Est de la France, etc., sont des exem-
ples de cette répercussion.
8. Les mines métallifères développent le commerce -'. Parce
que le métal étant indispensable et ses gisements étant rares
et très espacés, le commerce doit impérieusement les répartir
partout suivant les besoins.
Le commerce des métaux a été l'origine des srrands conimer-
çants de l'antiquité, ainsi les Phéniciens qui allaient chercher
l'étain jusqu'en Grande-Bretagne, et qui dissimulaient soigneu-
sement la route; ainsi les fameux commerçants de Nurem-
berg, etc.. etc.
1. .Soc. afiic, 184-205.
2. .Se. soc, fasc. V et XV, passim ; fasc. XIX. 51.
3. Se. soc, XXXI, 236; fasc. V et XV, pansim.
4. Se soc, XXI, 172. — 0. A', et 0. ^/. les monographies des forestiers etbûclierons.
5. Se. sue., fasc. XXV. La civilisation de l'étain, 58,04, 102. — .Soc. afric, 250.
LES Al MLIAIliKS Dl l'ATIU iNACE. 1)5
9. V exploitation de la houille a donné au commerce son dé-
veloppement le plus grand et le plus récent^. Par suite de la
transformation des moyens de transports sur terre et sur eau,
au moyen de la vapeur.
Elle a en outre permis la création du type nouveau des
« grands magasins ». en permettant aux commerçants d'étendre
presque indéfiniment le rayon de la clientèle.
iO. La production industrielle est itn grand élément du com-
merce-. Parce que contrairement à ce qui se produit souvent
pour la culture, l'industrie produit uniquement en vue de la
vente.
11. Tout développement des transports augmente la puis-
sance du commerce'^. Cela est suffisamment clair. La protection
et le libre-échange ue sont pas des principes; ils sont déter-
minés, comme les autres phénomènes sociaux et peuvent être
formulés en répercussions formelles.
12. Les pays à production naturelle prépondérante [végétaux,
animaux, minéraux, sont portés à être libre-échangistes^. Parce
qu'ils ont besoin d'écouler au dehors l'excédent de leur pro-
duction agricole et d'acheter au dehors ce qui manque à leur
production industrielle. L'Espagne qui est dans ce, cas a voulu
établir prématurément le régime protectionniste; elle n'a réussi,
en violant cette loi, qu'à précipiter l'invasion des industriels
étrangers.
13. Les pays à p)roduction industrielle prépondérante sont
portés à être libre-échangistes'\ Parce cju'ils ont besoin d'écouler
au dehors l'excédent de leur production industrielle et d'a-
cheter au dehors ce qui manque à leur production agricole.
li. Les pai/s en voie de développement industriel sont portés
à être protectionnistes ''. Parce qu'ils ont liesoin de garantir, contre
la concurrence étrangère, leur industi'ie grandissante, afin qu'elle
1. se. soc. VI. G; IX, 292, fasc. XXIV.
2. 0. E. et O. 3/., les monographies d'artisans.
:J. Se. soc. XXVIII, 39: XXXVI, 557. — O. £.. II. 273. 295. — 0. M., IV, 107.
4. Se. soe., XIII, 22») et suiv. — Lihre-éch. et protect., 53 à 198.
.■>. .se. soc., XIII, 232 à 250 ; XVIÎ, 379.
6. Ibid., 351 à 455.
96 RÉPERTOIRE DES RÉl'ERCUSSIONS SOCIALES.
puisse atteindre toute sa croissance à l'abri de sa protection.
15. Les jjai/s à développement mixte de la culture et de l'in-
dustrie sont portés à être protectionnistes '. Parce que leur agri-
culture et leur industrie sont également incapaliles de suppor-
ter la libre concurrence des produits étrangers.
Quelques répercussions montrent l'action de la forme de la
famille sur le commerce.
16. La formation communautaire développe surtout les asso-
ciations commerciales entre parenls'-. Par suite de la tendance
à maintenir le groupement familial.
17. Les associations commerciales entre parents engendrent
une certaine routine^. Parce que les traditions commerciales
sont encore accentuées par les traditions familiales.
18. La formation communautaire i)or te les villes de commerce
à se subordonner les villes de commerce plus faible ''. C'est le
cas des cités commerçantes de la Grèce ancienne.
Leurs rivalités incessantes avaient pour but de soumettre à
leur autorité les cités plus faibles et de les attacher à leurs in-
térêts commerciaux. Parce que cette formation développe l'ha-
bitude de l'action autoritaire et collective et non celle de l'action
libre et individuelle.
19. La formation par ticulariste porte les villes de commerce à
respecter l'indépendance commerciale des autres cités ^.
C'est le cas des fameuses villes libres de la ligue hanséatique,
qui se liaient par des traités librement consentis, et respectant
leur indépendance. Parce que cette formation développe l'habi-
tude de l'action libre et individuelle plus que celle de l'action
autoritaire et collective.
De la Religion :
20. La persécution religieuse pousse les persécutés vers le
commerce ^,
1. Ibid., 45() à (JK).
2. Se. soc. XXVI, 325, i22, 425, 430.
3. Se. soc, XXVI, 428.
4. Se soc, fa^c. XXVIII et XXIX. — La Grèce anc, passim.
5. Se. soc.XXVi, 243, 247. — His(. de la form. pari., ch. xxiii.
6. .Se. soc. XXV, 326 à 42<J; XXVll, 88.
LES AUXILIAIRES DU PATRONAGE. \)l
C'est le cas des juifs partout, et des protestants en France. Cela
tient à ce que la persécution écarte des situations administra-
tives et des professions qui peuvent tomber sous le contrôle du
fisc.
Le commerce n'exigeant pas une propriété en terre ou en bâ-
timents, échappe plus facilement aux investigations et il est dès
lors plus recherché par les persécutés.
21. L'interdiction du prêt à intérêt parla loi religieuse fait
passer la profession de banquiers entre les mains des dissidents '.
C'est l'origine des banquiers juifs au moyen âge et des ban-
quiers juifs et chrétiens dans le monde musulman.
Du Voisinage :
22. L'isolement des paysans dans les campaqnes y maintient le
commerce par colportage ~, parce que la clientèle ne pouvant
venir facilement au marché, le commerçant trouve plus d'inté-
rêt à aller à elle.
23. Le voisinage des villes pousse le cultivateur à livrer au
commerce une partie de ses produits '^. Ainsi s'effectue le passage
de la culture intégrale à la culture spécialisée.
De l'État :
2i. Les expéditions militaires lointaines ouvrent les voies au
commerce'^. Parce qu'elles révèlent des contrées nouvelles et
qu'elles y établissent la sécurité nécessaire aux transactions.
C'est ainsi que l'Afrique est ouverte actuellement au commerce
européen. La Chevalerie et les Croisades ont eu le même résul-
tat au moyen âge. Venise dut son essor à ces expéditions, etc.
25. La réglementation de l'Etat est inoins efficace que l'ini-
tiative privée pour le développement du commerce ■'. Parce que
la réglementation étant rigide, ne comporte pas assez de sou-
plesse et quelle ne peut s'adapter aux intérêts divers, multiples
et changeants du commerce. D'ailleurs le plus souvent la régle-
mentation ignore ces intérêts et les contrecarre.
1. 0. E.,U. 343.
2. O. M., I, 383.
3. Se. soc, XIX, 188, l'J3.
4. .Se. soc, XIX, 248 à 251 ; XXXIV, 23. 2G. 119 ; XXXVI, 125. — O. E., IV, 118.
5. se soc, XXVII, 87; XXXIV, 332. — 0. t., IV, 292. — 0. 37., IV, 189.
98 KÉI'EHTOIRE HES HÉPERCL'SSIOXS SOCIALES.
De l'Expansion :
26. L'émigration développe le commerce entre les pays colonisés
et la patrie des émigrants^. Parce que les émigrants sont portés à
faire venir de la mère patrie les articles auxquels ils sont haln-
tués. C'est ainsi que les Anglais, répandus partout dans le monde,
sont ies meilleurs clients de la Grande-Bretagne et ils étendent
sa clientèle autour d'eux.
Lois um commerce. — 1, Le commerce s'étend dans la mesure
où la production dépasse les besoins de la consommation locale
et dans la mesure du développement des voies de transports
(Rép. 2 à 11).
2. Les divers degrés du développement agricole ou industriel
font prédominer le libre échange ou la protection fRép. 12
à 15).
3. La formation communautaire crée des groupements com-
merciaux plus autoritaires et plus routiniers ; la formation par-
ticulariste, plus libres et plus progressifs (Rép. 16-17, 18, 19).
4. Les répercussions 20 à 25 peuvent être considérées comme
autant de lois distinctes.
II. — LES CULTURES INTELLECTUELLES.
Même les cultures intellectuelles sont influencées ! ! Quoique
les choses de l'intelligence paraissent être si personnelles! !
Du Lieu :
1. L'isolement maintient les idées traditionnelles et les supers-
titions -. Parce que rien ne vient du dehors les modifier.
2. La pjauvreté du sol développe l'esprit égalitaire et démocra-
tique 'K Parce que la plupart des habitants étant incapables de
s'élever à la richesse, il ne se constitue pas de classe supérieure
capable d'établir sa domination.
1. Se. soc, XXV, 148.
2. Se. soc, fasc. XXVIII, 39. — 0. .V., III, 4i6.
3. Se. soc, XXIV, 43; XXVI, 35. XXXI, 388 ; fasc. XXIII, 42 ; XXXII, 225. —0. £.,
II, 7. — 0. M., T sér., II, 72. — Franc, d'auj., le type Breton.
LES AL'XILIAIUES DU, PATRONAGE. 99
Du Travail :
3. Les sociétés qui vivent de la simple récolte ne développent
que la culture intellectuelle résultant des conditions de vie i,
parce que le travail de simple récolte n'exige pas de connaissan-
ces données dans les écoles par des spécialistes. Les connaissan-
ces qui résultent de l'expérience même du métier et de la vie
sont suffisantes et même supérieures à toute autre.
4. Vart pastoral nomadr développe Vajititude à la rêverie, à
la méditation, à l'abstraction ~ par suite du travail peu intense,
des longs loisirs de la vie pastorale et de l'isolement de la steppe.
Cette répercussion explique le développement extraordinaire de
la poésie, des religions, et ensuite des philosophies de tout
l'Orient chez les issus des pasteurs.
Le caractère méditatif des Mongols et des Arabes est bien connu.
5. L'art pastoral développe le fatalisme'^, parce que l'herbe
est une production spontanée due exclusivement à l'action de la
nature, tandis que l'intervention de l'homme est nulle. L'abon-
dance ou la disette paraissent donc comme fatales puisqu'elles
échappent à l'action de l'homme.
6. La chasse développe une perfection de sens remarquable ^.
A cause des ruses et des précautions nécessaires pour s'approcher
de l'animal sans éveiller son attention.
7. La chasse développe une certaine aptitude « l éloquence •"',
par la nécessité des palabres longues et fréquentes en vue de
régler les conflits qui s'élèvent perpétuellement entre tribus et
chasseurs pour la possession du territoire de chasse.
8. La chasse développe une certaine aptitude au dessin ^\ parce
que les guerres fréquentes, isolant les tribus les unes des autres,
multiplient les dialectes et rendent les communications difficiles
par la parole.
1. Se. soc, XV, 24. — Classification, les renvois aii\ types delà simple récolti',
2. Se. soc., XIX, 393; XXVll, 30i; XXX, 393. — 0. E.. II, 339.
3. 0. M., 2" sér., I, 417.
4. .se. .soc, VII, 150. — La Route, I, 1.
5. Parkman, Les Jésuites dans l'Amérique du Xord, 220 et suiv. — P. de Siiiel,
Voyage aux montagnes rocheuses, 59.
0. Id., ibid.
100 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
C'est pour cela qu'en Afrique et dans l'Amérique Peau-Rouge,
les dialectes sont innombrables. Dès lors, les chasseurs se trou-
vent dans l'obligation de converser entre tribus au moyen de
dessins gravés généralement sur des écorces d'arbres et c'est
aussi par des messages de ce genre qu'ils se font comprendre. Il
y réussissent d'autant mieux que la chasse, exigeant l'adresse,
développe une certaine habileté de la main. La culture produit
Teffet inverse parce qu'elle exige plus de force que d'adresse
de la main.
9. La chasse développe une certaine aptitude à la mimique'^,
pour les mêmes raisons qui développent l'aptitude au-dessus.
La mimique, en effet, a pour but d'aider à interpréter et à faire
comprendre le dessin. Ainsi, pour expliquer aux envoyés d'une
autre tribu les conditions d'un traité de paix, on ajoutera au
dessin la mimique, et on s'aidera en outre en échangeant des
ceintures de \vampoum en nombre égal à celui des articles du
traité.
C'est un moyen mnémotechnique pour suppléer à l'insuffi-
sance d'un langage commun.
10. Les issus des chasseurs sont pré disposés aux cultures intel-
lectuelles, acquises par r École. C'est une conséquence des quatre
répercussions précédentes. Il est à remarquer que les nègres
affranchis et indépendants d'Haïti ont une propension presque
irrésistible vers les écoles et les professions libérales. Ils ap-
prennent en effet avec une facilité extraordinaire, bien que leur
légèreté d'esprit et leur inconstance, également développées par
le travail originaire de la chasse, rendent cette instruction super-
ficielle et mal assimilée.
il. La cueillette incline l'esprit vers r improvisation hâtive, fa-
cile et légère et développe V habitude de la parole"^-. Les anciennes
1. Parkman, Lea Jésuites dans l'Amérique du Nord, 220 et suiv. — P. de Smet,
Voyage aux montagnes rocheuses, 59.
2. Les Samoa, par V. A. Mouiat, 119, 120, 122, 123, 125. — Dlmont d'Urville,
Voy. aut. du monde, 1,439, 454,401, 471, 475; II, 31, 43, 51, 63, 77. — Yarignies,
l'Océan Pacif., 81, 93, 101, 102, 194, 214, 215, 217 à 225. — Davin, Dans l Océan
Pacif., 2i2, et suiv., 256 à 262, 264, 273., — 5c. soc, XIX, 401; XXXIU, 426;
fasc. XXVllI, 125, 120.
LES AUMLIAIRES DU PATRONAr.E. 101
populations des iles de la Polynésie sont un spécimen très carac-
térisé de ce type. Elles vivaient principalement de la cueillette
des fruits (bananier, cocotier, arbre à pain, etc.). Comme les pas-
teurs, elles jouissaient de longs loisirs, mais sans l'isolement de
la steppe, par suite du groupement en villages. Ces longs loi-
sirs se passent en réunions, ce qui développe la vivacité de
lesprit avec une aptitude extraordinaire à l'improvisation. Les
anciens navigateurs furent très frappés de cette facilité si re-
marquable à la parole, chez les habitants des iles Tahiti ,
Hawaï, Sandwich, Samoa, Nouvelle-Zélande, etc. Les Corses qui
vivent aussi en grande partie de la cueillette et qui, pour cette
raison, ont de longs loisirs en commun, improvisent également,
dans les assemblées, enterrements, etc. (les voceri) ^ De même,
les populations du midi de la France, où dominent l'olivier et
toute une série d'arbres à fruits sont des parleurs et des impro-
visateurs remarquables.
Ils dominent assez dans nos assemblées politiques.
Ainsi il suflit de substituer aux loisirs isolés de l'art pastoral,
les loisirs groupés de la cueillette pour transformer l'aptitude à
la méditation et à la rêverie en aptitude à l'improvisation facile et
légère, parce que ici on a des réunions et, par conséquent, un
auditoire -.
12. Si éi r art pastoral et (i la cueillette s'ajoute une classe su-
périeure, riche et urbaine, le mouvement littéraire se développe à
un plus haut degré et dans des genres divers. Dans la Grèce an-
cienne où se combinaient à la fois l'art pastoral dans les mon-
tagnes et la cueillette dans les petites vallées voisines, juxta-
posées et bien abritées, on rencontrait également, mais com-
binées cette fois, l'aptitude à l'abstraction célèbres et nombreuses
écoles de philosophie i et l'aptitude à l'improvisation dans les
assemblées (enseignement de l'Académie, des Péripatéticiens, du
1. Franr. d'auj., liv. II, ch. iv.
2. Comme confirmation de l'action exercée par la cueillette sur la littérature, voir :
Franc, d'auj., liv. II, ch. i, la région du châtaignier et du noyer : le» types
limousin el périgourdin; ch.u, la région de l'olivier : le type provençal; ch. m. la ré-
gion de la vigne les types tourangeau el gascon-armagnac.
102 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIO.NS SOCIALES.
Portique; méthode socratique; Dialogues de Platon; orateurs
célèbres) '.
Mais nous trouvons ici en plus une classe supérieure formée à
l'origine de dominaleiirs guerriers, descendus de la montagne
(toute la série des dieux, demi-dieux et héros). Ceux-ci par leurs
exploits fournissent la matière épique [Iliade^ Odyssée)^ etc.
Ensuite nous voyons s'établir la domination des riches com-
merçants (développement de la vie urbaine et de la richesse).
Ceux-ci fournissent les Mécènes, ce qui vient développer encore
plus, et à un degré unique dans l'histoire, les rares et multiples
aptitudes intellectuelles créées par cette combinaison de circons-
tances.
Mais cette loi est encore confirmée par une contre-épreuve :
deux de ces éléments, les dominateurs guerriers et le grand
commerce, ont disparu de la Grèce moderne. En même temps on
constate que le développement intellectuel et littéraire a subi une
éclipse exactement proportionnelle et correspondante.
13. Le développeinent exclusif de la culture détourne V esprit
des aptitudes littéraires'''. Lorsque la cnlture devient le travail
dominant, l'essor littéraire, les manifestations intellectuelles
sont comprimés dans une proportion correspondante. Ainsi à
Rome, sous la République, avec les vieux Romains qui sont
essentiellement et même uniquement des paysans (le vieux
Caton est le type du genre) ; ainsi en Gaule, après l'établissement
des propriétaires francs sur leurs domaines ruraux (féodalité
territoriale, nuit du moyen âge) ; ainsi en Grande-Bretagne,
après rinstallation du petit paysan saxon (aucune manifestation
littéraire en langue anglaise jusqu'à Chaucer au xiv^ siècle, et
encore il est d'origine normande!).
Cette influence défavorable de la culture est d'ailleurs con-
firmée par une autre série de constatations concordantes : c'est
que ces peuples agricoles n'ont acquis les aptitudes littéraires
1. La Grèce aiic, passim. — .se. soc, XVII, 487 et suiv. ; XIX, 388 et suiv. ; XX, 36
et suiv.; 122 et suiv.; fasc. XXVIII, 180.
2. La Route, l,liv. 111, cli. vi. — Ilisl. delaForm. par^, passim. — .Se. 50C.,XXI,
142; XXII, 470 à 477; XXVII, 307 ; XXIX, 31i. — 0. M., III, i'iS; 2*^ série, II, 92.
LES AUXILIAIRES DU PATRONAGE. 103
que tardivement et précisément sous l'influence de peuples issus
orig-inaireincnt de l'art pastoral ou de la cueillette. Ainsi les
vieux Romains ont dû les acquérir des Grecs (affluence des Grecs
à Rome comme grammairiens et pédagogues, mais méprisés) ;
ainsi les Francs ont dû les acquérir des Celtes, issus de pasteurs
(rêverie bretonne, bardes, romans de la Table ronde, Saint-
Graal, Merlin, Cycle breton, littérature celtique empreinte de
préoccupations religieuses : Chateaubriand, Lamennais, Brizeux,
Renan, Jules Simon, etc. i et des méridionaux influencés égale-
ment par l'art pastoral et surtout parla cueillette (poésie romane,
troubadours, la chanson, le sirvente, les cours d'amour); ainsi
les Saxons ont dû les acquérir des Celles et des Français, lorsque
ceux-ci ont été latinisés de nouveau sous l'influence méridionale.
D'ailleurs la Uttérature saxonne n'a grandi que très lentement
et a toujours conservé l'empreinte de son origine paysanne :
moins de goût, de mesure, de régularité, mais plus d'originalité
et de force; peu d'aptitude à l'abstraction et aux idées géné-
rales; la philosophie elle-même est surtout pratique.
14. Les conditions sociales expliquent le développement litlé-
raire des divers peuples. Nous venons de l'indiquer pour les
Francs', les Celtes" et les Saxons^.
Voici d'autres exemples :
Italie de la Renaissance :
1° Prédominance de la vie pastorale et de la cueillette (V. 350,
329).
D'oîi aptitude latente aux spéculations intellectuelles et à la
littérature.
2'' Le développement du commerce dans la Méditerranée, à
la fin du moyen âge, multiplie les villes et une classe de com-
merçants riches et lettrés. D'où circonstance favorable au déve-
loppement de la littérature comme dans l'antiquité (la Grèce
ne suit pas alors ce mouvement à cause do la pénétration slave
et de la domination turque).
1. Se. soc, XXXI, 169 ;
2. .Se. soc, XI, 382 à 384, 501 ; XXIII, 346.
3. Se se, XXXII, 206, 303; XXXIIl, 25.
104 RÉI'ERTOIRE DES RÉr'ERCUSSION'S SOCIALES.
3° La domination turque à Constantinople (1453) et en Grèce
force les lettrés de TOrient à se réfugier en Italie d'où cette
immigration fait refluer les lettres grecques en Italie et préci-
pite la Renaissance. Mais l'apogée ne se produit pas en Italie :
cette classe supérieure de commerçants est insuffisante pour
donner le développement littéraire complet.
Espagne :
1° Isolement j)hysique empêche l'influence du ^nouvement
classique de la Renaissance (on repousse au théâtre les unités
de lieu et de temps) ^.
2° Plateau des Castilles habités par des pâtres devenus soldats,
d'où les influences connues de la vie pastorale sur le dévelop-
pement littéraire. Prodigieuse fécondité de Lope de Véga :
plusieurs millions de vers -.
3° Ce plateau est le centre de la résistance cantine les Maures
par conséquent de la domination espagnole, donc matière épique
extraordinaire : exaltation hyperbolique et tragique de Vhon-
neur chevaleresque'^.
4° Les Maures sont de plus des adversaires religieux, donc
exaltation hyperbolique et tragique du sentiment religieux'.
5° La lutte contre les Maures a développé extraordinairement
les sentiments chevaleresques, donc exaltation hyperbolique et
tragique de la galanterie dans la littérature^.
6° Cette lutte contre les Maures commence dès le xi*" siècle et
crée de bonne heure la grande monarchie, d'où Vavance de
cette littérature sur celle de la France.
7" Après le refoulement des Maures, réaction naturelle contre
les excès de ces sentiments chevaleresques. Cette réaction pro-
duit le Don Quichotte de Cervantes.
8" La montagne et la vie guerrière maintiennent des habi-
tudes dures et frustes, d'où littérature heurtée excessive et plus
1. .Se. soc, XXIV, 151.
2. Se. soc, XXIV, 151 à 153.
3. Se. soc, XXIV, 153.
4. Se. soe., XXIV, 153.
5. Se. SOC, XXIV, 153.
LES AIXIMAIRES DL' PATRONAGE. • 105
puissante qu'affinée (enflure, gongorisme . En France on s'en
inspirera, mais en l'affinant.
France de Louis XIV :
V Centralisation monarchique : attrait irrésistible exercé par
Paris et la Cour (mais grande monarchie postérieure à celle
d'Espagne), crée un milieu extrêmement favorable au déve-
loppement du bon goût, de la distinction, de la mesure, de
la belle ordonnance des productions littéraires.
2" Développement de la vie de salon (hôtel de Rambouillet, etc.,
règne de la palabre], habitué à j)olir l'expression de sa pensée.
3" Loisirs assurés à la noblesse, aux courtisans, aux gens de
lettres par les pensions et les faveurs du roi et des grands sei-
gneurs (c'est un vrai régime de cueillette ; mêmes effets
qu'avec le cocotier et le bananier) favorisent la création d'une
classe spéciale de lettrés qui peuvent se consacrer exclusivement
à la littérature dans les conditions les plus favorables.
Monde anglo-saxon :
V Élévation lente et progressive du paysan saxon à rappro-
cher du Vieux Komain; il faut considérer à part rélément celte
et normand dans la Grande-Bretagne), Dès lors, la littérature
saxonne a grandi très lentement et a toujours conservé l'em-
preinte de cette origine paysanne : moins de goût, de mesure,
de régularité, mais plus d'originalité et de force. Peu d'aptitude
à l'abstraction et aux idées générales, mais caractère essentiel :
le matérialisme mental, suivant l'appréciation d'Emerson, c'est-
à-dire l'impossibilité de penser ou de raisonner sans s'appuyer
sur fait précis ou sur une image. Pas d'aptitude à l'abstraction
philosophique. Philosophie surtout pratique tournée vers la
morale, le sentiment du devoir et de la volonté, moins tourné
vers la préoccupation de l'amour et de la femme.
2" La formation particulariste ne produit pas le tgpe du
grand pouvoir public, ni la centralisation. Elle donne une for-
mation, des habitudes et des goûts ruraux, même au sein de la
vie intime la plus intense. Par suite de cela, cette littérature est
restée plus saine, plus près de la nature et de la vie réelle, plus
apte à observer qu'à imaginer. Elle est essentiellement respec-
106 . RÉI'ERTOIRE DES RÉrERCUSSIONS SOCIALES.
tueuse des convenances. La langue elle-même est dune simpli-
cité de syntaxe extraordinaire, comme il con^ient à une langue
créée originaire par et pour des paysans.
Certains travaux ont un effet plus particulier au point de vue
intellectuel.
15. La culture de la vigne développe la tendance ci la rail-
lerie, à r opposition politique ', à l'esprit égalitaire et démocra-
tique !
Parce que le vigneron, quoique très petit propriétaire, se
considère comme supérieur au paysan; il a des aspirations
bourgeoises et des tendances au luxe, parce que la vigne est
une culture riche, dont il escompte toujours la bonne récolte
qui doit l'enrichir. De plus, il fréquente la ville pour suivre les
cours et pour vendre son vin. Il est à la fois demi-paysan et
demi-bourgeois, ce qui excite en lui des sentiments de jalousie
et d'envie. (Voir la démonstration et les preuves aux renvois
indiqués en note.)
16. Le métier de tisseur en soie rend l'ouvrier lyonnais inédi-
tatif et réaliste, artiste et mécanicien-. Cette double tendance
provient d'une part des nécessités pratiques du métier, de
l'autre des nécessités d'art et d'invention qu'exige ce métier.
17. D'une façon générale, chaciue métier développe les apti-
tudes intellectuelles qui sont nécessaires pour réussir dans ce
métier''.
Parce que l'ouvrier a intérêt à acquérir ces aptitudes et que
le métier lui en donne l'occasion et les moyens.
Une répercussion de la propriété sur les cultures intellec-
tuelles.
18. Les doctrines du communisme anarchiste ont été engen-
drées en Russie [jar l'exemple du Mir''. Parce que les commu-
nautés rurales (Mir) sont formées de groupements indépen-
1. .Se. soc, XXII, 280. —Franc. iVaaj.. liv. If, ch. m.
2 Se. soc, X\\, 138, 143, 14 i.
3. Se soc, XVII, 426. 'i32; XXI, 452. — 0. E., V, 107; VI, 36: fasc. XXII, 43, 44.
4. Se soc, m, 439; XIII, 479.
LES AUXILIAIRES DU l'Aïno.NAiiE. 107
dants et non hiérarchisés. Le Mir olhe donc un exemple de
communisme fonctionnant normalement et traditionnellement.
La Famille a une influence intellectuelle qu'indiquent les
répercussions suivantes :
19. La famille patriarcale fait prédominer les idées tradi-
tionnelles^^ parce qu'elle repose elle-même sur l'autorité des
vieillards, gardiens de la tradition.
20. La famille patriarcale rend le jugement ferme et tran-
chant'^-, parce qu'on juge tout suivant des principes traditionnels
que personne ne peut mettre en doute, attendu qu'ils sont im-
posés à tous comme le fondement même de l'ordre de choses
établi.
•21. La famille part iculariste produit le libre développement
des facultés'^, parce que le jeune homme devant s'établir sans
l'appui de ses parents, ceux-ci sont portés à respecter ses sen-
timents^ et à développer son initiative et sa volonté.
22. La famille particulariste développe l'esprit d'observation
et d'expérimentation'', parce que l'individu ne sappuyant pas
sur le groupe, mais sur lui seul, sent l'intérêt qu'il a à ne pas se
tromper et à adapter exactement ses efforts aux nécessités réelles.
23. La famille particulariste rend le jugement ferme, mais
souple'', il est ferme, parce qu'il est fondé sur l'observation et
l'expérience; il est souple, parce qu'il est toujours modifiable
par les leçons nouvelles de l'observation et de l'expérience.
24. Les sociétés à formation jjarticulariste sont réfractaires
aux théories socialistes ''\ Parce que ce type social développe, au
contraire, l'idée de la supériorité et de la puissance de l'indi-
vidu.
25. La famille instable laisse le jugement sans direction''. Il
1. .ST. soc, fasc. XXII, 38, 39, 41. — 0. £"., Il, 19, 53; V, 44. — 0. M., 2<= sér..
Il, 391.
2. .SY. soc, II, 280 à 283; fasc, XXII, 38, 39.
3. Se. soc, fasc. XXII, 57. — A agio- Saxons, passim.
4. Se. soc, XX, 111 ; fasc. XXII, 56.
5. .Se. SOC, fasc. XXII, 57.
6. .Se. SOC, XIII. 18. — Anglo-Saj:ons,\i\r. III, ch. ii.
7. .Soe. afric, 301. — O. I:., VI, 146, 410.
108 RÉI'EKTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
n'est pas dirigé par les idées traditionnelles, comme dans la
famille patriarcale, parce qu'elles sont plus ou moins dédai-
gnées. Il n'est pas non plus dirigé par l'observation et l'expé-
rimentation comme dans la famille particulariste parce que l'in-
dividu n'y est pas formé ; le jugement reste flottant, au hasard des
idées, des aptitudes, des caprices de chacun et des circonstances.
26. V existence crime classe supérieure développe la politesse '.
Parce que cette classe tend à se distinguer du commun par les
belles manières, et à affirmer surtout par là sa supériorité et sa
qualité d'homme du monde; l'absence de classe supérieure se
fait sentir en sens inverse, par exemple en Norvège, en Suisse,
et généralement dans les pays de montagnes. A comparer avec
la politesse sous Louis XIV, par exemple.
Deux exemples des influences exercées par la famille sur les
procédés de raisonnement.
27. La famille patriarcale développe Vhahitude du raisonne-
ment dêductif'-. Parce que la base fondam entale des principes
sociaux repose sur l'autorité et le surnaturel. Tout est ensuite
déduit de cette autorité divine ou humaine.
C'est la manière de raisonner de l'Oriental.
28. La famille particulariste développe l'habitude du raison-
nement inductif'^, parce que la base fondamentale des principes
sociaux repose sur l'observation et l'expérience. Tout est ensuite
induit de là. C'est la manière de raisonner qui triomphe en Occi-
dent partout où l'influence particulariste est prédominante. C'est
ce qui explique la mentalité intellectuelle si différente des
Latins et des Anglo-Saxons.
Voici quelques répercussions qui expliquent les diverses mani-
festations de l'instruction primaire.
29. La formation pastorale empêche le développement de l'iîis-
truction et lui inspire un caractère plus particulièrement reli-
gieux^. Ce travail très simple accuse peu la nécessité de l'ins-
1. 0. E., m, 83.
2. .Se. soc, fasc. XXil, 39.
3. Se. soc, fasc. XXII, 56.
4. Se. soc., XXIII, 389. — 0. E., II, 4, 313; IV, 338.
LES AUXILIAIRES DU PATRONAGE. lOU
tructioii; d'autre part, il lui imprime un caractère religieux,
sous rinfluence du patriarche qui remplit, comme on l'a vu, les
fonctions de ministre du culte.
30. L'isolement complet des domaines ruraux, en Norvège, a
introduit l'usage des travaux manuels dans l'Ecole K Par suite
de cet isolement, chacun doit pouvoir effectuer lui-môme tous
les travaux manuels dont il a besoin sur son domaine. De là, le
Lloyd, où enseignement méthodique de la menuiserie dans les
écoles Scandinaves.
31. L' exploitation forestière développe le besoin de l'instruction
primaire ^. Parce qu'elle fournit la matière première d'une série
d'industries qui exigent plus que la culture, si on veut s'élever,
diverses connaissances scolaires (calcul, dessin, éléments de
géométrie, etc.). Eu France, cette répercussion est très accusée
dans la Lorraine et la Franche-Comté, pays de grandes exploi-
tations forestières.
32. L'exploitation minière développe la tendance à l'instruc-
tion^. Parle besoin d'avoir des notions de géologie, de miné-
ralogie, de génie civil, de chimie, etc., pour augmenter sa
situation comme ouvrier, employé dans les bureaux, et à plus
forte raison, comme contremaître ou ingénieur.
33. Le dévelojipement industriel prédispose à l'enseignement
primaire'*. Parce qu'il exige certaines connaissances scientifiques
qui sont nécessaires pour faire progresser l'industrie et s'élever
soi-même.
Si. La navigation et le commerce rendent particulièrement
sensible le besoin d'une certaine instruction-'. Parce qu'ils exigent
la connaissance de l'écriture pour la correspondance, du calcul
pour la comptabilité et de la géographie pour lâchât et la
vente dans les pays étrangers.
35. Le travail des enfants est défavorable au développement
1. Se. soc.,fasc. XXII, '228.
2. Se. soc., XXIV, 196, •m\.
3. Se. soc.. VI, 501 à 503: fasc. XXIV, 13.
4. Se. soe., XXIV, 466 ; fasc. XXV, 68.
.'.. Se. soc., XX, 217; XVIJ, 426, 432; XXVIII, 131; XXXV, 375; fasc. XXII, 13, 53;
XXVIII, 119, 180, 181, 321. — 0. E., 111, 258.
110 Rlif'ERïOIRE DES RÉPERClSSIO>S SOCIALES.
de Vinstniction^. Parce que les parents sont alors portés à préférer
le g-ain de ce travail aux avantages moins immédiats de l'École.
36. L'enfant apprend plus volontiers à l'École les matières
qui sont en honneur au foyer ''. Parce qu'il y attache plus d'im-
portance et qu'il y est prédisposé. Ainsi l'enfant turc issu d'une
race pastorale, retient surtout les poésies et les maximes mo-
rales et n'a aucune disposition pour l'arithmétique; au contraire
l'enfant grec, issu d'une race de commerçants apprend l'arith-
métique avec une facilité incroyable.
37. La constitution familiale de la Chine porte à apprendre à
lire et à écrire'"^. Par suite de la nécessité de lire et de tenir le
livre de famille imposé par le culte des ancêtres.
38. Les sociétés qui maintiennent V infériorité de la femme
négligent son instruction ^. Personne, pas même la femme, n'en
sent le besoin. Ce phénomène est général dans les sociétés
patriarcales.
39. La diffusion des théories socialistes pousse l'ouvrier à s'ins-
truire''. Pour se mettre en état de défendre ces théories vis-à-vis
de ses camarades et les gagner à ses idées.
iO. La difficulté des communications crée le type de l'École
ambulante^'. Parce qu'il est plus facile à l'instituteur qu'aux
enfants de se déplacer.
Les répercussions qui suivent indiquent sous quelles influences
se manifestent certains spécialistes des cultures intellectuelles,
médecins, savants, artistes, lettrés, etc.
41. Les médecins remplacent les empiriques délenteurs de
recettes familiales daiis la 7nesure où se constitue une classe
supérieure'^ . Parce que cette classe supérieure est seule capable
d'apprécier les avantages de la science médicale et de lui fournir
1. 0. A/.,I, 303; 2e Sér., II, 305.
2. .Se. soc, XVIII, 432; XVIII, 297; fasc. II, 54.
3. .Se. soc, I, 545.
4. 0. A/., IV, 89; 2» sér., I, 117.
5. iSc. soc, fasc. XIV, passim, et à la fin, voir la Bibliothèque d'un ouvrier anar-
chiste; fasc. XXIII. — Bull.,d:.
6. Se. soc, fasc. XXI, 222. — 0. M., I, 307.
7. Se. soc, fasc. XXVIII, 26i. — 0. £., II, 102, 146, 316, 324; IV, 5. — 0. M.,
IV, 91, 2" sér., I, 119.
LES AUXILIAIRES DC PATRONAGE. 111
les ressources dont elle a besoin pour rorganisation de rensei-
gnement et pour l'exercice de son ministère.
42. La nécessité d\in arpentage exact et fréquent a fait naître
la science géométrique dans V ancienne Egypte ^ Par la nécessité
de fixer chaque année la délimitation des propriétés à la suite
de la crue du Nil.
43. Les sciences^ que le commerce fait naitre surtout pratiques,
deviennent spéculatives à mesure qxœ la race acquiert des loi-
sirs'^. Parce que l'aptitude scientifique, d'abord acquise par les
exigences du travail, se développe ensuite par et pour l'agré-
ment de l'esprit.
44. La spécialisation dans les sciences n'apparaît que lors-
quelles s'ont arrivées à un certain développement'^. Parce qu'alors
elles dépassent la puissance du travail d'un même homme.
Ainsi, en Grèce, on pouvait être à la fois poète, philosophe
et savant.
45. La science devient encyclopédique dans la mesure ou
les communications s'étendent au loin par la centralisation des
pouvoirs publics '. Parce que la science se trouve ainsi en
possession d'observations plus variées et de moyens de com-
paraison plus étendus permettant d'embrasser tout un en-
semble de connaissances.
Voici un certain nombre de répercussions qui déterminent
les diverses manifestations de Vart; elles prouvent qu'il reçoit
sa forme du milieu physique et de l'état social, lesquels influen-
cent nécessairement les artistes •'.
46. La jjrésence de blocs erratiques dans les vallées de la
Grèce a déterminé chez les Pélasges le système des constructions
cyclopéennes'". Parce qu ils trouvèrent plus commode de les
utiliser tels quels, que de les fractionner. De même, en Sar-
daigne [nouraghi) et dans les Baléares [talayo).
1. Se. soc, IX, 224.
2. Se. soc; XX, 48.
3. .Se. SOC, fasc. XXVIII, 32.
4. Se. soc, fasc. XXVIII et XXIX, 302 à 307.
5. Se soe., VII, 51 à 67; XVII, 503.
6. La Route, 1, liv. III, ch. v. — Se. soc, fasc. XVIII, 551.
112 RÉPERTOIRE DES REPERCUSSIONS SOCIALES.
47. V absence de pierres dans un pays développe la consiriic-
tion en briques et la culture en terre cuite^. Ainsi chez les
Étrusques.
48. L'usage exclusif de la brique en architecture, détermine
l'emploi de la voûte'-. Par l'impossibilité de couvrir autrement
avec des matériaux présentant une surface aussi réduite.
49. Le climat tempéré a donné aux artistes grecs et au pu-
blic une connaissance plus complète et plus générale du corps
Àumain^. Parce qu'ils avaient de nombreuses occasions d'ol)-
server le nu et que le public était lui aussi plus capable d'ap-
précier et de critiquer leurs œuvres à ce point de vue.
50. La rie nomade s'oppose au développement de Fart '*. La
nécessité de déplacements fréquents ne permet que la fa))ri-
cation d'objets sans luxe et peu fragiles.
51. Le travail facile et laissant de longs loisirs provoque
spontanément V essor de la poésie et de la musique chez les peu-
ples primitifs'^. C'est une des causes de cet essor en Grèce. Il
peut se produire dans des circonstances différentes, mais alors
il résulte ordinairement d'une influence extérieure et non d'un
mouvement spontané, né de la nature des choses.
52. Le travail facile, combiné avec des exercices méthodiques
et répétés^ favorise la sculpture du corpjs nu^K Parce qu'ils
développent l'harmonie du corps et donnent ainsi des modèles
d'une grande perfection et de lignes harmonieuses.
53. La chasse prédispose le sauvage à un art rudimentaire.
Parce qu'elle développe l'habileté de l'œil pour viser le but,
et de la main pour l'atteindre et pour fabriquer les armes.
Elle familiarise l'homme avec toutes les attitudes et toutes
les habitudes de l'animal.
Certains sauvages représentent exactement même l'animal
en mouvement. En outre, la chasse excite le désir de se dis-
1. R. Peyre, Histoire gcnérale des Beaux-Arts, I5o.
2. Ibid., 152.
3. Se. soc, fasc. XXVIH, 55.
4. La RoiUe, I, liv. I, ch. i.
5. .Se. soc, XXXI, 3i0à 354; fasc. XXVllI, 11, 121.
6. Se soc. fasc. XXVIII. 186.
LES AUMfJAIRES DU PATRONAGE. 113
tingiier dos autres, ce qui développo chez le sauvage le goût
de rosteiitation, qui se traduit par Fornementatiou de sa personne
et de ses armes. Enfin, le désir d'impressionner et d'effrayer
l'ennemi porte à se donner un aspect effrayant au moyen du
tatouage. Et c'est là encore une forme particulière de dessin.
ôï. Les industries qui travaillent le bois à la main déve-
loppent le goût artistique^. Parla nécessité de donner au bois
la ressemblance des objets que l'on veut représenter et une
forme agréable.
C'est l'orig'ine des productions artistiques de la Forêt noire,
de la Tliuringe, de la Franconie, du Jura, etc., etc.
55. Les peuples commerçants sont portés à donner aux objets
d'art une forme réduite, portative et pouvant être reproduite à
un grand nombre d'exemplaires'-. Afin de pouvoir les écouler
au loin facilement à bon marché. C'est pour cela que les Phé-
niciens imaginèrent de couler en bronze, ou de façonner en
terre cuite, etc., une foule de statuettes et de petits objets de
tous genres. Les anciens Grecs les imitèrent pour les mêmes
raisons.
56. Le tgpe communautaire , à conditions égales, s'élève plus
facilement à V art que le type particulariste'^. Parce que, étant
moins travailleur, il a plus de loisirs et est plus porté à la
rêverie et à l'imagination fantaisiste.
De là, en partie, la supériorité artistique de la Grèce et de
l'Italie.
57. Le mode d'existence des riches les dispose à encourager
les arts^. Par le désir d'embellir ce mode d'existence, particu-
lièrement leur habitation et par les moyens qu'ils en ont.
C'est ce qui explique le rôle des Mécènes.
58. Les peuples qui vivent plus à rextérieur quà l'inté-
rieur sont portés à faire de l'art une chose publique ■\Tg\ fut
le cas des Grecs dont les maisons, pour ce motif, étaient petites
1. 0. E., l\\ 117.
2. R. Peyre, Hisloire générale des Beaux-Arts. p. 63 .
3. .Se. 5oc.,XXlV, 168.
4. Se. soc, XXVII, i93; fasc. XXVIII, 31, 128, 158, 305, 306, 331.
5. 5e. soc., fasc. XXVIFI, 176 et suiv., 320.
114 REPERTOIRE DES REPERCUSSIONS SOCIALES.
et peu ornées, et qui décoraient leurs places publiques de
statues et de monuments. Les Romains firent de même; mais,
comme chez eux la vie privée avait déjà plus d'importance;
ils commencèrent à faire servir Fart à orner Thabitation, par
des statues et des tableaux. Enfin, la réciproque est également
vraie.
59. Le développement des exercices physiques donne le senti-
ment intense de la beauté corporelle'^. Ainsi en Grèce, par suite
de la nécessité pour chaque ville de se défendre contre ses
voisines et de former des défenseurs. Alors prédomine la repré-
sentation du corps nu.
GO. Le sentiment de la beauté corporelle fait prédojuiner la
scidpture sur la peinture ~. Parce quelle accuse mieux que la
peinture les contours et les reliefs. C'est encore le cas de la
Grèce ancienne.
61. Lorsque les exercices physiques deviennent tnoins fré-
quents, T art représente de préférence les personnages drapés"^.
Parce que les artistes et le public sont moins habitués à voir le
corps nu. On devient alors plus habile à représenter des dra-
peries harmonieuses. Ainsi en Grèce depuis Alexandre et chez
les Romains, où se déploie l'arrangement savant de la toge.
62. Les peuples, ayant une aristocratie, développent l'art du
portrait ^. Parce que cette aristocratie est en état de payer ces
œuvres et qu'elle a le désir de se survivre en quelque sorte
par cette représentation de leur personne.
63. Les peuples, ayant une aristocratie urbaine, développent
Vart des jardins-'. Parce que ces riches urbains, possesseurs de
villas et de châteaux, ne comprennent la nature que sous une
forme régulière, apprêtée et arrangée par Fart. C'est ce qui se
produisit par exemple à Rome sous l'Empire et en France au
xvii'' siècle avec l'engouement des jardins à la française.
64. Dans les démocraties, l'art ne peut être patroné que
1. ,Sc. soc, XXVIII, 38 et suiv.
2. Sc.soC, XXVIII, 176 et suiv.
3. Ibid.
4. R. Peyre, Ibid., 171, 172.
5. R. Peyre, Ibid., 167.
LES AUXILIAIRES DU PATRONAGE. ll.j
par les pouvoirs publics ^ Parce que les simples particuliers
disposent de ressources trop faibles. Ce fut le cas, dans les
petites cités de la Grèce ancienne limitées par la failde étendue
du territoire et la concurrence des autres villes.
65. A mesure qu'un pays se démocratise, Vart a une ten-
dance à se vulgariser par F emploi du procrdc-. Parce que la
clientèle est moins raffinée, moins exigeante et moins capable
de rémunérer les artistes.
66. La domination d'une classe de guerriers développe l'ap-
plication de Vart au métal '^. Par la nécessité de donner un
cachet artistique aux armes et à l'armure. C'est ce qui se pro--
duisait en Grèce sous la domination des guerriers de l'époque
homérique, et au moyen âge avec la chevalerie.
Voici quelques répercussions qui montrent comment se dé-
veloppent les manifestations littéraires et le type du lettré.
67. Chez les peuples illettrés, il se développe une classe de
conteurs et chanteurs ambulants'^. Afin de satisfaire par la pa-
role le goût naturel des récits qui ne peut être satisfait par le
livre. Ainsi les conteurs homériques, les bardes, jongleurs, trou-
vères, troubadours, etc.
68. Les sociétés où l'action politique s'exerce au moyen de
la persuasion développent l'éloquence politique -'. Ainsi, dans
l'antiquité, en Grèce et à Rome; dans les temps modernes, sous
les régimes parlementaires. Au contraire, le pouvoir personnel
et absolu étouffe l'éloquence politique.
69. Le théâtre reflète les idées et les moeurs de la société.
C'est ce qui explique les formes originaires de la tragédie grec-
que, voir la démonstration'^.
Cela explique aussi le théâtre espagnol où éclatent : 1° l'exal-
tation de l'honneur chevaleresque qui vient du développement
de la chevalerie par la lutte contre les Maures; 2° l'exaltation
1. Grèce anc, 18'.t, 190.
2. Se. soc, XXVIU, 306. — U. l'eyre, Ibid., 120.
3. R. Peyre, Ibid., 61.
4. Se. soc.,fasc. XXVIU, 63 et suiv. — 0. i:., II, 21, 39, 339,411, 440.
5. Se. soe., fasc. XXVIII, 43, 191, 193,257-258.
6. Se. SOC., XXIX, 313 à 333; fasc. XXVIII, 212.
116 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
de la galanterie, qui vient aussi de la chevalerie; 3° l'exaltation
du sentiment religieux, qui vient de la longue résistance aiix
Maures infidèles^.
Cela explique enfin le théâtre sous Louis XIV, qui reflète
si bien l'ordonnance si régulière de la société et qui, au siècle
suivant, reflète tout aussi bien l'évolution sociale qui doit abou-
tir à la Révolution, etc., etc.
70. V affaiblissement des sentiments religieux donne du pres-
tige et de r influence aux moralistes '. Parce qu'il faut trouver
une autre l)asc à la morale lorsque celle de la religion lui fait
défaut. Ainsi, actuellement, les manuels de morale.
71. L'ironie fleurit en littérature lorsque les opinions se com-
battent et lorsque les croyances sont rbranléesK A cause de la
nécessité d'affaiblir par le ridicule les opinions adverses.
72. La critique littéraire n apparaît que dans les sociétés par-
ticulièrement compliquées '^. Parce qu'eUo est nécessairement
postérieure à la production des ouvrages ; parce qu'elle suppose
un degré de culture tel que la réflexion l'emporte sur l'émo-
tion.
73. La critique littéraire naît de la nécessité d'instruire les
enfants et de répandre chez les adultes un sentiment littéraire
plus développé ^'. Elle a pour but d'utiliser les meilleurs ouvrages
pour la formation intellectuelle des enfants. Elle est ensuite,
pour les adultes instruits, un divertissement intellectuel.
74. La critique littéraire exige une connaissance approfondie
de l'état social correspondant''. Parce que, sous peine d'être
incomplète et de manquer de base solide, elle doit dégager
l'influence du milieu social sur chaque écrivain.
75. L'écrivain est le produit et l'expression du inilieu social'.
Parce que ses idées sont façonnées par ce milieu et que même
1. Se. soc, XXIV, 15:?, 1G3.
2. .Se. soc, XXI, 16G.
3. .Se. SOC, XX VIF, 149.
4. Se. soc, XXV, 231 à2iO: fasc, XXVIII, 320, 323.
.5. Se soc, X.W, 237.
6. Se. SOC, II, 4.52; XXV, 318 à 327.
7. 5e. SOC, XXIII, 45; XXV, 329, fasc. XXVIII, i)assiiit.
LES AUXILIAIRES DU PATRONAGE. 117
lorsqu'il lutte contre le milieu actuel, il exprime les idées de
ce même milieu eu voie d'évolution.
7G. La religion et la guerre développent la poésie et s'en font
un auxiliaire *. Parce que l'une et l'autre excitent vivement
l'imagination et sont une source abondante d'images et de dé-
veloppements poétiques. Ainsi les sentiments religieux et les
luttes de races sont l'objet des premiers chants de l'hunianité;
les mêmes éléments se retrouvent dans les poésies russes, Scan-
dinaves, dans les chansons de geste du moyen âge et partout.
77. La formation particulariste aboutit à la libcrtr de la
presse, la formation communautaire l'accepte difficilement '-.
Parce que la première est fondée sur la libre manifestation des
initiatives privées et la seconde sur la compression de ces ini-
tiatives par l'autorité publique, expression de la grande com-
munauté.
78. Les théories socialistes apparaissent au moment où les
grorqjements communautaires se dissolvent'^. Parce que les indi-
vidus, souffrant du manque d'appui de la communauté auquel
ils sont habitués, essayent d'imaginer théoriquement et artifi-
ciellement des appuis du même genre.
79. La formation communautaire produit le type du légiste
plus que la formation particulariste''. Parce que la première
développe l'action de l'État et par conséquent de la loi, et la
seconde celle du particulier et par conséquent de la coutume,
expression des pratiques de la vie privée.
80. Les répercussions précédentes renouvellent l'enseignement
de la littérature, de la philosophie, de Ihistoire des sciences et
de lart. Parce que cet enseignement doit tenir compte des re-
lations qui existent entre les phénomèmes sociaux et ces divers
phénomènes. Sans la connaissance de ces relations, ces diver-
ses manifestations des cultures intellectuelles sont inexplica-
bles.
1. Se. soc, VIII, 512 : XXVI, 298; XXVII. .310; XXVIII. 339, S'il, 3i3; XXXIII, 316.
2. Anglo-Saxons, passiiii. — 0. £"., III, 80.
3. Anglo-Saxons, liv. III, ch. ii. — Se. soc, fasc. XXX, th. i.
4. Se. soe., XXII, 55.
ils RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
Lois des cultures intellectuelles. — 1° Les conditions de la
^-ie sociale impriment à la culture intellectuelle une direction
déterminée que l'observation révèle et précise. (Toutes les
répercussions précédentes.)
2° L'oisiveté et la richesse forment les deux facteurs princi-
paux du développement des cultures intellectuelles (Rép. 12
et 13).
Cette loi montre bien que la supériorité intellectuelle est in-
dépendante de la supérioi'ité sociale.
3° Les populations, vivant de la simple récolte, ont de grandes
aptitudes intellectuelles, qu'elles ne peuvent employer, parce
qu'il leur manque la richesse (Rép. 3 à 12).
4° Les peuples dressés au travail intense ont peu d'apti-
tudes intellectuelles, mais, par leur richesse, ils attirent cons-
tamment les intellectuels des populations voisines plus oisives
et plus pauvres. C'est ainsi que Rome attira les Grecs, que la
France attira les Italiens de la Renaissance, et qu'aujourd'hui,
le monde anglo-saxon attire les artistes et les savants du Conti-
nent,
5° L'instruction primaire se développe en raison des néces-
sités du métier. Elle est peu nécessaire dans la simple récolte
et la culture, elle est utile dans la fabrication et surtout dans
le commerce 'Rép. 31 à 3V .
G° L'instruction supérieure se développe en raison de l'exten-
sion des professions libérales et du fonctionnarisme (Rép. 41
et 42).
Lois de l'évolutiox littéraire. — 1° L'art pastoral incline
l'esprit vers la réflexion, la méditation, Y abstraction. (Pasteurs
nomades de l'Asie centrale et similaires, y compris les issus
de Pasteurs.)
2° La cueillette incline l'esprit vers Vi??iprovisatio7i hâtive,
facile et légère et développe l'habitude de la parole. Iles de la
Polynésie; le iMéridional français; Influence des politiciens du
Midi dans les assemblées.)
3° Si, à l'art pastoral et à la cueillette, on ajoute une classe
LES AUXILIAIRES DU PATRONAGE. ilî>
de dominateurs guerincrs mais civilisés, on voit se développer,
en plus, la poésie épique (Grèce héroïque, Iliade et Odyssée).
h" Si, à ces trois conditions, on ajoute le commerce (qui crée
la richesse et la vie urbaine), on voit le mouvement littéraire se
développer à un plus haut degré et, à la fois, dans tous les
genres (Grèce classique).
5" Si la culture est le travail exclusif, il n'y a pas d'essor
intellectuel et littéraire (Rome sous la République, les Francs,
les Saxons).
6" Les peuples agricoles n'acquièrent les aptitudes littéraires
que tardivement et sous Vinfluence de peuples issus originaire-
ment de l'art pastoral et de la cueillette. (Les vieux Romains,
par les Grecs; les Francs, par les Celtes et les Méridionaux; les
Saxons, par les Celtes et les Français.)
7° Les aptitudes littéraires ainsi importées chez les peuples
agricoles tendent à prendre — lorsque ces peuples conservent
leur individualité — un développement très particulier : ce
développement est digèrent de celui que l'on constate chez les
issus de l'Art pastoral et de la cueillette (Littérature anglo-
saxonne moderne).
8" Plus spécialement, l'exploitation de la vigne incline la
littérature dans le sens de la critique, de la railleine, de V esprit
égaiitaire et démocratique. Elle est un des grands facteurs de
l'esprit gaulois. (De la Touraine vinicole : Rabelais, P.-L. Cou-
rier, Ralzac, etc. — Id. pour la Champagne et la Rourgogne.)
9" Ces lois prouvent que, — contrairement à l'opinion courante,
— la supériorité littéraire n'est pas une manifestation de la
supériorité sociale : la première est surtout développée par les
longs loisirs; la seconde par l'effort et le travail intense.
Cette conclusion résulte manifestement des lois précédentes.
En effet, des populations, placées dans des conditions naturelles
favorables au développement intellectuel, ont été toutes évincées,
dominées au point de vue social par des populations placées
dans des conditions moins favorables. Des populations, issues
de l'art pastoral, constituent l'élément fondamental des peu])les
arriérés de l'Orient. Des populations vivant de la cueillette pure
120 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
sont éliminées et disparaissent. Les Grecs, si intellectuels et. si
lettrés, ont été dominés par le lourd paysan romain. En Angle-
terre, le Normand a été évincé par le petit paysan saxon. En
France, bien que le Français du midi ait l'esprit plus vif, c'est
le Français du nord qui constitue l'élément social le plus sérieux
et le plus solide.
Cette loi s'explique par ce fait que la supériorité intellec-
tuelle est surtout développée par les longs loisirs, tandis que la
supériorité sociale est développée par l'aptitude à l'effort per-
sonnel et au travail intense.
10° En poussant cette analyse plus loin, on peut arriver à
expliquer non seulement les causes qui développent les apti-
tudes littéraires en général, mais chaque genre littéraire en par-
ticulier.
Cela change l'enseignement de la littérature.
m. LA RELIGION.
Nous avons vu comment la steppe prédispose au fatalisme '. Je
n'insiste pas.
Deux effets du Lieu :
1. La forêt ténébreuse, impénétrable^ solitaire, incline le sau-
vage vers des terreurs superstitieuses ~. Par la crainte qu'elle
inspire et le désir de conjurer les dangers au moyen d'amu-
lettes et de fétiches.
2. La montagne a fourni les premiers dieux à la Grèce ^.
Parce qu'elle a fourni aux vallées grecques leurs premiers
dominateurs et leurs premiers civilisateurs. Ces montagnards,
Saturne, Titan, Jupiter, Hercule, etc., se sont rendus célèbres
par leurs « travaux » et ont été plus tard divinisés. (Voir la dé-
monstration.)
Quelques effets du Travail :
1. Voir supra, p. 90 et .Soc. a fric. 18.">.
2. Soc. afric, 187, 188. — .se soc, XXIII, 156.
3. .Se. soc, XII, 273 et s. ; XIV, 340; XXIII, 156, 302 ; fasc. XX VIII, 18 et suiv. 39.
LES AUXILIAIRES DU PATRONAGE. 121
3. Les chasseurs, ou sauvages , sont portés à l'idolâtrie ^
Parce que le résultat de la chasse dépendant de la force et de
riiabileté de l'homme, les chasseurs ont une tendance à diviniser
l'homme.
i. Le rôle des sorciers et des divi7is varie suivant la nature
du travail aucp-iel se livre les populations''- . Ainsi, chez les nègres
chasseurs, les sorciers sont des charmeurs de fauves et des fabri-
cants de poisons; chez les nègres à bétail, ils sont des conju-
rateurs de pluie, parce qu'elle est nécessaire à l'herbe. La vie
aventureuse développe le type du devin, par le besoin qu'on
éprouve d'interroger l'avenir : tel fut le cas des Hellènes, navi-
gateurs et pirates et de l'oracle de Delphes.
5. La vie pastorale nomade développe à un haut degré les sen-
ti?nents religieux^. Parce que l'isolement maintient l'influence
exclusive des idées traditionnelles; parce que le patriarche, chef
de la communauté, exerce en même temps le rôle de pontife ;
enfin parce que la steppe donne un produit spontané qui est
indépendant de la volonté et du travail de l'homme. De là, le
caractère essentiellement religieux de l'Oriental, de l'Arabe et,
en général, des issus de pasteurs.
G. Le pur jjasteur nomade ne constitue pas d'organisme reli-
gieux en dehors de la famille'*. Parce que, dans les sociétés de ce
type, les organismes sociaux supérieurs ne sont pas encore déta-
chés de la famille qui est le seul groupement constitué; le pa-
triarche remplit également les fonctions de ministre du culte,
à la façon des anciens patriarches de la Bible.
7. Le pasteur-caravanier produit le ministère spécial du culte
{marabout) à côté du patriarche '". Parce que la caravane per-
manente groupant un certain nombre de communautés patriar-
cales, l'intervention d'un ministre du culte est nécessaire pour
pourvoir aux besoins religieux de ces communautés diverses.
J. Soc. afric, 188.
2. Soc. afric, 82, 187. — Se. soc.Jasc. XXVllI, 'jô. — G. h'., II, 43.J.
3. La Route, liv. I, ch. i. — Se. soc, V; fasc. XXII, 41. — 0. £"., II, 19.
i. Ibid. — 0. M., 2" sér., I, 417.
:>. La Route, liv. II. ch. i, 392 el siiiv.
122 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
C'est le type normal des déserts de l'Arabie et du Sahaya,
avec les marabouts.
8. Le pasteur-caravanier constitue le type de la con freine reli-
gieuse en vue du commerce [zaouia)^. Parce que le commerce
des caravaniers exige une certaine sécurité qui ne peut être
assurée que par l'influence religieuse, seul lien commun entre
ces tribus divisées.
Les confréries établissent donc leurs monastères, ou zaouias,
dans les oasis qui sont les lieux d'étapes pour les caravanes.
9. Le pasteur-caravanier produit le type de la confédération
religieuse en vue du commerce {islamisme) ~. C'est la continua-
tion du même mouvement, mais en vue d'étendre plus loin la
sécurité. C'est l'explication des Madhi qui surgissent de temps
en temps dans le Désert. Mahomet était un de ces Madhi et, en
même temps, un conducteur de caravanes.
10. Lorsque les purs pasteurs noinades passent à la vie demi-
nomade ou sédentaire, ils sont obligés d'emprunter au dehors les
organismes religieux ^. Parce que, comme nous venons de le
dire (Rép. 6), ils n'ont pas d'organismes religieux distincts de
la famille. Ils les empruntent au type social qui se rapproche le
plus du leur.
C'est ainsi que les Turcs ont emprunté l'islamisme aux carava-
niers arabes; les Tartares-Mongols des confins ont emprunté le
lamaïsme aux Thibétains.
il, La pêche développe le sentiment religieux'^. Par suite des
dang"ers constants que l'homme se sent impuissant à conjurer
par lui-même.
12. Les peuples agricoles (livrés à eux-mêmes) sont portés à
diviniser les forces et la fécondité de la nature''. Parce qu'ils
vivent des produits de la nature et qu'ils veulent se concilier cette
nature dont ils ne comprennent pas la force productrice. Telle
est la religion des agriculteurs pélasges, qui ont créé les mythes
1. Ihid.
2. Ibid.
3. Se. soc, XVII, 44 à 50.
4. 0. E.,Ul, 210; IV, 295. — 0. M., 2" sév., I. 290, 292; II, 113, 155.
5. ,Sc. soc, XXXI, 123, fasc. XXXVIII, 9. — La Route, I. 315. — .Soc. afric, 187.
LE« AUXILIAIRES DU PATHONACE. 1^3
d'Uranus, de Cybèle, de Cérès, etc. C'est aussi l'explication du
panthéisme des nègres agriculteurs de F Afrique.
13. Les 'premières populations qui se livrèrent à l'exploita-
tion des mines furent portées à diviniser les forces souter-
raines ^ Ainsi naquirent les légendes des Cyclopes de Plu-
ton, etc., parmi les montagnards de la Grèce ancienne.
li. Dans les religions autochtones, les rites des sacrifices sont
modifiés suivant les conditions du travail et des moyens d'exis-
tence ^. Parce qu'on immole les produits fournis par le travail
et que ces produits ne peuvent être consommés en sacrifice de
la même manière. C'est pour cela que les producteurs de bé-
tail instituent le sacrifice par Teffusion du sang au moyen du
couteau, et les producteurs de grains, le sacrifice par le feu,
seul agent capable de détruire le grain. C'est le cas du sacri-
fice dans la société védique composée de cultivateurs.
Une répercussion de la propriété sur la religion.
15. L'importance de la propriété individuelle chez les Ro-
mains a créé le dieu Terme ^. Par le désir de fortifier la pro-
priété par une sanction religieuse.
Quelques répercussions venant de la famille et de la forma-
tion sociale qui en résulte :
16. La famille patriarcale pure développe la quiétude reli-
gieuse '. Parce que le père, faisant l'office de pontife, inculque
les croyances religieuses dès la plus tendre enfance et avec une
autorité indiscutée; parce que l'isolement des communautés
familiales empêche toute autre influence de s'exercer sur les
esprits.
17. Lorsque la famille patriarcale est ébranlée, le pessimisyne
religieux se développe '". Parce que l'individu, moins soutenu
par la communauté patriarcale et peu dressé à se soutenir par
lui-même, a le sentiment de son impuissance et sent davantage
le poids de la vie. Ce désenchantemcLt expli(j[ue la doctrine
1. Se. soc, fasc. X.XVI1I, 23.
2. Se. Soe.,X\, 56; XVI, 46 à 48.
3. Se. soc., XX.XI, 18y.
4. Anf/lo-Saxons, liv. III. ch. v. 353.
5. j^jv/. _ Se. soe., XIII. 479; XIV, W. LInde et la société védique.
124 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
hindoue du Nirvana, ou de l'anéantissement, et du nihilisme
russe.
18. La famille particulariste développe Uoptimisme ^ . Parce
que l'individu, rendu apte à triompher des difficultés de la vie,
les affronte avec joie et avec l'espoir du succès.
19. Par ses prescriptions accommodées à la famille patriar-
cale, Vislamisme est une religion de pasteurs-caravaniers ~.
(Voir la démonstration.) C'est pour cela que l'aire de l'islamisme
se limite sensil)lement à l'aire des déserts, ou des pays limitro-
phes peuplés de sédentaires issus des déserts, ou influencés
par eux. L'islamisme ne peut donc être qu'une religion locale.
20. La persistance de la communauté familiale fait prédo-
miner le culte familial sur le culte publie ^.
C'est ce qui explique l'importance conservée par le culte des
ancêtres en Chine, chez les Vieux Romains (Dieux lares), etc.
21. Voriginc fjatriarcale explique que le culte en Chine soit
resté purement moral ''. Confucius n'est qu'un moraliste, parce
que la religion, en Chine, découle du culte familial tradition-
nel qui était purement moral.
22. Quand la communauté de famille se restreint, le culte
sort de la famille et le clergé se constitue •'. Parce que l'auto-
rité du patriarche diminuant ainsi que ses loisirs, il ne peut
plus exercer les fonctions de pontife.
Voir des exemples cités pour la société védique (Ecoles védi-
c£ues) et pour les Celtes (Druides).
23. La famille patriarccde fait de la religion une affaire
plutôt collective; la famille particulariste en fait une affaire
plutôt individuelle ^. De là, la difficulté des conversions dans
tout l'Orient, parce qu'on ne peut convertir un individu indé-
pendamment de son groupe; c'est un hloc dont on ne peut
détacher une pierre. Au contraire, la famille particulariste, en
1. Anglo-saxons, liv. III, ch. v.
2. .Soc. afric, 185.
3. Se. soc, I, 52'J, 532, XXXI, 150. — O. M., IV, 88, 123.
4. Se. soc, II, 282; XVIII, 269, 271 ; XIX, 393.
h. Se. 50C.,1V, 608 et siiiv. ; XV, 59, 60; XI, 495 et suiv.
6. Se soc, fasc. XXII, 58.
LES AUXILIAIRES DU PATRONAGE. 125
développant Tiiiitiative individuelle, fait de la religion une affaire
essentiellement personnelle. Tellement personnelle que souvent,
en Angleterre et aux Etats-Unis, les divers membres d'une
môme famille appartiennent à des sectes religieuses différentes.
21-. La formation 'particulariste porte les catholiques et les
protestants à voir, da?is le christianisme, un moyen d'union et
non un élément de compétition et de discorde ^ Parce que cette
formation porte à considérer la religion comme un acte privé
et non comme un acte public, comme un moyen de relèvement
individuel et non comme un moyen de gouvernement.
25. La famille instable est un mauvais terrain pour le dé-
veloppement de la religion -. Parce qu'elle ne développe ni les
influences religieuses collectives des sociétés à formation com-
munautaire, ni l'énergie religieuse personnelle des individus à
formation particulariste. Les sentiments religieux naissent, se
développent et surtout s'effacent au hasard des circonstances;
c'est ce qui explique l'effacement des sentiments religieux chez
certains peuples de l'Occident où domine aujourd'hui la
famille instable.
26. Les issus de communaataires attachent plus d' importance
à la pompe extérieure du culte qu'à la piété intérieure '^. Parce
<{ue la communauté prédispose plus aux manifestations collec-
tives qu'aux manifestations individuelles et qu'on en est plus
impressionné. De là, la pompe extérieure du culte dans l'Orient
et dans le Midi latin.
27. Les particularistes attachent ptlus d'importance à la pi é te
intérieure qu'à la pompe extérieure du culte *. Parce que cette
formation sociale prédispose plus aux actes intérieurs indivi-
duels et réfléchis qu'aux manifestations collectives. De là, les
initiatives plus individuelles de la piété chez les Anglo-Saxons,
la croissance prodigieuse des sectes, les prédications spontanées
dans les rues et la pompe plus réduite du culte public, qui se
1. 0. £., Iir. 187. — 0. .»/., r sér., I, 2i7.
2. Se. soc, XIII, 502 el s.; XXXIII, 177; fasc. XXII, 31 ; /,'!(//., XXIII. 37. —O.i".,
IV, 189; V, 36, 400, 420, 481 ; VI, 176. — 0. M., I, 303 ; II, 05.
3. Se. soc, fasc. XXII, :>8.
4. 0. E., III, 137.
126 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
fait remarquer même chez les catholiques. La formation anglo-
saxonne triomphe, sur ce point, de l'influence latine.
28. Par suite de leur formation sociale différente, les peuples
latins et les peuples anglo-saxons ne comprennent pas, de la
même manière, la situation respective du clergé et des fidèles ^
Les premiers considèrent plutôt les fidèles comme les auxiliai-
res du clergé, les seconds considèrent plutôt le clergé comme
l'auxiliaire des fidèles. Dans le premier cas, le clergé est plus
actif; dans le second cas, ce sont les fidèles.
29. En vertu de leur formation sociale différente, les peu-
ples latins et les jjeuples anglo-saxons ne cojnprennent pas de
la même manière V organisation administrative de la religion
et les rapports entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil ~. Les
Latins et plus spécialement les Italiens, influencés par les tra-
ditions de l'Empire romain et de la formation communautaire,
ont conservé la tradition du grand pouvoir public et de la cen-
tralisation administrative.
De là découle la tendance à associer étroitement l'Église à
l'État, pour les fortifier l'un par l'autre. Les peuples anglo-
saxons, influencés par la formation particulariste, inclinent au
contraire vers la décentralisation et la limitation des pouvoirs
publics. Ils sont donc portés à établir une distinction très
nette entre le domaine de la conscience religieuse et celui de
l'État. Cette divergence sociale a été une des causes de la sépa-
ration religieuse du protestantisme.
30. Par suite de sa formation sociale différente^ le clergé
catholique américain {du Nord) introduit des tendances nou-
velles dans l'Église catholique^. Il donne plus d'importance à
la piété intérieure qu'à la pompe extérieure du culte; il dé-
veloppe l'action religieuse des laïques ; il réduit, chez les di-
gnitaires ecclésiastiques, l'importance des costumes d'apparat,
des titres honorificjues, etc. Par là, il rapproche davantage le
clergé des fidèles. Aussi l'influence du prêtre tient plus à sa
1. Se. soc, fasc. XIX, 88: XXI, 274.
2. A-t-on intérvt à s'emparer du pouvoir ? ch. i. — .Se. soc., XV, 117.
3. .Se. soc, XVII, 120 à 145.
LES AUXILIAIRES DU l'ATROXAGE. 127
valeur morale et intellectuelle pcrsonnolle qu'à son rang dans
la hiérarchie ecclésiastique, à son costume et à ses titres hono-
rifiques. De là l'étonncment du haut clergé romain lorsque
les évoques et les cardinaux américains vont faire des séjours
à Rome et y mènent la vie de simples particuliers.
L'influence de la caste. — 31. Le régime de la caste hindoue
a produit le brahnanisme ^. Ce dernier n'a fait que donner à la
notion de caste une sanction religieuse. Aussi le brahmanisme
n'a-t-il pu sortir de la race hindoue, c'est-à-dire du territoire
même des castes.
32. L'abandon de l'idée de caste par une fraction de la
société hindoue a fait évoluer le brahmanisme vers le boud-
dhisme ~. Dèslors, contrairement aubrahmanisme, le bouddhisme
a appliqué le même moyen de salut à tous les hommes, sans
tenir compte ni de la caste, ni de la nationalité. Aussi le
bouddhisme a-t-il pu s'étendre en dehors de l'Inde, dans le
Thibet, la Mongolie, la Chine, etc.
L'influence de la forme dv sacrifice. — 33. Le sacrifice
par le feu favorise la notion d'un dieu unique^. Parce qu'ici
l'homme n'est plus directement l'agent destructeur du grain
offert en sacrifice. C'est le feu qui est l'agent. Cette force
mystérieuse brillante et redoutable est déifiée aussi et vient
compliquer la notion de la divinité, ainsi qu'on le constate
dans la société védique.
3i. Le sacrifice par le couteau ne contredit pas la croyance
au Dieu unique chez certains j)euples ^. C'est le mode de sacri-
fice des populations qui immolent des animaux, comme les
tribus pastorales du désert. Elles ne sont pas tentées de déifier
le couteau, instrument de sacrifice, puisqu'il n'est qu'un instru-
ment entre les mains du sacrificateur. Aussi le désert est-il
monothéiste.
1. Se. soc, XVllI, 173.
2. Se. soc, XVm, 175.
3. Se. soc., XV, 50 à 55.
4. .se. soc., XV, 49, 54.
128 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES. .
RÉPERCDSSioxs DIVERSES. — 35. La formation sociale diffé-
rencie l'apostolat celte et r apostolat anglo-saxon^. La différence
est très marquée chez l'Irlandais saint Golumban et chez le
Saxon saint Boniface. Ainsi les missionnaires irlandais met-
taient au service de leur apostolat leurs caractères et leurs
procédés d'hommes de clan.
36. La formation sociale différencie la vie monastique chez
les Celtes et chez les Anglo- Saxons-. Les moines celtes sont
plus portés à la rêverie et à la méditation; les moines saxons
au travail des mains et à la vie pratique. Aussi il était parfois
difficile de les faire vivre dans le même monastère.
37. La formation sociale est une facilité ou un obstacle à
l'action religieuse'^. Cette répercussion est très importante. Elle
établit que l'état social exerce sur la religion une influence
profonde, ce que la plupart des apologistes religieux ignorent
parfaitement. Beaucoup de leurs échecs s'expliquent par
l'ignorance de la nature du milieu social et de l'action qu'il
exerce au point de vue religieux (Voir la démonstration).
38. L'origine historique donne à chaque clergé un caractère
distinct'^. Par exemple : dans la Grèce ancienne, l'action du
clergé était très réduite, parce que les Grecs étaient issus de
populations pastorales chez lesquelles l'influence du clergé ne
se développe pas. Dans l'Orient gréco-turc, la race et la reli-
gion se confondent, parce que la religion, primitivement do-
mestique, sort directement de la famille et du milieu social. En
Espagne, le clergé a une allure autoritaire et militaire, parce
que la lutte contre les Maures infidèles a associé étroitement
la religion à la patrie, etc., etc.
39. Le clergé compromet les intérêts religieux par l'exercice
du pouvoir politique''. Parce qu'assurant un rôle qui incombe
aux pères de famille, il entre en conflit avec eux et parce
1. Se. soc, IX. 40, 351 à 382; XI, 418 à 42i : XII, 265 et suiv.
2. Se. snc, IX, 360 à 367.
3. .Se. soc, IV. ;i3 à 108; XIII, 498 à 518; XXI. 117; XXXl, 2[i. — Anglo-Saxons,
jiv. III, cb. VI.
4. ,Sf. soc, XVIII, 58: XXIV, 155; fasc, XXVIII, 190 à 191.
5. lOiiL, 32 et suiv. — Franc, daiij., 52.
LES AIXILIAIRES DU PATRONAC.E. 120
quïl oblige loppositioii politique à se transformer en oppo-
sition religieuse. L'Espagne surtout, depuis Philippe II, est un
des exemples les plus remarquables de cette répercussion. La
situation de la religion en France, depuis la Révolution, vient
en partie de la même cause.
Un effet de la propriété sur le culte. — ïO. La politique
aggrave les luttes religieuses '. Parce que l'homme est sur-
tout préoccupé de mettre au service de ses ambitions ter-
restres la force qu'il peut tirer des sentiments religieux. Il est
porté à dissimuler sous des mobiles élevés ses convoitises poli-
tiques.
41. Les causes de l' antisémitisme sont plus sociales que
religieuses '-. Le judaïsme est la religion la plus rapprochée
du christiginisme, puisqu'il dérive également de la Bible.
Mais, en fait, les juifs sont très éloignés des chrétiens, parce
que, pendant des siècles, ils ont été tenus systématiquement à
part et cantonnés dans une seule profession, le commerce de
l'argent, et dans un même milieu, la vie urbaine. Cette situa-
tion, encore accentuée par les mariages consanguins, leur a
créé des idées, des habitudes, des mœurs, des aptitudes et une
mentalité absolument distinctes de celles des autres groupes
humains : usure, dissimulation, cosmopolitisme, aujourd'hui
professions libérales, intellectualisme, fonctionnarisme.
C'est donc là un phénomène d'ordre social et non religieux.
D'ailleurs, les mêmes différences s'observent également chez
les juifs qui ont perdu leurs croyances religieuses.
ki. Les minorités religieuses jjersécutées grandissent par
l'obligation de se rejeter vers les professions lucratives et indé-
pendantes-^. Cette obligation vient de ce que les situations po-
litiques et administratives leur sont interdites. Elles grandis-
sent par le travail, la richesse et l'indépendance; en France,
ce cas s'est présenté pour les protestants et les juifs, qui exer-
1. A-t-oninlérêlà s'emparer du pouvoir ?b et suiv.
2. Se. soc, XI, 208 à 21G; XIII. 498 à 518.
3. A-l-oninlérCl à s'emparer du pouvoir? Ii3 et suiv.
130 RÉPERTOIRE DES liKI'ERCLSSIONS SOCIALES. -
cent actuellement une influence et occupent une situation su-
périeure à leur nombre. De même, en Russie, pour les vieux
croyants persécutés.
43. [^es doctrines religieuses, ne suffisent jicis à résoudre les
questions sociales ^. Parce que les doctrines sont g-énéralement
absolues et peu variables, tandis que les organisations sociales
sont contingentes et variables. Toute religion qui prétend à
être universelle ne peut s'adapter aux conditions des sociétés
•humaines, qui varient suivant les époques et suivant les pays
au point de vue social. Elle se borne à des indications générales
sur la justice, la charité, la paix, la morale, la vertu et non
sur les institutions sociales elles-mêmes. En fait, les membres
du clergé sont parfaitement divisés et ont le droit de l'être
sur lorganisalion du travail, de la propriété, de la famille,
des pouvoirs publics, etc., etc.
Lois de la religion'. — 1. Certaines conditions du lieu et
du travail influencent les sentiments religieux (Rép. 1, 2, 3, 5, 4,
11, 12, 13, IV, 15 .
2. Le pur art pastoral nomade maintient le culte sous la forme
exclusivement familiale (Rép. G, lOj.
3. L'art pastoral caravanier fait apparaître le ministre du
culte et la confrérie religieuse (Rép. 7, 8, 9).
\. Les conditions de vie développent la quiétude, le pessi-
misme ou l'optimisme (Rép. 1(), IT, 18).
5. Les religions autochtones sont un produit de l'état social
(Rép. 19, 20, 21, 22, 31, 32, 33, 3V).
0. La formation sociale donne aux idées et aux pratiques reli-
gieuses une orientation déterminée (Rép. 23. 2i, 25, 2(5, 27, 28,
29, 30,35, 3C, 37, 38).
7. L'exploitation de la religion par la politique déforme les
phénomènes religieux (Rép. 39, VO, VI, V2, V3).
1. Se. soc, IV, 93 à 108, 1C7 à 179; V. 108 à 117: XI, 197 à 200; XVII, 95 à 119;
.\l.\,73, 75, 76.
VIII
LES ASSOCIATIONS LIBRES
I. LE VOISINAGE.
I. — RÉPERCUSSIONS SUR LA PROXIMITÉ DES FOYERS, Voici
quelques répercussions qui montrent pourquoi les habitations
sont groupées ou éparses.
Répercussions déterminées par le Lieu.
1. Chez les pasteitrs nomades des Déserts, la rareté de l'eau
oblige à se diviser en petits groupes ^ C'est pour cela que les
tribus arabes, touareg-, etc., se subdivisent en ferquas et en
douars, afin de ne pas épuiser l'eau des puits en arrivant à
l'étape.
2. Les paijs de montagnes portent les populations à s agglo-
mérer au fond des vallées""-. Afin de se mettre à l'abri des vents
et du froid et de se placer dans les parties plus facilement culti-
vables.
3. La profondeur des nappes d'eau oblige souvent les habi-
tants à se grouper en villages^. Pour éviter la construction de
nombreux ponts qui serait trop coûteuse.
4. La dissémination du sol cultivable par petits îlots a obligé les
Norvégiens à s'établir par habitations isolées et très éloignées les
1. soc. a fric. 32.
■^. Se. soc, 11, 94; IV, 39 à il ; XII, 76 à 90 ; XXIV, 95.— .Soc. ofric, 285.
3. Se. SOC, fasc. XXIII.
132 RÉPERTOIRE DES RÉCERCUSSIONS SOCIALES.
unes des autres^. Parce que la montagne tombe généralement à
pic le long du rivage, en ne laissant que des petits retraits très
éloignés les uns des autres. Cette répercussion, combinée avec
la suivante, a déterminé l'évolution de la formation communau-
taire en formation particulariste. Des conditions de lieu analo-
gues ont produit les mêmes effets dans les pays basques'^.
5. La 'pèche du saumon a permis aux Norvégiens de s'établir
par habitations isolées le long des rivages'^'.
Répercussions déterminées par le Travail,
0. La chasse oblige les sauvages à grouper leurs habitations,
ou à les éparpiller, suivant qu'ils chassent le gros ou le petit
gibier''. Parce qu'il faut faire la chasse en groupe, ou indivi-
duellement,
7. La culture du riz tnaintient le groupement en villages'^. Par
la nécessité d'établir un système commun d'irrigation.
8. La culture de l'éleusine détermine la dissémination des
habitations en Afrique^'. Par la nécessité imposée à chacun de
surveiller sa récolte.
9. V exploitation des mines profondes oblige les populations
à s'agglomérer^ . A cause de la nécessité de se rapprocher le plus
possible de l'entrée de la mine.
10. La grande industrie oblige les populations à s' agglomè-
re)''^. Pour être à portée de leur travail.
Répercussions déterminées par la Famille :
11. La formation communautaire porte à agglomérer les ha-
bitations'\ Parce que cette formation développe l'habitude et le
besoin du groupement.
12. La formation particulariste pjorte à s établir dans des habi-
1. .Se. soc, III, 343 à 348; XXIX, 133.— Ilist. de la form, part., ch. m; — Se.
soc, fasc. XIX, passiin.
2. Se. soc, fasc. XVII, 72.
3. Ibid.
4. Soc. afric, 179,
5. Se soc, 1, 420.
6. .SÏ-. soc, vu, 4C0.
7. Se soc, fasc. XXIV, 13, 50, 87, 88.
8. <}. i:., III, 308.
•J. .se. .soc, IV, 294. — 0. £■., II, 01.
Li:S ASSOCIATIONS LIBRES. I.'i3
talions isolées K Parce que cette formation développe l'habitude
et le besoin de rindépcndance et le souci de la personnalité.
l:j. Le commerce développe le régime urbain ~. Par la néces-
sité de constituer des centres de réunion où acheteurs et ven-
deurs peuvent se rencontrer.
II. — Répercussions sur l extension du voisinage. — li. Les
conditions dit Lieu déterminent surtout l'extension plus ou
moins grande du voisinage'^. Ainsi, dans les régions monta-
gneuses, le voisinage est plus étroitement limité que dans les
plaines; la mer, au contraire, étend les limites du voisinage
parce que, une fois embarqué, il faut, de toute nécessité, pour-
suivre sa route jusqu'à ce qu'on rencontre d'autres riva-
ges, etc., etc.
15. Le cheval et le chameau permettent aux pasteurs d^é-
tendre très loin le voisinage''. D'autant plus que la vie nomade
habitue à se déplacer facilement.
16. La tendance à étendre les relations de voisinage est plus
accusée chez les communautaires que chez les particularistes'\
Par suite de l'importance plus grande attachée aux relations de
parenté et de voisinage .
17. Le développement des transports et du touris?ne a étendu
d'une façon extraordinaire les limites du voisinage^'. Cette ex-
tension est telle que les conditions anciennes du monde en sont
modifiées.
III. — Répercussions sur la diversité des rapports du voi-
sinage. — Voici deux cas qui créent des conditions de voisinage
très caractérisées et dont les conséquences sont considérables.
18. Le voisinage de nomades et de sédentaires est une cause
1. Se. soc, fasc.XVII, .\I.\, XX,XXI,XXI1I. — i/w/. de la fonn. part., ch. v. —
O. £■., III, 134.
2. .Se. soc, fasc. IV.
3. .Se. soc, fa?c. XXVIII, 2, 8.
4. Classification, Les Pasteurs. Voir les renvois.
5. Soc afric, 18. — 0. E., IV, 416.
r>. Se soc, XXI, 303.
134 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
constante de conflits et de razzias^. Ainsi dans le sud algérien
et tunisien, en Syrie, au nord de la Chine (Grande Muraille),
dans le ïurkestan, etc., etc. Cela tient aux causes suivantes :
1" le nomade n'a qu'une notion très faible de la propriété mo-
bilière et territoriale ; 2° il est plus aguerri que le sédentaire ;
3" il est plus mobile, soit pour l'attaque, soit pour la fuite. Il a
donc l'avantage, tant que les sédentaires ne disposent pas d'une
force armée bien organisée et imposante.
19. Les tnontagnes favorisent la création des clans pillards -.
C'est là une loi invariable en dehors des pays civilisés. Cela
tient à ce que le montagnard a besoin d'augmenter ses ressour-
ces insuffisantes et à ce qu'il peut facilement attaquer et se dé-
fendre, grâce à l'avantage de sa position, vis-à-vis des habitants
de la plaine. C'est l'histoire du « roi des montagnes » que l'on
retrouve partout dans des circonstances analogues.
20. La cueillette développe les relations de voisinage^'. Va.vXt'A
longs loisirs qu'elle procure et par la douceur du climat. Le phé-
nomène est très sensible, par exemple, parmi les populations du
bassin de la Méditerranée.
21. L'agrément des relations est augmenté jiar l'ajotitnde
qu'ont les gens à s'élever par eux-mêmes'. Cela tient à ce que
renvie_, la jalousie et la médisance sont surtout excitées par l'in-
capacité et l'impuissance. A ce point de vue, la formation com-
munautaire est inférieure à^la formation particulariste.
22. ÎM vie urbaine développe la sociabilité-'. Par le contact,
les réunions et les visites.
23. La résidence dans les grandes villes réduit l'habitude de
l'hospitalité'''. Par suite de l'exiguïté des appartements, de l'élé-
vation des frais et du grand nombre de personnes à recevoir.
2i. L' avènement au pouvoir d'une classe inférieure affaiblit
1. .Soc. afric, 13, 18, 37. — 0. F.., II, 394.
2. Se. soc, III, 548; XV, 417 à 420; XX, 140; XXII, 390.
3. Se. soc, IV, 314; XXII. 153,- fasc. XXII, 33.
4. .se. soc, IV, 316; V, 268 à 271.— 0. £".. II, 52; IV, 27; V, 202, 405 ; VI, 124,
147, 293, 300, 375, 485, 487.— 0. M., I, 266; III, 154, 202.— .Se. soc, fasc. XXII, 52.
5. .Se. .soc., fasc. XXII, 53.
6. .Se. soc, XXX, 303.
LES ASSOCIATIONS LIBRES. |.{.>
la politesse^. C'est ce qui sest produit en France après la Ré-
volution.
25. Le régime du clan exagère les amitiés et les inimitiés entre
voisins-. Ce régime caractérise les pays dans lesquels les fonc-
tions publiques constituent non une charae, mais un moyen
assuré d'existence.
De là, l'intensité des amitiés et des inimitiés puisqu'elles ont
pour but la possession du pouvoir.
Lois du voisixage. — 1 . Le groupement ou la dispersion des
habitations est déterminé par les conditions du Lieu, du Travail,
ou de la Famille J\ép. 1 à 13).
2. Le voisinage est d'autant plus étendu que les communi-
cations sont plus faciles et la formation communautaire plus
intense (Rép. 14 à 17).
3. Le voisinage de nomades, ou de montagnards est une
source de conflits pour les sédentaires dans les pays où la
police n'est pas solidement établie (Rép. 18 à 19).
4. La cueillette et la vie urbaine développent les relations de
voisinage (Rép. 20 et 22).
5. Le degré d'aptitude à s'élever influe sur la nature des rela-
tions de voisinage (Rép. 21 et 23)."
6. Le Clan imprime aux rapports de voisinage un caractère
spécial (Rép. 25.
II. — LES CORPORATIOXS.
1 . Les émigrants de familles patriarcales sont portés à s'as-
socier en vue de travailler et de consommer en commun-^. Parce
que la famille patriarcale ne prédispose pas au travail indivi-
duel et à la vie isolée. Ln type caractéristique de ce genre d'as-
sociation est l'artèle russe.
1. .Se. soc, XIII, 452.
2. .se soc, VII, 382.
3. 0. E., II, 219. — .Se. soc, fasc. XXX, 35,30, 3:
136 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
2. La nécessité des irrigations ou dessèchements développe
les associations'^ . Parce que ces irrigations dépassent les moyens
d'une seule famille et exigent une entente entre tous les proprié-
taires d'une circonscription territoriale.
On peut observer ce phénomène par exemple dans l'Inde,
où l'association a pris la forme de corps fermés héréditaires,
c'est-à-dire de castes ; en Flandre avec les wateringues, par la
nécessité d'entretenir les digues dans la région des polders ; en
Chine et dans la plaine du Pô, avec les irrigations nécessitées
par la culture du riz, etc., etc.
Voici quelques répercussions qui indiquent les conditions
dans lesquelles les corporations communistes et collectivistes
se développent naturellement.
Le communisme est une tendance de l'état social à orga-
niser des associations s'occupant de régler la production et
la consommation des richesses des membres qui les com-
posent.
Dans le collectivisme, au contraire, elles ne s'occupent que de
régler la production et non la consommation, cette dernière
étant abandonnée à la liberté individuelle.
3. Le communisme et le collectivisme ne se maintiennent
que si le travail est simple et peu intense -. Parce que , dès que le
travail se complique et devient intense, les travailleurs et les
capables se refusent à travailler au profit des paresseux et des
incapables. Ils aiment mieux se retirer, ce qui brise la commu-
nauté. (Voir la démonstration et les faits.)
4. Le communisme et le collectivisme ne se maintiennent que
si l'autorité est forte et compressive"^ . Elle est nécessaire pour
maintenir le groupement, pour exiger un certain travail des
paresseux et des incapables, et pour faire régner l'ordre toujours
menacé par la tendance de chacun à travailler le moins possible
et à recevoir le plus possible. (Voir la démonstration et les
faits.)
1. .se. soc, I, 316 à 318; XV, 423. — 0. M., T sér., 110.
2. Se. soc, fasc. XXX, en entier.
3. Ibid.
LES ASSOCIATIONS LIBRES. 137
5. Le communisme et le collectivisme ne se maintieniient cine
si la conctt?'rence est mille, ou faible'^. Parce que ces oriianismes
donnant peu de travail, ne peuvent résister à la concurrence de
Finitiative individuelle. Us se dissolvent et disparaissent. (Voir
la démonstration et les faits, i
6. La pi'i'pondéiance des petits artisans dans les villes du
moyen âge leur permit d'organiser le régime corporatif en
vue de limiter la concurrence '. Cette limitation avait pour but
de se réserver exclusivement la clientèle.
Cela fut possible parce que les artisans étaient alors les maî-
tres des municipalités.
7. La nécessite de fortifier le régime corporatif ébranlé a fait
instituer la confrérie religieuse K En vue de soutenir ce régime
par la puissance de la sanction religieuse .
8. Létahlissement de la grande industrie amena la chute du
régime corporatif'^. Parce que c'est une nécessité pour la grande
industrie d'étendre ses débouchés aussi loin que possible et de
s'assurer une clientèle très étendue. Ses intérêts étaient donc
en opposition avec ceux des petits artisans qui avaient institué
le régime corporatif en vue de monopoliser à leur proiit la
clientèle locale.
9. Le développement du machinisme amène la création de
syndicats ouvriers ''. Parce que les ouvriers étant en grand nom-
bre dans chaque atelier constituent une force assez puissante
pour essayer d'imposer ses volontés aux patrons. Ils agissent
ordinairement au moyen de coalitions et de grèves.
10. Le développement des transports amène la création de so-
ciétés coopératives agricoles^'. En vue de l'exportation au loin
de certains produits agricoles, notamment le lait, le beurre, le
fromage, les fruits, etc. Parce que chaque producteur ne pou-
1. Ibid.
2. Se. soc, fasc. IV, 5 à 63.
3. .Se. soc, fasc. IV, 53 et suiv.
4. Se. soe., fasc. IV. 63 et suiv, — .Se. soc. XXI, iôl ; XX.XII. .">57; fasc. XXX,
64; — 0. E., III, 37; V, 38, l.iS.
.">. Se. soc., XXI, 188, XXXIll, 5 et suiv.
f). Se. soc., fasc. XIX, n»2.
138 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES,
vait pas fournir assez de produits pour faire lui-même et avan-
tageusement des expéditions au loin.
11. Certains métiei's sont plus favorables que d'autres à la
constitution et au maintien des syndicats corporatifs^.
12. Le petit atelier est favorable à la création de syndicats
tnixtes ^. Parce qu'il permet plus facilement à l'ouvrier de de-
venir patron, ce qui associe davantage les intérêts de l'ouvrier
à ceux du patron,
iS. La formation coinmiinaiitaij'e tend à créer le type de l'as-
sociation en vue d'un but général et d'objets divers 'K Parce que
cette formation porte à procéder, en toutes choses et pour toutes
choses, au moyen du groupement. Un type de ce genre d'asso-
ciation est l'Internationale, qui a en vue de grouper des ouvriers
de tous pays et de tous métiers, pour la transformation géné-
rale de la société, à tous les points de vue.
14. La formation particulariste tend à créer le type de l'asso-
ciation en vue d'un but particulier et bien déterminé^. Parce que
cette formation porte à n'employer le groupement que lorsque
le but à atteindre dépasse les forces du simple particulier. Un
type de ce genre est l'association des Trade-Unions, qui est
composé d'unions distinctes de gens du même métier et de la
même région, et seulement pour ce qui concerne les intérêt de
ce métier.
15. Les milieux influencés par la formation particulariste sont
réfractaires aux associations collectivistes •'. Parce que cette
formation porte à user de l'association sans annihiler la per-
sonnalité de l'individu.
16. Z-a politique alimentaire développe les associations des
clans^'. La politique alimentaire est celle qui assure au vain-
queur des moyens d'existence grâce à la disposition du budget.
1. Se. soc, XXII. 99; fasc. XXV. G9, 88, 103. — 0. £.. III, 126; V, 458.
0. M., I, 367; III, 203.
2. .Se. soc, XVI, 16.
3. Ânglo-Saaons, liv. III, ch. iv.
4. /6if/. el .Se. soc, fasc. .XVIII, XXIII. — Hist. de la form. part., ch. xxiii.
O. £., m, 332, .359, 360 : IV, 378 ; VI, 25.->. — 0. M., 2' sér., II, 141, 142.
5. Se SOC, fasc. XXX, 69.
6 Se soc, fasc. XXVIII, 43, 44, 156. — Franc, d'auj., liv. II, ch. ii, iv.
LES ASSOCIATIONS LIBRES. 130
Pour s'emparer de ce butin et de ces disponibles on s'organise
en clans d'autant plus acharnés à la lutte qu'on comJ)at pour
l'existence.
Lois dks corporations. — 1. Les iiroupements communistes et
collectivistes ne se maintiennent que lorsque le travail et la
concurrence sont faibles et l'autorité très forte (Rép. 1, 3, 4
et 5).
2. L'association se développe dans la mesure où les entre-
prises dépassent les forces de l'initiative individuelle (Rép. 2).
IX
LES ASSOCIATIONS FORCÉES
I. — LA COMMDNE RURALE.
I. RÉPERCUSSIONS SUR LA CIRCONSCRIPTION ET SES DIVISIONS.
— 1. La formation communautaire di'veloppe l'importance de
r agglomération rurale ' . Parce que la tradition patriarcale porte
les familles à se rapprocher les unes des autres pour jouir de
la vie en commun qui est un besoin des populations de ce
type. On évite le plus possible l'habitation isolée au milieu du
domaine.
II. — Répercussions sur les biens et intérêts communaux.
— 2. L'importance des biens communaux est en proportion de
l'étendue des -pâturages et des forêts'-. Parce que ces deux
natures de biens sont celles qui s'accommodent le mieux de
l'indivision et qui, dès lors, restent le plus longtemps à l'état
de propriété communale.
3. L'assistance des pauvres par la commune est développée par
l'importance des biens coynmiinaux résultant de l'étendue des
pâturages et des forêts'^. Parce que ces biens communaux
fournissent des moyens d'assistance et qu'en même temps ils
1. Se. soc, fasc. XXII, 51 ; XXVllI, 7.
2. .se. soc, voir toutes les monog. des populations pastorales et forestières. —
0. E., IV, 70, 112,456; V, 89.
;{. Ibid.
LES ASSOCIATIONS FORCÉKS. J /» I
donnent aux pauvres une sorte de droit à Tassistanec puisque
ces biens sont, en somme, une propriété commune à productions
spontanées et n'exigeant aucun travail. Aussi les subventions
communales sont-elles très développées dans les communes des
pays de montagnes, par exemple dans les Pyrénées, les Alpes,
la Suisse, etc. Ces subventions sont données généralement sous
la forme de droit de libre parcours pour les bestiaux, de droit
au bois mort, à la cueillette, etc.
III. RÉPERCUSSIONS SUR LES SERVICES DIVERS. — 4. Les issus cle
coimnunautaires sont jjortés à centraliser tous les services cotnmu-
naux entre les mains d'un conseil; les issus de particularistes
sont porth à laisser à des groupements spontanés de particuliers
le soin de pourvoir aux services qui intéressent chacun d'eux^.
Le conseil municipal français fournit un spécimen du premier
type.
Les divers services distincts de la paroisse anglaise sont un
spécimen du second. On trouve aussi ce type bien caractérisé
dans la Plaine saxonne : une seule paroisse comprend une
vingtaine de bauerschaften, ou associations de paysans, qui ont
pour but l'entretien des chemins, la police, l'assistance des
pauvres, l'organisation du culte, renseignement, etc.
En somme, dans le premier cas, l'initiative communale do-
mine; dans le second, l'initiative privée.
Cette différence s'explique par les causes souvent signalées.
5. La gestion des intérêts communaux fournit le théâtre or-
dinaire de la démocratie-. Parce que cette gestion porte tou-
jours sur des questions simples et familières à tous les intéres-
sés puisqu'il s'agit d'intérêts purement locaux.
Lois de la commune. — 1. La formation sociale influe beaucoup
sur le groupement communal et son organisation (^Uép. 1 et i-\
1. Se. soc-, Iir, r»86 à 591. — Ilist. de la form. piirL. passim. — Coïts/, de
l'AiUjL, II, ch. m. — .Se. soc, fasc. XXI, 1>18, 28:J,. 28 i; XXIil. — La Route, ll.bli
529.
2. .Se. soc, II, 360 à 363, 591 ; X, 277, 280.
142 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
2. L'abondance des productions spontanées influe sur le
groupement communal (Rép. 2 et 3).
3. La démocratie est la forme naturelle du pouvoir com-
munal.
II. — LES IM0\S DE COMMUNES.
Il n"a pas encore été enregistré de répercussions sur les
Unions de communes. Cela provient de ce que ce genre de
groupement public est moins répandu et joue un rôle moins
important que les autres, particulièrement la Commune, la
Cité et l'État.
III. LA CITÉ.
1. La nécessité d'établir des lieux de mai^ché j^oiir le commerce
pousse à la création de centres urbains^. Comme point de ren-
contre pour les acheteurs et les vendeurs et comme lieu d'ap-
provisionnement pour la population rurale du voisinage.
2. La nécessité de s'abriter contre les pillages et les invasions
porte à créer des villes fortifiées-. Cette nécessité a été plus gé-
nérale autrefois qu'aujourd'hui, par suite de la sécurité moins
grande.
3. Les issus de communauté tendent à s'agglomérer clans les
villes '■''. Par suite de la tendance qui les porte à vivre groupés.
i. En Orient, les premières agglomérations se constituent <ious
l'influence de la culture du blé : ce sont les villes d'étapes cos-
mopolites^. Le blé permet de nourrir, sur une surface donnée,
une population beaucoup plus considérable que celle qui peut
alimenter l'art pastoral.
1. se. soc, 1\, 329, fasc. XVII, 488; XXVI, 212.
2. .Se. soc, fasc. XXII, 52.
3. .Se. soc, V, 265 à 271 ; XXIII, 212.
4. ,Sc. soc, IX, 329, 515.
LKS ASSOCIATIONS FORCKKS. 1 43
Cette condensation de la population substitue à l'artisan am-
bulant, l'artisan sédentaire, qui se fixe dans des villes pour
exploiter les voyageurs et les marchands.
Ces villes s'établissent aux endroits où les convoyeurs de mar-
chandises peuvent facilement >< faire étape » ; c'est pour cela
que les villes, en Orient, ont un caractère cosmopolite: ce sont
d'immenses bazars, où se rencontrent des gens de toutes races,
apportant et important des marchandises, parce qu'on est
encore très près de la vie nomade et que l'Oriental est alors plus
commerçant qu'agriculteur. (Voir les développements.)
5. En Occident les premières agglomérations se constituent
dans les villes d'approvisionnement pour les agriculteurs du voisi-
nage '. Parce qu'en Occident, au moyen âge, la culture prédomine;
la vie rurale l'emporte : chacun tend à produire sur son domaine
tout ce dont il a besoin; il vend et achète le moins possible ; le
commerce est réduit et les marchandises ne circulent plus. La
ville d'étape cosmopolite est donc remplacée par une pe-
tite ville destinée seulement à approvisionner les agriculteurs du
voisinage des objets qu'ils ne produisent pas sur leurs do-
maines.
6. En l'absence de grands états centralisés, le commerce tend
à créer le type de la cité libre et indépendante -. Parce que le
commerce excite entre cités voisines des intérêts divergents
qui développent la rivalité.
C'est ainsi que le commerce a donné naissance aux villes
libres phéniciennes et grecques dans l'antiquité, italiennes et
hanséatiques au moyen âge.
L'établissement de grands États centralisés a mis fin. dans
l'époque moderne, à cet état de choses.
T. Les villes de commerce sont impuissantes à constituer des
confédérations durables '. Parce que leurs intérêts commerciaux
1. .Se. soc, IX, 519, 521 à 530.
2. La Route, l. I, liv. III, ch. ii-, les types phénicien et carthaginois, ch. iii; le type
vénitien, cii. v; le type grec, t. II, liv. III, le type créé en Italie par les villes de com-
merce. — Hist. delà form.parl., ch. xxiii, les villes hanséatiques. — Se. soc, XVII,
488 : fasc. XXX, 93.
3. Se. soc, V. 275.
1-44 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
sont presque toujours divergents, ou le deviennent rapide-
ment. De là, les rivalités célèbres entre les Ailles grecques dans
ranliquité et entre les villes italiennes au moyen Age.
8. Les villes libres de commerce^ appartenant à la formation
communautaire, tendent à s'assurer le monopole des routes et
des marchés étrangers ^ Parce que la formation communautaire
ne dresse pas à la libre concurrence, mais prédispose au con-
traire au monopole (Voir rép. 5 de la corporation . Tel fut le cas
des Phéniciens, des Grecs, des Vénitiens. Les guerres qu'ils en-
treprenaient et les alliances qu'ils contractaient n'avaient pour
but que de leur assurer des monopoles.
9. L'emploi de la machine à vapeur amène l'agglomération
des ouvriers dans les centres urbains^-. Par suite de la constitu-
tion du grand atelier, qui exige l'agglomération du personnel.
C'est ce qui explique le développement extraordinaire qu'ont
pris les centres urbains à notre époque.
10. L'emploi des moteurs hydrauliques, ou des moteurs mus par
l'électricité favorise l'exode de certaines industries hoi'S des villes^.
Par l'utilisation de la « houille blanche » qui se trouve dans les
pays de montagne et, par conséquent, loin des centres urbains.
11. Les issus de communautaires tendent à subordonner les
campagnes aux villes, au point de vue de l'administration^.
Parce que la classe supérieure est essentiellement urbaine en
vertu de sa formation sociale (Rép. 3). C'est le régime adminis-
tratif romain et latin.
12. Les issus de particularistes tendent à séparer complètement
V administration des villes et celles des campagnes '^. Parce que la
classe supérieure, originairement rurale, et ayant conservé la
tradition de la résidence rurale, fournit aux campagnes tous
les éléments d'une administration indépendante. C'est le régime
du moyen âge féodal et actuellement des pays Scandinaves et
anglo-saxons.
1. .Se. soc, fdSC. XX.\, 82 ; XXVIII, 196, 208, 273.
2. .Se. soc, X.WI, 393.
3. 0. £., VI, 62.
4. Hial. de la form. port.
5. .Se soc, fasc. XXi, 277. — 0. E.,1I1, 309. — Citosl. de l'Angl., liv. VllI.
LES ASSOCIATIONS FORCÉES. ' 1 io
Lots de la cité. — 1. La formation sociale influe sur ladite
et son organisation (Rép. 3, 'i-, 5, 6, 11, 12).
2. Les cités commerciales tendent à vivre indépendantes et
isolées (Rép. 6 et 7).
3. Les inventions industrielles modifient la répartition de la
population (Rép. 9 et 10).
i. La naissance des cités est due au travail de fabrication
au développement des transports et au commerce (Rép. 1, V, 5).
IV. LE PAYS.
1. Des conditions communes de Lieu et de Travail détermiiient
la division géographique naturelle nommée le « Paijs »'. Le
(( Pays » forme une unité sociale à cause des conditions com-
munes déterminées par le Lieu et le Travail dominant. Il n'est
donc pas créé par l'homme, mais par la nature.
V. — LA PROVINCE.
1. La féodalité territoriale constitua la vie provinciale-.
Parce qu'elle établit, non de grandes nations, mais des organi-
sations locales; elle a divisé l'Occident en menus morceaux. Au-
tant de seigneuries, autant de petits États.
Ce morcellement féodal vint de ce que les grands proprié-
taires se llxèrent sur leurs domaines et que la classe supérieure
se trouva ainsi ramenée de la ville (époque romaine) à la cam-
pagne (époque du moyen âge) . Des grands propriétaires furent
les organisateurs et les chefs de la vie provinciale. Même, pen-
dant plusieurs siècles, la vie provinciale existe seule. Le pou-
voir central apparaît à peine; il est incapable de s'organiser puis-
samment.
1. .Se. soc. Voir les nombreuses inonog. de Pays; et .\XI[, 339; XXXIll, 348;
fasc. XXVIII, 8.
2. Se. SOC, V, 140, 283.
10
140 RÉPERTOIRE DES RÉPERCL'SSIONS SOCIALES.
2. Les grands propr^iétaircs ruraux, lorsqu'ils résident sur leurs
terres, constituent l'aristocratie territoriale dans la Province^.
Parce que les intérêts provinciaux sont trop compliqués
pour être gérés par les paysans et trop éloignés du Pouvoir
central pour être gérés directement, par lui.
C'est ce qui explique la constitution de l'aristocratie provin-
ciale, dans l'Occident dès le commencement du moyen âge.
3. Les pays qui ne produisent que la jietite proj^riété ne cons-
tituent pas d' aristocratie territoriale '. C'est la contre épreuve
de la répercussion précédente.
4. Les issus de patriarcaux ne constituent pas le type de l'aris-
tocratie '•''. Parce que la formation patriarcale ne produit pas
une hiérarchie entre les familles. Les incapables et les impré-
voyants sont absorbés par les communautés familiales et ne se
constituent pas en dehors d'elles et au-dessous. Et ces diverses
communautés sont égales entre elles et non hiérarchisées.
C'est ce qui explique l'absence d'aristocratie dans la plus g-rande
partie de l'Orient.
VI. — l'kïat.
I. — Répercussions sur les circonscriptions et ses divisions.
[Aucune réjyercussion enregistrée .)
ï[ — RÉPERCUSSIONS SUR LES BIENS ET INTÉRÊTS NATIONAUX I
1. Domaine. — i. La nécessité des travaux hydrauliques
compliqués et coûteux a amené la constitution collectiviste de F Etat
égyptien dans Vantiquité 4. Ces travaux hydrauliques étaient
causés par la nécessité de régler les inondations du Nil en vue de
l'irrigation des terres.
La culture, fondée sur une irrigation générale, avec tout un
1. .se. soc, VII, n.— Const. del'An(jl.,\\\.\\. — His(.de la form.part..,'^diS%\m.'
2. .se. soc, XXII, 20; fasc. XVII, 70; fasc. XIX, XX. XXI.
3. .se SOC, II, 279.
h. se. soc, IX, 223, 224; 563, 5Gi; fasc. XXX, 70.
Li:S ASSOCIATIONS FORCÉES. 147
système de digues et canaux, exigeait un grand patron dispo-
sant de capitaux considérables.
Ce fut l'origine du Pharaon à la fois patron du travail et sou-
verain.
2. La souveraineté des propriétaires francs sur leurs domaines
réduisit à d'étroites limites les attributions du pouvoir central
au moyen âge '. Cette répercussion montre bien comment le
développement plus ou moins grand de la vie publique est dé-
terminé par les conditions d'organisation de la vie privée.
Ici, les souverainetés constituées dans la vie privée dimi-
nuent d'autant plus la souveraineté des pouvoirs publics. Par-
ce que les grands propriétaires sont assez forts pour organiser
eux-mêmes sur leurs terres, la police, la justice, l'impôt, la
voirie et le service militaire.
2. Affaires intérieures. — 3. V emploi du bois dans les forges
et fonderies détermine souvent la réglementation du travail par
VÉtat'. Pour empêcher la destruction des forêts. En eli'et, le
déboisement peut devenir un danger public. Il est à craindre
lorsque le propriétaire n'est pas doué d'un grand esprit de pré-
voyance.
4. Le grand domaine rural développe l'aptitude au gouverne-
ment''. Parce qu'il habitue à gérer des intérêts variés et com-
plexes et un personnel nombreux. Il a une action plus efficace
que la grande industrie parce que le grand propriétaire gouverne
la vie des paysans plus complètement que le grand patron ne
gouverne la vie de l'ouvrier. '
Cette répercussion explique le gouvernement exercé au moyen
âge par les grands propriétaires.
Elle explique aussi comment les grands domaines de la Vir-
ginie fournirent les principaux chefs de l'Indépendance améri-
caine. Ils tinrent lieu de noblesse à la eentrv coloniale. C'est
1. Hisl. delà form. port., vh. \iii. — .Se. soc. XXXI. 4i5.
2. Se. soc., fasc. XXIV, 51 ; XXV. 58. —0. E., III. 47, 48, 101, 125, 130, 132 ; IV,
3, 30, 69. —0. M., III, 440.
3. Se. soc, XXXV, 115. — Uisl.de la form. part., ch. \. —La Roule. I, liv. 111,
cil. VI.
148 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
également sur ses domaines que le Romain acquit son extraor-
dinaire aptitude au gouvernement.
5. Le développement du grand atelier provoque rétablisse-
ment de législations protectrices de la classe ouvrière ^ Pour
apaiser les conflits violents, qui se produisent dans les grandes
agglomérations ouvrières, entre patrons et ouvriers, et qui trou-
blent Tordre public.
6. La puissance de la vie privée lignite V action des pouvoirs
publics'^. Parce que la vie privée et l'autorité publique sont
deux éléments sociaux complémentaires : chacune perd tout ce
que l'autre gagne.
7. L'insuffisance croissante du patronage amène l'interven-
tion croissante de l'État^'. Parce que le patron joue, dans la
vie privée, le rôle de l'État dans la vie publique. Lorsque les
faibles et les incapables ne sont plus soutenus par les patrons
du travail, l'État tend à intervenir pour les soutenir par les
moyens artificiels dont il dispose, afin de maintenir Tordre, la
paix et la sécurité.
3. Affaires extérieures. — %. La proximité de montagnards
et d'habitants de la plaine favorise l organisation de groupe-
ments militaires'^. Le phénomène se manifeste en l'absence
de pouvoirs publics assez forts pour maintenir Tordre. Dans
ce cas, les montagnards plus rudes et plus guerriers fournissent
des chefs militaires qui recrutent et encadrent les habitants de
la plaine. C'est ainsi que s'est constitué, dans le bassin de la
Méditerranée, la domination du « roi de la montagne » et du
brigand du maquis.
9. La neutralité de certains peuples vient de ce qiCils ne
peuvent ni envahir, ni être facilement envahis '^. Tel est, par
exemple, le cas de la Suisse, trop faible pour envahir et trop
1. .Se. soc, VI, 538 à 540.
2. se. soc, fasc. XXIII, XXIV, 88; XXX. 99. — 0. E.,\l, 325, 326. — O. M., III,
177.
3. Se. soc, II, 401; XXV, 179, 18i; fasc. XXII, 76; XXX, 50 à 52; XXH. BuU., 37.
— 0. t., 111,37. — O. M., 1^ sér., II, 422. 424.
4. .Se. soc, fasc. XXII, 52: XXVIII, passim.
5. .SY-. sov., VIII, 110.
LES ASSOCIATIONS FORCÉES. 149
montagneuse pour être facilement envahie. Dans ce cas, on
peut dire que la neutralité est naturelle.
10. La chasse est, pour les sauvages, une préparation natu-
relle à la guerre^. Parce qu'elle habitue à manier les armes
et à combattre pour défendre ses territoires de chasse, ou pour
envahir ceux des voisins.
11. V exploitation de la houille tend à donner la prédomi-
nance aux peuples à tendances pacifiques -. Parce qu'elle dé-
veloppe l'industrie , le commerce et les transports qui font
sentir davantage le besoin de la paix, et qu'en mettant les peu-
ples en communication constante, elle les porte davantage à
envisager et à garantir leurs intérêts communs. Ainsi tend à
s'établir une politique mondiale.
12. Les peuples commerçants conduisent les guerres comme
une affaire'^ . 1° L'argent nécessaire est aussitôt avancé, parce
qu'on en a, et que le commerçant est habitué à procéder ainsi
dans les affaires; 2° l'exécution est rapide, parce que c'est en
devançant ses concurrents qu'on réussit dans les affaires ^. En
cas (l'insuccès, on arrête les frais au plus tôt, parce qu'un com-
merçant ne met pas son honneur à poursuivre une mauvaise
affaire, mais à liquider. Les types principaux du genre sont les
Phéniciens, les Carthaginois, les Vénitiens, les Anglais.
13. La tendance des peuples commerçants à s^ assurer le mo-
nopole de certaines routes commerciales est une source de
guerre'^. Ce fut le cas pour les Phéniciens-Carthaginois, pour
les Cités grecques, pour les Vénitiens, pour les Caravaniers des
Déserts, parfois pour les Anglais. Mais, chez ces derniers, cette
tendance est atténuée par les influences de la colonisation agri-
cole.
li. Le régime du clan développe l'état de guerre^'. Parles
rivalités qu'il suscite et qu'il entretient puisque les clans luttent
constamment pour la possession et l'exploitation du Pouvoir.
1. .Se. soc, fasc. XVII, 32. — soc. afric, 182.
2. .Se. soc, XI, 2î)l et suiv. ; XXXIV, 6.
3. Se soc, XXllI, 390. — La Roule, I. liv. ill, cii. ii. m.
4. Se soc, fasc. XXII, 4i. 54.
5. .Se. soc, fasc. XXVm,46. — Soc. afric, 223.
150 RKI'ERÏOIHK DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
15. Le type du grand pouvoir public autoritaire développe
la guerre"^. Parce que ce pouvoir est mieux outillé pour faire
la guerre ; parce qu'il dispose d'une armée nombreuse ; il est
dès lors, plus porté à la faire ; il y est souvent entraîné par
ambition dynastique ou pour chercher une diversion aux dif-
ficultés intérieures; enfin il nost pas arrêté par la volonté du
pays, comprimée par ce régime autoritaire. Ce type a été à
son apogée, en Espagne avec Philippe II, en France avec
Louis XIV et Napoléon, en Allemagne avec Guillaume. La mo-
narchie anglo-saxonne représente le type contraire.
III. — Répercussions sur le service de la paix publique :
1. Justice, — 16. La formation patriarcale porte à consi-
dérer la famille comme solidairement responsable devant la loi
des actes de tous ses membres -. Parce que le groupe prédo-
mine sur l'individu et que celui-ci nest pas encore détaché de
la communauté familiale. Ce cas est particulièrement remar-
quable en Chine, et dans tout l'Orient.
2. Police centrale. — (Aucune répercussion enregistrée).
3. Force armée. — 1". V origine montagnarde explique les
traits caractéristiques du guerrier homérique 'K Elle explique
la division en petits groupes, le défaut de cohésion, la vie de
pillage, etc. (Voir la démonstration.)
18. Les pays montagneux ne sont pas favorables à la consti-
tution d'une cavalerie nombreuse'\ Parce que le cheval y ma-
nœuvre plus difficilement que le fantassin.
19. L'art pastoral nomade crée le type complet de la nation
armée et de la nation en marche ■'. Parce que le monde peut se
déplacer sans avoir rien à modifier aux habitudes de la vie or-
dinaire, puisque tout est mobile, môme l'habitation.
C'est ce qui explique la nature des invasions nomades, for-
1. .Se. .soc, XI, 283 à 304: fasc. XXII, o.j; XXVIII. Gû. — A-t-o a intérêt à s'em-
parer du pouvoir y ch. viii.
2. 0. M.. IV, 121.
;{. Se soc, XIV, 345.
4. .se. soc, fasc. X.XVIII, 260, 281.
5. La Route, 1, liv. 1, cli. ii.
LES ASSOCIATIONS FORCÉES. lol
niées (le peuples entiers, y compris les femmes, les enfants et
les vieillards.
Ces armées présentent trois éléments de force : 1" Elles sont
formées de multitudes innombrables; 2" Elles n'ont pas besoin
d'intendance, puisqu'elles ont la ressource de leurs troupeaux;
3° Elles évitent facilement les conséquences de la défaite par la
fuite, toujours facile pour des nomades.
20. L'art pastoral nomade fait prédominer la cavalerie sur
l'infanterie •. Parce que le nomade dispose d'animaux de bâts en
abondance et qu'il est essentiellement un cavalier.
21. Le passage de la vie nomade à la vie sédentaire fait pré-
dominer l'infanterie sur la cavalerie''-. Par la raison inverse.
22. La substitution de l infanterie à la cavalerie restreint l'é-
teyidue des expéditions de guerre'^. Parce qu'on se transporte à
pied. Parce que la guerre à' occupation remplace la guerre d'in-
vasion, puisque l'armée est composée d'hommes seuls et non
de familles. Parce qu'on ne peut pas se retirer indéfiniment
devant l'ennemi, selon le système des nomades, il faut donc avoir
des lieux de refuge et se tenir à leur portée.
23. La culture intense fait de la guerre un moyen de se créer
au dehors des établissements agricoles \ Cette répercussion a
une portée sociale énorme. Elle a expliqué le procédé des peu-
ples colonisateurs qui se sont répandus au loin pour s'y fixer •
définitivement. C'est le cas des paysans Romains, qui ont créé
le monde romain; des paysans Francs, qui ont créé la France;
des paysans Anglo-Saxons, qui ont créé les Etats-Unis, le Canada
et l'immense domaine colonial de l'Angleterre. Comparez avec
le domaine et la domination éphémère des commerçants phéni-
ciens, grecs, vénitiens, portugais, et des guerriers espagnols,
qui n'ont pu se fixer nulle part. On ne s'implante définitivement
que par la charrue.
2i. Les mines d'or exploitées administrativement portent les
1. La Route, I, liv. I. th. ii.
2. .Se. soc. XI, 486. — La Route, II, liv. IV, cii. m.
à. La Roule, I, liv. IV, ch. m.
-i. Hist. de la form. part. , ch. xii. — Im Roule, I, liv. II . liv. V, ch. i et ii.
152 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
souverains à se lance)' dans des entreprises ruineuses K Parce
qu'elles fournissent au souverain des ressources financières qui
le détournent des sources de richesse dural>Ie, et qui désorga-
sent les classes supérieures.
L'Espagne, par exemple, en fit l'expérience avec les mines
d'or du Pérou et du Mexique qui étaient exploitées administra-
tivement.
25. Le petit nombre des combattants aur/mente l'importance
de la valeur individuelle ~. Parce que quelques guerriers peu-
vent décider de la victoire. Aussi a-t-on soin de les protéger par
une armure. C'est ce qui a développé par exemple la valeur in-
dividuelle du soldat grec, dans l'antiquité et du chevalier, au
moyen âge, car alors les armées ne comptaient qu'un petit nom-
bre de combattants.
L'armure se réduit à mesure que le nombre des combattants
augmente, parce qu'on attache alors moins d'importance à la
vie du solfiât et à sa valeur individuelle.
26. Les Etats constitués par une ville de commerce créent le
type de l'armée de mercenaires '^. Ainsi Carthage, Venise, etc.
Parce que la population n'est pas assez nombreuse pour fournir
une armée importante, tandis qu'elle est assez riche pour sou-
doyer des soldats.
D'ailleurs le commerce ne développe pas les aptitudes et les
goûts militaires et ne permet pas de s'absenter. Aussi, lorsque le
commerce prédomina dans les cités grecques de l'antiquité,
elles évoluèrent vers l'armée de mercenaires, à l'exception de
Sparte, qui, précisément, n'était pas une cité commerçante.
27. Le passage et le séjour au milieu de populations étran-
gères et hostiles fortifient l'organisation militaire et l'autorité
des chefs''. Par la nécessité de se défendre.
C'est le cas de Sparte, par exemple. Les Spartiates n'ont
pu dominer une nombreuse population de vaincus qu'en pous-
1. .ST. .sor., VI, 408 à 473.
2. Se. soc, XXXII, 108: fasc. XXXlIf, XXIX, 40. 47, 107. 222, 259. — Hisl. de la
Jorm., part., cii. xx.
3. La Roule, liv. Ilf, cli. ii, m. — Se. soe., XVIII, 391; fasc. XXVIII, 246, 264.
4. Se. soe., XIV, 335; fasc. XXVIII, 94. — Soe. afrie., 115.
LES ASSOCIATIONS FOIiCÉES. 153
sant au dernier degré leur org-anisation militaire antérieure.
En Afrique, la nécessité d'une longue migration à travers des
peuplades hostiles, a développé à un haut degré, chez les Ca-
fres, l'organisation militaire et l'autorité des chefs ou « capi-
taines », etc.
28. Les issus de pasteurs sont obligés â' emprunter au dehors V or-
ganisme militaire de r infanterie ^ Parce que la steppe ne pro-
duitque le type du cavalier. Tel fut le cas des Turcs, qui durent
organiser le corps des Janissaires avec des éléments étrangers;
cette organisation fut nécessairement violente et artificielle.
IV. — Impositions et contraintes {aucune répercussion).
V. — Participants. — 29. La formation particulariste éloigne
de la vie publique-. Parce que cette formation prédispose à réus-
sir dans les professions usuelles et que, d'autre part, la vie pu-
blique est très limitée, par suite de la prédominance du particu-
lier et de la vie privée. On peut observer ce phénomène en
Norvège, en P>ance, sous le régime de la Féodalité territoriale,
en Angleterre, avec le self-government, aux Etats-Unis, où les
situations politiques sont surtout occupées par des Irlandais et
autres types non saxonnisés, etc. De là, aux États-Unis, l'ancien
usage de réprimer les abus trop criants par une intervention
violente et momentanée des citoyens (loi de Lynch).
30. Les issus de communautaires font dériver la loi de prin-
cipes à prioriK Par l'habitude de procéder toujours par con-
trainte et par voie d'autorité, au nom de la communauté souve-
raine, en face des particuliers subordonnés et soumis. Exemple :
le code de Napoléon fait tout d'une pièce.
31.. L« formation particulariste fait dériver la loi de la cou-
tume''. Parce qu'ici l'autorité dérive du particulier et que celui-
ci crée lui-même la coutume, qui peu à peu devient la loi.
1. SCSOC, I, 477; XVII, ii à 50.
2. .ST. soc, XXXII, .{05.
3. Se. soc. Classification. Voir les renvois des sociélé.« de ce type. — o. M., 2' sér.,
H, 427.
4. Ilisl. de la forin. i)art., passim. — Se. soc, XXIII. — O. /■.'., VI, 324.
154 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
Exemple : la loi anglaise formée peu à peu par la coutume.
Doù rinfluence moins grande du légiste.
32. Vétat social fait vaîncr les éléments de la représentation
nationale^. Ainsi dans les pays pauvres, en Norvège, en Suisse,
etc., les représentants se recrutent parmi les petites gens.
En Angleterre, les professions usuelles fournissent la majorité
des représentants; en France, ce sont les lettrés, les légistes,
les fonctionnaires, etc., etc.
VI. — Répercussions sur les autorités et .\gents :
1 . Le Souverain. — Le Lieu peut exercer sur les pouvoirs pu-
blics une action déterminée.
Deux exemples :
33. L'isolement des familles réduit l'action des pouvoirs pu-
blics-. Les pouvoirs publics ont essentiellement pour objet de
faire régner l'ordre et de maintenir la paix entre les familles.
Cette nécessité est d'autant moins uriiente que les familles sont
plus isolées les unes des autres, parce qu'alors les causes de
conflits sont plus rares. Le fait se produit généralement dans
les pays de montagnes, où les groupes d'habitants sont isolés
les uns des autres par suite du relief du sol : les cas d'inter-
vention du pouvoir central sont alors plus rares, comme en
Suisse, en Norvège, etc.
34. La pauvreté du sol réduit l'action des pouvoirs publics'^
Parce que les intérêts sont plus simples, à cause du faible dé-
veloppement de la richesse et que le grand atelier agricole,
ou industriel ne se développe pas. Voici quelques répercussions
provenant du Travail.
35. Vart pastoral nomade s'oppose à la constitution des pou-
voirs publics''. Parce que la vie nomade, empochant tout con-
tact permanent entre les familles, il ne peut se constituer d'or-
ganismes sociaux au-dessus du groupement familial. C'est donc
le chef de la communauté familiale ou patriarcale, qui remplit
I. .Se. soc, VII, 6; XI, 189: lasc. XXIII, 196. — Anglo-Sa.ions, liv. III, th. i.
2. Se. soc, VIII, 118, 119; XI, G'i à (J9 : XXX. .MT ; fasc. XXI, 210, 300, 513, 515.
3. Se. soc, VIII, 118, 119; X, 65 à 09.
i. Se. soc, I, 129 ; XVI, 188. — La lioutc, I, 62 et suiv.
LES ASSOCIATIONS FORCÉKS. I.')5
les fonctions du souverain vis-à-vis des membres de sa commu-
nauté.
;îG. La chasse au gros gibier détermine chez les sauvages
r autorité absolue d'un chcfK Ce chef est nécessaire pour di-
riger les expéditions de chasse et pour organiser le partage du
giJjier. Il est absolu parce qu'il doit sa situation uniquement à
saforce, à son habileté, à son adresse et à la crainte qu'il inspire.
11 ne peut donc se maintenir contre ses concurrents qu'en s'im-
posant par la force.
37. Le montagnard grec descendant dans la vallée pour se
superposer à V agriculteur, donne le type du « basileus » ou roi'.
La montagne grecque sert de refuge aux bannis de la vallée et
les transforme en guerriers et en bandits. Ils acquièrent ainsi
la force nécessaire pour établir leur domination dans la vallée.
Telle est l'origine des petits chefs de la Grèce ancienne, si cé-
lèbres dans l'Histoire. [\o\v la démonstration.)
38. La culture de la banane développe, en Afrique, l'auto-
rité des chefs^\ Pour repousser les envahisseurs qui convoitent
ces pays très fertiles et parce qu'il est nécessaire de défendre
constamment la récolte toujours pendante aux arbres. Cette ré-
percussion est bien caractérisée dans lOu-Ganda et chez les
Mombouttouts.
Voici maintenant deux répercussions provenant de la Pro-
priété :
39. La puissance nationale qui repose essentiellement sur le
prestige personnel des chefs va en déclinant '*. Parce que c'est
un fondement peu solide et très mobile. On est porté à aban-
donner le chef devenu vieux, ou moins capable, ou dont le
prestige baisse, ou quand il vous assure moins de profits. On
ne se rallie pas à son fils, parce que les qualités personnelles,
le prestige, se transmettent rarement. Ainsi s'explique l'aban-
don des successeurs d'Attila, de Gcngiskhan, de Tamerlan (>t
1. Soc. afric, 180, 182. — fM Roule, I, liv. I. ch. iv.
2. .Se. soc, fasc. XWIII, 40, 41. — La Roule, I, liv. III, cli. v.
3. Soc. afric, !i7, 98. 218.
i. Se. .sor.,XVl, 343.
lo6 RÉPERTOIKi: DES RÉPERCUSSIONS SOCTALES.
leur impuissance à fonder des empires durables. La puissance
d'Alexandre qui s'évanouit avec lui, et celle de Napoléon qui
sévanouit avant lui, en sont encore des exemples célèbres;
toutes leurs victoires n'ont pu empêcher cette loi d'agir. Les
exemples de ce genre sont innombrables dans l'histoire.
40. La puissance nationale qui repose sio' la possessio7i du
sol et SU)' r organisation progressive des terres va en s'affer-
missant i. Parce qu'elle tient à encadrer de plus en plus la po-
pulation, en aflermissant et en développant constamment la
hiérarchie territoriale, afin de tenir de plus en plus les gens
par la terre.
Ici, la puissance n'est pas fondée sur une hiérarchie de gens
mais sur une hiérarchie territoriale. L'homme, la famille sont
encadrés solidement par le domaine. C'est la possession du sol
qui donne le pouvoir. On tient les hommes par la terre et non
plus la terre par les hommes. Si l'on perd la terre, on perd le
pouvoir. C'est l'histoire des Mérovingiens et des Carolingiens,
c[ui sont tombés pour avoir distribué leurs domaines en « bé-
néfices » à leurs leudes; c'est l'histoire des Capétiens, qui sont
devenus de plus en plus forts, en agrandissant sans cesse leurs
domaines de famille et en devenant les plus grands proprié-
taires de la France.
Des Biens mobiliers :
il. Le commerce de V ivoire développe la puissance des chefs
en Afrique ~. Parce qu'il augmente leur richesse et, par con-
séquent, leur importance. Ensuite, parce qu'il exige l'organisa-
tion d'une armée de porteurs et qu'il fournit le moyen de la
recruter et de l'entretenir.
De la Famille :
42. La formation patriarcale imprime aux pouvoirs publics
les caractères de la pateimité 3. Parce que dans la famille pa-
triarcale pure l'autorité publique se confond avec l'autorité du
patriarche et ([u'elle s'y rattache encore après s'en être dégagée.
1. .se. soc, XVI, 343; XWf, 4',t5.
2. .soc. afric, 183.
3. .se. soc. 11, 266 à 268; X, 256; XXIII. 20i, 266, 3UU.
LES ASSOCIATIONS FORCKKS. loT
C'est ainsi que le paysan appelle le tsar « petit père » et consi-
dère son pouvoir comme une paternité supérieure, comme une
sorte de patriarche suprême.
IpS. La formation particulariste limite l'intervention des pou-
voirs publics à ce qui ne peut être fait par l'initiative privre '.
Parce que cette formation sociale développe au plus haut de-
gré rinitiative du particulier et amène à considérer que l'État
est institué pour le particulier et non le particulier pour l'État.
44. La famille instable développe l'intervention arbitraire des
pouvoirs publics ~. Parce quelle ne peut opposer ni la résis-
tance d'un groupement solide, ni la résistance d'individus
dressés à l'initiative. Le cas est particulièrement accusé dans la
famille instable sauvage des chasseurs qui sont livrés sans dé-
fense à l'arbitraire absolu des chefs.
Du Patronage :
45. Lorsqu'un chef d'Etat exerce en même temps les fonctions
de patron du travail, il domine à la fois la vie privée et la vie
publique -^ Ce fut, par exemple, le cas des Pharaons, organisa-
teurs de l'irrigation, propriétaires suprêmes et grands patrons
du travail.
Du Commerce :
46. Les pouvoirs publics fondés sur le commerce sont néces-
sairement peu stables'^. Parce que le commerce est, par sa nature,
essentiellement instable. Il se déplace, s'active, Ou se ralentit,
.sous l'empire de mille circonstances diverses et imprévues. Cette
instabilité est particulièrement manifeste dans l'histoire des
villes phéniciennes et carthaginoises, grecques, vénitiennes, etc.
47. Les villes libres de commerce ne peuvent constituer
qu'une autorité soupçonneuse et despotique-'. Parce qu'elles ne
produisent qu'une classe supérieure instable, à cause du ca-
ractère aléatoire du commerce.
La domination exercée par cette classe, ne reposant que sur
1. .Se. soc. XWr. 42, 44, 240; XXXII, 303, — Uisl. de la fonn. yjfl/7., passim.
2. Se. soc, XXII, 31. — Soc. afric, 120, 179, 303.
3. Se. soc, XIII, 272; XXXVI, 357. — Soc. afric, 121.
4. Se. soc, IV, 435 à 437. — La Route, liv. III, cli. it, m.
5. Ibid. et Se soc. XVIII, 383; XIX, 254 à 26i.
158 RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
la richesse instable, ne peut être maintenue que par des moyens
artificiels, arbitraires et violents.
Tel fut le cas du gouvernement de Carthage comme de celui
de Venise. Ils semblent avoir été calqués l'un sur l'autre, car les
mêmes causes produisent les mêmes effets. Cependant ce phé-
nomène est atténué dans la formation particulariste, à cause de
la résistance opposée par la libre initiative des particuliers.
48. Dans les Déserts, la nécessité d'assurer la sécuriti' aux
caravanes constitue l'autorité publique et lui donne une forme
religieuse'^. Cette forme religieuse est représentée par les con-
fréries religieuses, qui constituent des zaouias dans les oasis,
lieux d'étapes des caravanes. La forme religieuse tient à ce que
la religion est le seul sentiment communément respecté par
toutes ces tribus indépendantes et batailleuses.
De la Religion :
i.9. Suivant leur formation sociale, les clergés font plus ou
moins appel à la protection des pouvoirs publics ~. Cette réper-
cussion se vérifie même lorsqu'il s'agit des clergés appartenant
à la même religion. C'est une nouvelle preuve que la religion
ne donne pas naissance à des formes sociales déterminées.
Cette répercussion a été bien établie pour les procédés d'évan-
gélisation différents du Saxon saint Boniface et du Celte saint
Colomban.
Du Voisinage :
50. Le régime du claïi développe la tendance à l'opposition
politique'^. Parce que le clan est essentiellement organisé en
vue de disputer le pouvoir aux autres clans. C'est là sa raison
d'être, puisqu'il repose sur la politique alimentaire.
De VÉtat :
51. Dans les pays à formation, communautaire, le despotisme
est d'autant plus dur que le groupement est plus étendu ^.
Parce que cette formation sociale exposant l'autorité, on doit
1. Lu Route. I, liv. II, ch. i. — .soc. afric, 35.
i. Se. soc, IX, 467.
3. Se. soc, XXVI, 32. 42; XXXIl, 251; XXXVI, 39.
4. Se. soc, fasc. XXII, 31, 55; XXX, 104. — .Soc afric, 125.
LKS ASSOCIATIONS FORCÉES. !.')!)
avoir recours à une contrainte plus dure pour maintenir Tordre
et la paix, à mesure que la communauté séteiid.
C'est ainsi que l'autorité du patriarche, quoique absolue, est
plus supportable que celle du roi des Incas, ou du Pharaon.
A Rome, le pouvoir devint d'autant plus absolu que l'Empire
s'étendit davantage et, lorsqu'il faiblit, l'Empire s'eifondra.
Aucune répercussion n'a été enregistrée sur les subdivisions
2 (Conseil DU souverain) et 3 (Premier ministre).
i. Fonctionnaires :
52. Les aristocraties oisives s appauvrissent et cherchent à vivre
dans la dépendance de l'État et à ses dépens K C'est le cas,
par exemple, de l'aristocratie française, depuis la décadence de
la féodalité territoriale jusqu'à la Révolution. L'Espagne, la
Russie, etc., présentent des exemples analog-ues.
53. La situation de grands proprirtaires terriens prcpare à
l'exercice des fonctions publiques '-. Parce que la gestion d'un
grand domaine habitue à diriger les hommes et à manier des
intérêts compliqués. En outre, cette situation, par sa stabilité,
développe ces aptitudes à un haut degré et souvent de géné-
ration en génération. C'est ainsi qu'aux États-Unis, les grands
propriétaires de la Virginie fournirent les premiers hommes
d'État, au moment de la guerre de l'indépendance. La supé-
riorité politique de l'aristocratie anglaise s'explique par les
mêmes causes. C'est également par la gestion de leurs domaines
que les propriétaires romains acquirent leurs remarquables
aptitudes au gouvernement du monde.
54. Jm formation par ticulariste porte à remplacer les fonction-
naires par des associations libres^ en vue d'un but spécial '^.
55. La famille instable développe la bureaucratie *. Parce
qu'elle n'oppose pas de résistance au développement de la vie
1. .se. soc, fasc. XXX, 33. — Uist. île la form. part., cli. wvi.
2. .se. soc, 11,462; V,191 ; XIF, 445: fasc. X\II.4i. — Hisl. delà form. part.,
ch. XIV.
■ 3. .Se. soc, XXXI, 41. — Hisl. de la form. pari., ch. xiv.
4. .se. soc, II, 204. — O. E., IV, 228. — Âwjlo-Saxons, liv. I, cli. i.
IGO RÉPERTOIRE DES RÉPERCUSSIONS SOCIALES.
publique et de la centralisation et que, dautre part, elle porte
les individus à rechercher de préférence les situations admi-
nistratives plus faciles et moins aléatoires que les situations
libres et indépendantes.
De la Cité :
56. L'organisme de la citr romaine produisit le type du pro-
consul^. Les Romains ne pouvaient gouverner le monde avec
le mécanisme gouvernemental de leur cité, qui n'était adapté
qu'à la circonscription de Rome et de sa banlieue. Ils durent
donc créer un magistrat spécial : le proconsul.
Vil. — Gestion :
Mœurs administratives. — 57. Les issus de pasteurs nomades
sont incapables d'organiser solidement les pouvoirs publics ~.
Parce que la vie pastorale réduit tout l'organisme social à des
communautés patriarcales autonomes et indépendantes les unes
des autres. Ce type ne produit donc pas naturellement les
rouages d'un pouvoir central. C'est ce qui explique, par exem-
ple, l'inaptitude des Turcs à administrer leur empire.
58. Le pjouvoir central devient d'autant plus faible et ins-
table qu'il se charge d'un pjlus grand nombre d'intérêts '^. —
Parce qu'il est hors d'état de gérer à la satisfaction générale
des intérêts aussi variés et aussi complexes et qu'on le rend
responsable de ces insuccès. C'est ce qui explique la désafiéction
des peuples pour les grands pouvoirs centralisés et leur chute
lourde : Exemple : Philippe II, Louis XIY, Napoléon,, etc.
Du Travail :
59. Manirs politiques. — La cueillette favorise la jjolitique
alimentaire '. — Parce que ce genre de production ne développe
pas l'aptitude au travail, mais développe au contraire la vie
publique par suite des longs loisirs qu'il procure. Pour ces deux
motifs, les individus sont portés à chercher des moyens d'exis-
1. .Se. soc, XIV, 434 à 4i7.
2. .Se. soc, I, 11'.), 129, 527; II, 204; XVIII, G5 à G9.
3. .Se. soc, VIII, 298 à 301.
4. ,Sc. soc., XI, 3.^8; XXII, 154, 150. — Vranr. d'avj., liv. II, ch. ii.
LES ASSOCIATIONS FORCÉES. 101
tence dans l'exercice du pouvoir, ou dans l'administration. C'est
ce qui explique, par exemple, l'attrait qu'exercent les situations
politiques sur les habitants du midi de la France.
GO. La vigne développe les tendances égalilaires et démo-
cratiques'^. Parce que le vigneron a généralement de petits
moyens (petite culture) et de grandes prétentions parce qu'il se
considère comme supérieur au paysan. Chez lui, le sentiment
de l'égalité se double et s'exagère d'un sentiment d'envie à l'é-
gard de toutes les supériorités qui s'élèvent au-dessus de lui,
(Voir la démonstration.)
De Famille :
61. La formation particulariste développe le type du self-
government^' . Parce qu'en développant chez les individus,
l'aptitude à diriger leurs affaires personnelles, elle les rend
capables de résister aux empiétements des pouvoirs publics.
62. La politique alimentaire fait prrédominer dans les assem-
blées politiques les représentants des professions libérales au
détriment des représentants des professions usuelles'^. Parce
que les professions usuelles sont délaissées et déconsidérées.
Cette tendance est très caractérisée dans la représentation fran-
çaise.
Du Commerce :
63. Dans les villes de commerce, l'influence politique appar-
tient à la fortune et non à la noblesse ^. Parce qu'on considère
surtout la richesse et que c'est elle qui donne la puissance.
Du Voisinage :
64. Le régime du clan explique l'influence po'itique exercée
en France par les Corses'^. Les chefs de clan ne pouvant éta-
blir et maintenir leur influence que par leur aptitude person-
nelle à conduire les hommes et à les attacher à leur cause,
acquièrent par le fait même, une grande habileté politique. C'est
t. Se. soc,, XXII, '278. — Franc, d'auj., liv. II, ch. lu.
2. Se. soc, X, 371, 372; XV, 314; XXX, 148; XXXIV, 516. — ffisl. clr la form.
p<irL, cil. IV.
3. Se. soc, vil, () à 32. — Anglo-Saxons, liv. III, ch. i.
4. .ST. soc, fdsc. XX VIII, l.")4. — La Route, liv. III, cii. ii, m, v.
.'). Se soc, XXII, 401. — Franc, d'anj., liv. Il, ch. iv.
11
162 RÉPEKTOIBi: DES RÉl'KRCUSSIONS SOCIALES.
ce qui explique le rôle important des Corses dans l'administra-
tion et dans la politique,
65. Im formation communautaire jiorte la classe supérieure à
considérer le potivoir coimne un moyen de domination et d'exis-
tence^. Parce que cette formation ne dresse pas l'homme à
s'élever par le travail et l'habitue au contraire à exercer ou à
subir l'autorité qui est le grand ressort du régime communau-
taire.
VIII. — Contrôle [aucune répercussion enregistrée) :
IX. — Indépendance nationale.
Du Lieu :
66. Les pays d'accès difficile maintiennent plus aisément leur
indépendance-. — C'est le cas, par exemple, de Leaucoup de
pays montagneux, au moins avant le développement des moyens
de communication.
De la Famille :
67. Les conditions sociales font varier les formes du patrio-
tisme^. Exemple : 1" le patriotisme fondé sur le sentiment reli-
gieux, s'observe chez les Arabes, les Touareg, les Turcs et leurs
simulaires, etc., parce que chez les issus de pasteurs, l'unité
politique n'est constituée que parla religion; 2° le patriotisme
fondé sur la concurrence commerciale, caractérise surtout les
populations anciennes des rivages de la Méditerranée, alors que
cette mer était une sorte de bassin fermé où dominaient les
villes de commerce ; 3° le patriotisme fondé sur Vatnbition poli-
tique se développe surtout dans les sociétés à grands pouvoirs
et à centralisation administrative, parce qu'ils sont particuliè-
rement outillés pour la guerre ; 4° le patriotisme fondé sur
l'indépendance de la vie privée est caractéristique des sociétés
à formation particulariste, parce que cette formation fait pré-
U .se soi., fasc. XXII, 52.
2. 0. £■., IV, 180.
3. ,Sr. .soc, XX, 274 à 293; XXX, 284 à 287; fasc. XXII, 74. — An fjlo- Saxons,
liv. III, cil. m.
h.lbid. et Ilist. de la fonii. pari., ch. xv, xvi, xvii.
LES ASSOCIATIONS bOKClÏES. ' 163
dominer riiidépendance du particulier sur l'omnipotence de
l'État. (Voir la démonstration.)
G8. L'indépendance nationale est mieux assurée par les forces
de la vie privée que par celles de la vie publique '. L'exemple le
plus fameux est la prédominance lentement acquise en Ang-le-
terre par le petit paysan saxon sur le noble normand en dépit
de sa supériorité militaire et de sa puissance politique. (Voir la
démonstration.)
Lois DE l'Etat :
1 . Le travail dominant dans une région influe sur l'organisa-
tion et l'extension plus ou moins grande des Pouvoirs publics
(Rép. 1, 2, 3, 4, 5, 10, 11, 12, 13, 23, 2V, 35, 38, il, i6, 47,
53, 52, 59, 60, 63).
2. La formation sociale influe sur l'organisation des pouvoirs
publics (Rép. 16, 29, 30, 31, 32, 42, 43, 44, 49, 50, 51, 54,
61, 65, 67, 68 .
-*<=3tOÏO-9-
EXPANSION DE LA RACE
I. — Essaimage.
1. Les communautés de pasteurs nomades se propagent au
moyen de ressaimageK C'est-à-dire en déiachant de la com-
raunauté un nouveau groupe comprenant les mêmes éléments
que l'ancien : des vieillards et des jeunes, des hommes et des
femmes. Cette expansion par essaimage vient de ce que la com-
munauté s'adapte mieux que le simple ménage à l'art pastoral
nomade.
II. — Émigration orgamsï;e.
Du Lieu :
2. La limitation des ressources locales développe le besoin
d'expansion ~. Par suite de l'impossibilité de s'ag-glomérer sur
un sol pauvre. C'est le cas, par exemple, des pays de montagnes,
ou de landes, ou des régions dont les ressources ne sont pas
extensibles.
Ces divers pays fournissent plus particulièrement des émi-
grants. C'est ce que l'on constate, par exemple, en France,
). Se. soc, I. 136.
2. Se. soc, IV. 387; XIV, 40 à 44. 341, 344: XV, 278; XXII, 290; XXXI, 133;
fasc. XXVIII, U6. — O.E., V, 240; VI, 59.
r.M'ANSItiN I>K LA RACK. 165
pour les régions des Alpes, des Pyrénées, du Plateau central.
3. Les émigrants montagnards sont généralement obligés
(l exercer de petits métiers, n exigeant ni beaucoup de capitaux
ni beaucoup de soinsK Parce qu'ils sortent d'un pays pauvre et
que le séjour dans la montagne les a rendus frustes.
ï. Les émigranis de régions pastorales ricJies ont des disposi-
tions pour le commerce -. Parce qu'ils y sont préparés par le
commerce du bétail, qui exige, plus que les autres, des aptitudes
essentiellement mercantiles. C'est ce qui a développé chez l'Au-
vergnat l'aptitude au commerce.
5. Les popidations sédentaires n'émigrent pas dans les steppes
intransformables"^'. Parce que ces steppes exigent la vie nomade,
à laquelle les sédentaires ne sont pas dressés. C'est pour cela
que les steppes de l'Asie centrale, de l'Arabie et du Sahara
sont fermées aux émigrants par le fait de la nature elle-même
et sans qu'il soit nécessaire de les défendre.
6. Les émigrants se dirigent de préférence par les routes,
ou vers les régions, qui leur permettent de conserver leurs habi-
tudes antérieures de vie ^. Parce qu'ils s'y sentent mieux adaptés
plus capables d'y réussir.
Du Travail.
7. Les émigrants des régions où dominent Fart pastoral pau-
re, ou la cueillette, recherchent surtout les métiers qui exigent
peu d'initiative ">. Parce qu'ils ne sont pas dressés à l'initiative
par leur travail antérieur,
8. La culture de la vigne ne développe pas la puissance d'ex-
pansion *\ Elle permet de s'agglomérer sur place.
Aucune culture, en efï'et, ne peut faire vivre une population
aussi nombreuse sur aussi petit espace. D'autre part, l'attrait
qu'exerce la vigne retient les jeunes gens, qui aiment mieux se
1. Se. soc, XXVII, 38 à iO. oi; fasc, XXXIV, passiin. — Franr. d auj., liv. I ,
ch. I, II, m.
2. .Se. soc, XXVll, :38 à 40. — Franc, d'auj., liv. 1, ih. m.
3. La Route, 1, liv. 1.— Soc afric. 127.
4. Se. soe., XXH, 12; XXXI, 131. — .Soc. afrie.. i20, 274.
.■>. .Se. soe , X.VII, 12, 30, 400. Voir toutes les monog. relatives à ces types.
6. .Se. .soe., XXII, 282. — Franc, d'nuj.^ liv. II. vh. m.
166 KÉPERTOIRE DES HKl'ERCrSSIO.NS SOCIALES.
disputer sur place les parcelles de terre, que de chercher for-
tune ailleurs.
9. La culture de lavigne développe seulement rémigration vers
les professions urbaines K Le vigneron est plus attiré vers la vie
urbaine que vers la vie rurale, par ses tendances au luxe et à la
dépense, par ses prétentions demi-bourgeoises, qui lui font
dédaigner le travail manuel. Aussi recherche-t-il de préférence
les professions libérales et administratives. (V'oir la démonstra-
tion.)
10. Le paysan à formation particulariste est donc la plus
grande puissance d'expansion ^. Parce qu'il est mis dans la né-
cessité de se créer un domaine indépendant, qu'il y est préparé
par son éducation ; qu'il se sent capable d'y réussir et qu'il n'é-
prouve pas, comme le communautaire, le besoin impérieux de
rester attaché à son groupe famihal. C'est ce qui explique la
prodigieuse puissance d'expansion des paysans Scandinaves,
francs, saxons et anglo-saxons. Il faut ajouter : et du paysan
romain, qui, dans l'antiquité, fut le plus rapproché de la forma-
tion particulariste.
a. Le développement de V industrie réduit l'émigration 3. Parce
qu'il donne à la population le moyen de trouver du travail sur
place et de s'y accumuler.
De Proprii'té.
12. L'abondance du sol disponible restreint l'émigration ''. Par
la facilité de trouver sur place le moyen de se créer un établis-
sement.
13. La très petite propriété développe l'émigration'\ Par l'im-
possibilité de partager le domaine en parcelles plus petites. Par-
fois, pour permettre à l'un des frères de conserver le dom;jine
1. .Se. soc, XXII, 282. — Franc, d'auj., liv. 11^ ch. m.
2. .Se. soc, I, 136 à 138; II, 125 à 149, 29i à 297. — Hisl. de la f'onn. part. Les
premiers chapitres.
3. se. soc.jàsc. XXllI; Bull., 37. — O. M., ill, 445.
4. O. E., 111, 26.
5. 0. E., IV, 104, 420, 451 ; V, 199; VI, 2.
EXPANSION DE LA RACE. 167
de famille. Parfois encore, dans ce but, certains enfants embras-
sent la profession ecclésiastique.
Ce dernier cas est fréquent dans le régime de la famille
quasi patriarcale.
Edmond Demolixs,
V Administrateur-Gérant : Léon Ganglokf.
Typographie Firmln-Didot et C'^. — Paris.
4t
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V- r\^
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